Enquête indépendante sur les conditions d’envoi des troupes britanniques en Irak

2009 marquera le retrait de la majorité des troupes britanniques d’Irak. Désormais, on se demande dans quelles conditions Tony Blair a envoyé les contingents et quelles sont les incidences d’une telle décision. Pour répondre à ces deux points, une enquête indépendante du gouvernement a été ouverte ce lundi 15 juin 2009. Initialement, par mesure de sécurité, les débats devaient se tenir à huis clos. Une polémique nationale éclate à ce sujet.


 

 


 

Brown promet une enquête indépendante sur la guerre en Irak

France 24, Lundi 15 juin 2009

Le Premier ministre Gordon Brown a annoncé l’ouverture prochaine d’une enquête "indépendante" d’un an sur la participation britannique à la guerre en Irak, qui couvrira une période allant de 2001 à nos jours.

AFP - Le Premier ministre Gordon Brown a annoncé lundi l’ouverture prochaine d’une enquête "indépendante" sur la participation britannique à la guerre en Irak, pour faire la lumière sur l’une des pages les plus controversées de l’histoire récente du Royaume-Uni.
  
Mais ses audiences se tiendront à huis clos et ses conclusions ne seront pas publiées avant un an, a-t-il immédiatement précisé, provoquant la colère de l’opposition et des militants pacifistes.
  
Cette enquête "sans précédent" portera sur une large période allant de 2001 à juillet 2009, date à laquelle la quasi-totalité des soldats britanniques auront quitté le sol irakien six ans après le début du conflit, a indiqué le Premier ministre. Elle débutera "aussi tôt que possible" après le 31 juillet.
  
L’objectif n’en sera pas de "désigner des responsables" mais de préciser les conditions dans lesquelles Tony Blair a engagé les troupes britanniques aux côtés de l’armée américaine de George Bush en Irak en 2003, et les conséquences de cette décision.
  
"Cette enquête est essentielle pour qu’en tirant les leçons (de cette guerre), nous renforcions la bonne santé de notre démocratie, de notre diplomatie et de notre armée", a déclaré le chef du gouvernement devant la chambre des Communes.
  
Contrairement à ce que réclamaient l’opposition et de nombreuses familles de soldats, l’enquête se tiendra à huis clos pour raisons de "sécurité nationale". Un rapport sera publié à l’issue -à l’exception des passages les plus sensibles pour la sécurité nationale- mais pas avant un an, a prévenu le Premier ministre.
  
Les conclusions de l’enquête ne seront donc publiées qu’après les prochaines élections législatives, prévues au plus tard en juin 2010.
  
Le responsable de l’opposition conservatrice David Cameron, donné largement favori par tous les sondages, y a immédiatement vu une manoeuvre délibérée visant à repousser au-delà du prochain scrutin d’éventuelles "conclusions inopportunes" pour le Premier ministre.
  
Ce dernier, affaibli par des démissions en cascade de ministres après le scandale des notes de frais et une déroute électorale début juin, s’emploie depuis plusieurs jours à rétablir son autorité par une série d’annonces.
  
"La Grande-Bretagne n’a pas besoin d’une enquête secrète conduite par une poignée de dignitaires triés sur le volet par le Premier ministre", s’est insurgé Nick Clegg, chef des Libéraux-démocrates, deuxième parti d’opposition.     Devant le Parlement, des manifestants se sont rassemblés pour exprimer leur colère.
  
"Nous sommes ici aujourd’hui parce qu’ils viennent d’annoncer que l’enquête sera menée en secret, ce qui est selon moi une insulte à la démocratie dans ce pays", a commenté Ben Beach, un étudiant de 19 ans.
  
Ce n’est pas la première fois que le gouvernement britannique est soupçonné de vouloir étouffer les éléments les plus controversés de son engagement en Irak.
  
En février dernier, il avait opposé son veto à une décision de justice l’obligeant à publier les minutes de réunions cruciales au cours desquelle Tony Blair et ses ministres avaient décidé d’entrer en guerre contre l’Irak en 2003, sans le feu vert des Nations Unies et malgré l’opposition farouche d’une majorité de Britanniques.
  
Tirant un nouveau bilan de la contribution britannique, M. Brown a relevé que quelque 120.000 soldats de Sa Majesté ont servi en Irak pendant le conflit.
  
Il s’est dit "extrêmement fier" de cette mission dont la partie militaire s’est achevée le mois dernier. Seuls une centaine d’entre eux resteront en Irak au-delà de fin juillet, dans le cadre d’un accord signé début juin entre Londres et Bagdad.
  
Depuis mars 2003, 179 soldats britanniques ont trouvé la mort en Irak.
 


A écouter : Londres, enquête indépendante sur la guerre d’Irak / RSR.ch

Plus de cinquante ans de « coups tordus » : L’équipe de choc de la CIA

Si l’on a retenu la présence massive de Cubains de l’exil dans la tentative d’invasion de la baie des Cochons en 1961, on connaît moins leur rôle dans les opérations ultérieures de la Central Intelligence Agency (CIA). Du Chili au Nicaragua en passant par le Vietnam, à travers coups d’Etat, assassinats de dirigeants, trafics d’armes et de drogue, ils ont été l’un des instruments les plus secrets et les plus meurtriers de la politique étrangère américaine.


John Negroponte, ex-ambassadeur et protecteur des escadrons de la mort au Honduras,
ex-ambassadeur en Irak, ex-directeur du renseignement national US…

« Notre seul délit a été de nous donner nos propres lois, notre crime a été de les appliquer à l’United Fruit. » Elu président du Guatemala en 1951, Jacobo Arbenz, entre autres mesures progressistes, promulgue une réforme agraire. Le 4 mars 1953, il exproprie partiellement la compagnie bananière américaine United Fruit, la privant de 84 000 hectares sur 234 000. Les 17 et 18 juin 1954, une armée mercenaire venue du Nicaragua et du Honduras pénètre au Guatemala et, le 27 juin, renverse Arbenz. Le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles et son frère Allen, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), sont alors tous deux actionnaires de l’United Fruit ! L’opération — nom de code PB/Success — a bénéficié de la participation active d’une « équipe de choc » de la CIA qui va traverser les décennies.

Venant après le renversement en Iran du dirigeant nationaliste Mohammad Mossadegh, le 19 août 1953, PB/Success fait à la CIA une réputation d’invincibilité et devient un modèle pour ses opérations clandestines dans le monde entier. En mars 1960, le président Dwight Eisenhower donne son feu vert à une nouvelle action destinée, cette fois, à déstabiliser Cuba, où la révolution a triomphé le 1er janvier 1959. La plupart des agents qui ont participé au renversement d’Arbenz se retrouvent responsables du « projet Cuba ». Il s’agit notamment, et à leur tête, de Richard Bissell, numéro deux de la CIA ; de Tracy Barnes, qui assume la constitution de la Cuban Task Force ; de David Atlee Phillips, responsable de la guerre psychologique ; de Howard Hunt, chargé de former le « gouvernement cubain provisoire ». Deux jeunes gens se joignent au groupe : M. Porter Goss, officier du contre-espionnage de l’armée, et M. George Herbert Walker Bush (1). Ce dernier aide à « recruter des exilés cubains pour l’armée d’invasion de la CIA (2) ».

Le 17 avril 1961, les quelque mille cinq cents hommes de cette armée, la brigade 2506, débarquent dans la baie des Cochons. Après leur défaite, en moins de soixante-dix heures, les numéros un et deux de la CIA, Dulles et Bissell, doivent démissionner.

Ulcéré par cette déroute, le président John F. Kennedy octroie un pouvoir exorbitant à l’Agence, décision qui affectera les affaires du monde pendant longtemps (3). Ministre de la justice et frère du président, Robert Kennedy supervise une nouvelle agression contre Cuba. Miami devient l’épicentre de la plus grande opération paramilitaire — JM/WAVE — jamais montée sur le sol américain. A sa tête, Theodore « Ted » Shackley et M. Thomas « Tom » Clines. Le groupe reçoit notamment le renfort du général Edward Lansdale, arrivé d’Indochine, où il a travaillé avec les services secrets français impliqués dans la guerre coloniale ; de M. Richard Secord, officier de l’US Air Force ; et de David Sánchez Morales, officier du contre-espionnage de l’armée.

Formés à la contre-guérilla

Lorsque, le 14 octobre 1962, éclate la « crise des fusées », Washington exige que les missiles balistiques installés par l’Union soviétique à Cuba soient retirés. Moscou cède, à condition que les Etats-Unis s’engagent à ne pas envahir l’île (et à renoncer à leurs propres missiles en Turquie). Kennedy accepte et ordonne de démanteler JM/WAVE.

La révolution cubaine n’en amène pas moins Washington à modifier radicalement sa stratégie de sécurité régionale. La restructuration des armées latino-américaines commence, et un centre d’entraînement et d’endoctrinement — l’Ecole des Amériques — voit le jour dans la zone américaine du canal de Panamá. Lorsque Kennedy est assassiné, le 22 novembre 1963, à Dallas (Texas), sa doctrine de sécurité nationale est déjà en place. Le renversement du président brésilien João Goulart, le 31 mars 1964, donne le signal d’une série de coups d’Etat et marque le début des disparitions et tortures d’opposants politiques, de façon massive et sophistiquée.

Cette nouvelle stratégie ne peut négliger l’expérience des agents cubains de la JM/WAVE, ni celle de certains des mille cent quatre-vingt-neuf hommes capturés lors de la tentative d’invasion de la baie des Cochons et de retour aux Etats-Unis en décembre 1962 (4). Environ trois cents d’entre eux, quasiment tous cubains (puis, dans la plupart des cas, cubano-américains par l’obtention de la nationalité du pays d’accueil), reçoivent une formation d’officier dans les académies d’opérations spéciales de Fort Benning (Georgie), Fort Mayers (Floride), Fort Peary (Virginie), etc. D’autres sont envoyés à Fort Gulick (Ecole des Amériques), pour être formés à la contre-guérilla. Ils s’appellent José Basulto, Jorge Mas Canosa (5), Francisco « Pepe » Hernández (6), Luis Posada Carriles, Félix Rodríguez Mendigutía, etc. Censés ne jamais émerger de l’anonymat, leurs noms défraieront bientôt régulièrement la chronique. « L’Amérique du Sud sera le “Far West” où ils tiendront le rôle de pionniers (7) » ; et, par leurs actions clandestines, ils « brilleront » même bien au-delà.

Par exemple, dans l’ex-colonie belge du Congo. Ils y débarquent fin 1962 pour fournir, entre autres, un soutien aérien aux forces du futur dictateur Joseph-Désiré Mobutu. Les avions appartiennent à Air America, compagnie récemment constituée et propriété de la CIA. Au sol, les hommes constituent la compagnie 58, chargée de pister et de poursuivre, sans succès, Ernesto Che Guevara et un petit groupe de révolutionnaires cubains. A la demande de Laurent-Désiré Kabila, le Che est en effet arrivé fin avril pour conseiller en techniques de guérilla ceux qui combattaient Mobutu (8).

Cette équipe de choc se renforce définitivement au Vietnam. Elle reprend et développe les méthodes des forces spéciales françaises vaincues, en finançant des opérations sales avec l’argent du trafic d’opium laotien et birman (là encore avec les avions d’Air America). On retrouve les hommes de JM/WAVE : Shackley, Clines, Sánchez Morales, Secord, « Ed » Dearborn, Rodríguez Mendigutía, en compagnie de M. Donald Gregg, inspecteur des agents de la CIA ; de M. John Dimitri Negroponte, « conseiller politique » de toute l’opération ; du général John Singlaub, ancien chef de la CIA en Corée ; de Lansdale, chargé des opérations depuis le Pentagone ; et de M. Oliver North, du service de renseignement de l’US Navy. En 1968, William (« Bill ») Colby est envoyé sur place pour diriger l’Accelerated Pacification Campaign (nom de code : Phoenix). Objectif : terroriser la population civile afin de neutraliser la résistance vietnamienne. En presque quatre ans, environ quarante mille suspects seront tués.

C’est toutefois sur un autre continent que l’équipe va connaître son succès le plus spectaculaire. En mars 1967, parmi la vingtaine d’hommes des forces spéciales américaines qui débarquent en Bolivie pour poursuivre Che Guevara, figure le Cubain Rodríguez Mendigutía. Lorsque le Che, blessé, est capturé le 8 octobre 1967, c’est lui qui transmet l’ordre de le tuer.

Trois ans plus tard néanmoins, la CIA ne peut éviter l’élection du socialiste Salvador Allende à la présidence du Chili. Richard Nixon ordonne à l’Agence d’empêcher son entrée en fonctions. L’équipe envoyée sur place échoue, mais parvient à assassiner le commandant en chef des forces armées, le général René Schneider, loyal à Allende. Son successeur s’appellera Augusto Pinochet. De nouveau, Phillips et Sánchez Morales figurent parmi les responsables des opérations sur le terrain. Devenu chef de la direction de l’Hémisphère occidental de la CIA grâce à son travail sur Cuba et au Vietnam, Shackley est chargé de la déstabilisation du gouvernement. Il nomme Clines pour qu’il se concentre sur le « cas Allende (9) ». Sous-directeur des opérations spéciales, Colby chapeaute l’ensemble. L’organisation de la campagne internationale de diffamation contre le gouvernement Allende incombe à l’ambassadeur américain auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU) : M. Bush.

Allende éliminé en septembre 1973, Pinochet au pouvoir, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si… La CIA devient un objet de scandale et voit ses ailes rognées, une bonne partie de ses crimes étant révélée par la presse et par les commissions d’enquête parlementaires Church (10) et Rockefeller (11). Qu’à cela ne tienne. L’Agence « délègue » une bonne partie de ses actions aux services avec lesquels elle collabore dans le cadre de l’opération « Condor » (12) et à ses agents cubains du Commando d’organisations révolutionnaires unies (CORU). Celui-ci a été fondé en République dominicaine, en mai 1976, sur instructions de la CIA, dirigée du 30 janvier 1976 au 20 janvier 1977 par M. Bush.

A la tête du CORU, dont le financement provient surtout du trafic de drogue (13), se trouvent MM. Orlando Bosch et Posada Carriles. Depuis Caracas (Venezuela), ils organisent l’attentat qui, le 6 octobre 1976, détruit en vol un avion de la Cubana de Aviación (soixante-treize morts). Mais, peut-être parce qu’il a été commis en plein Washington, le crime du binôme Condor-CORU qui causera le plus d’émoi sera, le 21 septembre, l’assassinat de l’ex-ministre des affaires étrangères d’Allende, Orlando Letelier.

Parmi les cinq hommes ultérieurement détenus figurent trois vétérans du « projet Cuba ». La CIA de M. Bush fait son possible pour entraver l’enquête et occulter les preuves. Devenu président, le même Bush amnistiera les coupables, lesquels n’auront passé que quelques années en prison. L’un d’entre eux, M. Guillermo Novo Sampol, sera arrêté au Panamá, le 17 novembre 2000, en compagnie de M. Posada Carriles, alors qu’ils préparent un attentat à la bombe contre M. Fidel Castro, en visite dans ce pays. Condamnés à huit ans de prison le 20 avril 2004, ils seront amnistiés le 25 août suivant par la présidente panaméenne Mireya Moscoso, grande amie des Etats-Unis.

Drogue contre armes

Entre-temps, la guerre de basse intensité de Washington contre le Nicaragua a réuni la plupart de ces agents. Le vice-président Bush supervise les opérations, tandis que MM. Gregg et North, ancien du Vietnam, dirigent le complot. Ambassadeur des Etats-Unis au Honduras — on l’y appelle « le proconsul » —, M. Negroponte transforme ce pays en une plate-forme militaire d’agression, tandis que les escadrons de la mort de l’armée hondurienne — le bataillon 3-16 — répriment l’opposition. Passé de la Bolivie aux rizières asiatiques puis au Salvador, M. Rodríguez Mendigutía ravitaille les contre-révolutionnaires nicaraguayens (la contra) — assisté par M. Posada Carriles (et par M. Basulto en territoire nicaraguayen). Pour lui confier cette mission, la CIA et les milieux anticastristes de Miami ont organisé l’évasion (août 1985) de M. Posada Carriles de la prison vénézuélienne où il avait été incarcéré après l’attentat contre l’appareil de la Cubana de Aviación.

Tout soutien financier aux contras ayant été interdit par le Congrès américain, le vice-président Bush récolte des fonds tous azimuts et par tous les moyens. La vente illégale d’armes à l’Iran, par l’intermédiaire d’Israël, débouchera en 1986 sur le scandale de l’« Iran-contragate ». M. Bush devenu président, la commission du Sénat dirigée par M. John Kerry démontrera l’existence d’une alliance entre la CIA et la mafia colombienne (14). Au Costa Rica, en juillet 1989, MM. North et Secord, entre autres membres des cercles du pouvoir américain, seront formellement accusés d’être responsables du réseau « drogue contre armes » organisé dans ce pays pendant la guerre antisandiniste…

Epurée par le président James Carter à la mi-août 1978, régulièrement mise en cause par des commissions d’enquête officielles ou la déclassification de ses archives (en particulier sous l’administration de M. William Clinton), la CIA, depuis sa naissance en juillet 1947, a certes connu des hauts et des bas. Toutefois, tous ceux qui ont participé aux actions clandestines du groupe de choc constitué en 1954 et élargi au fil des années ont bénéficié d’une constante : l’impunité. Pour n’en citer que quelques-uns, MM. Posada Carriles et Bosch vivent en liberté à Miami. M. Rodríguez Mendigutía, qui fit exécuter le Che, réside dans cette même ville, où il dirige une entreprise de conseil en sécurité. Après avoir été le premier ambassadeur des Etats-Unis en « Irak libéré », puis avoir passé vingt mois comme super-patron des services de renseignement américains, M. Negroponte est devenu numéro deux du département d’Etat en janvier 2007. Quant à M. Porter Goss, présent dans le « projet Cuba » dès 1960, il fut directeur de la CIA de septembre 2004 à mai 2006.
 

Par HERNANDO CALVO OSPINA, publié sur Le Grand Soir, le 23 juin 2009

HERNANDO CALVO OSPINA est journaliste. Auteur de Sur un air de Cuba, Le Temps des cerises, Pantin, 2005, de Rhum Bacardi. CIA, Cuba et mondialisation, EPO, Bruxelles, 2000, et de Colombie. Derrière le rideau de fumée. Histoire du terrorisme d’Etat, Le Temps des cerises, Pantin, 2008.


Notes :

(1) Il ne sera question dans cet article que de M. George Bush père.

(2) Common Cause, Washington DC, 4 mars 1990.

(3) William Colby, Trente Ans de CIA, Presses de la Renaissance, Paris, 1978.

(4) Ils ont été échangés par Cuba contre 54 millions de dollars d’aliments et de médicaments.

(5) Futur président de la Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), principale organisation anticastriste basée à Miami, qu’il dirigera jusqu’à sa mort en novembre 1997. La FNCA a été impliquée, entre autres, dans la vague d’attentats qui a affecté La Havane en 1997.

(6) Actuel président de la FNCA.

(7) Jean-Pierre Gillet, Les Bérets verts. Les commandos de la CIA, Albin Michel, Paris, 1981.

(8) Le Che et ses hommes se retireront en novembre 1965.

(9) David Corn, Blond Ghost : Ted Shackley and the CIA’s Crusades, Simon & Schuster, New York, 1994.

(10) Congrès américain, « Select committee to study governmental operations with respect to intelligence activities », 1976.

(11) Publié le 10 juin 1975, sous la présidence de Gerald Ford (1974-1977), le rapport Rockefeller accuse la CIA d’activités illégales « depuis vingt ans ». Les anciens présidents Lyndon Johnson (1963-1969) et Nixon (1969-1974) sont mis en cause.

(12) Coopération des services secrets des dictatures du sud du continent pour la répression et l’assassinat des opposants politiques.

(13) Peter Dale Scott et Jonathan Marshall, Cocaine Politics. Drugs, Armies, and the CIA in Central America, University of California Press, Los Angeles, 1991.

(14) Ibid.

La « révolution colorée » échoue en Iran

La « révolution verte » de Téhéran est le dernier avatar des « révolutions colorées » qui ont permis aux États-unis d’imposer des gouvernements à leur solde dans plusieurs pays sans avoir à recourir à la force. Thierry Meyssan, qui a conseillé deux gouvernements face à ces crises, analyse cette méthode et les raisons de son échec en Iran.
 


Les « révolution colorées » sont aux révolutions ce que le Canada Dry est à la bière. Elles y ressemblent, mais n’en ont pas la saveur. Ce sont des changements de régime ayant l’apparence d’une révolution, en ce qu’ils mobilisent de vastes segments du Peuple, mais relevant du coup d’État, en ce qu’il ne visent pas à changer les structures sociales, mais à substituer une élite à une autre pour conduire une politique économique et étrangère pro-US. La « révolution verte » de Téhéran en est le dernier exemple.

Origine du concept

Ce concept est apparu dans les années 90, mais trouve ses origines dans les débats US des années 70-80. Après les révélations en chaîne sur les coups d’État fomentés par la CIA dans le monde, et le grand déballage des commissions parlementaires Church et Rockefeller [1], l’amiral Stansfield Turner fut chargé par le président Carter de nettoyer l’agence et de cesser tout soutien aux « dictatures maison ». Furieux, les sociaux démocrates états-uniens (SD/USA) quittèrent le Parti démocrate et rejoignirent Ronald Reagan. Il s’agissait de brillants intellectuels trotskistes [2], souvent liés à la revue Commentary. Lorsque Reagan fut élu, il leur confia la tâche de poursuivre l’ingérence US, mais par d’autres moyens. C’est ainsi qu’ils créent en 1982 la National Endowment for Democracy (NED) [3] et, en 1984, l’United States Institute for Peace (USIP). Les deux structures sont organiquement liées : des administrateurs de la NED siègent au conseil d’administration de l’USIP et vice-versa.

Juridiquement, la NED est une association à but non lucratif, de droit US, financée par une subvention annuelle votée par le Congrès à l’intérieur du budget du département d’État. Pour mener ses actions, elle les fait co-financer par l’US Agency for International Development (USAID), elle-même rattachée au département d’État.

En pratique, cette structure juridique n’est qu’un paravent utilisé conjointement par la CIA états-unienne, le MI6 britannique et l’ASIS australien (et occasionnellement par les services canadiens et néo-zélandais).

La NED se présente comme un organe de « promotion de la démocratie ». Elle intervient soit directement ; soit par ses quatre tentacules : l’une destinée à corrompre les syndicats, une seconde chargée de corrompre les patronats, une troisième pour les partis de gauche et une quatrième pour ceux de droite ; soit encore par l’intermédiaire de fondations amies, telles que la Westminster Foundation for Democracy (Royaume-Uni), l’International Center for Human Rights and Democratic Development (Canada), la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation Robert-Schuman (France), l’International Liberal Center (Suède), l’Alfred Mozer Foundation (Pays-Bas), la Friedrich Ebert Stiftung, la Friedrich Naunmann Stiftung, la Hans Seidal Stiftung et la Heinrich Boell Stiftung (Allemagne). La NED revendique avoir corrompu ainsi plus de 6 000 organisations dans le monde en une trentaine d’années. Tout ça, bien entendu, étant camouflé sous l’apparence de programmes de formation ou d’assistance.

L’USIP, quant à lui, est une institution nationale états-unienne. Il est subventionné annuellement par le Congrès dans le budget du département de la Défense. À la différence de la NED, qui sert de couverture aux services des trois États alliés, l’USIP est exclusivement états-unien. Sous couvert de recherche en sciences politique, il peut salarier des personnalités politiques étrangères.

Dès qu’il a disposé de ressources, l’USIP a financé une nouvelle et discrète structure, l’Albert Einstein Institution [4]. Cette petite association de promotion de la non-violence était initialement chargée d’imaginer une forme de défense civile pour les populations d’Europe de l’Ouest en cas d’invasion par le Pacte de Varsovie. Elle a rapidement pris son autonomie et modélisé les conditions dans lesquelles un pouvoir étatique, de quelque nature qu’il soit, peut perdre son autorité et s’effondrer.

Premières tentatives

La première tentative de « révolution colorée » a échoué en 1989. Il s’agissait de renverser Deng Xiaoping en s’appuyant sur un de ses proches collaborateurs, le secrétaire général du Parti communiste chinois Zhao Ziyang, de manière à ouvrir le marché chinois aux investisseurs états-uniens et à faire entrer la Chine dans l’orbite US. Les jeunes partisans de Zhao envahirent la place Tienanmen [5]. Ils furent présentés par les médias occidentaux comme des étudiants a-politiques se battant pour la liberté face à l’aile traditionnelle du Parti, alors qu’il s’agissait d’une dissidence à l’intérieur du courant de Deng entre nationalistes et pro-US. Après avoir longtemps résisté aux provocations, Deng décida de conclure par la force. La répression fit entre 300 et 1000 morts selon les sources.

20 ans plus tard, la version occidentale de ce coup d’État raté n’a pas variée. Les médias occidentaux qui ont couvert récemment cet anniversaire en le présentant comme une « révolte populaire » se sont étonnés de ce que les Pékinois n’ont pas gardé souvenir de l’événement. C’est qu’une lutte de pouvoir au sein du Parti n’avait rien de « populaire ». Ils ne se sentaient pas concernés.

La première « révolution colorée » réussit en 1990. Alors que l’Union soviétique était en cours de dissolution, le secrétaire d’État James Baker se rendit en Bulgarie pour participer à la campagne électorale du parti pro-US, abondamment financé par la NED [6]. Cependant, malgré les pressions du Royaume-Uni, les Bulgares, effrayés par les conséquences sociales du passage de l’URSS à l’économie de marché, commirent l’impardonnable faute d’élire au Parlement une majorité de post-communistes. Alors que les observateurs de la Communauté européenne certifièrent la bonne tenue du scrutin, l’opposition pro-US hurla à la fraude électorale et descendit dans la rue. Elle installa un campement au centre de Sofia et plongea le pays dans le chaos six mois durant, jusqu’à ce que le Parlement élise le pro-US Zhelyu Zhelev comme président.

La « démocratie » : vendre son pays à des intérêts étrangers à l’insu de sa population

Depuis lors, Washington n’a cessé d’organiser des changements de régime, un peu partout dans le monde, par l’agitation de rue plutôt que par des juntes militaires. Il importe ici de cerner les enjeux.

Au-delà du discours lénifiant sur la « promotion de la démocratie », l’action de Washington vise à l’imposition de régimes qui lui ouvrent sans conditions les marchés intérieurs et s’alignent sur sa politique étrangère. Or, si ces objectifs sont connus des dirigeants des « révolutions colorées », ils ne sont jamais discutés et acceptés par les manifestants qu’ils mobilisent. Et, dans le cas où ces coup d’État réussissent, les citoyens ne tardent pas à se révolter contre les nouvelles politiques qu’on leur impose, même s’il est trop tard pour revenir en arrière.
Par ailleurs, comment peut-on considérer comme « démocratiques » des oppositions qui, pour prendre le pouvoir, vendent leur pays à des intérêts étrangers à l’insu de leur population ?

En 2005, l’opposition kirghize conteste le résultat des élections législatives et amène à Bichkek des manifestants du Sud du pays. Ils renversent le président Askar Akaïev. C’est la « révolution des tulipes ». L’Assemblée nationale élit comme président le pro-US Kourmanbek Bakiev. Ne parvenant pas à maîtriser ses supporters qui pillent la capitale, ils déclare avoir chassé le dictateur et feint de vouloir créer un gouvernement d’union nationale. Il fait sortir de prison le général Felix Kulov, ancien maire de Bichkek, et le nomme ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre. Lorsque la situation est stabilisée, Bakaiev se débarrasse de Kulov et vend, sans appel d’offre et avec des dessous de table conséquents, les quelques ressources du pays à des sociétés US et installe une base militaire US à Manas. Le niveau de vie de la population n’a jamais été aussi bas. Felix Kulov propose de relever le pays en le fédérant, comme par le passé, à la Russie. Il ne tarde pas à retourner en prison.

Un mal pour un bien ?

On objecte parfois, dans le cas d’États soumis à des régimes répressifs, que si ces « révolutions colorées » n’apportent qu’une démocratie de façade, elles procurent néanmoins un mieux-être aux populations. Or, l’expérience montre que rien n’est moins sûr. Les nouveaux régimes peuvent s’avérer plus répressifs que les anciens.

En 2003, Washington, Londres et Paris [7] organisent la « révolution des roses » en Géorgie [8]. Selon un schéma classique, l’opposition dénonce des fraudes électorales lors des élections législatives et descend dans la rue. Les manifestants contraignent le président Edouard Chevardnadze à fuir et prennent le pouvoir. Son successeur Mikhail Saakachvili ouvre le pays aux intérêts économiques US et rompt avec le voisin russe. L’aide économique promise par Washington pour se substituer à l’aide russe ne vient pas. L’économie, déjà compromise, s’effondre. Pour continuer à satisfaire ses commanditaires, Saakachvili doit imposer une dictature [9]. Il ferme des médias et remplit les prisons, ce qui n’empêche absolument pas la presse occidentale de continuer à le présenter comme « démocrate ». Condamné à la fuite en avant, Saakachvili décide de se refaire une popularité en se lançant dans une aventure militaire. Avec l’aide de l’administration Bush et d’Israël auquel il a loué des bases aériennes, il bombarde la population d’Ossétie du Sud, faisant 1600 morts, dont la plupart ont la double nationalité russe. Moscou riposte. Les conseillers états-uniens et israéliens s’enfuient [10]. La Géorgie est dévastée.

Assez !

Le mécanisme principal des « révolutions colorées » consiste à focaliser le mécontentement populaire sur la cible que l’on veut abattre. Il s’agit d’un phénomène de psychologie des masses qui balaye tout sur son passage et auquel aucun obstacle raisonnable ne peut être opposé. Le bouc-émissaire est accusé de tous les maux qui accablent le pays depuis au moins une génération. Plus il résiste, plus la colère de la foule croît. Lorsqu’il cède ou qu’il esquive, la population retrouve ses esprits, les clivages raisonnables entre ses partisans et ses opposants réapparaissent.

En 2005, dans les heures qui suivent l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafik Hariri, la rumeur se répand au Liban qu’il a été tué par « les Syriens ». L’armée syrienne, qui —en vertu de l’Accord de Taëf— maintient l’ordre depuis la fin de la guerre civile, est conspuée. Le président syrien, Bachar el-Assad, est personnellement mis en cause par les autorités états-uniennes, ce qui tient lieu de preuve pour l’opinion publique. À ceux qui font remarquer que —malgré des moments orageux— Rafik Hariri a toujours été utile à la Syrie et que sa mort prive Damas d’un collaborateur essentiel, on rétorque que le « régime syrien » est si mauvais en soi qu’il ne peut s’empêcher de tuer même ses amis. Les Libanais appellent de leurs vœux un débarquement des GI’s pour chasser les Syriens. Mais, à la surprise générale, Bachar el-Assad, considérant que son armée n’est plus la bienvenue au Liban alors que son déploiement lui coûte cher, retire ses hommes. Des élections législatives sont organisées qui voient le triomphe de la coalition « anti-syrienne ». C’est la « révolution du cèdre ». Lorsque la situation se stabilise, chacun se rend compte et que, si des généraux syriens ont par le passé pillé le pays, le départ de l’armée syrienne ne change rien économiquement. Surtout, le pays est en danger, il n’a plus les moyens de se défendre face à l’expansionnisme du voisin israélien. Le principal leader « anti-syrien », le général Michel Aoun, se ravise et passe dans l’opposition. Furieux, Washington multiplie les projets pour l’assassiner. Michel Aoun s’allie au Hezbollah autour d’une plate-forme patriotique. Il était temps : Israël attaque.

Dans tous les cas, Washington prépare à l’avance le gouvernement « démocratique », ce qui confirme bien qu’il s’agit d’un coup d’État déguisé. La composition de la nouvelle équipe est gardée secrète le plus longtemps possible. C’est pourquoi la désignation du bouc-émissaire se fait sans jamais évoquer d’alternative politique.

En Serbie, les jeunes « révolutionnaires » pro-US ont choisi un logo appartenant à l’imaginaire communiste (le poing levé) pour masquer leur subordination aux États-Unis. Ils ont pris comme slogan « Il est fini ! », fédérant ainsi les mécontents contre la personnalité de Slobodan Milosevic qu’ils ont rendu responsable des bombardements du pays pourtant effectués par l’OTAN. Ce modèle a été dupliqué en nombre, par exemple le groupe Pora ! en Ukraine, ou Zubr en Biélorussie.

Une non-violence de façade

Les communicants du département d’État veillent à l’image non-violente des « révolutions colorées ». Toutes mettent en avant les théories de Gene Sharp, fondateur de l’Albert Einstein Institution. Or, la non-violence est une méthode de combat destinée à convaincre le pouvoir de changer de politique. Pour qu’une minorité s’empare du pouvoir et l’exerce, il lui faut toujours, à un moment ou à une autre, utiliser la violence. Et toutes les « révolutions colorées » l’ont fait.

En 2000, alors que le mandat du président Slobodan Milosevic courait encore pour un an, il convoqua des élections anticipées. Lui-même et son principal opposant, Vojislav Koštunica, se retrouvèrent en ballotage. Sans attendre le second tour de scrutin, l’opposition cria à la fraude et descendit dans la rue. Des milliers de manifestants affluèrent vers la capitale, dont les mineurs de Kolubara. Leurs journées de travail étaient indirectement payées par la NED, sans qu’ils aient conscience d’être rémunérés par les États-Unis. La pression de la manifestation étant insuffisante, les mineurs attaquèrent des bâtiments publics avec des bulldozers qu’ils avaient acheminé avec eux, d’où le nom de « révolution des bulldozers ».



Srdja Popovic (à gauche), leader serbe du mouvement Otpor,
Gene Sharp, fondateur de l’Albert Einstein Institution (au centre)
et son adjoint le colonel Robert Helvey, doyen de l’École de formation des attachés militaires d’ambassade.

Dans le cas où la tension s’éternise et que des contre-manifestations s’organisent, la seule solution pour Washington est de plonger le pays dans le chaos. Des agents provocateurs sont alors postés dans les deux camps qui tirent sur la foule. Chaque partie peut constater que ceux d’en face ont tiré alors qu’ils s’avançaient pacifiquement. L’affrontement se généralise.

En 2002, la bourgeoisie de Caracas descend dans la rue pour conspuer la politique sociale du président Hugo Chavez [11]. Par d’habiles montages, les télévisions privées donnent l’impression d’une marée humaine. Ils sont 50 000 selon les observateurs, 1 million d’après la presse et le département d’État. Survient alors l’incident du pont Llaguno. Les télévisions montrent clairement des pro-chavistes armes à la main tirant sur la foule. Dans une conférence de presse, le général de la Garde nationale et vice-ministre de la sécurité intérieure confirme que les « milices chavistes » ont tiré sur le peuple faisant 19 morts. Il démissionne et appelle au renversement de la dictature. Le président ne tarde pas à être arrêté par des militaires insurgés. Mais le Peuple par millions descend dans la capitale et rétablit l’ordre constitutionnel.
Une enquête journalistique ultérieure reconstituera en détail la tuerie du pont Llaguno. Elle mettra en évidence un montage fallacieux des images, dont l’ordre chronologique a été falsifié comme l’attestent les cadrans des montres des protagonistes. En réalité, ce sont les chavistes qui étaient agressés et qui, après s’être repliés, tentaient de se dégager en utilisant des armes à feu. Les agents provocateurs étaient des policiers locaux formés par une agence US [12].

En 2006, la NED réorganise l’opposition au président kenyan Mwai Kibaki. Elle finance la création du Parti orange de Raila Odinga. Celui-ci reçoit le soutien du sénateur Barack Obama, accompagné de spécialistes de la déstabilisation (Mark Lippert, actuel chef de cabinet du conseiller de sécurité nationale, et le général Jonathan S. Gration, actuel envoyé spécial du président US pour le Soudan). Participant à un meeting d’Odinga, le sénateur de l’Illinois s’invente un vague lien de parenté avec le candidat pro-US. Cependant Odinga perd les élections législatives de 2007. Soutenu par le sénateur John McCain, en sa qualité de président de l’IRI (le pseudopode républicain de la NED), il conteste la sincérité du scrutin et appelle ses partisans à descendre dans la rue.

C’est alors que des messages SMS anonymes sont diffusés en masse aux électeurs de l’ethnie Luo. « Chers Kenyans, les Kikuyu ont volé l’avenir de nos enfants…nous devons les traiter de la seule manière qu’ils comprennent… la violence ». Le pays, pourtant un des plus stables d’Afrique, s’embrase soudainement. Après des journées d’émeutes, le président Kibaki est contraint d’accepter la médiation de Madeleine Albright, en sa qualité de présidente du NDI (le pseudopode démocrate de la NED). Un poste de Premier ministre est créé qui revient à Odinga. Les SMS de la haine n’ayant pas été envoyés depuis des installations kenyanes, on se demande quelle puissance étrangère a pu les expédier.

La mobilisation de l’opinion publique internationale

Au cours des dernières années, Washington a eu l’occasion de lancer des « révolutions colorées » avec la conviction qu’elles échoueraient à prendre le pouvoir mais qu’elle permettrait de manipuler l’opinion publique et les institutions internationales.

En 2007, de nombreux Birmans s’insurgent contre l’augmentation des prix du fuel domestique. Les manifestations dégénèrent. Les moines bouddhistes prennent la tête de la contestation. C’est la « révolution safran » [13]. En réalité, Washington n’a que faire du régime de Rangoon ; ce qui l’intéresse, c’est d’instrumenter le Peuple birman pour faire pression sur la Chine qui a des intérêts stratégiques en Birmanie (pipelines et base militaire de renseignement électronique). Dès lors, l’important est de mettre en scène la réalité. Des images prises par des téléphones portables apparaissent sur YouTube. Elles sont anonymes, invérifiables et hors contexte. Précisément, leur apparente spontanéité leur donne autorité. La Maison-Blanche peut imposer son interprétation des vidéos.

Plus récemment, en 2008, des manifestations estudiantines paralysent la Grèce à la suite du meurtre d’un jeune homme de 15 ans par un policier. Rapidement des casseurs font leur apparition. Ils ont été recrutés au Kosovo voisin et acheminés par autobus. Les centre-villes sont saccagés. Washington cherche à faire fuir les capitaux vers d’autres cieux et à se réserver le monopole des investissements dans les terminaux gaziers en construction. Une campagne de presse va donc faire passer le poussif gouvernement Karamanlis pour celui des colonels. Facebook et Twittter sont utilisés pour mobiliser la diaspora grecque. Les manifestations s’étendent à Istanbul, Nicosie, Dublin, Londres, Amsterdam, La Haye, Copenhague, Francfort, Paris, Rome, Madrid, Barcelone, etc.

La révolution verte

L’opération conduite en 2009 en Iran s’inscrit dans cette longue liste de pseudos révolutions. En premier lieu, le Congrès vote en 2007 une enveloppe de 400 millions de dollars pour « changer le régime » en Iran. Celle-ci s’ajoute aux budgets ad hoc de la NED, de l’USAID, de la CIA et tutti quanti. On ignore comment cet argent est utilisé, mais trois groupes principaux en sont destinataires : la famille Rafsandjani, la famille Pahlevi, et les Moudjahidines du peuple.

L’administration Bush prend la décision de commanditer une « révolution colorée » en Iran après avoir confirmé la décision de l’état-major de ne pas attaquer militairement ce pays. Ce choix est validé par l’administration Obama. Par défaut, on rouvre donc le dossier de « révolution colorée », préparé en 2002 avec Israël au sein de l’American Enterprise Institute. À l’époque j’avais publié un article sur ce dispositif [14]. Il suffit de s’y reporter pour identifier les protagonistes actuels : il a été peu modifié. Une partie libanaise a été ajoutée prévoyant un soulèvement à Beyrouth en cas de victoire de la coalition patriotique (Hezbollah, Aoun) aux élections législatives, mais elle a été annulée.

Le scénario prévoyait un soutien massif au candidat choisi par l’ayatollah Rafsandjani, la contestation des résultats de l’élection présidentielle, des attentats tous azimuts, le renversement du président Ahmadinejad et du guide suprême l’ayatollah Khamenei, l’installation d’un gouvernement de transition dirigé par Mousavi, puis la restauration de la monarchie et l’installation d’un gouvernement dirigé par Sohrab Shobani.

Comme imaginé en 2002, l’opération a été supervisée par Morris Amitay et Michael Ledeen. Elle a mobilisé en Iran les réseaux de l’Irangate.
Ici un petit rappel historique est nécessaire. L’Irangate est une vente d’armes illicite : la Maison-Blanche souhaitait approvisionner en armes les Contras nicaraguayens (pour lutter contre les sandinistes) d’une part et l’Iran d’autre part (pour faire durer jusqu’à épuisement la guerre Iran-Irak), mais en était interdit par le Congrès. Les Israéliens proposèrent alors de sous-traiter les deux opérations à la fois. Ledeen, qui est double national États-unien/Israélien sert d’agent de liaison à Washington, tandis que Mahmoud Rafsandjani (le frère de l’ayatollah) est son correspondant à Téhéran. Le tout sur fond de corruption généralisée. Lorsque le scandale éclate aux États-Unis, une commission d’enquête indépendante est dirigée par le sénateur Tower et le général Brent Scowcroft (le mentor de Robert Gates).

Michael Ledeen est un vieux briscard des opérations secrètes. On le trouve à Rome lors de l’assassinat d’Aldo Moro, on le retrouve dans l’invention de la piste bulgare lors de l’assassinat de Jean-Paul II, ou plus récemment dans l’invention de l’approvisionnement de Saddam Hussein en uranium nigérian. Il travaille aujourd’hui à l’American Enterprise Institute [15] (aux côtés de Richard Perle et Paul Wolfowitz) et à la Foundation for the Defense of Democracies [16].

Morris Amitay est ancien directeur de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC). Il est aujourd’hui vice-président du Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA) et directeur d’un cabinet conseil pour de grandes firmes d’armement.

Le 27 avril dernier, Morris et Ledeen organisaient un séminaire sur l’Iran à l’American Enterprise Institute à propos des élections iraniennes, autour du sénateur Joseph Lieberman. Le 15 mai dernier, nouveau séminaire. La partie publique consistait en une table ronde animée par l’ambassadeur John Bolton à propos du « grand marchandage » : Moscou accepterait-il de laisser tomber Téhéran en échange du renoncement de Washington au bouclier anti-missile en Europe centrale ? L’expert français Bernard Hourcade participait à ces échanges. Simultanément, l’Institut lançait un site internet destiné à la presse dans la crise à venir : IranTracker.org. Le site inclut une rubrique sur les élections libanaises.

En Iran, il appartenait à l’ayatollah Rafsandjani de renverser son vieux rival, l’ayatollah Khamenei. Issu d’une famille d’agriculteurs, Hachemi Rafsandjani a fait fortune dans la spéculation immobilière sous le Chah. Il est devenu le principal grossiste en pistaches du pays et a arrondi sa fortune durant l’Irangate. Ses avoirs sont évalués à plusieurs milliards de dollars. Devenu l’homme le plus riche d’Iran, il a été successivement président du parlement, président de la République et aujourd’hui président du Conseil de discernement (instance d’arbitrage entre le parlement et le Conseil des gardiens de la constitution). Il représente les intérêts du bazar, c’est-à-dire des commerçants de Téhéran.

Durant la campagne électorale, Rafsandjani avait fait promettre à son ex-adversaire devenu son poulain, Mirhossein Mousavi, de privatiser le secteur pétrolier.

Sans connexion aucune avec Rafsandjani, Washington a fait appel aux Moudjahidines du peuple [17]. Cette organisation protégée par le Pentagone est considérée comme terroriste par le département d’État et l’a été par l’Union européenne. Elle a effectivement mené de terribles opérations dans les années 80, dont un méga-attentat qui coûta la vie à l’ayatollah Behechti ainsi qu’à quatre ministre, six ministres adjoints et le quart du groupe parlementaire du Parti de la république islamique. L’organisation est commandée par Massoud Rajavi, qui épouse en première noces la fille du président Bani Sadr, puis la cruelle Myriam en seconde noces. Son siège est installé en région parisienne et ses bases militaires en Irak, d’abord sous la protection de Saddam Husein, puis aujourd’hui sous celle du département de la Défense. Ce sont les Moudjahidines qui ont assuré la logistique des attentats à la bombe durant la campagne électorale [18]. C’est à eux qu’il revenait de provoquer des accrochages entre militants pro et anti-Ahmadinejad, ce qu’ils ont probablement fait.

Dans le cas où le chaos se serait installé, le Guide suprême aurait pu être renversé. Un gouvernement de transition, dirigé par Mirhussein Mousavi aurait privatisé le secteur pétrolier et rétabli la monarchie. Le fils de l’ancien Shah, Reza Cyrus Pahlavi, serait remonté sur le trône et aurait désigné Sohrab Sobhani comme Premier ministre.

Dans cette perspective, Reza Pahlavi a publié en février un livre d’entretiens avec le journaliste français Michel Taubmann. Celui-ci est directeur du bureau d’information parisien d’Arte et préside le Cercle de l’Observatoire, le club des néo-conservateurs français.

On se souvient que Washington avait prévu identiquement le rétablissement de la monarchie en Afghanistan. Mohammed Zaher Shah devait reprendre son trône à Kaboul et Hamid Karzai devait être son Premier ministre. Malheureusement, à 88 ans, le prétendant était devenu sénile. Karzai devint donc président de la République. Comme Karzai, Sobhani est double national états-unien. Comme lui, il travaille dans le secteur pétrolier de la Caspienne.

Côté propagande, le dispositif initial était confié au cabinet Benador Associates. Mais il a évolué sous l’influence de l’assistante du secrétaire d’État pour l’Éducation et la Culture, Goli Ameri. Cette iranienne-états-unienne est une ancienne collaboratrice de John Bolton. Spécialiste des nouveaux médias, elle a mis en place des programmes d’équipement et de formation à l’internet pour les amis de Rafsandjani. Elle a aussi développé des radios et télévisions en langue farsi pour la propagande du département d’État et en coordination avec la BBC britannique.

La déstabilisation de l’Iran a échoué parce que le principal ressort des « révolutions colorées » n’a pas été correctement activé. MirHussein Mousavi n’est pas parvenu à cristalliser les mécontentements sur la personne de Mahmoud Ahmadinejad. Le Peuple iranien ne s’est pas trompé, il n’a pas rendu le président sortant responsables des conséquences des sanctions économiques états-uniennes sur le pays. Dès lors, la contestation s’est limitée à la bourgeoisie des quartiers nord de Téhéran. Le pouvoir s’est abstenu d’opposer des manifestations les unes contre les autres et a laissé les comploteurs se découvrir.

Cependant, il faut admettre que l’intoxication des médias occidentaux a fonctionné. L’opinion publique étrangère a réellement cru que deux millions d’Iraniens étaient descendus dans la rue, lorsque le chiffre réel est au moins dix fois inférieur. Le maintien en résidence des correspondants de presse a facilité ces exagérations en les dispensant de fournir les preuves de leurs imputations.

Ayant renoncé à la guerre et échoué à renverser le régime, quelle carte reste-t-il dans les mains de Barack Obama ?

 

Par Thierry Meyssan, le 24 juin 2009, pour le Réseau Voltaire
 


Notes :

[1] Les multiples rapports et documents publiés par ces commissions sont disponibles en ligne sur le site The Assassination Archives and Research Center. Les principaux extraits des rapports ont été traduits en français sous le titre Les Complots de la CIA, manipulations et assassinats, Stock, 1976, 608 pp.

[2] « Les New York Intellectuals et l’invention du néo-conservatisme », par Denis Boneau, Réseau Voltaire, 26 novembre 2004.

[3] « La NED, nébuleuse de l’ingérence démocratique », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 22 janvier 2004.

[4] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 janvier 2005.

[5] « Tienanmen, 20 ans après », par le professeur Domenico Losurdo, Réseau Voltaire, 9 juin 2009.

[6] À l’époque, la NED s’appuie en Europe orientale sur la Free Congress Foundation (FCF), animée par des républicains. Par la suite, cette organisation disparaît et cède la place à la Soros Foundation, animée par des démocrates, avec laquelle la NED fomente de nouveaux « changements de régime ».

[7] Soucieux d’apaiser les relations franco-US après la crise irakienne, le président Jacques Chirac tente de se rapprocher de l’administration bush sur le dos des Géorgiens, d’autant que la France a des intérêts économiques en Géorgie. Salomé Zourabichvili, n°2 des services secrets français, est nommée ambassadrice à Tbilissi, puis change de nationalité et devient ministre des Affaires étrangères de la « révolution des roses ».

[8] « Les dessous du coup d’État en Géorgie », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 7 janvier 2004.

[9] « Géorgie : Saakachvili jette son opposition en prison » et « Manifestations à Tbilissi contre la dictature des roses », Réseau Voltaire, 12 septembre 2006 et 30 septembre 2007.

[10] L’administration Bush espérait que ce conflit ferait diversion. Les bombardiers israéliens devaient simultanément décoller de Géorgie pour frapper l’Iran voisin. Mais, avant même d’attaquer les installations militaires géorgiennes, la Russie bombarde les aéroports loués à Israël et cloue ses avions au sol.

[11] « Opération manquée au Venezuela », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 mai 2002.

[12] Llaguno Bridge. Keys to a Massacre. Documentaire d’Angel Palacios, Panafilms 2005.

[13] « Birmanie : la sollicitude intéressée des États-Unis », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 novembre 2007.

[14] « Les bonnes raisons d’intervenir en Iran », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 février 2004.

[15] « L’Institut américain de l’entreprise à la Maison-Blanche  », Réseau Voltaire, 21 juin 2004.

[16] « Les trucages de la Foundation for the Defense of Democracies », Réseau Voltaire, 2 février 2005.

[17] « Les Moudjahidin perdus », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 17 février 2004.

[18] « Le Jundallah revendique des actions armées aux côtés des Moudjahidines du Peuple », Réseau Voltaire, 13 juin 2009.

La CIA et le laboratoire iranien

La nouvelle d’une possible fraude électorale s’est répandue à Téhéran comme une traînée de poudre et a poussé dans la rue les partisans de l’ayatollah Rafsanjani contre ceux de l’ayatollah Khamenei. Ce chaos est provoqué en sous-main par la CIA qui sème la confusion en inondant les Iraniens de messages SMS contradictoires. Thierry Meyssan relate cette expérience de guerre psychologique.

En mars 2000, la secrétaire d’État Madeleine Albright a admis que l’administration Eisenhower avait organisé un changement de régime, en 1953, en Iran et que cet événement historique explique l’hostilité actuelle des Iraniens face aux États-Unis. La semaine dernière, lors de son discours du Caire adressé aux musulmans, le président Obama a officiellement reconnu qu’« en pleine Guerre froide, les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu » [1].

À l’époque, l’Iran est contrôlée par une monarchie d’opérette dirigée par le chah Mohammad Reza Pahlavi. Il avait été placé sur le trône par les Britanniques, qui avaient forcé son père, l’officier cosaque pro-nazi Reza Pahlavi, à démissionner. Cependant, le chah doit composer avec un Premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh. Celui-ci, avec l’aide de l’ayatollah Abou al-Qassem Kachani, nationalise les ressources pétrolières [2]. Furieux, les Britanniques convainquent les États-uniens qu’il faut stopper la dérive iranienne avant que le pays ne sombre dans le communisme. La CIA met alors en place l’Opération Ajax visant à renverser Mossadegh avec l’aide du chah, et à le remplacer par le général nazi Fazlollah Zahedi, jusque là détenu par les Britanniques. Il installera le régime de terreur le plus cruel de l’époque, tandis que le chah servira de couverture à ses exactions en posant pour les magazines people occidentaux.

L’opération Ajax fut dirigée par l’archéologue Donald Wilber, l’historien Kermit Roosevelt (le petit-fils du président Theodore Roosevelt) et le général Norman Schwartzkopf Sr. (dont le fils homonyme a commandé l’opération Tempête du désert). Elle reste un modèle de subversion. La CIA imagine un scénario qui donne l’impression d’un soulèvement populaire alors qu’il s’agit d’une opération secrète. Le clou du spectacle étant une manifestation à Téhéran avec 8 000 figurants payés par l’Agence pour fournir des photos convaincantes à la presse occidentale [3].

L’Histoire se répéterait-elle ? Washington a renoncé à attaquer militairement l’Iran et a dissuadé Israël de prendre une telle initiative. Pour parvenir à « changer le régime », l’administration Obama préfère jouer la carte —moins dangereuse, mais plus aléatoire— de l’action secrète. À l’issue de l’élection présidentielle iranienne, de vastes manifestations opposent dans les rues de Téhéran les partisans du président Mahmoud Ahmadinejad et du guide Ali Khamenei d’un côté, aux partisans du candidat malheureux Mir-Hossein Mousavi et de l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani de l’autre. Elle traduisent un profond clivage dans la société iranienne entre un prolétariat nationaliste et une bourgeoisie qui déplore d’être tenue à l’écart de la globalisation économique. Agissant en sous-main, Washington tente de peser sur les événements pour renverser le président réélu.

Une nouvelle fois, l’Iran est un champ d’expérimentation de méthodes innovantes de subversion. La CIA s’appuie en 2009 sur une arme nouvelle : la maîtrise des téléphones portables.

Depuis la généralisation des téléphones portables, les services secrets anglo-saxons ont multiplié leurs capacités d’interception. Alors que l’écoute des téléphones filaires nécessite la pose de bretelles de dérivation, donc des agents sur place, l’écoute des portables peut se faire à distance grâce au réseau Échelon. Toutefois, ce système ne permet pas d’interception des communications téléphoniques via Skype, d’où le succès des téléphones Skype dans les zones de conflit [4]. La National Security Agency (NSA) vient donc de démarcher les fournisseurs d’accès internet du monde entier pour obtenir leur concours. Ceux qui ont accepté ont été grassement rétribués [5].

Dans les pays qu’ils occupent —Irak, Afghanistan et Pakistan—, les Anglo-Saxons interceptent la totalité des conversations téléphoniques qu’elles soient émises par des portables ou qu’elles soient filaires. Le but n’est pas de disposer de retranscription de telle ou telle conversation, mais d’identifier les « réseaux sociaux ». En d’autres termes, les téléphones sont des mouchards qui permettent de savoir avec qui une personne donnée est en relation. Partant de là, on peut espérer identifier les réseaux de résistance. Dans un second temps, les téléphones permettent de localiser les cibles identifiées, et de les « neutraliser ».

C’est pourquoi, en février 2008, les insurgés afghans ont ordonné aux divers opérateurs de stopper leur activité chaque jour de 17h à 03h, de manière à empêcher les Anglo-Saxons de suivre leurs déplacements. Les antennes-relais de ceux qui ont contrevenu à cet ordre ont été détruites [6].

À l’inverse, —hormis un central téléphonique touché par erreur—, les forces israéliennes se sont bien gardées de bombarder les relais téléphoniques à Gaza, lors de l’opération Plomb durci, en décembre 2008-janvier 2009. Il s’agit là d’un changement complet de stratégie chez les Occidentaux. Depuis la guerre du Golfe prévalait la « théorie des cinq cercles » du colonel John A. Warden : le bombardement des infrastructures de téléphonie était considéré comme un objectif stratégique à la fois pour plonger la population dans la confusion et pour couper les communications entre les centres de commandement et les combattants. Désormais, c’est le contraire, il faut protéger les infrastructures de télécommunications. Durant les bombardements de Gaza, l’opérateur Jawwal [7] a offert du crédit à ses abonnés, officiellement pour leur venir en aide, de facto dans l’intérêt des Israéliens.

Franchissant un pas, les services secrets anglo-saxons et israéliens ont développé des méthodes de guerre psychologique basées sur l’usage extensif des portables. En juillet 2008, après l’échange de prisonniers et dépouilles entre Israël et le Hezbollah, des robots ont lancé des dizaines de milliers d’appel vers des portables libanais. Une voix en arabe mettait en garde contre toute participation à la Résistance et dénigrait le Hezbollah. Le ministre libanais des télécom, Jibran Bassil [8], avait déposé une plainte à l’ONU contre cette flagrante violation de la souveraineté du pays [9].

Sur le même modèle des dizaines de milliers de Libanais et de Syriens ont reçu un appel automatique en octobre 2008 leur proposant 10 millions de dollars contre toute information qui permettrait de localiser et de délivrer des soldats israéliens prisonniers. Les personnes intéressées pour collaborer étaient invitées à joindre un numéro au Royaume-Uni [10].

Cette méthode vient d’être employée en Iran pour intoxiquer la population en répandant des nouvelles choquantes, et pour canaliser le mécontentement qu’elles suscitent.

En premier lieu, il s’est agit de répandre par SMS durant la nuit du dépouillement la nouvelle selon laquelle le Conseil des gardiens de la Constitution (équivalent de la Cour constitutionnelle) avaient informé Mir-Hossein Mousavi de sa victoire. Dès lors, l’annonce, plusieurs heures plus tard des résultats officiels —la réélection de Mahmoud Ahmadinejad avec 65 % des suffrages exprimés— paraissait un gigantesque trucage. Pourtant, trois jours plutôt, M. Mousavi et ses amis considéraient la victoire massive de M. Ahmadinejad comme certaine et s’efforçaient de l’expliquer par des déséquilibres dans la campagne électorale. Ainsi l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani détaillait ses griefs dans une lettre ouverte. Les instituts de sondage US en Iran pronostiquaient une avance de M. Ahmadinejad de 20 points sur M. Mousavi [11]. À aucun moment, la victoire de M. Mousavi n’est parue possible, même s’il est probable que des trucages ont accentué la marge entre les deux candidats.

Dans un second temps, des citoyens ont été sélectionnés ou se sont fait connaître sur internet pour converser sur Facebook ou s’abonner à des fils de dépêche Twitter. Ils ont alors reçu, toujours par SMS, des informations —vraies ou fausses— sur l’évolution de la crise politique et les manifestations en cours. Ce sont ces dépêches anonymes qui ont répandu les nouvelles de fusillades et de morts nombreux ; nouvelles à ce jour non confirmées. Par un malencontreux hasard de calendrier, la société Twitter devait suspendre son service durant une nuit, le temps nécessaire à la maintenance de ses installations. Mais le département d’État des États-Unis est intervenu pour lui demander de surseoir à cette opération [12]. Selon le New York Times, ces opérations contribuent à semer la défiance dans la population [13].


Des messages faisant état de menaces de mort, d’irruptions des forces de l’ordre à domicile, etc.
émis par des auteurs impossibles à identifier ou localiser.

Simultanément, dans un effort nouveau la CIA mobilise les militants anti-iraniens aux USA et au Royaume-Uni pour ajouter au désordre. Un Guide pratique de la révolution en Iran leur a été distribué, il comprend plusieurs conseils pratiques, dont :

  • régler les comptes Twitter sur le fuseau horaire de Téhéran ;
  • centraliser les messages sur les comptes Twitter @stopAhmadi, #iranelection et #gr88 ;
  • Ne pas attaquer les sites internet officiels de l’État iranien. « Laissez faire l’armée » US pour cela (sic).

Mis en application, ces conseils empêchent toute authentification des messages Twitter. On ne peut plus savoir s’ils sont envoyés par des témoins des manifestations à Téhéran ou par des agents de la CIA à Langley, et l’on ne peut plus distinguer le vrai du faux. Le but est de creer toujours plus de confusion et de pousser les Iraniens à se battre entre eux.

Les états-majors, partout dans le monde, suivent avec attention les événements à Téhéran. Chacun tente d’évaluer l’efficacité de cette nouvelle méthode de subversion dans le laboratoire iranien. À l’évidence, le processus de déstabilisation a fonctionné. Mais il n’est pas sûr que la CIA puisse canaliser les manifestants pour qu’ils fassent eux-mêmes ce que le Pentagone a renoncé à faire et qu’ils n’ont aucune envie de faire : changer le régime, clore la révolution islamique.

Par Thierry Meyssan, le 17 juin 2009, pour le Réseau Voltaire
 


Références :

[1] « Discours à l’université du Caire », par Barack Obama, Réseau Voltaire, 4 juin 2009.

[2] « BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 10 juin 2004.

[3] Sur le coup de 1953, l’ouvrage de référence est All the Shah’s Men : An American Coup and the Roots of Middle East Terror, par Stephen Kinzer, John Wiley & Sons éd (2003), 272 pp. Pour les lecteurs francophones, signalons le dernier chapitre du récent livre de Gilles Munier, Les espions de l’or noir, Koutoubia éd (2009), 318 pp.

[4] « Taliban using Skype phones to dodge MI6 », par Glen Owen, Mail Online, 13 septembre 2008.

[5] « NSA offering ’billions’ for Skype eavesdrop solution », par Lewis Page, The Register, 12 février 2009.

[6] « Taliban Threatens Cell Towers », par Noah Shachtman, Wired, 25 février 2008.

[7] Jawwal est la marque de PalTel, la société du milliardaire palestinien Munib Al-Masri.

[8] Jibran Bassil est un des principaux leaders du Courant patriotique libre, le parti nationaliste de Michel Aoun.

[9] « Freed Lebanese say they will keep fighting Israel », Associated Press, 17 juillet 2008.

[10] L’auteur de cet article a été témoin de ces appels. On pourra aussi consulter « Strange Israeli phone calls alarm Syrians. Israeli intelligence services accused of making phone calls to Syrians in bid to recruit agents », Syria News Briefing, 4 décembre 2008.

[11] Cité dans « Ahmadinejad won. Get over it », par Flynt Leverett et Hillary Mann Leverett, Politico, 15 juin 2009.

[12] « U.S. State Department speaks to Twitter over Iran », Reuters, 16 juin 2009.

[13] « Social Networks Spread Defiance Online », par Brad Stone et Noam Cohen, The New York Times, 15 juin 2009.

Lorsque les spécialistes de la guerre ont « développé l’expertise» , Obama a retourné sa veste

Si les escadrons de la mort formés par la SOA (voir  le récent article de ReOpenNews) étaient destinés à l’action sur le continent sud américain, les mêmes commanditaires, c’est à dire le gouvernement américain, lancent leur Force Spéciale ailleurs dans le monde, là où la soumission des population se fait urgente. Visé cette fois, l’Afghanistan. Le Président B. Obama, vient de cautionner la création d’une nouvelle équipe aux pouvoirs exceptionnels afin de remplacer les incapables qui n’ont su imposer l’hégémonie U.S. dans la région.

"Les Afghans sont au centre de notre mission, ils sont même l’essence de notre mission en réalité, nous devons les protéger de toute violence, quelle qu’en soit la nature." Et : "2009 sera une année cruciale pour la coalition (internationale) et, même si nous agirons avec précaution, nous le ferons sans peur." (Citations  du Général Mcchrystal lors de la cérémonie de passation de pouvoir au QG de la Force Internationale d’assitance à la sécurité (ISAF) de l’OTAN à Kaboul, reprises par levif.be).

Quant à M. Gates, le secrétaire à la Défense du gouvernement Obama,  il n’annonce rien de moins qu’ un bain de sang. Si l’on est loin d’en avoir terminé avec la politique de la terreur instiguée par Bush et Cheney, l’image pacifiste du Président Obama est définitivement balayée.
 


L’empreinte américaine en Afghanistan

Source : LE DEVOIR.com

Marie-Christine Bonzom, Édition du samedi 16 et du dimanche 17 mai 2009 

Le nouveau commandement militaire mis en place par Barack Obama devra appliquer la même tactique que celle utilisée en Irak depuis un an

Barack Obama marque la guerre en Afghanistan de son empreinte. Après avoir annoncé des renforts, il vient de remplacer le général qui commande les troupes américaines et celles des autres pays de l’OTAN. Mais le général qui va désormais diriger la guerre est controversé et la stratégie qu’il va employer inquiète les sympathisants de M. Obama aux États-Unis.

Washington — Le limogeage d’un général qui commande les troupes américaines en temps de guerre est une mesure exceptionnelle. Le départ d’Afghanistan du général David McKiernan (1) est ainsi la première démission forcée d’un commandant depuis celle de Douglas McArthur (2), qui fut «démissionné» par le président Harry Truman en 1951, en pleine guerre de Corée.

«L’exécution de notre nouvelle stratégie en Afghanistan exige un nouveau commandement militaire», explique le porte-parole de la Maison-Blanche. Cette nouvelle stratégie avait pourtant été réclamée dès l’an dernier par M. McKiernan, un général qui s’est illustré en dirigeant l’armée de terre durant l’invasion de l’Irak. Elle se traduira, notamment, par l’arrivée en Afghanistan d’ici l’été de 21 000 soldats qui porteront le contingent américain à 68 000 hommes.

Le nouveau commandant, qui, comme M. McKiernan, supervisera aussi bien les troupes américaines que les 33 000 hommes des autres pays de l’OTAN, y compris les Canadiens, est le général Stanley McChrystal (3), un Béret vert qui a emmené les forces spéciales (4) contre al-Qaïda en Irak entre 2003 et 2008.

À Washington, M. McChrystal est jugé moins «traditionnel» que son prédécesseur. Proche de David Petraeus, ancien commandant en chef en Irak et désormais commandant de toutes les forces américaines au Moyen-Orient et en Asie centrale, il est considéré comme l’un des membres d’une nouvelle vague militaire, celle d’un Pentagone focalisé, non plus sur les conflits entre États, mais sur les conflits «asymétriques» (5) dans lesquels un État est confronté à un mouvement rebelle ou une insurrection populaire.

«Les guerriers non traditionnels comme McChrystal sont ceux qui s’élèvent désormais aux postes de responsabilité, mais il y a un risque énorme à s’appuyer sur eux parce qu’ils incarnent l’acceptation de cette idée selon laquelle la guerre asymétrique est la voie de l’avenir ainsi que le refus d’examiner les implications de cette approche», indique au Devoir le colonel Andrew Bacevich, professeur de relations internationales à l’Université de Boston, auteur d’ouvrages sur le militarisme et l’impérialisme américains et l’un des principaux détracteurs des guerres d’Irak et d’Afghanistan aux États-Unis.

La méthode irakienne

La mission du général McChrystal sera d’appliquer les tactiques américaines utilisées depuis un an en Irak pour contrer la résurgence des talibans et d’al-Qaïda en Afghanistan. En particulier, l’intégration d’anciens rebelles dans des milices financées par les États-Unis et les opérations-commandos visant à assassiner des responsables des talibans ou du réseau d’Oussama ben Laden.

M. McChrystal a commandé une unité secrète en Irak à laquelle a été attribué l’assassinat d’Abou Moussab Al-Zarqaoui (6), chef du réseau Ben Laden en Irak. Mais les techniques employées par ses hommes sont controversées. Son unité d’élite, composée de 1000 hommes des forces spéciales, s’est distinguée par sa brutalité lors d’interrogatoires de prisonniers,(7) si bien que cinq officiers du général furent inculpés de sévices et que le Sénat prit la mesure inhabituelle de retarder la nomination de M. McChrystal auprès de l’état-major interarmes en mai 2008.

Entre le nouveau commandant et la nouvelle stratégie, les sympathisants de Barack Obama sont mal à l’aise. Le magazine de gauche The Nation voit ainsi dans la nouvelle stratégie une «escalade» et dans la guerre en Afghanistan «un bourbier de plus en plus profond». Le site Internet Slate écrit que «le limogeage de McKiernan signale un changement radical dans la stratégie des États-Unis et signifie que la guerre en Afghanistan devient, sans équivoque, la guerre d’Obama».

Pour sa part, George McGovern, opposant de la guerre du Vietnam et candidat démocrate malheureux à la présidence en 1972, met en garde Barack Obama contre les «pièges de la guerre» et l’exhorte à ne pas oublier les réformes urgentes qui s’imposent aux États-Unis mêmes. Quant au député démocrate du Massachusetts, Jim McGovern (pas de parenté avec le précédent), il se dit «fatigué de ces guerres sans fin, sans stratégie claire et sans plan de sortie».

La déclaration la plus importante de Barack Obama (8) pendant la campagne présidentielle fut sans doute celle dans laquelle il promit de «mettre fin, non seulement à la guerre en Irak, mais aussi à la mentalité qui nous a donné la guerre en Irak». Mais Andrew Bacevich (9), qui a voté pour lui en novembre, déplore le fait qu’«Obama n’a rien fait jusqu’à présent pour mettre un terme à cette mentalité».

«Obama ne fait pas partie du complexe militaro-industriel stigmatisé par Eisenhower (10), mais il ne le défie en rien», poursuit cet ancien du Vietnam qui prône le retrait des États-Unis et de l’OTAN d’Afghanistan, l’abandon de toute velléité de doter ce pays d’un gouvernement centralisé et la «sous-traitance» de la lutte contre les talibans et al-Qaïda à des «seigneurs de guerre afghans que les pays occidentaux paieraient pour cela».
 


 Renvois (par ReOpenNews)

(1) Le Général David Mckiernan
(2) Le Général Douglas McArthur
(3) Le Général Stanley McChrystal
(4) Special Forces ou les Forces Spéciales et Bérets Verts
(5)
Guerre asymétrique et droit international
(6) Moussab Al Zarkaoui
(7) McChrystal et la torture
(8) Obama réafirme son intention de mettre fin à la guerre
(9) Andrew Bacevich : professeur de relations internationales à l’Université de Boston
(10) Video du discour de D. Eisenhower contre le complexe militaro industriel
 


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Budget militaire américain : opération « Vertige »

Enorme, titanesque, éléphantesque ! Comme à l’ordinaire, en cette saison américaine des budgets, on est saisi par le vertige des chiffres : Obama ou pas, c’est la rituelle valse des milliards, notamment au profit du Pentagone et du lobby militaro-industriel, en regard de laquelle les crédits d’aide au développement, au maintien de la paix, au soutien contre les épidémies et catastrophes naturelles, au financement des institutions internationales, etc. paraissent plus que dérisoires. Quelques coupes « cosmétiques » ont bien été opérées par le nouvel exécutif dans les budgets militaires, au titre de la crise financière, et certains programmes réorientés pour tenter de relever le défi « Afpak » [1]. Mais les montants restent astronomiques – les crédits américains de défense représentant toujours plus de 40 % des dépenses mondiales, et le double de l’ensemble des pays de l’Union européenne (le triple si on ne considère que l’équipement).

Le Sénat américain a voté à son tour le 21 mai l’enveloppe supplémentaire de 91 milliards de dollars, demandée par le Pentagone au titre du financement des guerres en Irak et en Afghanistan pour 2009, jusqu’au 1er octobre prochain – entrée en vigueur du prochain exercice budgétaire. Déjà adoptée par la Chambre des représentants, cette rallonge comporte – outre le financement quotidien des opérations en matière de transport, logistique, maintenance, munitions, remplacement de matériel détruit et achats d’équipements complémentaires – un milliard de dollars d’aide pour le Pakistan (400 millions pour le soutien à la contre-insurrection ; 600 au titre du développement), et un milliard également pour l’Afghanistan (agriculture, anti-drogue, réformes démocratiques) – des crédits assortis de la demande d’un rapport du président Obama après un an, pour évaluer les « progrès » d’Islamabad et Kaboul [1].

Contrairement à la Chambre des représentants, le Sénat s’est cependant refusé à une écrasante majorité (90 contre 6) à inclure dans ce budget supplémentaire les 80 millions de dollars demandés pour financer la fermeture annoncée du centre de détention extra-territorial de Guantanamo, sur la côte cubaine. Les sénateurs, hostiles à un transfert sur le sol des Etats-Unis de ces détenus considérés à Washington comme des « combattants illégaux », exigent au préalable d’avoir communication d’un plan du gouvernement sur le sort des prisonniers.

Petites économies

On connaît déjà le montant de l’enveloppe « opérations » (« War funding ») demandée par le Pentagone pour l’exercice 2010 : 130 milliards de dollars, soit 30 % d’augmentation, avec pour la première fois une priorité accordée à la guerre en Afghanistan (65 milliards) où les effectifs militaires américains devraient passer de 45 000 à 68 000 hommes d’ici la fin de l’année, les forces en Irak – dont un retrait partiel est programmé d’ici 2011– devant se contenter de 61 milliards.

A l’intérieur de cette enveloppe, le programme de « réponse urgente du commandement », affecté aux besoins de financement en matière de reconstruction, d’aide humanitaire, etc. – ce qu’on appelle en Europe les actions « civilo-militaires » – ne sera plus partagé à parts égales entre les deux conflits, comme c’était le cas ces dernières années, mais affecté aux quatre cinquièmes à l’Afghanistan (1,2 milliard), tandis qu’un crédit de 700 millions servira à « accélérer le développement des capacités du Pakistan en matière de contre-insurrection, et à financer les opérations qu’il mène en soutien des efforts américains » en Afghanistan [2].

Mais ces 130 milliards « dédiés » ne seront que le complément spécialisé d’un budget de base du Pentagone de 533,7 milliards pour l’exercice 2010, déjà voté par les deux chambres : il est en augmentation de 2 % par rapport à 2009, en dépit des coupes ordonnées par l’administration Obama, qui représentent moins d’une dizaine de milliards d’économies [3], comme par exemple :

  • Arrêt de l’achat d’avions de combat F-22 Raptor, un appareil désormais considéré comme inadapté ;
  • Réduction des services de sous-traitance du Pentagone (notamment en Irak) ;
  • Arrêt du programme de satellite TSAT pour l’Armée de l’air ;
  • Réduction du programme pour la mise au point de nouveaux hélicoptères présidentiels ;
  • Interruption du programme de bombardier du futur (pour remplacer à partir de 2018 les B1, B2 et B-52, conçus à l’époque de la guerre froide) ;
  •  Abandon du projet d’un nouveau modèle de véhicule envisagé dans le cadre du Système pour le combat futur (FCS) ;
  • Arrêt des études sur le Multiple Kill Vehicle, et le Kenetic Energy Interceptor, en raison de difficultés technologiques ; et pause dans le programme Airborne Laser ;
  • Interruption des commandes d’avions-cargo géants C-17 (et donc de la chaîne de fabrication, en dépit de la résistance de certains élus du Congrès) ;
  • Décalage des commandes de navires amphibie, etc.

Priorité à la contre-insurrection

Le secrétaire à la Défense Robert Gates – déjà en poste sous le président George W. Bush – espère réaliser à l’avenir des économies plus substantielles grâce à une réforme en profondeur de la politique d’achats du Pentagone (qui risque de compliquer les affaires de certaines « majors » de l’industrie de l’armement), et souhaite donner dans l’immédiat la priorité budgétaire aux armements destinés à combattre l’insurrection en Irak ou en Afghanistan :

  • Dotation supplémentaire en drones d’observation et de combat Predator, Reaper, Global Hawk ;
  • Remplacement des avions de patrouille P-3C Orion par le nouveau P-8A Poseidon (dérivé du Boeing 737) ;
  • Optimisation des « plate-formes pour le champ de bataille d’aujourd’hui » (numérisation, guerre en réseau), et de la protection du combattant ;
  • Recrutement de 2 400 hommes supplémentaires pour le Commandement des opérations spéciales (+ 4 %), et achat de 9 C-130 spécialisés ;
  • Mise au point de nouveaux véhicules capables de résister aux « explosifs improvisés » (IED), et achat pour l’armée de terre d’un millier de tout terrain protégés contre les mines ;
  • Acquisition d’un millier de véhicules légers Humvee pour les Marines) ;
  • Réorientation de la défense anti-missiles en direction des « rogue threats » (« menaces des Etats voyous »), avec notamment l’équipement de six navires avec le système Aegis (déjà déployé en protection du Japon) ;
  • Renforcement de la flotte de navires de liaison à haute vitesse, et de la flotte de combat côtier (Littoral combat ships) ;
  • Accroissement des capacités du Pentagone en matière de « cyber-sécurité », avec création d’un commandement dédié ;
  • Formation de 150 équipages d’hélicoptères en renfort des effectifs actuels ; etc.

Au total, l’US Army (armée de terre) devrait obtenir 225 milliards de dollars pour l’entretien de ses 547 400 hommes, notamment la modernisation de l’équipement individuel des soldats de ses brigades de combat : ses achat « courants » pour 2010 portent sur 16 000 véhicules, 200 hélicoptères, une centaine de drones …

La Navy (328 000 hommes, et 195 640 employés civils) et les Marines ( dont l’effectif atteint 202 100 hommes) consommeront 172 milliards, achèteront 200 aéronefs, 8 navires, etc.

De son côté, l’US Air Force (330 000 hommes), dotée de 160,5 milliards, s’engage à développer dès 2010 une armée « plus réduite, plus létale, flexible et efficace », en « concentrant la ressource humaine et les dollars sur les capacités critiques concernant le soutien aux combattants » [4].

Face cachée

Depuis 2001, le budget américain de défense a plus que doublé. Depuis 2008, il dépasse les 660 milliards de dollars. Le sous-secrétaire Robert Hale, qui a préparé l’exercice 2010, estime que « le robinet des dépenses ouvert en grand après le 11-septembre commence à se fermer ». Mais, dans l’immédiat, a admis le secrétaire d’Etat Robert Gates, l’inflexion « porte moins sur les lignes budgétaires que sur la façon dont les forces armées américaines envisagent et préparent l’avenir : il s’agit de mettre l’accent sur les conflits auxquels les USA font face aujourd’hui plus que préparer des combats futurs qui ne verront peut-être jamais le jour ». Le Pentagone reconnaît que le budget 2010 vise à rééquilibrer les dépenses en faveur de la contre-insurrection plus qu’à réduire drastiquement son train de vie.

Ce budget, présenté par ses auteurs comme celui de la « réforme », est surtout un budget d’attente : pour cause de nouvel exécutif, la Revue quadriennale sur la défense a été décalée, ce qui a incité les état-majors à la prudence. Ce futur « livre-blanc », qui permettra d’inscrire dans le temps les nouveaux formats de force et l’évolution de leurs matériels, ne sera pas défini avant la fin de cette année, voire le début de l’an prochain. Une refonte des plans à une perspective de 20, voire 30 ans – correspondant aux délais de développement des équipements majeurs – est également en chantier. Seuls ces deux types de programmation permettront de dessiner avec précision les contours des futurs outils de défense – ou d’attaque ! – d’une nation qui ne renonce pas à ses prétentions impériales.

Par ailleurs, rien n’est dit au sujet des dépenses de défense incluses dans les budgets des autres départements ministériels. L’analyste Chalmers Johnson [5] qui s’est fait une spécialité de dénoncer les artifices utilisés pour masquer la taille véritable de l’empire militaire américain, estimait que – pour l’exercice 2008, par exemple – 23 milliards de dollars au sein du budget du département de l’énergie allaient en fait aux applications militaires nucléaires (minerai, ogives, etc.), 25 milliards du département d’Etat consistaient en crédits d’assistance militaire (Israël, Egypte, Bahrein, etc.), et des dizaines d’autres milliards étaient nichés dans les crédits des anciens combattants, du département de la sécurité intérieure, des fonds de retraite du Trésor, de l’agence spatiale NASA, ou servaient aux activités paramilitaires du FBI et de la CIA, etc., si bien que l’ensemble des dépenses américaines pour son institution militaire – « prudemment calculées », affirme l’universitaire – devaient être en fait de plus de 1 100 milliards de dollars. Il n’y a pas de raison qu’il en soit différemment pour l’année 2010…
 

Par Philippe Leymarie, le samedi 23 mai 2009 pour le blog "Défense en ligne" du Monde Diplomatique
 


Notes

[1] L’acronyme « Afpak », contraction d’Afghanistan-Pakistan, symbolise l’approche régionale retenue par le président Barack Obama pour le règlement de la crise afghane. Voir « Afghanistan-Pakistan, “mission impénétrable” », Nouvelles d’Orient, 23 février 2009 et « The AfPak Paradox » sur le site du think tank Foreign policy in focus.

[1] Un montant à rapprocher des deux milliards de dollars adjoints à cette rallonge budgétaire militaire au titre de … la lutte contre la grippe porcine.

[2] Au titre de son approche régionale de la crise afghane, le président Obama a promis une assistance militaire et une aide financière de 1,5 milliards de dollars sur cinq ans au voisin pakistanais, devenu la base arrière d’une partie des rebelles afghans.

[3] La totalité du budget fédéral américain pour 2009-2010 se monte à 3 400 milliards de dollars.

[4] Documents budgétaires de l’US Air Force. Voir Defense news.

[5] Voir « Chalmers Johnson on the Cost of Empire » sur Truthdig.com ; « Chalmers Johnson : Nemesis : The Last Days of the American Republic » sur la République des Lettres ; et « Tomgram : Chalmers Johnson, How to Sink America » sur TomDispatch.com. Lire Chalmers Ashby Johnson, Nemesis : The Last Days of the American Republic, Metropolitan Books, 2007. Engagé dans la guerre de Corée, consultant de la CIA, spécialiste de l’Asie, il a enseigné à l’université de Berkeley-Californie.

 

Afghanistan – Pakistan: Le trou noir de l’Empire

 Pourquoi Bush est allé en Afghanistan. Pourquoi Obama y va aussi. Les routes du gaz et du pétrole. Les causes de la remontée des Talibans et de l’effondrement de Karzaï. Qui profite de l’opium ? Pourquoi le Pakistan voisin risque d’éclater.

Interview de Mohamed Hassan, spécialiste du Moyen-Orient par Grégoire Lalieu et Michel Collon

 

Est-il possible de gagner la guerre en Afghanistan? Non, répondent les experts. Pourtant, l’Otan poursuit ses efforts pour venir à bout des Talibans et c’est le Pakistan qui s’embrase. Quelles sont les véritables raisons de cette guerre ? Les visées hégémoniques des Etats-Unis plongeront-elles la région dans le chaos ? Dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan répond à ces questions. Et il nous explique pourquoi c’est au peuple du Pakistan de sauver son pays d’une possible disparition…

En 2001, les Etats-Unis lançaient l’opération « Enduring Freedom » en Afghanistan car, selon eux, les Talibans refusaient de céder Oussama Ben Laden. Sept ans plus tard, plus personne ne parle de l’ennemi public numéro un. Quelles sont les raisons de cette guerre aujourd’hui?

Tout d’abord, vous devez considérer que les Talibans n’ont rien à voir avec Oussama Ben Laden. En 1996, Ben Laden, renvoyé d’Arabie Saoudite, trouvait refuge au Soudan. Les Saoudiens firent alors pression sur ce pays pour qu’il expulse le célèbre terroriste. C’est à ce moment que Ben Laden est venu en Afghanistan. Mais les attentats du 11 septembre n’avaient aucun rapport avec ce pays. Il y a juste cette réaction des Talibans lorsque Washington réclama Ben Laden : « Si vous voulez que Ben Laden soit jugé, donnez-nous les preuves et laissons-le juger par une cour islamique dans quelque pays musulman que ce soit ». En fait, les néoconservateurs de l’administration Bush ont surtout utilisé cet événement tragique comme un alibi.

Avec quelles intentions?

Trois ouvrages majeurs nous permettent de comprendre les racines de la vision des Etats-Unis. D’abord, La fin de l’Histoire de Francis Fukuyama. Il prétendait que l’Histoire de l’humanité était arrivée à son terme avec l’effondrement de l’Union soviétique et la domination de la démocratie libérale. Ensuite, Le choc des civilisations, de Samuel Huntington. Selon qui l’Histoire ne dépendrait pas de la lutte des classes mais plutôt d’un conflit entre civilisations. Huntington a donc divisé le monde entre ces différentes civilisations, décrétant que la plus agressive serait l’islamique. Le dernier ouvrage, Le grand échiquier de Zbigniew Brzezinski, considère que celui qui dominera l’Eurasie sera l’unique puissance du 21ème siècle. En effet, la majorité de l’humanité vit dans cette zone et l’activité économique y devient plus importante.
A présent, retournons à la fin de l’administration Clinton. L’année 1997 a été marquée par une sérieuse crise économique : avec l’éclatement de la bulle financière en Asie, le NASDAQ s’est effondré. Lorsque les néoconservateurs ont débarqué à la Maison Blanche avec Georges W. Bush en 2001, la situation économique n’était donc pas brillante. Malgré quoi, ils ont exposé leur objectif très clairement : personne ne doit être capable de rivaliser avec les Etats-Unis. Pour y arriver, la nouvelle administration cherchait à contrôler le monde en contrôlant les ressources les plus importantes, essentiellement le gaz et le pétrole.
Sous l’influence de Brzezinski, Clinton voulait d’abord dominer l’Europe en élargissant l’Otan, et ensuite gagner l’Asie Centrale. Mais les néoconservateurs ont dit : « Non, nous n’avons pas le temps pour cela. Vu cette crise, nous devons créer et contrôler le Grand Moyen-Orient pour disposer du pétrole ». On sent ce changement dans le discours de Bush après les attentats du 11 septembre lorsqu’il dit : « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Avec sa conception de l’Axe du Mal, il voulait élargir la guerre.
La guerre d’Afghanistan – qui pour la première fois dans l’Histoire a été planifiée par la CIA sans la collaboration du Pentagone – n’était donc qu’un prétexte pour entraîner les troupes US et leur donner l’expérience nécessaire pour ensuite attaquer l’Irak. Vous devez savoir que le renversement de Saddam Hussein était planifié bien avant les attentats du 11 septembre. 

Obama veut incarner le changement. Pourquoi concentre-t-il les efforts militaires en Afghanistan au lieu de l’Irak ?

D’abord, la guerre en Irak a soulevé des difficultés non prévues. Le gouvernement US pensait que c’était la cible la plus facile, car Saddam Hussein ne disposait pas d’une grande armée et une large partie de la population irakienne détestait son régime. Il n’aura fallu que quelques jours, du 20 mars au 10 avril 2003, pour que les Etats-Unis prennent Bagdad. Ensuite, ils ont uniquement protégé l’industrie pétrolière et laissé tout le reste exploser. Paul Bremer, le gouverneur US d’Irak, a détruit les bases de l’ancien régime irakien, démobilisé la police et la structure de l’armée. A ce moment, la résistance a augmenté, et aussi le coût de l’occupation US : huit milliards de dollars chaque mois, (auxquels vous pouviez ajouter un milliard et demi pour l’Afghanistan) ! Durant huit ans, l’administration néoconservatrice a dépensé tout son argent dans cette guerre, sans aucun résultat : ils ne sont parvenus ni à pacifier le pays, ni à créer le gouvernement qu’ils voulaient, ni à obtenir une base populaire, ni à contrôler le pétrole.
Lorsque la résistance irakienne a révélé la faiblesse de l’impérialisme US et son incapacité à remporter le conflit, le peuple des Etats-Unis est devenu plus attentif sur le plan politique. Le manque de soutien de l’opinion publique pour cette guerre a donc aussi poussé Obama à ce changement. D’autant que sur la scène internationale, cette guerre ne faisait pas l’unanimité : la France, l’Allemagne et d’autres pays ont refusé de partir en Irak. Bref, la décision d’Obama est aussi un moyen de maintenir l’alliance de l’Otan. Mais une défaite en Afghanistan pourrait marquer la fin de celle-ci.

Les Talibans n’ont pas toujours été les ennemis des Etats-Unis. L’ancienne secrétaire d’Etat US Madeleine Albright avait salué leur arrivée au pouvoir en 1996 comme un « pas positif ». Il semble même que ce pas ait été encouragé. Ce que l’ancienne ministre pakistanaise Benazir Bhutto résumait ainsi : « L’idée était anglaise, le financement saoudien, la supervision pakistanaise et l’armement américain ».  

A la fin des années 70, les Soviétiques vinrent en Afghanistan pour soutenir le gouvernement révolutionnaire menacé par des combats internes. Brzezinski, conseiller du président Carter, entreprit de faire de l’Afghanistan le Vietnam des Soviétiques pour porter ainsi un coup fatal à l’influence du socialisme dans la région. Pour combattre l’Union Soviétique et le gouvernement révolutionnaire d’Afghanistan, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite soutinrent donc les moudjahidines par l’intermédiaire du Pakistan. Quand l’Armée rouge quitta l’Afghanistan en 1989, les Etats-Unis savaient que les Soviétiques traversaient une sérieuse crise. Ayant atteint leur but, ils se lavèrent les mains et quittèrent la région qui se trouva plongée dans le chaos. En fait, Washington a utilisé les moudjahidines comme un préservatif : quand ils n’étaient plus d’aucune utilité, ils les ont jetés. Qui en a souffert ? Les peuples d’Afghanistan et du Pakistan.
En effet, lorsque les services secrets pakistanais ont soutenu les moudjahidines pour combattre les communistes, ils n’ont pas unifié ce mouvement, mais ont soutenu chaque seigneur de guerre séparément. Une fois les Etats-Unis partis, une sévère compétition a opposé les seigneurs de guerre afghans. Le pays a été totalement détruit par cette guerre civile. Des millions de réfugiés ont fui vers le Pakistan, alors touché lui-même par une grave crise, son économie déclinant avec l’arrivée de nombreux Afghans et barons de la drogue.
Dans ce contexte, apparurent les Talibans, des étudiants issus de la plus jeune génération de ces réfugiés. Leur arrivée au pouvoir offrait une opportunité aux Etats-Unis et au Pakistan. Mais en fait, ces trois acteurs avaient chacun des intérêts très différents.

C’est-à-dire ?

Le Pakistan, lorsque les pays d’Asie centrale sont devenus indépendants, a réalisé que son principal ennemi, l’Inde, était fort, alors que lui-même se trouvait en position délicate. La bourgeoisie pakistanaise décida, pour se développer économiquement et concurrencer l’Inde, d’utiliser l’Afghanistan comme porte d’accès aux marchés d’Asie centrale. Elle favorisa donc l’accès au pouvoir des Talibans en Afghanistan.
L’intérêt des Etats-Unis était de contrôler et dominer les richesses d’Asie centrale. La compagnie pétrolière US Unocal voulait construire un pipeline dans la région. Mais pour cela, il fallait que l’Afghanistan soit pacifié.
Enfin, l’intérêt des Talibans était de pacifier le pays et d’instaurer une révolution islamique. Ce qui rencontrait les intérêts de l’Arabie Saoudite qui souhaitait exporter l’idéologie islamique en Asie centrale, afin d’affaiblir la Russie et de contrôler le gaz dans cette région.
Appuyés donc par des puissances étrangères, les Talibans ont combattu les seigneurs de guerre et pris le pouvoir. Fatigué, le peuple d’Afghanistan voulait la paix. Les Talibans furent bien accueillis.

Finalement, ce plan n’a pas marché : les Etats-Unis n’ont pas réussi à pacifier la région, le Pakistan n’a pu s’ouvrir un accès au marché de l’Asie centrale et les Talibans ont été renversés. Pourquoi ?

L’Afghanistan comporte différents groupes ethniques. Le plus représenté est celui des Pachtounes : presque 50% de la population. Ensuite, il y a les Tadjiks, les Hazaras et les Kazakhs autour desquels la rivalité entre les seigneurs de guerre s’articule. Enfin, il y a d’autres minorités. Les Talibans sont Pachtounes. Un trait caractéristique de ce groupe est qu’ils sont très indépendants ! Les Etats-Unis et le Pakistan voulaient les utiliser comme des mercenaires, mais les Talibans avaient leur propre vision des choses. De plus, les Pachtounes ne reconnaissent pas la frontière séparant Afghanistan et Pakistan.

Pourquoi ?

Retournons au 19ème siècle, quand l’Inde était la précieuse colonie de l’Empire britannique, qu’inquiétait l’expansion des Russes en Asie centrale. Pour protéger leur colonie, les Britanniques souhaitaient utiliser l’Afghanistan. Cela a débouché sur trois guerres anglo-afghanes. Ce qui nous intéresse particulièrement est un résultat de la seconde guerre : en 1893, le gouverneur d’Inde, Sir Durand, traça une ligne dans le territoire pachtoune, afin de protéger sa colonie en créant une zone tampon entre l’Afghanistan et l’Inde britannique. Cette ligne est la frontière actuelle entre l’Afghanistan et le Pakistan. C’est pourquoi beaucoup de Pachtounes ne reconnaissent pas l’existence du Pakistan. Quand ce pays est devenu indépendant, le seul membre à voter contre son entrée aux Nations Unies était l’Afghanistan !
Il était donc clair que les Talibans, lorsqu’ils auraient pris le pouvoir, ne se soumettraient pas à ces intérêts étrangers. En mai 2001, six mois avant l’attaque du World Trade Center, Washington allouait sans aucun résultat une subvention de 43 millions de dollars au régime taliban dans le cadre du projet de pipeline d’Unocal. Mais avec le 11 septembre, tout le programme tomba à l’eau.

Les forces de la coalition ont facilement renversé le régime taliban mais n’ont pas réussi à prendre le contrôle du pays. Pourquoi ?

Tout d’abord, l’actuel gouvernement d’Afghanistan n’est pas reconnu par les Pachtounes. Quand les Talibans ont été renversés, les Etats-Unis ont placé Hamid Karzai comme président. Karzai, qui a travaillé pour Unocal, est un Pachtoune mais il n’a pas de base sociale en Afghanistan. En fait, les Pachtounes, premier groupe ethnique du pays, ne sont pas vraiment représentés dans ce gouvernement. Il y a juste quelques marionnettes de Washington sans aucune légitimité auprès de la population. Au départ, les Etats-Unis essayèrent bien d’acheter des Pachtounes représentatifs pour participer au gouvernement, mais ceux-ci ont pris l’argent et se sont tirés : comme je l’ai dit, les Pachtounes sont très indépendants !

Deuxièmement, les seigneurs de guerre présents au gouvernement travaillent chacun dans leur propre intérêt. Ils ne paient pas de taxes au gouvernement central, mais s’approprient les richesses. Chaque ministère est le ministère indépendant d’un seigneur de guerre. Une situation chaotique qui paralyse le gouvernement.
Troisièmement, les seigneurs de guerre ne font pas confiance aux Pachtounes. Ils pensent que si ces derniers prennent la majorité au gouvernement, ils imposeront leur vision. Bref, c’est un gouvernement où tout le monde est contre tout le monde. Tous les films que l’Occident s’est faits, ça ne marche absolument pas !
Enfin, nous pouvons dire également que les forces de l’Otan n’aident pas Hamid Karzai dans son travail en bombardant des paysans dans leurs fermes, dans les mosquées, à des mariages ou à des funérailles… L’actuel gouvernement est perçu par une grosse partie de la population comme un instrument de l’agresseur. Tous ces meurtres ont créé un soulèvement populaire et unifié la résistance des Talibans.

Conséquence de cette guerre, la production d’opium a augmenté : plus de 3.000% depuis la chute du régime taliban. Le département d’Etat US a accusé les Talibans d’utiliser la drogue pour financer la résistance…
L’opium est un produit chimique provenant du pavot. Quand la fleur de pavot éclot, vous la coupez, collectez le lait qui en coule et le vendez. C’est ce que font les paysans afghans. Ensuite, des personnes assèchent ce lait, le travaillent dans une machine en ajoutant des produits chimiques pour finalement obtenir de l’opium. Pour produire cette drogue, vous avez besoin d’un laboratoire et de connaissances en chimie. Je ne pense pas que les paysans afghans détiennent tous un diplôme de chimiste. Si c’était le cas, l’Afghanistan serait un pays très développé ! Pour tirer de l’argent du trafic d’opium, vous avez également besoin d’une certaine logistique pour pouvoir ramener le produit en Occident. Les Talibans n’ont rien de tout cela. En fait, l’opium provient des seigneurs de guerre, avec l’aide de la CIA. La plupart du temps, cette drogue vient des services secrets US qui l’utilisent comme un fonds rentable, portant la drogue dans les pays occidentaux, la vendant au prix du marché et utilisant ensuite cet argent sale pour financer leurs guerres.
En Afghanistan, la culture du pavot a commencé avec la guerre contre les Soviétiques et aujourd’hui, l’industrie de l’opium est aux mains de seigneurs de guerre. Or, pour un paysan, cultiver le pavot rapporte beaucoup plus que cultiver des tomates. Pour se constituer une base sociale, les seigneurs de guerre ont donc laissé les paysans cultiver ce qu’ils voulaient.

Par contre, lorsque les Talibans avaient pris le pouvoir dans les années 90, ils avaient brûlé les champs de pavots. Se faisant beaucoup d’ennemis au sein de la paysannerie. C’est pourquoi aujourd’hui, les Talibans n’empêchent plus les paysans de cultiver le pavot, mais interdisent la production d’opium. Ils retirent même des bénéfices grâce à la contribution financière des paysans. En fait, le gouvernement central n’a aucune possibilité de percevoir une taxe dans le Sud du pays, car tout est aux mains des Talibans. Or, un gouvernement incapable de percevoir une taxe n’est pas un gouvernement !

Beaucoup de spécialistes considèrent que la guerre en Afghanistan est impossible à gagner. Le général français Georgelin l’a même qualifiée de « merdier ingérable ». Quelles sont les difficultés rencontrées par les forces de la coalition ?  

L’OTAN tue des civils chaque jour. Dès lors, la population s’est rapprochée des Talibans. A présent, ceux-ci contrôlent le Sud du pays, avec un gouvernement de fait dans chaque village. Ils sont mélangés à la population et les forces de l’OTAN enregistrent des pertes. Du coup, dès que quelque chose de suspect bouge, les GI’s ouvrent le feu, tuant des civils par la même occasion. Donc, les Afghans font face, d’un côté, aux seigneurs de guerre impérialistes bombardant des civils et, de l’autre côté, aux seigneurs de guerre régionaux pillant le pays et vendant de la drogue. Voilà pourquoi les Talibans ont le soutien de la population. Non qu’ils aient des idées progressistes, mais elle attend d’eux qu’ils ramènent la paix dans le pays. Exactement comme ils l’ont fait en 1992.

Est-ce pour cela qu’Obama s’est dit prêt à négocier avec les Talibans modérés ?

Il essaie de protéger les Etats-Unis d’une crise qui s’est accumulée depuis les sept dernières décennies. Et c’est très difficile. Obama veut montrer qu’il n’y a pas de guerre contre les musulmans, qu’il rejette le prétendu choc des civilisations. Il s’est donc dit prêt à négocier avec les Talibans modérés. Telle est la nouvelle politique US pour de nombreux endroits du monde où il y a des mouvements musulmans : les diviser entre les bons et les méchants.
Je ne sais si ce genre de négociations pourra mettre fin au conflit. Si Washington essaie cette voie, elle devra probablement programmer une nouvelle propagande montrant les Talibans sous leur bon côté. Mais ils ont des mentalités arriérées : ils ont détruit des temples bouddhistes pour installer la révolution islamique, leurs positions contre les femmes sont primitives et leur vision du monde archaïque. D’un autre côté, pour obtenir le soutien de la population, ils ont quand même appris de leurs erreurs. J’ai évoqué la culture du pavot. Un autre exemple : contrairement à ce qu’ils avaient préconisé par le passé, les Talibans sont aujourd’hui d’accord avec le fait que les filles puissent aller à l’école. Ils ont évolué et sont plus forts pour résister. Mais ça ne veut pas forcément dire qu’ils seront ouverts pour négocier avec les Etats-Unis. Enfin, vous devez aussi tenir compte du fait que, désormais, le plus gros de la crise n’est plus en Afghanistan, mais au Pakistan.

Pourquoi la guerre afghane a-t-elle provoqué une telle crise au Pakistan ?

Comme je l’ai dit, la ligne de Durand tracée dans le territoire historique des Pachtounes est l’actuelle frontière séparant les deux pays. Ce qui veut dire que vous avez des Pachtounes des deux côtés de la frontière. Au Pakistan, ils sont le deuxième groupe ethnique après les Punjabis. C’est très important. Car l’élite pakistanaise, depuis l’indépendance du pays, a toujours soutenu l’impérialisme US. Vous pouvez travailler en tant qu’agent de votre patron quand vous accomplissez pour lui un boulot au loin, en Amérique du Sud ou en Afrique par exemple. Mais dans le cas de la guerre d’Afghanistan, c’est un suicide car les deux pays sont voisins et se partagent des groupes ethniques. 
Il y a des Talibans dans le Nord du Pakistan aussi. Chaque jour, ils attaquent et détruisent les ravitaillements des forces de la coalition supposés passer du Pakistan à l’Afghanistan par un endroit stratégique de la frontière. Pour résoudre ce problème, le gouvernement pakistanais, marionnette de Washington, autorise l’Otan à bombarder les Pachtounes sur son propre territoire. En conséquence, les Talibans pakistanais se sont développés et estiment maintenant que leur ennemi est au Pakistan. Ils ont déclaré vouloir marcher sur Islamabad.
C’est pourquoi la frontière entre les deux pays n’a plus de sens. Et le peuple pakistanais doit faire face à ce problème : où est la légitimité du gouvernement pakistanais s’il laisse l’OTAN bombarder ses propres civils ? Le peuple pakistanais a maintenant deux solutions : devenir nationaliste et refuser le diktat US ou continuer sur cette voie qui mène à la disparition de son pays.

Quelles pourraient être les conséquences de cette crise ?

La clé, c’est la stratégie des Etats-Unis pour bloquer la Chine. Quand le tsunami est survenu, Washington a envoyé une importante aide humanitaire en Indonésie. En profitant pour y construire une base militaire dans la province d’Aceh. Cette base fait face au détroit de Malacca et c’est par ce détroit que passe le pétrole provenant de l’Océan Indien et à destination de la Chine.

Aujourd’hui, les Etats-Unis sont installés à cet endroit stratégique. Au moindre problème avec la Chine, ils seront en mesure de fermer ce détroit et priver Pékin de son pétrole. Tenant compte de cette situation, le géant asiatique – qui a de plus en plus besoin de pétrole pour développer son pays – cherche d’autres voies d’acheminement. Une solution passe par la Birmanie, qui a des ressources et qui pourrait permettre un accès vers le Bangladesh.
Une autre possibilité, c’est le port de Gwandar, construit par la Chine au Baluchistan qui est la plus grande province du Pakistan : environ 48% de la superficie du pays. Mais c’est aussi la province la moins peuplée : 5% de la population totale. Cette province a d’importantes réserves de gaz et de pétrole. Pékin pourrait aussi construire un pipeline partant de l’Iran et passant par le Baluchistan avant de rejoindre la Chine occidentale. Mais les Etats-Unis veulent absolument empêcher cette province de passer dans la sphère d’influence chinoise. D’où leur soutien au mouvement séparatiste du Baluchistan, afin de prendre, eux, le contrôle du port de Gwandar.
Avec, d’un côté, le problème des Pachtounes, et, de l’autre côté, la possible sécession de sa plus grande province, le Pakistan risque une balkanisation : l’éclatement en une série de petits Etats. Aujourd’hui, le peuple pakistanais devient plus attentif. C’est à lui que revient le devoir de stopper ce désastre et de virer les Etats-Unis du Pakistan. Mais c’est aussi la responsabilité de tous les mouvements démocratiques révolutionnaires de la région. En effet, si le Pakistan connaît le même sort que la Yougoslavie, toute la région devra faire face à des très graves problèmes.

Mohamed Hassan recommande les lectures suivantes :

  • Ahmed Rashid, Taliban. Militant Islam, Oil and Fundamentalism in Central Asia, Yale University Press, 2001 (existe en français: Ahmed Rashid, L’ombre des Talibans, Autrement, 2001)
  • Antonio Giustozzi, War, Politics and Society in Afghanistan, 1978-1992, Georgetown University Press, 2000
  • Alfred W. McCoy, The Politics of Heroin in Southeast Asia. CIA complicity in the global drug trade, Harper & Row, 1972 (existe en français: Alfred W. McCoy, La politique de l’héroïne l’implication de la CIA dans le trafic de drogues, Ed. du Lézard, 1998)
  • Michel Collon, Media Lies and the Conquest of Kosovo, Unwritten History, 2007 (existe en français: Michel Collon, Monopoly, L’Otan à la conquête du monde, EPO, 2000)

Article de Michel Collon publié sur son site le 4 juin 2009

Obama et les arrières-pensées de la main tendue aux musulmans

Le président des États-Unis a tendu la main aux musulmans lors d’un discours très médiatisé au Caire. Il entendait ainsi tourner la désastreuse page de la « croisade » bushienne au Grand Moyen-Orient. Toutefois, dans cet exercice de relations publiques, les envolées lyriques ont remplacé les clarifications nécessaires, tandis qu’apparaissaient les nouveaux appétits de Washington.

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Le Obama Show, à l’université Al-Azhar (le caire), 4 juin 2009.

Le discours que le président Obama a prononcé le 4 juin au Caire [1] a été présenté à l’avance par les services de communication de la Maison-Blanche comme « fondateur d’une nouvelle ère ». Il a fait l’objet d’une intense campagne promotionnelle qui s’est conclue par un mail adressé par David Axelrod aux dizaines de millions d’abonnés de la liste de la Maison-Blanche [2]. Le conseiller en image de Barack Obama y invite les États-uniens à visionner la vidéo du discours qui, selon lui, marque un nouveau départ dans les relations de l’Amérique avec le monde musulman [3]. On l’a bien compris, ce discours s’adresse tout autant, sinon plus, aux électeurs US qu’aux musulmans.

Son message principal peut être résumé ainsi : les États-Unis ne considèrent plus l’islam comme l’ennemi et souhaitent établir des relations d’intérêt mutuel avec les États musulmans. Ce message doit être pris pour ce qu’il est : un slogan de relations publiques.

Examinons point par point ce discours.

Préambule : aimez-nous !

Dans une longue introduction, l’orateur a développé son message principal de main tendue.

Barack Hussein Obama a justifié la rupture avec son prédécesseur par sa propre personnalité. Il a offert un moment d’émotion à son auditoire, comme on les aime dans les films hollywoodiens. Il a raconté son père musulman, son adolescence en Indonésie —pays musulman le plus peuplé du monde—, et son travail social à Chicago auprès de populations noires musulmanes.
Ainsi, après nous avoir fait croire que la politique extérieure des États-Unis était fondée sur la couleur de peau de son président, on veut nous convaincre qu’elle reflète son parcours individuel. Pourtant personne ne pense que M. Obama est un autocrate en mesure d’imposer ses états d’âme. Chacun est conscient que la politique de Washington est le fruit d’un difficile consensus entre ses élites. En l’occurrence, le changement de rhétorique est imposé par une succession d’échecs militaires en Palestine, au Liban, en Irak et en Afghanistan. Les États-Unis ne considèrent plus les peuples musulmans comme leur ennemi parce qu’ils ne sont pas parvenus à les écraser.
Ce réalisme avait conduit en 2006 à la révolte des généraux autour de Brent Scowcroft, déplorant la colonisation ratée de l’Irak et mettant en garde contre un désastre militaire face à l’Iran. Il s’était poursuivi avec la Commission Baker-Hamilton appelant à négocier avec la Syrie et l’Iran pour sortir la tête haute du fiasco irakien. Ce réalisme avait contraint le président Bush à limoger Donald Rumsfeld et à le remplacer par Robert Gates, le fils spirituel de Scowcroft et membre de la Commission Baker-Hamilton. Ce réalisme s’était incarné dans la publication du rapport des agences de renseignement attestant l’inexistence d’un programme nucléaire militaire iranien et détruisant ainsi toute justification possible d’une guerre contre l’Iran.

Toujours à propos du grand amour retrouvé, le président Obama s’est présenté comme féru d’histoire et a égrené les apports de la civilisation musulmane au monde. Dans les films hollywoodiens, il y a toujours une séquence sur la diversité culturelle qui nous enrichis. Cependant le scénario misait sur l’affligeante ignorance du public US. M. Obama et son équipe ont réduit l’apport des peuples aujourd’hui musulmans aux inventions postérieures à leur islamisation. N’ont-ils rien créé avant ?
En choisissant de réduire l’histoire des peuples musulmans à leur seule période islamique, Barack Obama a nié quelques millénaires de civilisation et a repris à son compte la rhétorique des islamistes les plus obscurantistes. Nous allons voir qu’il ne s’agit pas là d’une erreur, mais d’un choix stratégique.

Enfin, le président Obama a abattu sa carte principale en appelant ses auditeurs à repenser leur image des États-Unis. « Nous sommes façonnés par chaque culture, issus des quatre coins du monde et acquis à un concept simple : E pluribus unum : « De plusieurs peuples, un seul » », a-t-il déclaré. Cette devise, qui devait exprimer l’unité des colonies nouvellement indépendantes d’Amérique, devient aujourd’hui celle de l’Empire globalisé. Nous seulement les États-unis ne considèrent plus les peuples musulmans comme des ennemis, mais ils entendent les intégrer dans l’Empire global.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’establishment washingtonien a soutenu la candidature de Barack Hussein Obama. Le prénom musulman du président, comme sa couleur de peau, sont des arguments pour convaincre les peuples de l’Empire que le pouvoir qui les domine leur ressemble. Lorsqu’elle avait étendu son empire, la Rome antique avait fait de même en choisissant ses empereurs dans des contrées lointaines, tel Philippe l’Arabe [4]. La sauvagerie des légions n’en avait pas été changée.

1- La guerre globale au terrorisme

Après ce sirupeux morceau de violon, le président Obama s’est attaché à recoler son introduction avec la « guerre globale au terrorisme ». Il a donc établi une distinction entre l’islam, qui n’est pas mauvais comme le pensaient Bush et Cheney mais bon, et les extrémistes qui s’en réclament à tort, qui restent eux toujours mauvais. La pensée reste manichéenne, mais le curseur s’est déplacé.
Le problème, c’est que depuis huit ans, Washington s’efforce de construire un adversaire à sa taille. Après l’URSS, c’était l’islam. A contrario, si ni les communistes, ni les musulmans ne sont les ennemis, contre qui les États-Unis sont-ils en guerre ? Réponse : « Al-Qaïda a choisi de les tuer sans merci, de revendiquer les attentats et il réaffirme aujourd’hui encore sa détermination à commettre d’autres meurtres à une échelle massive. Ce réseau a des membres dans de nombreux pays et il essaie d’élargir son rayon d’action. Il ne s’agit pas là d’opinions à débattre – ce sont des faits à combattre ». Et bien non, Monsieur le président, ce ne sont pas là des faits avérés, mais des imputations qui doivent être débattues [5].
Barack Obama continue : « Nous ne demanderions pas mieux que de rapatrier tous nos soldats, jusqu’au dernier, si nous avions l’assurance que l’Afghanistan et maintenant le Pakistan n’abritaient pas d’éléments extrémistes déterminés à tuer le plus grand nombre possible d’Américains. Mais ce n’est pas encore le cas. »
À ce stade, le président apparaît enfermé dans un cercle vicieux. Il explique que les ennemis ne sont pas les musulmans en général, mais une poignée d’individus non représentatifs, puis il affirme que cette poignée d’individu doit être combattue en livrant des guerres contre des peuples musulmans. C’est tout le problème : Washington voudrait être l’ami des musulmans, mais a besoin d’un ennemi pour justifier ses actions miliaires, et pour le moment, il n’a pas trouvé de bouc-émissaire de remplacement.

2- Le conflit israélo-arabe

Barack Obama a abordé la question de la Palestine de manière beaucoup plus large que ses prédécesseurs en y reconnaissant non pas seulement un conflit israélo-palestinien, mais israélo-arabe. Mais il n’a pas précisé en quoi, à ses yeux, les États arabes sont concernés. Il a prêché avec autorité pour la « solution à deux États », mais en éludant la fâcheuse question de la nature de ces deux États. S’agit-il de deux États souverains et démocratiques au sens réel du terme, ou d’un État pour les juifs et d’un autre pour les Palestiniens comme le revendique la « gauche » israélienne, ce qui implique un nettoyage ethnique et l’institutionnalisation complète de l’apartheid ? [6]

Plutôt que de lever les incertitudes, le président Obama a préféré offrir à son auditoire une nouvelle « séquence émotion » avec lequel il a partagé sa compassion face aux souffrances des Palestiniens. Ce fut certainement le moment le plus abject de son discours : l’appel aux bons sentiments des victimes pour couvrir les crimes des bourreaux.
Il a déclaré : « Les Palestiniens doivent renoncer à la violence. La résistance sous forme de violence et de massacre n’aboutira pas. Les Noirs en Amérique ont souffert du fouet quand ils étaient esclaves et de l’humiliation de la ségrégation. Mais ce ne fut pas la violence qui leur a finalement permis d’obtenir l’égalité des droits dans son intégrité. Ce fut la persévérance ferme et pacifique pour les idéaux au cœur même de la création de l’Amérique. Cette même histoire peut être racontée par des peuples de l’Afrique du Sud à l’Asie du Sud ; de l’Europe de l’Est à l’Indonésie. C’est une histoire avec une simple vérité : la violence ne mène nulle part. Lancer des roquettes contre des enfants israéliens endormis ou tuer des vieilles femmes dans un autobus, n’est pas un signe de courage ni de force. »
Barack Obama caricature la Résistance palestinienne dans les termes de la propagande sioniste : des roquettes lancées contre des enfants endormis et des vieilles femmes tuées dans un autobus. Il reconnaît que leurs terres et leurs maisons sont occupées, mais il leur interdit de vouloir les reprendre par la force aux civils qui les occupent. Il reproche aux Palestiniens de ne pas utiliser des missiles guidés pour atteindre des cibles militaires et de se contenter de roquettes artisanales qui tombent à l’aveuglette.
Le pire est ailleurs. Le président Obama se mue en donneur de leçons. Il demande aux victimes de renoncer à la violence et leur conseille de prendre exemple sur le mouvement des noirs états-uniens pour les droits civiques. Au demeurant, ce n’est pas en convertissant les blancs que King a obtenu des résultats, mais en prenant l’opinion publique internationale à témoin. Le président Johnson s’est alors trouvé contraint de céder pour faire bonne figure face à l’URSS. Après avoir reçu le Prix Nobel de la paix, Martin Luther King a continué la lutte en affirmant que son but n’était pas de permettre aux noirs de servir à égalité avec les blancs dans l’armée pour tuer les Vietnamiens aspirant à la liberté. C’’est après son sermon de Ryverside que Johnson lui ferma la porte de la Maison-Blanche et que les chefs du FBI décidèrent de le faire assassiner. À n’en pas douter, s’il était encore vivant, il dirait aujourd’hui que son but n’est pas de permettre à un noir d’accéder au Bureau ovale pour tuer des Irakiens ou des Pakistanais aspirant à la liberté.

3- La dénucléarisation

Évoquant les relations difficiles avec l’Iran, le président Obama a choisi de sortir par le haut de la polémique sur l’arme nucléaire. Après avoir reconnu le droit de l’Iran à se doter d’une industrie nucléaire civile, et admis que ni les États-Unis ni aucune autre puissance n’ont l’autorité morale pour autoriser ou interdire un État à posséder la bombe, il s’est prononcé pour un désarmement nucléaire global, impliquant aussi implicitement Israël.

On sait que le Pentagone n’a plus les moyens financiers nécessaire pour entretenir la course aux armements nucléaires et négocie à ce sujet avec la Russie et la Chine. Ceci ne doit pas être interprété comme un élan pacifiste, le Pentagone menant simultanément des recherches sur les armes atomiques miniaturisées (exclues du Traité de non-prolifération) et renforçant ses alliances militaires, dont l’OTAN.

4- La démocratie

Le président Obama a déploré que son prédécesseur ait cru possible d’exporter la démocratie en Irak par la force, puis il s’est livré à un éloge du gouvernement du peuple par le peuple, et de l’état de droit. La chose était plaisante pour ceux qui se souviennent que la Constitution des États-unis ne reconnaît pas la souveraineté populaire, et qu’en 2000, la Cour suprême a pu proclamer George W. Bush élu avant que le scrutin de Floride ne soit dépouillé. Elle avait l’air d’une farce venant d’un politicien retors qui vient de confirmer la suspension des libertés fondamentales par le Patriot Act, notamment la suspension de l’habeas corpus qu’il décrivait il y a peu comme le socle de la Justice. Elle paraissait cruelle aux Égyptiens qui n’avaient pas eu le privilège de faire partie des 3 000 invités. Lorsque Obama déclara « Il faut conserver le pouvoir par le consentement du peuple et non la coercition », il pensaient au président Moubarak, inamovible depuis vingt-huit ans. Lorsque Obama poursuivit « Il faut respecter les droits des minorités et participer, dans un esprit de tolérance et de compromis », ils pensaient aux éleveurs coptes dont on vient d’abattre les bêtes.

Pour éviter que ce passage ne soit perturbé par des fous-rires nerveux, une voix anonyme cria dans la salle : « Barack Obama, on vous aime ! ». Il ne manquait qu’une petite fille avec un bouquet de fleurs à la main.

5- La liberté religieuse

Barack Hussein Obama fut particulièrement à l’aise sur le chapitre de la liberté religieuse. C’est qu’il s’agit-là d’un slogan bien rôdé. Depuis deux ans, Madeleine Albright prépare ce moment. Elle a observé que la résistance à l’impérialisme états-unien est souvent structurée par des groupes religieux, comme le Hezbollah au Liban ou le Hamas en Palestine. Elle en a donc conclu que les États-unis ne doivent plus laisser ce champ sans surveillance, et même qu’ils doivent l’investir en totalité. Dans un ouvrage consacré à ce sujet, elle préconise de faire de Washington le protecteur de toutes les religions [7]. C’est dans cette optique que le président Obama a évoqué les minorités chrétiennes, Coptes et Maronites, puis à appelé à la réconciliation au sein de l’islam des sunnites et des chiites. C’est aussi dans cette optique qu’il avait négligé l’histoire pré-islamique des peuples musulmans.

6- Les droits des femmes

Avec délectation, Barack Hussein Obama s’est offert le luxe de rappeler que son pays garanti aux femmes musulmanes le droit de porter le hijab, tandis que Nicolas Sarkozy l’a fait interdire dans les écoles françaises à l’époque où il se voulait plus néo-conservateur que Bush [8]. Et pendant qu’il parlait, le site internet de la Maison-Blanche affichait un article spécial attestant de la jurisprudence américaine.

Avec habileté, il a rappelé que les États musulmans étaient parfois en avance en matière de droits des femmes. « En Turquie, au Pakistan, au Bangladesh et en Indonésie, nous avons vu des pays à majorité musulmane élire une femme à leur tête, tandis que la lutte pour l’égalité des femmes continue dans beaucoup d’aspects de la vie américaine, et dans les pays du monde entier. »

7- Le développement économique

Gardée pour la fin, la question du développement économique était la plus aboutie. Habituellement les grandes puissances échangent une aide immédiate contre des avantages disproportionnés à long terme. L’aide au développement est alors le cheval de Troie du pillage des ressources. Cependant, durant la campagne électorale, un accord bi-partisan a été conclu sur la réorientation de la politique extérieure US. L’idée principale, exprimée par la Commission Armitage-Nye, est de conquérir les cœurs et les esprits en offrant des services qui transforment la vie des gens sans coûter grand chose [9]. Hillary Clinton y a fait explicitement référence lors de l’audition sénatoriale pour sa confirmation au secrétariat d’État.

Arborant le sourire du Père Noël, Barack Obama récita un catalogue de promesses enchanteresses. Il continua : « Nous nommerons de nouveaux émissaires pour les sciences chargés de collaborer à des programmes qui mettront au point de nouvelles sources d’énergie, créeront des emplois verts, numériseront les registres et archives, purifieront l’eau et produiront de nouvelles cultures. Dans le domaine de la santé au niveau mondial, j’annonce aujourd’hui une nouvelle initiative avec l’Organisation de la conférence islamique pour éradiquer la polio et nous intensifierons nos partenariats avec des communautés musulmanes pour améliorer la santé maternelle et infantile. » Cela n’était pas sans rappeler les engagements du Sommet du Millénaire, lorsque le président Bill Clinton annonçait la fin imminente de la pauvreté et de la maladie.

Le président des États-unis conclu ce discours fleuve en citant le Coran, le Talmud et les Évangiles. Leur message se résumerait au fait que « Les habitants du monde peuvent cohabiter en paix. Nous savons que telle est la vision de Dieu. C’est maintenant notre tâche sur cette Terre ». Cette triple référence était peut-être imposée par le lieu, la plus prestigieuse des universités islamiques. Il se peut aussi qu’elle traduise un certain désarroi. En pleine récession économique, les États-unis n’ont plus les moyens de maintenir leur pression sur les champs pétroliers du Grand Moyen-Orient —à plus forte raison, ils n’ont pas les moyens de réaliser les promesses du jour—. Cependant, ils espèrent se reconstituer prochainement leur puissance. Dans la phase actuelle, ils doivent donc geler toute évolution régionale qui ne pourrait être qu’à leur désavantage. Ils craignent notamment l’extension de l’influence turque et iranienne et l’irruption de la Russie et de la Chine dans la région. Définir la paix en termes religieux et non politiques, c’est toujours gagner du temps.
 

Par Thierry Meyssan pour le Réseau Voltaire


Notes :

[1] « Discours de Barack Obama à l’université Al-Azhar du Caire », Réseau Voltaire, 4 juin 2009.

[2] « A New Beginning – Watch the President’s Speech », par David Axelrod, 4 juin 2009.

[3] Vidéo disponible sur le site de la Maison-Blanche.

[4] Philippe l’Arabe était Syrien. Il fut empereur de Rome de 244 à 249.

[5] Le secrétaire d’État Colin Powell s’était engagé à présenter un rapport sur les attentats du 11 septembre 2001 à l’Assemblée générale des Nations-unies établissant qu’ils avaient été victimes d’une agression extérieure. Ce document n’a jamais été produit. Les seules informations connues ont été délivrées par les autorités US lesquelles ont pourtant accusé l’Afghanistan, puis l’Irak et invoqué la légitime défense pour les attaquer. Voir L’Effroyable imposture par Thierry Meyssan, 2002, réédition Demi-lune 2007.

[6] « La "solution à deux États" sera bien celle de l’apartheid », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 janvier 2008. Le lecteur trouvera en bas de page la copie du document préparatoire de la conférence d’Annapolis surchargé à la main par Barack Obama. Il y définit « Israël comme patrie du peuple juif et la Palestine comme patrie du peuple palestinien ».

[7] The Mighty and the Almighty : Reflections on Faith, God and World Affairs, par Madeleine Albright, Pan Books, 2007, 324 pp. On appréciera le jeu de mots anglais : "Le puissant et le tout-puissant" désignent le président US et Dieu. Version française : Dieu, l’Amérique et le monde, Salvator, 2008, 369 pp.

[8] « Nicolas Sarkozy agite le voile islamique », Réseau Voltaire, 19 janvier 2004.

[9] « Washington décrète un an de trêve globale », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 3 décembre 2007.

SOA, ou l’école du terrorisme à l’américaine

George Monbiot, entre autres activités, est journaliste pour le quotidien The Guardian. Choqué comme beaucoup par l’invasion de l’Afghanistan, il n’a pu s’empêcher de sortir quelques fantômes des placards pour nous rappeler que les terroristes ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Son article revient sur la création et l’évolution de la SOA, School Of  Americas – l’Ecole des Amériques -  à la réputation sulfureuse. Au point de devoir changer de nom et relisser son image : la SOA est devenue WHISC, The Western Hemisphere Institute For Security Cooperation, mais sa vocation première reste inchangée et l’école recrute toujours.


 

Les coulisses du terrorisme.

Les États-Unis entraînent depuis des années des terroristes dans un camp en Georgie – ceci est toujours d’actualité

Par George Monbiot pour The Guardian, le 30 octobre 2001

" Si des gouvernements, quels qu’ils  soient, sponsorisent les hors-la-loi et les tueurs d’innocents," a déclaré George Bush le jour où il a commencé à bombarder l’Afghanistan, "ils deviennent eux-mêmes des hors-la-loi et des assassins. Ils prendront cette voie solitaire à leur propre péril." Je suis content qu’il ait dit " des gouvernements quels qu’ils soient", car il y en a un qui, bien qu’il ne soit pas encore identifié comme sponsor du terrorisme, requiert d’urgence son attention.

Depuis 55 ans, il existe un camp d’entraînement dont les victimes dépassent massivement le nombre de personnes tuées par les attentats de New York, les explosions à l’ambassade et autres atrocités attribuées, à tort ou à raison, à al Qaida. Le camp s’appelle The Western Hemisphere Institute for Security Cooperation, ou le WHISC. (NDT : Institut  de l’Hemisphère Occidental pour la Coopération Sécuritaire). Ce camp est basé à Fort Benning, en Georgie; il a été financé par le gouvernement Bush.

Jusqu’au mois de juin de cette année, le Whisc était surnommé  "The School of the Americas" ou SOA. (NDT : "l’Ecole des Amériques" ou SOA). Depuis 1946, la SOA a entraîné plus de 60 000 soldats et policiers latino-américains. Parmi ses gradés se trouvent les tortionnaires, les meurtriers de masse, les dictateurs et les terroristes d’État les plus célèbres du continent. Comme des centaines de pages de documentation compilées par le groupe de pression SOA Watch Now l’attestent, l’Amérique latine a été dépecée par ses anciens élèves.

Au mois de juin de cette année, le colonel Byron Lima Estrada, alors qu’il était étudiant à l’Ecole, a été condamné à Guatemala City pour le meurtre de l’évêque Juan Gerardi en 1998.  Gerardi fut assassiné car il avait apporté son aide à la rédaction d’un rapport sur les atrocités commises par le D-2, l’agence des services secrets militaires dirigée par Lima Estrada avec l’aide de deux gradés de la SOA, de Guatemala City. Le D-2 avait coordonné "la campagne anti-insurrectionnelle" qui avait anéanti 448 villages indiens Mayas, assassinant 10 000 personnes. 14% des ministres du cabinet qui ont travaillé au service des régimes génocidaires de Lucas Garcia, Rios Montt et Mejia Victores, ont fait leurs études à l’Ecole des Amériques.

En 1993, la Commission des Nations Unies pour la vérité sur le Salvador a désigné les officiers de l’armée ayant commis les pires atrocités durant la guerre civile. Les deux tiers d’entre eux avaient été entraînés à L’Ecole des Amériques. Parmi eux se trouvaient Roberto d’Aubuisson, le chef de l’escadron de la mort du Salvador, les hommes qui avaient tué l’archevêque Oscar Romero, ainsi que 19 des 26 soldats qui avaient assassiné les prêtres jésuites en 1989. Au Chili, les gradés de l’Ecole avaient fait partie  à la fois de la police secrète d’Augusto Pinochet et de ses trois principaux camps de concentration. L’un d’entre eux a participé à l’assassinat d’Orlando Letelier et de Ronni Moffit à Washington en 1976.

Les dictateurs de l’Argentine, Roberto Viola et Leopoldo Galtieri, ceux du Pananma, Manuel Noriega et Omar Torrijos, celui du Pérou, Juan Velasco Alvarado et celui de l’Equateur, Guillermo Rodriguez, ont tous bénéficié des enseignements de l’Ecole. De même pour le chef de l’escadron de la mort de "Grupo Colina" (Groupe de la Colline) à Fujimori au Pérou, pour quatre des cinq officiers qui dirigeaient l’infâme Battalion 3-16 au Honduras (qui y contrôlait l’escadron de la mort dans les années 80) et pour le commandant responsable du massacre de Ocosngo à Mexico en 1994.

Tout ceci est de l’histoire ancienne, insistent les défenseurs de l’Ecole. Mais les diplômés de la SOA sont également impliqués dans la sale guerre menée en Colombie avec l’aide des États-Unis. En 1999, le rapport du Département d’État américain concernant les droits de l’homme mentionnaient les noms de deux gradés de la SOA comme étant les assassins d’Alex Lopera, membre de la Commission pour la Paix. L’an dernier, Human Rights Watch révéla que 7 anciens élèves y dirigent des groupes paramilitaires et qu’ils ont commandité des enlèvements, des disparitions, des meurtres et des massacres. Au mois de février de cette année, un gradé de la SOA en Colombie a été déclaré coupable de complicité de torture et du meurtre de 30 paysans par des paramilitaires. L’Ecole attire actuellement la plupart de ses étudiant de Colombie – plus que d’autres pays.

Le FBI définit le terrorisme comme "des actes violents…dans l’intention d’intimider ou d’exercer des pressions sur une population civile, d’influencer la politique d’un gouvernement ou d’affecter la conduite d’un gouvernement", ce qui est la description précise des activités des diplômés de la SOA. Mais comment peut-on s’assurer que leur alma mater (l’école qui a dispensé l’enseignement suivi) a participé à cela ? Eh bien, en 1996, le gouvernement américain a été obligé d’éditer 7 des manuels d’entraînement de l’école. Entre autres conseils pour terroristes, on recommandait le chantage, la torture, l’exécution et l’arrestation des parents de témoins.

L’an dernier, en partie grâce à la campagne dirigée par SOA Watch, plusieurs députés ont tenté de fermer l’Ecole. Ils ont été battus par 10 voix. Au lieu de cela, la Chambre des Représentants a voté pour sa fermeture et l’a immédiatement rouverte sous un autre nom. Donc, tout comme Windscale est devenu Sellafield avec l’espoir de l’effacer de la mémoire du public, l’Ecole des Amériques s’est lavée du passé en se renommant elle-même WHISC.  Tandis que le colonnel Mark Morgan informait le Département de la Défense  juste avant le vote au Congrès : " Certains de vos chefs nous ont dit qu’ils ne peuvent supporter tout ce qui est estampillé "Ecole des Amériques". Nous proposons ceci : elle change de nom." Paul Coverdell, le Sénateur de Géorgie qui s’était battu pour sauver l’Ecole, a dit aux journaux que ce changement était  "purement cosmétique."

Mais visitez le site web WHISC et vous verrez que l’Ecole des Amériques est tout sauf effacée des annales. Même la page "Histoire" oublie de le mentionner. Les cours au WHISC, nous dit-on,  "couvrent un large spectre de domaines en rapport, tels que la planification pour les opérations de paix, les premiers secours, les opérations civiles et militaires, l’organisation tactique et les opérations anti-drogue."

Plusieurs pages décrivent ses initiatives concernant les droits de l’homme. Mais, bien qu’elles rendent compte de la plupart de ses programmes d’entraînement, des techniques de combat et de commando, la contre insurrection et les interrogatoires ne sont pas évoqués. Ni le fait que les options "paix" et "droits de l’homme" de Whisc étaient également présentées par la SOA dans l’espoir  d’apaiser le Congrès pour préserver son budget: mais il est peu probable que les étudiants les choisissent.

On ne peut attendre de ce camp d’entraînement terroriste qu’il change de lui-même : après tout, abandonné à son propre sort pour en tirer une leçon, il refuse de reconnaître qu’il a un passé. Donc, étant donné que la preuve liant l’école à des atrocités continues en Amérique latine est plus forte que la preuve liant  les camps d’entraînement d’al-Qaida  aux attentats de New York, que devrions-nous faire de ces "acteurs maléfiques" à Fort Benning en Georgie ?

Eh bien, nous pourrions pousser nos gouvernements à appliquer toute la pression  diplomatique possible, et demander l’extradition des commandants en vue d’un jugement pour complicité de crimes contre l’humanité.
Alternativement, nous pourrions demander que nos gouvernements attaquent les Etats-Unis, qu’ils bombardent ses installations militaires, ses villes et ses aéroports dans l’espoir de renverser son gouvernement non élu et de le remplacer par une administration supervisée par les Nations Unies. S’il s’avère que cette proposition est impopulaire auprès de la population américaine, nous pourrions gagner son cœur et son esprit en lui parachutant des naans (les pains au Moyen-Orient) et du curry lyophilisé dans des sacs en plastique marqués du drapeau afghan.

Vous pouvez objecter que cette prescription est ridicule, je suis d’accord. Mais même en essayant, je ne peux faire la différence morale entre ce moyen d’action et la guerre lancée maintenant contre l’Afghanistan.
 

Traduit par Apetimedia pour ReOpenNews


A lire :

Affaire Hariri : après la Syrie, le Hezbollah et l’Iran mis en accusation

Quatre ans après l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, l’enquête internationale n’a toujours pas abouti et donne lieu à de nouvelles manipulations politiques. Loin de la rigueur qui sied à une procédure judiciaire, un article du Spiegel ouvre un nouvel épisode du feuilleton : puisqu’il a fallu renoncer à accuser la Syrie, faute de preuves, les enquêteurs proches des États-Unis et d’Israël désignent maintenant l’Iran. Ce rebondissement intervient comme un contre-feu, après qu’un journaliste états-unien s’exprimant sur Russia Today, ait accusé Dick Cheney d’avoir commandité le crime.

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Le 14 février 2005, le convoi de Rafic Hariri est attaqué à Beyrouth.
A ce jour, les enquêteurs ne sont pas en mesure d’expliquer
les dégâts commis qu’une explosion classique ne saurait provoquer.

Selon l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, les investigations du Tribunal spécial pour la Liban se dirigent désormais vers une mise en cause du Hezbollah dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. La nouvelle a immédiatement été reprise par les agences de presse occidentales tandis que le ministre des Affaires étrangères israélien, Avigdor Lieberman, a demandé le lancement d’un mandat d’arrêt international ou l’interpellation par la force du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

Cette agitation intervient alors que, sur la chaîne de télévision publique Russia Today, le journaliste états-unien Wayne Madsen avait affirmé, deux semaines plutôt, que l’assassinat de Rafic Hariri avait été commandité par le vice-président des États-Unis de l’époque, Dick Cheney ; une nouvelle qui avait été ignorée par les agences de presse occidentales et le gouvernement israélien, mais qui avait semé le trouble au Proche-Orient dans son ensemble et au Liban en particulier [1].

Ces deux accusations ne sont pas seulement contradictoires entre elles, elles contredisent aussi les données de l’enquête officielle selon lesquelles treize terroristes islamistes sunnites, actuellement incarcérés au Liban, ont avoué leur participation à l’attentat.

Survenant en pleine campagne électorale, ces imputations n’auront pas le temps d’être sereinement débattues avant le scrutin du 7 juin.

Le positionnement du Spiegel

L’article qui a mis le feu aux poudres en Occident sera publié dans la prochaine livraison du Spiegel. Cependant, il est déjà disponible sur le site internet du magazine, mais en version anglaise [2]. Ce choix éditorial montre que, bien que publié à Hambourg, l’article est moins destiné aux lecteurs allemands qu’à l’opinion publique internationale, voire aux Libanais.

L’auteur de l’article, Erich Follath, est un journaliste réputé qui écrit depuis trente ans sur les sujets de politique internationale les plus divers. Il s’est fait connaître, en 1985, en publiant un livre documenté de l’intérieur sur les services secrets israéliens, L’Œil de David [3]. Il est ajourd’hui membre de l’Atlantische Initiative, un groupe de pression en faveur de l’OTAN. Il ne cache pas son antipathie pour le Hezbollah, qu’il ne considère pas comme un mouvement de résistance, mais comme un « État dans l’État » et qu’il rend responsable des attentats survenus en 2002 et 2004 en Amérique latine [4].

Le Spiegel est un hebdomadaire créé en 1947, après la chute du IIIe Reich, par l’autorité d’occupation anglaise. Celle-ci en confia la direction au journaliste Rudolf Augstein. À la mort de celui-ci, en 2002, le capital a été réorganisé. Le journal appartient désormais pour un quart à la famille Augstein, pour moitié aux rédacteurs, et pour le quart restant au groupe Bertelsmann. Ce dernier est étroitement lié à l’OTAN pour le compte de laquelle il organise à Munich la conférence annuelle sur la sécurité [5].

Tout au long de son histoire, le Spiegel s’est distingué par une série de scoops qui ont profondément influé sur la vie politique allemande en détruisant bien des carrières. Généralement très bien informés, ses articles servaient toujours les intérêts anglo-américains. À droite, Franz Josef Strauß l’appelait « la Gestapo d’aujourd’hui », tandis qu’à gauche, le chancelier Willy Brandt le qualifia de « feuille de merde ».

En 2002, c’est le Spiegel qui avait été chargé de démontrer la fausseté de mon enquête sur le 11-Septembre. L’hebdomadaire avait envoyé pendant six mois une équipe contre-enquêter aux États-Unis. Elle était rentrée bredouille, les autorités US persistant à interdire aux journalistes l’accès aux sites des attentats et tout contact avec les fonctionnaires concernés. Le magazine n’en avait pas moins publié un dossier spécial pour exprimer son opposition idéologique à mes conclusions, faute de pouvoir leur opposer des contre-arguments [6].

Plus récemment, en 2008, la direction du journal a censuré un reportage de l’un de ses plus célèbres photographes, Pavel Kassim. Il avait eu le tort de prendre des clichés des crimes et des destructions commises par l’armée géorgienne, encadrée par des officiers israéliens, en Ossétie du Sud. Le Spiegel entendait expliquer à ses lecteurs la vulgate atlantiste selon laquelle les Géorgiens étaient d’innocentes victimes de l’Ours russe.

Les révélations du Spiegel

Ceci étant posé, que nous apprend l’article d’Erich Follah ? Selon le journaliste, le Tribunal spécial pour le Liban dispose depuis un mois d’informations nouvelles mais se retient de les divulguer pour ne pas politiser l’affaire en interférant dans la campagne électorale législative libanaise. Toutefois, un ou des membres de ce tribunal lui ont donné accès à des documents internes couverts par le secret de l’instruction. Et le journaliste d’ajouter que, a contrario, la publication de son article sera dommageable pour le Hezbollah et lui fera peut-être perdre les élections.

Si le Spiegel a légitiment choisi son camp, il est déplorable que cela lui fasse rendre compte de l’enquête du Tribunal spécial sans le moindre esprit critique. La fuite organisée de l’intérieur du Tribunal pose, quant à elle, une grave question sur l’impartialité de cette juridiction.

On se souvient que, au moyen de logiciels sophistiqués, les enquêteurs libanais, assistés par la Commission d’enquête de l’ONU, avaient passé au peigne fin les 94 millions de communications téléphoniques ayant eu lieu dans la période de l’attentat à Beyrouth. Ils avaient constaté que plusieurs numéros prépayés avaient été activés ce jour-là, qu’ils avaient émis des appels les uns vers les autres sur le parcours du convoi du président Hariri, puis n’avaient plus été utilisés, sauf pour quelques appels « sortants » [7]. Juste après avoir commis leur crime, les conspirateurs avaient tenté de joindre directement ou indirectement quatre généraux libanais, qualifiés en langage médiatique occidental de « pro-Syriens ». Sur la base de cette présomption, le chef de la Commission de l’ONU, Detlev Mehlis, avait fait arrêter les quatre généraux le 30 août 2005 et mis en cause la Syrie. Mais ces appels sortants ne prouvant rien du tout, sinon que les conspirateurs souhaitaient désigner aux enquêteurs ces quatre généraux, les suspects ont été libérés par le Tribunal après trois ans et demi de détention préventive [8]. La Commission des Droits de l’homme de l’ONU avait qualifié cette incarcération demandée par les enquêteurs de l’ONU « d’arbitraire » [9].

Le Tribunal aurait découvert qu’un autre appel sortant a été donné depuis un des téléphones mobiles des conspirateurs. Il conduit vers une jeune femme qui s’avère être la compagne d’Abd al-Majid Ghamlush, un résistant du réseau du Hezbollah, ayant reçu une formation militaire en Iran. Au sein de la Résistance, cet individu serait placé sous les ordres d’Hajj Salim, lequel dirigerait une cellule obéissant aux seuls ordres d’Hassan Nasrallah. Salim serait donc le cerveau du complot et le secrétaire général du Hezbollah en serait le commanditaire.

Le problème est que, si cette méthode d’investigation a été jugée erronée dans le cas des quatre généraux, on ne voit pas pourquoi elle serait soudain devenue correcte pour mettre en cause le Hezbollah. Peu importe : puisque la piste syrienne est morte, voici venir la piste iranienne. Erich Follath précise en effet que si le Hezbollah n’avait pas de mobile clair pour tuer le président Hariri, ses soutiens en Iran pouvaient en avoir. Bref, veuillez cocher la case suivante dans la liste « Axe du Mal ».

Un Tribunal tout aussi spécial que la Commission

La Commission d’enquête de l’ONU avait sombré dans le ridicule avec la Justice-spectacle de son premier président, l’Allemand Detlev Mehlis, dont même le Spiegel pense le plus grand mal [10]. Elle s’était fourvoyée en recourant à de faux témoins bientôt démasqués. Elle avait progressivement retrouvé en crédibilité avec le Belge Serge Brammertz, puis avec le Canadien Daniel Bellemare. Ce dernier ayant été nommé président du Tribunal spécial, l’on pouvait espérer que cette juridiction ferait preuve du sérieux qui avait manqué à la Commission à ses débuts.

Seulement voilà, le Tribunal dispose de ses propres enquêteurs et ceux-ci ont été choisis sur recommandation de Detlev Mehlis. M. Mehlis est un ancien procureur qui a fait sa carrière en Allemagne de l’Ouest à l’ombre de la CIA avant de travailler à Washington pour le WINEP, un think tank satellite de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) [11]. M. Mehlis, de nationalité allemande, mais éligible à la nationalité israélienne, s’entoura à Beyrouth d’une équipe majoritairement composée d’Allemands et d’Israéliens. Le nouveau chef des enquêteurs est l’Australien Nick Khaldas. En réalité un Égyptien naturalisé australien, également éligible à la nationalité israélienne [12]. Ainsi, le même groupe de pression reste aux manettes, il emploie les mêmes méthodes, et poursuit les mêmes objectifs bien éloignés de la recherche de la vérité : mettre en accusation ceux qui s’opposent aux États-Unis et à Israël au Proche-Orient.

Au demeurant, le problème ne se limite pas aux élucubrations de M. Mehlis et de ses amis, il concerne le Tribunal spécial, ses fuites organisées dans la presse et son absence de volonté de poursuivre les pistes dont il dispose.

Durant les trois années où Detlev Mehlis et ses relais dans la presse atlantiste ont crié haro sur la Syrie et ont dénigré les juges Brammertz et Bellemare, ils ont produit un témoin miracle venu corroborer les soupçons, Mohammed Al-Siddiq. Ce personnage trouble s’est finalement rétracté après que l’on ait mis en évidence des invraisemblances dans ses propos. Il a trouvé refuge en France et devait être entendu par le Tribunal afin de comprendre qui avait voulu manipuler la Justice. Or, ce témoin avait disparu au nez et à la barbe des policiers français [13]. Ayant imprudemment noué contact avec sa famille, les services secrets syriens retrouvèrent sa trace aux Émirats arabes unis, où il fut arrêté en possession d’un faux passeport tchèque. Interrogé aux Émirats par l’équipe de Daniel Bellemare, il décrivit sur procès-verbal comment il avait été recruté, payé et protégé par quatre personnalités dont le ministre pro-US Marwan Hamade et l’oncle pro-US du président syrien, Rifaat el-Assad.

Affolé de cette découverte, le Tribunal a décidé de renoncer à citer à comparaître l’ex-témoin-clé. Son audition conduirait automatiquement à la mise en examen de ses commanditaires et tournerait les regards vers… Washington et Tel-Aviv.

Quoi qu’il en soit, les enquêteurs de l’ONU et le Tribunal spécial se grandiraient en examinant la piste Cheney avec l’acharnement dont ils ont fait preuve pour la piste syrienne et qu’ils retrouvent pour la piste iranienne.

Par Thierry Meyssan pour le Réseau Voltaire, le 24 mai 2009
 


Références :

[1] « Dick Cheney aurait commandité l’assassinat de Rafic Hariri », Réseau Voltaire, 7 mai 2009.

[2] « New Evidence Points to Hezbollah in Hariri Murder », par Erich Follath, Spiegel Online, 23 mai 2009.

[3] Das Auge Davids. Die geheimen Kommandounternehmen der Israelis, par Erich Follath, Goldmann Wilhelm éd, 1985. Ouvragé réédité, en 1989, par le groupe Bertelsmann.

[4] Sur cette intox, lire « Washington veut réécrire les attentats de Buenos-Aires », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 juillet 2006.

[5] « La Fondation Bertelsmann au service d’un marché transatlantique et d’une gouvernance mondiale », par Pierre Hillard, Réseau Voltaire, 20 mai 2009. Pour approfondir : La Fondation Bertelsmann et la « gouvernance » mondiale, par Pierre Hillard, François-Xavier Guibert éd., 2009, 160 pp.

[6] Reconnaissons au Spiegel l’honnêteté d’avoir au moins essayé de contre-enquêter, ce qu’aucun autre grand médias n’a tenté de faire. Observons au passage que certains auteurs m’ont reproché de ne pas avoir fait ce qu’ils n’ont pas fait et que le Spiegel a constaté qu’il était impossible de faire : investiguer sur les lieux des attentats dont l’accès est interdit aux médias au nom du Secret-Défense.

[7] « Utilisation de cartes téléphoniques prépayées » (§148 à 152 et §199 à 203) in Premier rapport de la Commission Detlev Mehlis sur l’assassinat de Rafic Hariri.

[8] « Affaire Hariri : l’ONU clôt la piste syrienne et libère les quatre généraux libanais », Réseau Voltaire, 29 avril 2009.

[9] « Rapport du Groupe de travail de la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur les détentions arbitraires », 29 janvier 2008.

[10] « La commission Mehlis discréditée », par Talaat Ramih ; «  Attentat contre Rafic Hariri : Une enquête biaisée ? », entretien de Jürgen Cain Kulbel avec Silvia Cattori, Réseau Voltaire, 9 décembre 2005 et 15 septembre 2006.

[11] L’AIPAC se définit comme le lobby ro-israélien aux USA. Voir Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, par John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, La Découverte éd. (2009), 500 pp.

[12] « Un étrange enquêteur nommé au Tribunal spécial de l’ONU pour le Liban », Réseau Voltaire, 22 décembre 2008.

[13] « Kouchner a « perdu » le témoin-clé de l’enquête Hariri », par Jürgen Cain Külbel, Réseau Voltaire, 21 avril 2008.

Le Pentagone se prépare à la guerre contre l’ennemi : la Russie

L’aggravation des rapports entre les USA et la Russie semble être rendue inévitable par la politique « impérialiste » de l’Amérique qui s’est accélérée après les attentats du 11 Septembre. Sous prétexte de se protéger des états « voyous » ou des terroristes, les Etats-Unis ont relancé le projet de bouclier anti-missile en Europe orientale. Cet outil de domination mondiale est perçu par la Russie comme une quasi déclaration de guerre. C’est dans cette logique de tension que s’était inscrite le conflit en Ossétie du Sud qui a opposé la Russie et la Géorgie, un des nombreux pays de l’ex-URSS devenus têtes de ponts pour l’OTAN. Mais si l’on en croit l’article ci-dessous, le pire reste à venir.


 

« Aujourd’hui la situation est beaucoup plus sérieuse qu’avant août 2008. […] Si la guerre éclate à nouveau, elle ne se limitera pas au Caucase.

[…] Le nouveau président des États-Unis n’a pas apporté de changement crucial en ce qui a trait à la Géorgie, mais en raison de son rôle dominant au sein de l’OTAN, il insiste toujours sur l’adhésion rapide de ce pays à l’alliance. Si celle-ci se concrétise, le monde fera face à une menace bien plus grave que les crises de la guerre froide.

[…] Dans ce nouveau contexte, la guerre de la Géorgie contre l’Ossétie du Sud pourrait facilement devenir la guerre de l’OTAN contre la Russie. Il s’agirait d’une troisième guerre mondiale. » (Irina Kadzhaev, politologue sud-ossète, South Ossetia Information Agency, avril 2009)

Le 12 mai, James Mattis, Commandant suprême allié Transformation (SACT) et commandant du U.S. Joint Forces Command (Commandement de la force interarmées) a prononcé un discours à un symposium de trois jours appelé Joint Warfighting 09 à Norfolk en Virginie, où se trouve la « Commandement allié Transformation » (ACT) de l’OTAN. « Je viens avec un sentiment d’urgence. L’ennemi aussi tient des réunions dans le même esprit », a-t-il affirmé. [1]

Un journal local a résumé son discours :

« Le Commandant Mattis a décrit un avenir où les guerres n’auront pas de débuts ni de fins précises. Une grande stratégie et un cadre politique pouvant guider la planification militaire sont nécessaires », a-t-il ajouté. [2]

Pour des raisons qui se veulent sans aucun doute diplomatiques, il a omis d’identifier qui est l’« ennemi ». Une suite d’événements récents, ou plutôt l’intensification d’événements en cours, indiquent toutefois de quelle nation il s’agit.

Le 7 mai dernier, durant un déjeuner du Defense Writers Group, le chef du US Strategic Command, le général Kevin Chilton, a déclaré aux reporters que « la Maison-Blanche maintient l’option de répondre par la force – peut-être même avec des armes nucléaires – si une entité étrangère dirige une cyberattaque neutralisant les réseaux informatiques étatsuniens […] ».

Un compte-rendu de son discours ajoute que « le général a insisté pour que toutes les options de frappe, y compris les frappes nucléaires, demeurent à la disposition du commandant en chef pour défendre la nation des cyberattaques. »

M. Chilton «  a dit qu’il ne pouvait pas exclure la possibilité d’une salve militaire contre des pays comme la Chine, même si Pékin possède des armes nucléaires » [3], bien que la première cible probable de présumées représailles à des cyberattaques, elles aussi présumées, serait un autre pays déjà identifié comme tel par des officiels militaires : la Russie.

À la fin avril et au début mai 2007, le gouvernement d’Estonie, membre de l’OTAN depuis 2004 et dont le président était et demeure Toomas Hendrik Ilves, né en Suède et élevé aux États-Unis (où il a travaillé pour Radio Free Europe), rapportait des attaques sur des sites web de son pays, pour lesquelles la Russie fut blâmée.

Cela fait plus de deux ans et aucune preuve n’a été présentée pour prouver le bien-fondé de l’allégation voulant que des pirates informatiques russes, encore moins le gouvernement russe lui-même, étaient derrière ces attaques. Cette allégation demeure malgré tout un article de foi dans les médias et parmi des officiels étatsuniens et occidentaux.

La réponse des autorités étatsuniennes a d’abord été si soudaine et sévère, même avant que des enquêtes ne soient menées, pour fortement donner à penser que si les attaques n’avaient pas été organisées, elles auraient dû être inventées.

Tout de suite après, le secrétaire de la force aérienne, Michael W. Wynne, affirmait : « La Russie, notre puissant rival de la guerre froide, semble avoir été la première à s’engager dans la conduite de la guerre informatique. »

La source d’information des Forces aériennes des États-Unis d’où est tirée cette citation ajoutait que les événements s’étant produits quelques jours plus tôt en Estonie « avaient déclenché une succession de débats au sein de l’OTAN et de l’Union européenne concernant la définition d’une opération militaire autorisée et ce pourrait bien être le premier test de l’application de l’article V de la Charte de l’OTAN concernant la défense collective dans le champ non cinétique. [4]

L’article 5 de la Charte de l’OTAN est une clause de défense militaire collective, en fait une clause de guerre, utilisée pour la première et seule fois pour soutenir la guerre prolongée et progressive en Afghanistan. 

La référence que l’on y a faite à l’époque n’est pas à prendre à la légère.

En visite en Estonie en novembre dernier, le chef du Pentagone Robert Gates a rencontré le premier ministre du pays, Andrus Ansip et a « discuté du comportement russe et de la nouvelle coopération sur la cybersécurité ».

On a rapporté que « M. Ansip a affirmé que l’OTAN opérera selon le principe de l’article 5 du traité de l’alliance, lequel stipule qu’une attaque visant un allié constitue une attaque visant tous les membres ». « Nous sommes convaincus que l’Estonie, en tant que membre de l’OTAN, sera très bien défendue » a-t-il ajouté. [5]

Il est révélateur que l’on continue à mentionner l’article 5 de l’OTAN à répétition un an et demi après les attaques présumées alors qu’aucune autre n’est survenue entre-temps.

Au début de ce mois-ci, le Pentagone a annoncé qu’il lançait ce qu’il appelle la « force guerrière numérique du futur » à Fort Meade au Maryland, sous le contrôle du U.S. Strategic Command, dont le chef cité plus tôt, Kevin Chilton, menace d’utiliser la force, y compris les armes nucléaires.

L’initiative a été décrite comme suit dans un reportage :

« Le lieutenant-général Keith Alexander, également commandant à la tête de la cyberguerre, a déclaré que les États-Unis sont déterminés à mener l’action mondiale d’utilisation de la technologie informatique afin de dissuader ou de vaincre des ennemis […] » [6]

Le Pentagone est une synecdoque pour le département de la Défense et tout ce qui est relié à ses activités est enveloppé dans le même euphémisme, donc lorsqu’ils seront questionnés, les États-Unis maintiendront que leur nouveau projet de guerre numérique ne servira qu’à des fins défensives. Toute nation et toute personne ayant fait les frais des actions du département étatsunien de la Défense sont plus avisées. La raison d’être de ce nouveau commandement de cyberguerre étatsunien repose sur une supposée menace russe émanant d’un incident non militaire survenu dans un pays balte il y a plus de deux ans. Ce commandement sera utilisé pour paralyser les systèmes informatiques de toute nation ciblée par un assaut militaire direct, la rendant ainsi sans défense, et sera particulièrement efficace dans le cadre de la planification des premières frappes provenant de l’espace et des guerres spatiales (boucliers antimissile, missiles intercepteurs).

Le jour même où est paru le reportage sur le général Alexander, promettant de « vaincre les ennemis », une autre nouvelle mentionnait qu’« un satellite quasi-classifié a été lancé mardi [12 mai]. Il servira d’ingénierie pionnière pour la technologie de poursuite des missiles balistiques. » [7]

Il s’agissait d’un satellite de Surveillance System Advanced Technology Risk Reduction (STSS-ATRR) (système spatial de poursuite et de surveillance de technologie avancée et de réduction des risques), faisant partie d’un système spatial pour la Missile Defense Agency.

« Les capteurs à bord du satellite STSS-ATRR et au sol communiqueront avec d’autres systèmes pour former une défense contre des missiles balistiques en approche. » [8]

Quelques jours plus tôt, dans un reportage intitulé « Ducommun Incorporé annonce la livraison de nanosatellites à l’Army Space and Missile Defense Command », le fabricant Ducommun, situé en Californie, annonçait que « sa filiale Miltec Corporation avait livré des nanosatellites prêts à être utilisés à la U.S. Army pace and Missile Defense Command/Army Forces Strategic Command (USASMDC/ARSTRAT) à Huntsville en Alabama le 28 avril 2009. »

La livraison constituait « l’aboutissement du premier programme de développement de satellite de l’armée étatsunienne depuis les satellites de télécommunications Courier 1B dans les années 1960 ». [9]

Les satellites militaires utilisés pour neutraliser le potentiel d’une nation rivale, pas vraiment pour lancer une première frappe, mais plutôt pour y répliquer, brouillent la distinction entre les soi-disant projets de bouclier de missiles nés de la Guerre des étoiles et la militarisation complète de l’espace.

Récemment, un commentateur russe le voyait exactement de cette façon :

« Le retrait du Traité sur les missiles antimissile balistique de 1972 a marqué un virage vers les tests et le déploiement d’un système de défense antimissile, dans le but de supprimer le potentiel dissuasif de la Chine et, partiellement, celui de la Russie.

Washington tente toujours d’éliminer les restrictions légales internationales sur la formation d’un système qui pourrait théoriquement le rendre invulnérable face à des représailles, même face à une frappe de riposte en cours d’attaque. » [10]

À cela s’ajoute un autre subterfuge « quasi-classifié » lié à la reprise potentielle des pourparlers entre les États-Unis et la Russie sur le Traité de réduction des armes stratégiques (START).

L’adjointe au secrétaire d’État étatsunienne Rose Gottemoeller a affirmé cette semaine que « les États-Unis ne sont pas prêts à réduire le nombre d’ogives qui ont été retirées des vecteurs de frappe et sont entreposées ». [11]

Donc, en plus des plans visant à déployer des systèmes antimissile au sol, dans les airs et dans l’espace, principalement autour et contre la Russie (en Pologne, en République tchèque, en Norvège, en Grande-Bretagne, au Japon et en Alaska jusqu’à maintenant), le Pentagone gardera des ogives nucléaires en réserve pour l’activation sans fournir de mécanisme de surveillance aux inspecteurs russes et aux négociateurs travaillant à la réduction des armes.

Le 6 mai, Euronews a interviewé le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov, qui a fait une mise en garde : « La façon dont il [le bouclier antimissile balistique étatsunien] est conçu n’a rien à voir avec le programme nucléaire iranien. Il cible les forces stratégiques russes et est déployé dans la partie européenne de la Fédération de Russie. »

La création par les États-Unis du Navy Air and Missile Defense Command (NAMDC) au Naval Support Facility à Dahlgren en Virginie le 30 avril ajoute aux inquiétudes de la Russie et d’autres nations.

« NAMDC est l’organisme à la tête de la Marine, combinée à l’Integrated Air and Missile Defense (IAMD). NAMDC est le seul centre d’excellence pour la guerre à synchroniser et intégrer les efforts de la Marine à travers le champ complet de la défense aérienne et antimissile, comprenant les défenses aériennes, antimissile de croisière et antimissile balistique. » [13]

Les deux dernières semaines regorgent d’histoires dans la même veine, et pour attirer l’attention plus près de la Terre, Strategy Page, un site étatsunien, rapportait que selon une source russe « les États-Unis ont acheté deux chasseurs à réaction Su-27 de l’Ukraine [qui] serviront à entraîner les pilotes militaires étatsuniens, lesquels pourraient faire face à des ennemis à bord de ces avions. L’armée étatsunienne les utilisera pour tester ses radars et son équipement de guerre électronique. » [14]

À ce moment même, le client des États-Unis en Ukraine, le président Viktor Iouchtchenko, dont la cote de popularité à dégringolé à près de 1 %, a signé une directive pour la préparation à l’adhésion complète à l’OTAN. Quelques jours plus tard, une délégation militaire étatsunienne a visité le pays pour inspecter un réservoir de stockage et planifier « une réforme du système d’entraînement au combat ». [15]

En matière d’entraînement à la guerre contre la force aérienne russe, ce qui s‘est passé en Ukraine n’est que la dernière d’un bon nombre d’actions de ce genre.

Immédiatement après la pleine adhésion du pays à l’OTAN, le 81e escadron de chasse étatsunien s’est rendu à Constanta en Roumanie (pays où le Pentagone a depuis acquis quatre nouvelles bases) afin de s’entraîner au combat contre les MiG-21 russes.

Selon un des pilotes étatsuniens présents, « c’était plutôt chouette : on est assis dans un MiG-21 qui décollera dans quelques jours avec un pilote expérimenté aux commandes. C’était un bras de l’Union soviétique et ces pilotes volaient avant qu’elle n’éclate. Ils ont une bonne idée de ce que c’est. » [16]

En juillet de l’année suivante, le 492e escadron de chasse étatsunien était déployé à la base aérienne de Graf Ignatievo en Bulgarie voisine afin que « les forces aériennes de divers pays [aient l’opportunité] de connaître les tactiques et les capacités des aéronefs de l’un et de l’autre. » 

« Au moment où la première semaine d’entraînement prend fin, les pilotes des F-15E Strike Eagles, des MIG-29 et des MIG-21 partagent leurs connaissances sur les aéronefs et les tactiques. »

On cite un colonel des forces aériennes étatsuniennes : « Seulement 2 des 38 membres de l’équipage d’aéronefs ont eu la chance de voler aux côtés des MIG. D’ici à ce que l’exercice soit terminé, tout le monde aura eu le temps de voler dans un MIG ou à leurs côtés. [17]

Un mois plus tard, le 22e escadron de chasse expéditionnaire des États-Unis est arrivé en Roumanie pour effectuer les exercices Viper Lance, lesquels « marquaient le premier entraînement de pilotes de F-16 étatsuniens en Roumanie [et] la première fois que des pilotes de MIG-21 et de F-16 volaient en formations pour mener des manœuvres de combat élémentaires, un entraînement au combat aérien avec différents types d’aéronefs, ainsi que des missions d’attaques air-sol ». [18]

La prochaine citation est d’un pilote de F-16 Fighting Falcon :

« Mon vol dans le siège arrière d’un Lancer [MiG-21] constitue une bonne opportunité de voir un aéronef différent et c’est un honneur et un véritable privilège. Je veux voir ce qu’ils voient de leur cockpit et avoir un autre angle de compréhension face à nos adversaires. » [19]

Il y a deux semaines, un escadron de combat de l’US Air Force s’est rendu à la base aérienne de Bezmer en Bulgarie. « C’est la première fois qu’un escadron de combat de l’USAFE [United States Air Forces in Europe] se déploie à cet endroit […] Ce qu’il y a de plus gratifiant dans cette expérience est de savoir que j’aide ces pilotes à s’entraîner pour la guerre », a souligné un des militaires de l’USAFE sur les lieux. [20]

Dans le but de préparer les États-Unis pour le combat aérien contre toute la gamme d’aéronefs militaires russes, l’Inde était invitée aux exercices de combat aérien annuels Red Flag en Alaska en 2007, des jeux de guerres « dont l’objectif est de former les pilotes des États-Unis, de l’OTAN et d’autres pays alliés pour de vraies situations de combat.

 Cela comprend l’utilisation d’équipement "ennemi" et de vraies munitions pour des exercices de bombardements. » [21]

L’Inde a fourni six chasseurs Sukhoi SU-30MKI, « particulièrement pertinents pour cet exercice puisqu’[ils sont] fabriqués en Russie, donc traditionnellement considérés comme "hostiles" ». [22] 

Le 1er mai, la patrouille aérienne tchèque de l’OTAN entamait sa rotation de six mois dans le ciel balte, au-dessus de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie – à cinq minutes de la deuxième plus grande ville russe, Saint-Pétersbourg. À cette occasion, un officiel tchèque se vantait : « La zone que nous protégeons est presque trois fois plus grande que la République tchèque. C’est un avant-poste de l’OTAN. »

Le commandant de la force aérienne lithuanienne, Arturas Leita, a pour sa part annoncé que « les pays baltes demanderaient probablement la prolongation de la mission des forces aériennes au sein de l’OTAN jusqu’en 2018. » [23]

Du 8 au 16 juin, la Suède accueillera une simulation de l’OTAN appelée Loyal Arrow, décrite comme « la plus grande simulation de forces aériennes jamais vue dans la baie de Botnie, située entre la Suède et la Finlande », [24] également à proximité de Saint-Pétersbourg. Un porte-avions britannique et plus de 50 chasseurs y participeront. 

Cet exercice débutera exactement une semaine après la fin des jeux de guerre Cooperative Lancer 09 de l’OTAN menés par les États-Unis en Géorgie, sur le flan sud de la Russie.

En parlant des dangers s’appliquant uniformément à tout ce qui précède, le site web du ministère de la Presse et des Médias de masse de l’Ossétie du Sud citait récemment la mise en garde de la politologue Irina Kadzhaev :

« Aujourd’hui la situation est beaucoup plus sérieuse qu’avant août 2008. La menace antérieure ne mettait que l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie en danger, mais comme la Russie a reconnu l’indépendance de ces deux États et a conclu des ententes envisageant la présence de ses forces armées sur leurs territoires, si la guerre éclate à nouveau, elle ne se limitera pas au Caucase.

Le nouveau président des États-Unis n’a pas apporté de changement crucial en ce qui a trait à la Géorgie, mais en raison de son rôle dominant au sein de l’OTAN, il insiste toujours sur l’adhésion rapide de ce pays à l’alliance. Si celle-ci se concrétise, le monde fera face à une menace bien plus grave que les crises de la guerre froide.

Dans ce nouveau contexte, la guerre de la Géorgie contre l’Ossétie du Sud pourrait facilement devenir la guerre de l’OTAN contre la Russie. Il s’agirait d’une troisième guerre mondiale. » [25]
 

Par Rick Rozoff
Article original "Pentagon Preparing For War With The Enemy: Russia", le 14 mai 2009.
Traduction : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca.
 


Notes :

  1. Virginian-Pilot, 13 mai 2009
  2. Ibid
  3. Global Security, 12 mai 2009
  4. Air Force Link, 1er juin 2007
  5. U.S. Department of Defense, 12 novembre 2008
  6. Associated Press, 5 mai 2009
  7. Space Flight Now, 5 mai 2009
  8. Pratt & Whitney, 5 mai 2009
  9. Ducommun Incorporated, 29 avril 2009
  10. Russian Information Agency Novosti, 7 mai 2009
  11. Russia Today, 5 mai 2009
  12. Euronews, 6 mai 2009
  13. Navy News, 30 avril 2009
  14. Moscow News, 11 mai 2009
  15. National Radio Company of Ukraine, 29 avril 2009
  16. Air Force Link, 2 août 2005
  17. U.S. Air Forces in Europe, 24 juillet 2006
  18. Stars and Stripes 26 août 2006
  19. Air Force Link, 17 août 2006
  20. Air Force Link, 28 avril 2009
  21. Indo-Asian News Service, 26 novembre 2007
  22. Avionews (Italy) 28 novembre 2007
  23. Czech News Agency, 1er mai 2009
  24. Barents Observer, 7 mai 2009
  25. Ministry for Press and Mass Media of the Republic of South Ossetia, 27 avril 2009

 


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Non à la guerre en Afghanistan et au Pakistan

Le sommet américain avec l’Afghanistan et le Pakistan [du 6 mai 2009] à Washington marque le début d’une escalade des violences militaires dans les deux pays. Le but de la rencontre pour l’administration Obama est d’intimider ses laquais, le président afghan Hamid Karzaï et le président pakistanais Asif Ali Zardari, pour qu’ils obéissent davantage et d’élaborer une stratégie exhaustive de guerre dans le but de pacifier de larges régions de chaque côté de la frontière pakistano-afghane qui est présentement contrôlée par des rebelles islamistes.

L’importance de ce sommet trilatéral est soulignée par la présence de hauts représentants de l’armée américaine et de l’establishment du renseignement et de la politique étrangère, dont la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, le directeur de la CIA Leon Panetta, le chef du FBI Robert Mueller et le général américain du Commandement central David Petraeus, ainsi que leurs homologues de l’Afghanistan et du Pakistan. D’autres sommets trilatéraux sont prévus pour coordonner la guerre commune qui va inévitablement coûter la vie à de nombreuses autres personnes dans les deux pays.

Flanqué de Karzaï et Zardari, Obama a déclaré hier devant les médias que les Etats-Unis étaient du côté des peuples de l’Afghanistan et du Pakistan. De telles remarques doivent être rejetées avec le mépris qu’elles méritent. L’impérialisme américain intensifie ses guerres en Afghanistan et au Pakistan non pas pour « développer la sécurité, les opportunités et la justice » pour les populations locales, mais bien afin de servir l’objectif stratégique de Washington de dominer l’Asie centrale riche en énergie.

Sous les fortes pressions des Etats-Unis, l’armée pakistanaise mène actuellement une offensive dans le district de Buner impliquant 15 000 soldats qui sont appuyés par des hélicoptères et des avions de combat. L’opération, qui est applaudie à Washington, a déjà fait fuir de longues colonnes de réfugiés. Selon les officiels locaux, 40 000 personnes ont quitté la région et l’exode pourrait atteindre un demi-million de réfugiés. 

En Afghanistan, les frappes aériennes américaines plus tôt cette semaine qui ont tué jusqu’à 150 personnes dans le district de Bala Baluk ne sont que la dernière atrocité d’une guerre qui vise à terroriser le peuple afghan et réprimer toute opposition à l’occupation néocoloniale. Obama a à peine fait mention de l’incident, répétant comme à l’habitude que les Etats-Unis feraient « tout en leur possible » pour éviter les victimes civiles. Il a sinistrement mis en garde que les violences augmenteraient, mais que l’engagement des Etats-Unis « n’allait pas fléchir ».

Les présidents afghan et pakistanais ont tous deux juré fidélité à Washington et sa « guerre au terrorisme ». Bien qu’Obama parle d’eux en tant que « dirigeants élus démocratiquement », les Etats-Unis n’auraient pas de remords à les retirer du pouvoir, d’une manière ou d’une autre, s’ils ne suivaient pas les ordres. Dans les derniers mois, des officiels américains ont critiqué sévèrement Karzaï, qui fait face à une élection en août, pour son administration corrompue et inefficace ainsi que pour ses critiques de l’armée américaine et des victimes civiles tombées sous ses attaques.

De hauts représentants américains ont aussi averti Zardari quant à sa réticence à déclencher une guerre totale contre les guérillas talibanes. Le New York Times a cité anonymement un officiel de l’administration déclarant que la guerre au Pakistan allait dépendre de l’armée pakistanaise, « étant donné surtout le refus du pays, jusqu’à maintenant, de permettre l’entrée des troupes américaines ». Alors que l’armée américaine intensifie ses frappes de missiles en toute impunité, Washington fait clairement pression pour un rôle militaire beaucoup plus grand à l’intérieur du Pakistan.

Le même journal a publié une série d’articles sensationnalistes depuis quelques jours qui insistaient sur le danger que l’arsenal nucléaire pakistanais puisse tomber entre les mains d’extrémistes islamistes, le même prétexte utilisé par l’administration Bush pour réaliser son « changement de régime » en Irak. L’administration Obama considère évidemment plusieurs avenues pour remplacer Zardari si jamais ce dernier ne réalisait pas les promesses qu’il a faites à Washington.

Des éditoriaux parus hier dans le New York Times et le Wall Street Journal ont donné un soutien entier aux nouveaux plans de guerre d’Obama. Les deux journaux ont demandé au Congrès d’accéder rapidement à la requête d’Obama pour un financement supplémentaire de plusieurs milliards de dollars pour soutenir les armées et les gouvernements afghans et pakistanais. Le Wall Street Journal, en particulier, a demandé qu’aucune contrainte politique de la part du Congrès ne vienne « gommer les requêtes » ou restreindre la liberté d’action de l’armée américaine.

Ce consensus démontre que tout l’establishment politique américain, l’aile libérale représentée par les démocrates tout autant que sa contrepartie conservatrice représentée par les républicains, soutient la guerre d’Obama sur deux fronts. L’escalade des conflits en Afghanistan et au Pakistan montre que les critiques qu’ont faites Obama et des sections des médias au sujet de la guerre en Irak n’avaient qu’un caractère entièrement tactique. Obama a été choisi et amené à l’avant-scène dans les élections de l’an passé par des sections de l’élite dirigeante américaine qui considérait que l’Irak était une diversion désastreuse des objectifs et intérêts plus fondamentaux des Etats-Unis en Asie centrale.

Ayant gagné l’élection en faisant appel au sentiment largement répandu d’opposition à la guerre, Obama accomplit aujourd’hui la mission pour laquelle il a été choisi. Sous la supervision de membres clés de l’administration Bush (le secrétaire à la Défense Robert Gates et le général Petraeus), l’armée américaine prépare une importante offensive cet été en Afghanistan en doublant le nombre de ses soldats là-bas qui atteindra 68 000. Au même moment, le Pentagone a mis en place d’autres voies d’approvisionnement dans le cas où l’escalade de la guerre prévue dans le Pakistan voisin menacerait les voies d’approvisionnement actuellement utilisées et qui passent par les régions frontalières de ce pays.

Le Wall Street Journal conclut son éditorial en insistant auprès de l’administration Obama pour qu’elle clarifie que « l’implication des Etats-Unis à la sécurité dans cette région se prolongera longtemps », ajoutant : « Le plus grand danger est que les faibles institutions du Pakistan et ses dirigeants peu sûrs perdent leur désir de vaincre les islamistes. C’est ce qui a fait tomber le Shah d’Iran en 1979. Nous ne voulons pas que la même chose se reproduise à Islamabad. »

En fait, la dictature impitoyable d’Iran soutenue  par les Etats-Unis n’est pas tombée parce que le Shah a perdu son désir d’emprisonner et d’éliminer physiquement ses opposants, mais à cause d’un soulèvement populaire duquel les religieux islamiques ont réussi à prendre le contrôle. Il y a déjà des signes en Afghanistan et au Pakistan d’une vaste opposition politique et sociale aux Etats-Unis et à ses régimes marionnettes. L’avis que donne le Wall Street Journal à Obama est que les Etats-Unis doivent faire tout ce qui est nécessaire aussi longtemps qu’il le faut pour supprimer par la violence toute contestation à la domination économique et stratégique de la région par les Etats-Unis.

L’escalade de la guerre que prépare Obama ne pourra avoir qu’un effet profondément déstabilisateur sur toute la région et préparera des conflagrations militaires encore plus importantes et sanglantes [...].
 

Par Peter Symonds, le 9 mai 2009 pour WSWS.org
(Article original anglais paru le 7 mai 2009)

L’ombre de Dick Cheney plane sur le meurtre de l’ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri

Le 14 février 2005, le milliardaire et ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri était tué à Beyrouth lors d’un attentat à la voiture piégée, d’une puissance énorme et munie de dispositifs électroniques sophistiqués capables d’échapper aux mesures de détection anti-attentats dont était équipée l’escorte d’Hariri. Il était clair que derrière l’acte terroriste, devaient se cacher les Services secrets de quelque pays, seuls capables de concevoir et de réaliser un complot d’une telle difficulté et d’une telle sophistication.

Le doigt fut pointé sur la Syrie qui occupait  militairement le Pays des Cèdres et sous le protectorat de laquelle se maintenait une trêve fragile entre les différentes factions qui avaient ensanglanté ce pays martyrisé depuis plusieurs décennies. L’ONU décidait alors la création d’un Tribunal spécial pour le Liban avec pour mission prioritaire de tirer au clair les responsabilités dans l’homicide d’Hariri. L’un des principaux acteurs de la commission d’enquête du Tribunal, l’Allemand Detlev Mehlis, affirma détenir des preuves et des témoignages de l’implication de la Syrie dans l’attentat et ordonna en août 2005 l’arrestation des chefs des forces armées libanaises, compromises avec Damas.
Sous la poussée de la communauté internationale occidentale et des partis libanais anti-syriens (dont Hariri était l’un des principaux représentants), la Syrie, bien que niant en bloc toute implication, décida de retirer ses troupes. Depuis ce jour, le Liban a, à maintes reprises, menacé de sombrer dans le chaos de la guerre civile, et le Hezbollah, parti chiite pro-iranien qui gouverne de facto la partie méridionale, a affronté et repoussé l’invasion d’Israël au cours de l’été 2006.

Dès le début de l’affaire, de nombreux analystes ont relevé que Damas n’avait aucun avantage stratégique à tirer du meurtre d’Hariri, et qu’au contraire, la Syrie en avait subi les principales conséquences. La position accusatrice de Mehlis ne résista pas aux vérifications ultérieures. De fait, les preuves se montrèrent inconsistantes et certains témoignages-clefs se révélèrent totalement irrecevables. Le 29 avril dernier, c’est le coup de théâtre. Le juge Daniel Bellemare du Tribunal de l’ONU, qui avait entre-temps pris la succession de Detlev Mehlis, a demandé la libération des généraux libanais arrêtés en 2005 et toujours détenus sans aucun droit à la défense et contre lesquels les accusations étaient désormais levées.

Mustafa Hamdane, ex-chef de la Garde présidentielle, Jamil Sayed, directeur général de la Sécurité, Ali Haji, chef des Forces de sécurité intérieures et Raymond Azar, chef des Services secrets militaires, ont été remis en liberté. Par cet acte, le Tribunal a, de fait, fermé la piste syrienne concernant le meurtre d’Hariri.

Mais alors, à qui attribuer la responsabilité de l’attentat ?

Certaines révélations journalistiques ouvrent de nouveaux scénarios possibles. Récemment, le doyen du journalisme d’investigation américain Seymour Hersh a dénoncé l’existence d’un groupe opérationnel actif sous l’Administration Bush et sous le contrôle direct du vice-président Dick Cheney, du conseiller du Président, Karl Rove, et du responsable pour la Sécurité nationale Eliott Abrams. Ce groupe, composé d’éléments d’élite pour les opérations spéciales sous couverture, aurait été utilisé comme un véritable « escadron de la mort » pour l’élimination de personnalités politiques gênantes dans différentes parties du monde.
Les révélations de Hersh ont poussé le député démocrate et ex-candidat à la présidence, Dennis Kuchinich, à demander au Congrès américain l’ouverture d’une enquête.

Sur la base de ces révélations, un autre journaliste d’investigation, Wayne Madsen, connu pour ses accointances avec les services d’information américains, a déclaré lors d’une interview donnée sur la chaine TV Russia Today, qu’il avait obtenu auprès de différentes sources, la confirmation de l’existence de cette structure secrète et de ses liens avec une structure analogue israélienne. D’après Madsen, l’équipe contrôlée par Cheney serait impliquée dans l’homicide d’Hariri et de surcroit, l’ordre en aurait été donné par le vice-président lui-même.

Dans le passé, d’autres journalistes reconnus ont évoqué l’existence d’un tel groupe. Bob Woodward (connu pour avoir révélé le scandale du Watergate) avait écrit à ce propos dans le Washington Post jusqu’à fin 2002, et plus récemment le New York Times a rapporté la nouvelle de l’existence d’un « commando commun pour les opérations spéciales » qui échappait aux contrôles du ministère de la Défense, des dirigeants des Forces armées, et sans aucune supervision de la part du Congrès, mais qui rapportait directement à Cheney.

D’après Hersh, tout cela n’est pas nouveau. Dans les années 80 avec l’Administration Reagan-Bush, Dick Cheney (alors fonctionnaire à la Sécurité nationale) et Eliott Abrams (quand il était responsable du département d’État pour l’Amérique latine) avaient déjà travaillé ensemble à l’organisation des connexions « Iran-Contras » et à la création des « escadrons de la mort » actifs en Amérique centrale avec des missions anti-insurrectionnelles.

par Simone Santini, de Clarisse.it, paru sur Megachip le 10 mai 2009

Traduction de Christophe T. pour ReOpenNews

 


 

Notes de ReOpenNews: Lire aussi l’article "Dick Cheney aurait commandité l’assassinat de Rafic Hariri" sur Voltairenet

La torture et la politique de guerre d’agression de Washington

Des divisions sont en train d’émerger au sein de la classe dirigeante américaine tandis que s’intensifie la crise concernant le recours, par le gouvernement Bush, à la torture.

Le gouvernement Obama était lui-même divisé quant à la décision de publier quatre notes de service précédemment classées secrètes par le ministère de la Justice de Bush, détaillant et approuvant des méthodes d’interrogatoire abusives, dont la simulation de noyade. Obama avait outrepassé son directeur de la CIA, Leon Panetta, et fait publier ces notes de service le 16 avril, annonçant en même temps qu’il n’y aurait pas d’enquête criminelle ni de poursuites engagées contre les agents de la CIA impliqués dans la torture de détenus.

Obama avait agi ainsi sous la pression d’une date butoir imposée par le tribunal pour la publication de ces notes de service. Il est évident qu’il espérait qu’en publiant ces notes tout en écartant  l’établissement d’une enquête, il pourrait faire taire ses sympathisants libéraux et l’opinion publique, en donnant l’apparence d’un « changement » par rapport à la politique du gouvernement Bush, tout en rassurant la CIA, l’armée et les représentants de Bush qu’ils ne subiraient aucune conséquence pour leurs actes illégaux.

Mais la publication des notes sur la torture n’a fait qu’intensifier la controverse et aggraver les divisions au sein de l’Etat. Le directeur de la CIA sous Bush, Michael Hayden et le vice-président Dick Cheney ont fait des appels de pieds à peine cachés aux mécontents au sein de l’appareil de sécurité nationale en prenant la défense des méthodes d’interrogatoire brutales et en dénonçant la publication de ces notes comme représentant un danger pour la sécurité nationale américaine. Visiblement désemparés, les représentants d’Obama ont d’abord déclaré qu’il n’y aurait pas d’enquête sur les avocats du ministère de la Justice qui avaient rédigé les notes ni sur les représentants du gouvernement Bush qui les avaient sollicités.

Ensuite Obama a semblé reculer et a suggéré que le Procureur général Eric Holder pourrait décider d’initier des enquêtes criminelles sur les avocats et que le Congrès pourrait constituer une commission d’investigation  « bipartite et non-politique », semblable à la Commission du 11-Septembre qui avait blanchi le rôle du gouvernement dans les événements entourant les attaques terroristes de septembre 2001. Ceci a provoqué des dénonciations furieuses et des menaces de représailles politiques de la part du comité de rédaction du Wall Street Journal et d’autres organes de la droite républicaine, à la suite de quoi Obama a une fois de plus changé son fusil d’épaule, et il a convoqué à la Maison Blanche les dirigeants démocrates du Congrès pour leur signifier clairement qu’il était contre même une commission du type de la Commission du 11-Septembre.

A présent il semble s’être fixé sur une politique consistant à soutenir une enquête qui est conduite par la Commission d’information du Sénat ( Senate Intelligence Committee.) Dans un article publié samedi par le Wall Street Journal, le président démocrate de cette commission , la sénatrice de Californie Dianne Feinstein a déclaré que toute investigation sur le gouvernement Bush devrait se limiter à l’enquête de sa commission. Elle a clairement fait entendre que l’enquête de la commission du Sénat ne présentait aucun danger pour aucune section de l’appareil de sécurité d’Etat ni pour aucun représentant du gouvernement Bush.

Les débats seront conduits « dans des conditions de secret défense » écrit-elle, « et les résultats seront présentés à la commission toute entière pour qu’elle l’étudie. La commission se déterminera en fonction des découvertes et des recommandations. »En d’autres termes, il est peu probable que les résultats de l’enquête soient rendus publics.

Elle a poursuivi en mettant l’accent sur le fait que l’enquête sera conduite « à huis clos » et que ce ne sera pas un « procès idéologique » ni une « chasse aux sorcières ». Pour preuve du sérieux de la commission, elle a cité l’enquête menée par celle-ci en 2004 au sujet des déclarations faites avant le début de la guerre contre l’Irak et qui affirmaient que l’Irak possédait des armes de destructions massives. En fait cette enquête avait servi à couvrir les mensonges du gouvernement Bush.

Ceci n’a pas satisfait certains éléments de l’establishment de la sécurité nationale américaine ni le Parti républicain. Ils ripostent en exploitant le fait que les démocrates sont profondément compromis par leur propre soutien à la torture.

L’ancien chef de la CIA, Porter Gross a critiqué le 25 avril les appels à enquête dans une colonne du Washington Post intitulée « La sécurité avant la politique. » Il écrit que républicains et démocrates au Congrès « avaient été mis au courant que la CIA retenait et faisait des interrogatoires de terroristes importants. Nous avions compris ce que la CIA faisait. Nous avions donné à la CIA notre soutien bipartisan. Nous avions donné des fonds à la CIA pour qu’elle accomplisse ses activités. Je n’ai souvenir d’aucune objection de la part de mes collègues. »

Parmi ceux qui avaient été informés de tels crimes il y avait la porte-parole démocrate du Congrès, à savoir Nancy Pelosi et d’autres députés démocrates en vue.

Il résulte de tout cela le spectacle d’un establishment politique américain, où la Maison-Blanche et les deux Chambres sont contrôlées par le Parti démocrate, qui est incapable de faire appliquer ses propres lois, en dépit de nombreuses preuves publiques de violations qui ont été approuvées aux plus hauts niveaux de l’Etat.

L’utilisation de la torture est en soi inséparable de l’acte criminel central qui a été approuvé par l’ensemble de l’establishment politique américain, à savoir les deux guerres d’agression illégales en Irak et en Afghanistan. Cette décision a eu des conséquences tragiques de grande envergure, dont la torture n’est qu’un aspect. Ces guerres d’agression ont causé la mort, la mutilation et le déplacement de millions d’Irakiens et d’Afghans ainsi que la mort et les séquelles physiques et mentales de milliers de soldats américains.

Loin d’être un dérivé accidentel ou excessif, la torture a été la composante essentielle d’un tissu de mensonges et de désinformation qui a permis à ces guerres de se développer. Le chroniqueur du New York Times Frank Rich a donné un argument correct dans une chronique publiée dimanche quand il a fait remarquer qu’un facteur majeur dans la décision de 2002 de torturer l’agent d’al-Qaida capturé, Abu Zubaydah était la nécessité pour le gouvernement Bush de confectionner de fausses preuves de l’existence de liens entre al-Qaïda et l’Irak.

Rich a fait remarquer que le gouvernement Bush disposait d’« un temps limité pour vendre une guerre en Irak. »Il cite un rapport de la Commission des services armés du Sénat publié la semaine dernière et dans lequel le psychiatre des armées, Major Paul Burney qui supervisait les interrogatoires à Guantanamo Bay a dit, « Une bonne partie du temps, nous nous concentrions à chercher à établir un lien entre al-Qaïda et l’Irak et on n’y arrivait pas. » Burney a dit que des représentants de haut rang étaient « frustrés » de cette situation et les interrogateurs sentaient « de plus en plus de pression pour recourir à des mesures » qui produiraient les preuves désirées.

Tout comme à l’époque de l’Inquisition espagnole et des acolytes de Staline, le but de ces tortures était de contraindre les victimes à produire des mensonges politiquement utiles. Dans ce cas, et afin de justifier leur invasion illégale de l’Irak,  Bush, Cheney et Rumsfeld voulaient prétendre qu’il existait un risque que l’Irak donne des armes de destruction massives à al-Qaïda.

Pour un gouvernement Bush cherchant coûte que coûte à justifier l’invasion de l’Irak riche en pétrole, la torture devint une nécessité politique. Selon un récent article de Vanity Fair, Zubaydah avait prétendu sous la torture que Ben Laden collaborait avec l’homme fort de l’Irak Saddam Hussein pour déstabiliser les régions autonomes kurdes au nord de l’Irak. Cette déclaration devint un lieu commun des apologistes de la guerre en Irak, et apparut notamment dans les colonnes du chroniqueur pro-guerre du New York Times, William Safire.

Ce recours à la torture faisait partie d’un schéma plus large, né de la riposte de la classe dirigeante américaine aux attaques du 11 septembre. Elle écarta toute enquête sérieuse sur les attaques, y compris l’arrêt, pour le moins suspect, par des agents hauts placés, des investigations du FBI sur les pirates de l’air juste avant les attaques, et les liens commerciaux étroits entre Ben Laden et des personnalités politiques américaines en vue, tel le président d’alors George W. Bush. Au contraire, la classe dirigeante utilisa ces attaques comme prétexte pour le bombardement intensif et l’occupation de l’Afghanistan.

L’atmosphère hystérique attisée par la presse et le gouvernement américains pour justifier cette agression contre l’Afghanistan a crée le contexte pour les crimes de guerre américains en Afghanistan, tel le massacre de prisonniers de guerre talibans dans la forteresse Qala-i-Janghi et sous la supervision américaine par des soldats du seigneur de guerre afghan Rashid Dostum, ainsi que pour l’utilisation de la torture. En février 2002, le président Bush avait annoncé que les Etats-Unis ne conformeraient plus aux Conventions de Genève sur la question du traitement des prisonniers. Des détenus capturés par les Etats-Unis en Afghanistan furent transportés dans un camp de prisonniers à Guantanamo Bay où ils furent torturés et où on leur refusa l’accès aux tribunaux américains.

Le gouvernement Bush sut utiliser au mieux les mensonges qu’il avait extorqués par la torture. En plus de l’admission de Zubaydah d’un lien entre al-Qaida et l’Irak, ce dernier et Binyam Mohamed déclarèrent sous la torture que le citoyen américain José Padilla préparait une attaque « à la bombe sale » sur des villes américaines.

Plus tard le gouvernement américain renonça à cette déclaration, ce qui revenait à une reconnaissance tacite qu’elle était fausse, mais cela avait déjà eu l’effet escompté. Le gouvernement Bush attendit un mois après la capture de Padilla pour annoncer publiquement son soi-disant complot à « la bombe sale », puis l’utilisa pour faire cesser une controverse qui enflait quatre jours après que Coleen Rowley, agent du FBI, avait révélé que son enquête sur les pirates de l’air du 11 septembre avait été étouffée par des supérieurs du FBI.

L’invasion de l’Irak, justifiée auprès de la population américaine par le recours à la torture, encouragea Washington à étendre l’utilisation de la torture contre le peuple irakien de façon à obtenir des informations sur la résistance irakienne. Le commandant de la prison de Guantanamo Bay, le général Geoffrey Miller fut envoyé en Irak pour transférer aux prisons irakiennes les méthodes d’interrogatoire de Guantanamo Bay. Il en résulta le scandale d’Abou Ghraib, avec les photos de 2004 montrant la torture américaine à grande échelle des prisonniers irakiens.

Le lien étroit entre la torture et les guerres d’agression américaines confirme l’argument du Tribunal militaire international établi pour condamner les dirigeants nazis à Nuremberg : « Initier une guerre d’agression, par conséquent, est non seulement un crime international ; c’est le crime international suprême ne différant des autres crimes de guerre que dans la mesure où il renferme en lui tout le mal accumulé dans son ensemble. »

Le World Socialist Web Site n’accorde aucune confiance au Parti démocrate ou au gouvernement Obama pour l’enquête sur l’utilisation de la torture par le gouvernement Bush. Même si cette enquête a lieu, toute enquête menée par de telles forces sera profondément compromise par des considérations politiques, telle que la complicité du Parti démocrate avec le programme de torture de Bush et la nécessité de justifier la continuation par Obama des guerres en Afghanistan et en Irak. Un véritable rapport des faits ne peut venir que d’un mouvement politique de la classe ouvrière qui fasse porter à l’establishment politique tout entier la responsabilité des crimes perpétrés par le gouvernement Bush.
 

 

Par Alex Lantier pour WSWS.org , le 28 avril 2009
(Article original anglais paru le 27 avril 2009)

Le 11/9 mentionné dans le livre « Pétrole : la fête est finie !»  de Richard Heinberg

Richard Heinberg est cet expert américain qui au sein de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil) étudie le phénomène de la déplétion pétrolière (mais aussi gazière et du charbon), c’est-à-dire l’épuisement des ressources en énergies fossiles dans le monde, et son impact – immense – sur nos économies. En octobre 2008 est parue la version française de son livre Pétrole: la fête est finie !, qui a rapidement obtenu des recensions très favorables en France, à commencer par celle de M. Yves COCHET, député de Paris, ancien ministre de l’Environnement, qui déclare : "Le livre de Richard HEINBERG est le premier ouvrage complet sur le pic pétrolier que j’ai lu. Il est complet au sens où il ne se cantonne pas aux seuls aspects techniques du problème, mais en aborde toutes les dimensions économique, sociale, géopolitique et philosophique", ou encore M. Pierre Lance, rédacteur en chef de L’Ere nouvelle : "L’ouvrage le plus important de ces 40 dernières années".

Récemment, M. Nicolas Hulot évoquait Richard Heinberg comme "l’un des auteurs qui l’inspiraient"…

Dans le chapitre 3 de son ouvrage, R. Heinberg revient longuement sur les événements du 11 Septembre et nous livre son analyse géopolitique où figure en bonne place la question de l’accès aux ressources pétrolières dans le monde. En voici un court extrait…

Richard Heinberg
 

Les atrocités du 11 septembre 2001 ont tellement dominé l’actualité mondiale, la politique, les affaires militaires et l’économie que le débat public a rapidement divisé toute l’histoire récente en deux catégories : l’« avant » et l’ « après » 11 Septembre. Pour la plupart des États-uniens, les événements furent non seulement horrifiants, mais de plus totalement imprévus. Étant donnée l’origine moyen-orientale attribuée aux terroristes, beaucoup soupçonnèrent que le pétrole y était mêlé d’une façon ou d’une autre.

Quinze des 19 pirates de l’air furent décrits comme des ressortissants saoudiens. Les autorités états-uniennes identifièrent le cerveau de l’attaque comme étant Oussama ben Laden, membre de l’une des familles les plus riches d’Arabie saoudite et entretenant des liens financiers de longue date avec celle des Bush : les ben Laden avaient, par un intermédiaire, aidé à financer la première entreprise commerciale de George W. Bush, Arbusto Energy Company, en 1979. Oussama, selon ses propres affirmations rapportées par la presse, considérait la présence de bases militaires états-uniennes sur le sol d’Arabie saoudite comme un affront à l’Islam.

En tant que premier producteur mondial de pétrole, le royaume saoudien était demeuré un allié fidèle des États-Unis depuis des décennies, mais sa population jeune et croissante et ses revenus pétroliers en baisse commençaient à susciter le mécontentement populaire. La famille royale saoudienne tenta de dissuader toute forme d’opposition islamiste en soutenant officiellement la secte ultraconservatrice wahhabite et en permettant que des sommes considérables de pétrodollars servent au financement de groupes islamistes radicaux, que certains qualifieraient de terroristes, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des frontières du pays. Les récentes administrations états-uniennes avaient accepté de fermer les yeux sur ces versements en contrepartie de la coopération saoudienne pour maintenir le prix du baril à un niveau stable.

Pour leur part, les autorités états-uniennes manipulaient les mouvements islamistes radicaux depuis plusieurs décennies. En Afghanistan durant les années 1980, puis dans les Balkans et en Tchétchénie dans les années 1990, les États-Unis avaient secrètement armé et financé des réseaux terroristes islamistes afin de déstabiliser des nations leur posant problème. Cette tactique connut des succès spectaculaires contre l’URSS, dont le déploiement militaire désastreux visant à maintenir sous contrôle l’Afghanistan voisin s’avéra être l’un des principaux facteurs menant à la disparition de l’Empire soviétique. Si toutefois les radicaux islamistes étaient disposés à accepter des armes et des dollars, ils ne nourrissaient en revanche spontanément aucune sympathie pour les intérêts états-uniens.

De façon assez ingénieuse, à partir du milieu des années 1990 la communauté états-unienne du renseignement utilisa les provocations islamistes à son avantage en agitant la menace du « terrorisme »1 islamiste radical de manière à ce que la population accepte des augmentations de budgets militaires et sécuritaires, et pour obtenir toujours plus de prérogatives pour la surveillance, les détentions extrajudiciaires et autres suspensions des libertés civiles.

Oussama ben Laden fut, durant l’essentiel des années 1980, un personnage clé du mouvement islamiste soutenu par les États-Unis. Quand exactement ceux-ci ont-ils cessé de financer ses activités, cela reste flou. La Libye fut, en 1994, le premier pays à demander son arrestation. Suite à deux attaques terroristes contre les intérêts états-uniens dans les années 1990, auxquelles Bill Clinton, alors Président, réagit en promettant une récompense pour la capture de ben Laden, ce dernier transféra ses quartiers généraux en Afghanistan, où il entraînait ses agents d’al-Qaïda dans des bases secrètes dont beaucoup avaient été aménagées ou construites par la CIA dans les années 1980.* <http://us.mg2.mail.yahoo.com/dc/blank.html?bn=1096.40&.intl=us#_ftn1>

La réponse de l’administration Bush aux attaques du 11 septembre 2001 fut de bombarder l’Afghanistan, de chasser le régime taliban du pouvoir et d’installer à sa place un gouvernement intérim docile.

Quelques commentateurs soulignèrent que l’Afghanistan était situé non loin des réserves stratégiques de pétrole et de gaz de la mer Caspienne, spéculant sur le fait que la guerre puisse constituer une tentative d’imposer la construction d’un gazoduc traversant le pays jusqu’aux ports pakistanais. Deux journalistes d’investigation français, Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié, allèrent jusqu’à affirmer que l’intervention états-unienne avait été prévue, sinon organisée, plusieurs mois avant le 11 Septembre, comme en attestaient les menaces qui auraient été proférées à l’encontre des représentants talibans lors des négociations sur le gazoduc. Selon Brisard et Dasquié, lors d’une rencontre à Islamabad, en août 2001, entre Christina Rocca, chargée d’affaires pour l’Asie centrale auprès du gouvernement états-unien, et l’ambassadeur taliban au Pakistan, ce dernier se vit préciser : « Ou bien vous acceptez notre offre d’un tapis d’or, ou bien nous vous enterrerons sous un tapis de bombes ».

D’autres, et parmi eux certains appartenant à l’industrie pétrolière, mirent en doute la supposition que l’enjeu de la guerre puisse être principalement le pétrole et le gaz, attirant l’attention sur le fait que l’Afghanistan n’était pas en lui-même une pièce essentielle dans la domination des ressources énergétiques dans la région, et qu’en outre le projet de gazoduc n’engendrerait pas de retombées économiques importantes pour les États-Unis. Ainsi, à la fois les mobiles ostensibles et les mobiles réels des États-Unis auraient été simplement la poursuite de ben Laden et de son organisation.

Si la plupart des gens semblent être convaincus par ces derniers arguments, quelques points importants méritent tout de même d’être soulignés : en dehors du pétrole, les États-Unis n’ont pas beaucoup d’autres intérêts au Moyen-Orient. Ben Laden, pour sa part, ne se serait jamais résolu à détruire des symboles du pouvoir économique et militaire états-unien, si ce n’est en raison de l’engagement des USA au Moyen-Orient (et plus spécifiquement en Arabie saoudite). Dans cette optique, si les violences eurent lieu en Afghanistan, à New York et à Washington, les véritables objectifs stratégiques de toutes parts avaient beaucoup à voir avec l’Arabie saoudite. De surcroît, il s’est avéré que les enquêtes du FBI sur al-Qaïda avant le 11 Septembre avaient été systématiquement entravées par des ordres émanant des plus hauts niveaux du gouvernement états-unien, peut-être dans le but de détourner le regard des enquêteurs de certains membres de la famille royale saoudienne et de celle ben Laden, qui soutenaient financièrement Oussama depuis des années.3

Ainsi, dans tous les cas les ressources énergétiques sont au cœur du conflit. En outre, la guerre d’Afghanistan impliquait la construction de bases états-uniennes permanentes un peu partout en Asie centrale, ce qui, dans l’hypothèse où les dirigeants US ont vraiment agi dans l’objectif de contrôler la future exploitation des ressources en pétrole et gaz de la Caspienne, se révèlerait d’une utilité considérable.

L’administration Bush proclama très vite que la campagne d’Afghanistan n’était que le début de sa « guerre contre le terrorisme », et ses responsables faisaient circuler des listes de potentielles cibles additionnelles comprenant de 3 à près de 50 nations. Les critiques de la doctrine Bush affirmèrent que l’administration avait, dans les faits, déclaré la guerre à une grande partie du reste du monde. La plupart des nations mentionnées dans ces listes possédaient d’importantes ressources pétrolières tandis que beaucoup d’autres, dont l’Iran et l’Irak y figurant en bonne place, n’avaient que peu ou pas du tout de relations avec ben Laden ou al-Qaïda. Avec le « terrorisme » comme ennemi apparent mais insaisissable, l’administration états-unienne paraissait s’engager dans le projet grandiose d’utiliser sa puissance militaire pour s’implanter dans des zones stratégiques du globe, et peut-être pour prendre le contrôle intégral et direct des ressources pétrolières mondiales.

Prochaine étape, la Mésopotamie

Peu après l’invasion de l’Afghanistan, l’administration Bush tourna son regard vers l’Irak, affirmant que ce pays violait les résolutions de l’ONU et qu’il abritait les organisateurs des attentats du 11 Septembre ou collaborait avec eux. En réponse, Saddam Hussein rouvrit ses portes aux inspecteurs de l’ONU qui sillonnèrent le pays pour y trouver des armes prohibées. Les responsables états-uniens poursuivirent l’escalade rhétorique. Selon les propres mots du Vice-président Dick Cheney : « Il ne fait pas de doute que Saddam Hussein possède actuellement des armes de destruction massive ». Une invasion préventive était justifiée et nécessaire puisque, selon Condoleezza Rice : « Nous ne voulons pas que les preuves du crime se transforment en champignon atomique ». Cheney tentait également d’associer le régime irakien aux organisateurs du 11 Septembre en qualifiant Bagdad de havre pour terroristes. Les responsables politiques états-uniens voulaient signifier clairement que, avec ou sans soutien international, ils entendaient envahir l’Irak et renverser son dirigeant.

 
Extrait de l’ouvrage de Richard Heinberg, "Pétrole : la fête est finie" paru aux Editions Demi Lune

 


 
Notes ReOpenNews:
M. Heinberg apparaît également dans le film documentaire Pétrole et écrans de fumée de Ronan Doyle, bientôt disponible en DVD.

Le Commandeur de l’OTAN qui voulait une nouvelle mission pour ses troupes en Afghanistan.

Le Commandeur de l’OTAN, ordonne le massacre des milliers de civils afghans : les paysans qui cultivent le pavot et les trafiquants, dès lors qu’ils rivalisent avec le monopole de la famille Karzaï, doivent être éliminés par les troupes de l’OTAN.

 
Brantz J. Craddock.

Le général Bantz Craddock, Suprême commandeur de l’OTAN, a ordonné aux troupes alliées présentes en Afghanistan de tuer, dans les zones insurgées, toutes les personnes impliquées dans la culture et le commerce des drogues, sans attendre de savoir si elles sont ou non liées à l’insurrection.

Selon le site internet de Der Spiegel, qui a révélé les faits, l’ordre a été confirmé par écrit, le 5 janvier 2009, au général allemand Egon Ramms qui s’y opposait en qualifiant l’exécution de cette instruction de crime de guerre.

Ces révélations provoquent un vif émoi en Allemagne, mais pas dans les autres États impliqués militairement en Afghanistan.

Ces instructions s’appliquent à toute la zone insurgée, mais pas à la zone « pacifiée », c’est-à-dire placée sous l’autorité du président Karzaï, où son demi-frère exploite le pavot.

En clair, le général Bantz Craddock a ordonné de massacrer tous les paysans qui cultivent le pavot et tous les trafiquants dès lors qu’ils rivalisent avec le monopole de la famille Karzaï.

Le général Bantz Craddock est l’ancien chef du cabinet militaire de Donald Rumsfeld. En qualité de commandant du South Command, il installa le centre de torture de Guantanamo. Il participa activement à la planification de la guerre israélienne de 2006 contre le Liban et fut nommé à cette époque à la tête de l’OTAN en vue d’une possible mission de l’Alliance atlantique au pays du Cèdre (projet qui fut contrecarré par Jacques Chirac lors de la Conférence de Rome).

Rappelons que la drogue produite par les Karzaï est principalement acheminée par les avions US à Camp Bondstell (1) (Kosovo) où elle est prise en charge par le Premier ministre Haçim Thaçi. Elle est alors distribuée par la mafia kosovare principalement en Europe occidentale. Les bénéfices servent à financer les opérations spéciales de la CIA hors contrôle budgétaire du Congrès.

Source : Voltaire.net

(1) Camp Bondsteel
 


Faut-il tuer les trafiquants de drogue ?

Le site lalibre.be précise :

Le commandant suprême de l’OTAN a exigé l’élimination des trafiquants d’opium en Afghanistan. Sa décision provoque un débat et une fuite.

Le commandant suprême de l’OTAN, le général américain John Craddock, a provoqué un vif débat au sein de la hiérarchie militaire alliée en autorisant à éliminer les trafiquants d’opium en Afghanistan, selon une lettre publiée jeudi par le "SpiegelOnline". Dans cette missive, le général Craddock ordonne à l’Isaf (2), la force placée sous commandement OTAN, de faire désormais la chasse "à tous les trafiquants de drogue et à leurs installations" et l’autorise à recourir contre eux aux moyens les plus extrêmes, c’est-à-dire jusqu’à les tuer, selon le site Internet du magazine hebdomadaire "Der Spiegel".

Il "n’est plus nécessaire [ ] de prouver que chaque trafiquant ou installation de drogue en Afghanistan remplit les critères d’un objectif militaire", autrement dit qu’ils ont des liens avec les talibans insurgés contre le gouvernement de Kaboul, écrit le général Craddock.

Désaccord des généraux

La lettre est adressée aux deux généraux chargés de diriger l’Isaf, l’Allemand Egon Ramms, basé au QG régional de l’OTAN à Brunssum, aux Pays-Bas, et l’Américain David McKiernan, qui commande en Afghanistan, selon "SpiegelOnline". Ces deux généraux refusent de suivre la consigne, qu’ils estiment contraire au droit international et au règlement de l’Isaf, force agissant sur mandat de l’ONU, selon le magazine.

Le général Craddock justifie sa position en rappelant que les pays de l’OTAN se sont mis d’accord en octobre pour s’attaquer en Afghanistan au trafic d’héroïne qui finance les talibans. L’OTAN a "reconnu un rapport clair entre le trafic de drogue et l’insurrection", souligne-t-il.

Interrogé sur ce point, le porte-parole de l’OTAN, James Appathurai, a souligné que le quartier général des puissances alliées en Europe (Shape, basé à Mons) "n’a pas donné d’ordre, mais a diffusé une "orientation" qui a été accueillie par des commentaires de responsables militaires". Selon lui, "il est parfaitement normal qu’il y ait une discussion au sein de la chaîne de commandement militaire sur la mise en œuvre" de la décision de donner à l’Isaf la permission d’agir contre les installations et trafiquants de drogue qui soutiennent les talibans.

"Personne n’a demandé ou ordonné de faire quelque chose d’illégal", a également réagi le porte-parole du général Craddock, le colonel Derek Crotts, précisant qu’à ce stade, le plan et les règles d’engagement de l’Isaf contre la drogue en Afghanistan "étaient toujours à l’étude".

Enquête sur la fuite

Illustration du malaise provoqué par ces "recommandations", le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, a ordonné jeudi une enquête sur la fuite "inacceptable" de documents internes à l’Alliance, dont a bénéficié "Der Spiegel". "Le secrétaire général a demandé l’ouverture immédiate d’une enquête qui devra être conduite avec diligence", a indiqué le porte-parole James Appathurai.

Le bureau du général McKiernan à Kaboul, cité par SpiegelOnline, estime que le général Craddock essaie de créer une "nouvelle catégorie de forces militaires ennemies" et mine l’engagement de l’Isaf à "éviter au maximum les pertes de vies civiles". Pour répondre aux préoccupations sur ce point de pays comme l’Allemagne, la France, l’Espagne et l’Italie, les pays de l’OTAN avaient convenu en octobre que l’Isaf n’interviendrait contre les trafiquants qu’avec des troupes "qui y auront été dûment autorisées par leurs gouvernements respectifs".

L’Afghanistan est à l’origine de 90% de la production mondiale d’opium, servant à la fabrication de l’héroïne écoulée en Europe et en Asie centrale. Selon des experts, les talibans tirent quelque 365 millions d’euros du trafic d’héroïne. (AFP)

Source : lalibre.be
Article source : Spiegel On Line International

(2) ISAF  : International Security Assistance Force
 


Articles connexes :

A voir :

 

Au nom du 11 Septembre… (suite)

Le Business des experts en terrorisme décortiqué dans un livre sur les retombées du 11 Septembre

Roland Jacquard, Xavier Raufer, Antoine Sfeir, Antoine Basbous… Autant de spécialistes hyper médiatiques des questions de terrorisme et dont le discours est analysé et décrypté dans « Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve du terrorisme ». « Bakchich » publie en exclusivité les bonnes feuilles de l’ouvrage.

Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme est un ouvrage collectif qui sort aux éditions La Découverte le 11 septembre. Coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, respectivement universitaires et journaliste, il regroupe les écrits de plus d’une trentaine de spécialistes européens et de journalistes, tous pointus dans leur domaine.

De l’Afghanistan à l’Irak, en passant par l’Algérie, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, la France, la Russie et bien sûr les États-Unis, cet ouvrage se penche, preuves à l’appui, sur les graves dérives et manipulations d’une lutte contre le terrorisme marquée au fer rouge par l’ampleur des attentats du 11 septembre 2001 à New York. Le tout sans oublier le durcissement des législations qui restreint les libertés, les conséquences du renforcement de la coopération antiterroriste internationale, notamment avec les États-Unis du président Bush, ou encore les actions ouvertes ou clandestines violant sciemment le droit international.

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Au nom du 11 septembre
© La Découverte

Le chapitre dont Bakchich produit des extraits est écrit par le journaliste Thomas Deltombe. Sans aucune concession, il décrypte le mode de fonctionnement et les petits arrangements des « experts » en terrorisme qui trustent les écrans de télévision français et influencent donc l’opinion publique.

Publié le 8 septembre 2008 par Bakchih

Les intertitres et les passages en italique sont de Bakchich.

Armer les esprits : le business des « experts » à la télévision française par Thomas Deltombe

La naissance du marché des experts médiatiques

Nous sommes dans les années 80. C’est l’époque des attentats contre les « intérêts occidentaux » au Liban en 1983 et du « terrorisme proche-oriental » à Paris. Face à cette nouvelle donne sécuritaire, les journalistes sont désarmés. Les premiers « experts » font leur apparition dans les médias. Vingt ans plus tard, ils sont toujours là…

Les sollicitations médiatiques sont telles que certains journalistes commencent à se transformer eux-mêmes en « spécialistes ». Roland Jacquard, ancien journaliste au Canard enchaîné et collaborateur de diverses publications parisiennes, multiplie les livres sensationnalistes sur l’« internationale terroriste ». Xavier Raufer, ancien activiste d’extrême droite reconverti dans la presse magazine, milite pour la reconnaissance médiatique et universitaire d’une « science » dont il s’est fait une spécialité : la criminologie des « menaces contemporaines ». C’est l’époque aussi où le journaliste Antoine Sfeir, correspondant d’un quotidien libanais à Paris, fonde les Cahiers de l’Orient, auxquels contribuent des journalistes et des chercheurs. À la fin des années 1980, le « marché médiatique de l’expertise antiterroriste », pour reprendre une expression d’Hervé Brusini [aujourd’hui l’un des responsable de France 3], est en voie de constitution. (…)

Espèce à risque, les « spécialistes » qui interviennent dans les médias font l’objet d’une attention particulière de la part des hautes sphères du pouvoir, constate Roland Jacquard en 1986 : « On les craint, on les flatte, on cherche à les utiliser comme intermédiaires. Combien d’entre eux ont servi de provocateurs, d’agents de liaison ! Certains se muent rapidement en agents d’influence, de renseignement, d’intoxication, peut-être non rétribués, mais remerciés par des études toutes préparées, des possibilités de scoop. » [ A la guerre de l’info comme à la guerre

Après la première guerre du Golfe, les « experts » commencent à méchamment occuper les médias et en particulier les écrans de télévision. Les journalistes peuvent dormir tranquilles, leurs plateaux sont assurés.

Les stratèges militaires le savent : toute guerre est en partie une guerre de l’information. Cette idée reprend de la vigueur en France dans les années qui suivent la fin de la guerre froide. La première guerre du Golfe (1990-1991), riche en manipulations en tout genre, en est un bon exemple. C’est d’ailleurs lors de cette guerre que s’épanouit le marché de l’expertise médiatique : les « experts militaires » se démultiplient pour répondre à la demande des chaînes de télévision, que la concurrence pousse à organiser d’interminables « éditions spéciales ».

Xavier Raufer fait la promotion médiatique de son Atlas mondial de l’islam activiste [3] (…)

À la veille de l’an 2000, les médias sont donc plus que jamais une cible. Cible des armées qui remettent au goût du jour les « opérations psychologiques » mises de côté depuis la fin de la guerre d’Algérie. Cible aussi des grands groupes industriels qui se servent du « vecteur médiatique » pour déstabiliser leurs concurrents. Cible enfin d’une armée de consultants à la recherche d’un levier promotionnel pour pénétrer le marché en expansion de la « sécurité ».

Face à ces assauts, la télévision ne semble pas disposée à réagir. Cause ou conséquence de l’explosion du « marché de l’expertise », les journalistes ont tendance à se désinvestir de leur métier, remarque Hervé Brusini, aujourd’hui l’un des responsables de la chaîne publique France 3. Travaillant dans l’urgence, éloignés des lieux où se fait l’actualité mondiale, ceux qui travaillent pour les médias classiques se reposent sur ces « experts » qui ne refusent jamais de meubler un plateau de télévision ou de remplir quelques colonnes de journaux. Une forme de sous-traitance qui permet en outre aux journalistes d’externaliser leur responsabilité éditoriale. Le média n’est dès lors plus qu’une boîte vide, que les journalistes remplissent en distribuant des cartons d’invitation.

Apparue sur les écrans de télévision français en septembre 2001, l’émission C dans l’air est une bonne illustration de cette logique de désinvestissement généralisé. Bien que diffusée sur France 5, la chaîne éducative du secteur public, l’émission est en réalité totalement privatisée : réalisée dans les locaux d’Europe 1 (groupe Lagardère), elle est produite par Maximal Productions (groupe Lagardère), société dirigée par Jérôme Bellay (à l’époque patron d’Europe 1). Émission de news and talk, le principe consiste pour le présentateur, Yves Calvi (transfuge d’Europe 1), à se mettre dans la peau du « Français moyen » en posant des questions sur un ton faussement naïf et en relayant certaines de celles que les téléspectateurs envoient par SMS.

En direct, ces questions sont distribuées par le présentateur à un panel d’« experts » que l’équipe de C dans l’air a préalablement « castés » [On retrouve le même dispositif dans nombre d’émissions, en particulier sur les chaînes d’information en continu qui, par nature et par souci d’économies, sont très gourmandes d’intervenants extérieurs, généralement non rémunérés, pour remplir le temps d’antenne (LCI lancée par le groupe Bouygues-TF1 en 1994, et I-Télé lancée par le groupe Vivendi-Canal plus en 1999). C’est dans ce contexte de vampirisation du journalisme par l’« expertise » qu’intervient le 11 septembre 2001. (…)

Et le 11 septembre fût…

Les experts médiatiques n’ont évidemment pas raté le coche des attentats du 11 septembre 2001 et l’avènement d’un nouvel ordre mondial…

Le retour foudroyant du « terrorisme » dans l’actualité après le 11 septembre a puissamment consolidé la position des experts médiatiques — et en particulier de ceux qui font profession d’exploiter la peur. Car les médias exigent des réponses « expertes » à de multiples questions : que s’est-il passé et que doit-on maintenant craindre ? Qui est Ben Laden et que se passe-t-il « dans le monde musulman » ? Maintenant que « l’impensable est devenu réalité » et que le terrorisme a muté en « hyperterrorisme », les journalistes des grands médias ont tendance à faire une confiance aveugle aux scénaristes du pire.

C’est ainsi que Guillaume Bigot, obscur professeur d’économie de l’université privée Léonard-de-Vinci, sort de l’anonymat. Auteur en 2000 d’un recueil intitulé Les Sept Scénarios de l’apocalypse, il avait, dit-on, « prophétisé » le 11 septembre. Honoré de ce fait du titre de « spécialiste en géopolitique », il sera invité à faire des démonstrations d’anticipation cataclysmique sur de nombreux plateaux de télévision et il entamera une prolifique carrière d’essayiste — il tentera même sa chance en politique (comme candidat chevènementiste aux élections législatives de 2002). Un parcours qui montre que l’« apocalypse » se vend bien et que la consécration télévisuelle peut ouvrir d’intéressantes perspectives de carrière. Par un soigneux glissement du conditionnel à l’indicatif, et du « possible » au « certain », les experts du genre décrivent la situation post-11 septembre comme une terrifiante période de danger perpétuel.

La plus belle réussite de l’après-11 septembre est sans doute le come back médiatique de Roland Jacquard. L’« expert » qui prophétisait depuis plus de vingt ans l’inimaginable (terrorisme nucléaire, détournement d’avion par des virus informatiques, etc. [Fin connaisseur des médias, Roland Jacquard sait en effet que les journalistes qui l’invitent ont tellement besoin d’« experts » pour remplir les plateaux et pour répondre « aux questions que se posent les téléspectateurs », qu’ils n’interrogeront jamais publiquement la pertinence de tels « titres » [7] — sans risque d’être démenti. La forme étant de loin plus importante que le fond, ses prestations médiatiques se résument pour l’essentiel à une sidérante rafale de chiffres à prétention scientifique et d’anecdotes d’apparence technique visant à démontrer l’imminence d’une « attaque bactériologique », de l’explosion d’une « bombe radiologique » ou de l’« infiltration en France de dangereux virus ». La conclusion est toujours la même : « Il faut être extrêmement prudent, et se préparer à cette guerre de demain, parce qu’elle arrivera malheureusement un jour [Outre les « experts » des techniques opérationnelles terroristes, la configuration des plateaux de télévision prévoit systématiquement la présence de « spécialistes du monde arabo-musulman », censés donner aux téléspectateurs un peu d’intelligibilité géopolitique à l’action d’Al-Qaida et des autres mouvements « islamistes ». Les figures emblématiques en la matière sont sans conteste Antoine Sfeir et Antoine Basbous (ancien porte-parole en France des Phalanges chrétiennes libanaises, devenu essayiste) : selon l’hebdomadaire Télérama (31 janvier 2007), en ne prenant en compte que les chaînes hertziennes, Antoine Sfeir est intervenu 240 fois à la télévision entre le 11 septembre 2001 et le 11 septembre 2006 (soit prêt d’une fois par semaine en moyenne, vacances comprises) et Antoine Basbous 121 fois. Leur formidable succès médiatique s’explique largement par le fait qu’ils sont de « bons clients » : ils tiennent un discours simple et inquiétant, beaucoup plus facile à vendre que les analyses nuancées proposées par des chercheurs comme Bruno Étienne, Olivier Roy ou François Burgat.

Le business avant tout…

Si intervenir dans les médias est bon pour la visibilité, cela ne nourrit pas pour autant son homme. Du coup, plusieurs experts ont monté des structures de conseil.

On comprend mieux cette adaptation à l’alarmisme ambiant lorsque l’on sait que le « directeur de l’Observatoire des pays arabes » (Antoine Basbous), le « président de l’Observatoire international du terrorisme » (Roland Jacquard) et le « président du Centre d’études et de réflexion sur le Proche-Orient » (Antoine Sfeir) sont aussi, et surtout, des consultants. En dépit de son aspect universitaire, l’Observatoire des pays arabes est une SARL : « Créé en 1992, explique son site Web [Plus énigmatique, l’« Observatoire international du terrorisme » de Roland Jacquard consiste en une simple page Web dont tous les liens renvoient à un autre site, « Sentinel, analyses et solutions », lettre confidentielle fondée par Roland Jacquard en 1986 qui propose aux entreprises des « sessions de sensibilisation et de formation » et des « services opérationnels : audits, enquêtes financières, etc. ». Quant à Antoine Sfeir, il travaille comme consultant pour assurer l’implantation de certaines entreprises dans le « monde arabe » et rédige des rapports pour diverses administrations françaises (Secrétariat général de la défense nationale, Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense, etc.) [11]. » (…).

De l’art d’être expert ou le cas Eric Denécé

Pour Thomas Deltombe, l’auteur de ce chapitre, Eric Denécé représente « sans doute l’exemple le plus abouti de cette génération d’experts post-11 septembre. » Portrait.

Ayant travaillé dans sa jeunesse comme analyste au SGDN (1986-1989), il s’est ensuite engagé « à titre personnel » dans « les maquis cambodgiens luttant contre les Vietnamiens » avant de devenir ingénieur commercial chez Matra Défense. Reconverti dans l’intelligence et la sécurité économique, il s’occupera dans les années 1990 de la défense des intérêts de Total en Birmanie : dans la jungle, en coordination avec l’armée birmane, et sur le papier, en dénonçant des « opérations de déstabilisation » initiées, selon lui, par les Américains contre le pétrolier français. Anticommuniste fervent, fin connaisseur des méthodes contre-insurrectionnelles et passionné par les services secrets, il crée en 2000 une association baptisée « Centre français de recherche sur le renseignement » (CF2R).

En bon spécialiste des opérations psychologiques, Éric Denécé connaît les recettes pour se faire inviter sur les plateaux de télévision. Il faut, dit-il, « être disponible » quand on vous appelle, « avoir un titre ronflant qui crédibilise », savoir « faire des phrases courtes, pour permettre aux journalistes de vous couper au montage ». Appliquant toutes ces règles à la lettre, il deviendra en tant qu’« ancien du renseignement » et « directeur du CF2R » un des experts en terrorisme les plus convoités. Ses activités de consultant, de conférencier, de formateur et d’essayiste ne semblent pas souffrir de la grande disponibilité qu’il accorde aux médias. Auteur en 2005 d’une étude aussi remarquée qu’angoissante sur le « développement de l’islam fondamentaliste en France » (pour le compte d’une entreprise de la grande distribution) et d’un ouvrage sur le risque terroriste pesant sur l’industrie touristique, Éric Denécé a pour objectif avoué de « créer une culture du renseignement » dans la société française : il a publié en 2007 un livre sur le sujet, qui a été pensé, dit-il, « pour être vendu chez Auchan, dans les gares, pour que les gens lisent ça sur les plages en vacances » ; et il travaillait la même année sur un projet de parc d’attraction, Spyland, consacré au monde mystérieux de l’espionnage… (…)

Que valent les informations des « experts » ?

Le fait que les « experts » jouissent d’un quasi monopole de l’analyse sur le terrorisme ou le monde arabo-musulman dans de nombreux médias, le bien-fondé de leurs informations est plus que jamais d’actualité.

Laissant en permanence entendre qu’ils ont un « accès privilégié » à certaines « sources sensibles », ils ne spécifient jamais la nature de cet « accès » et l’identité de ces « sources ». Le halo de mystère dont ils s’entourent ressemble fort à un écran de fumée : leur cadre conceptuel n’est le plus souvent qu’une simple copie de celui des services et les « informations » non sourcées qu’ils « dévoilent » divergent rarement de celles que les journalistes rubricards tirent des sources policières ou judiciaires.

En pratique, ce sont souvent les mêmes faits et les mêmes idées qui sont colportées de plateau en livre et de livre en plateau. En matière de terrorisme, les vraies informations sont en effet aussi rares que nombreux les porte-parole. C’est ainsi, par exemple, que le « rapport » précité d’Éric Denécé sur le « développement de l’islam fondamentaliste en France » s’appuie très largement sur des écrits journalistiques. On y trouve notamment une « excellente description » du développement de l’islamisme extraite du livre du journaliste algérien Mohamed Sifaoui, Lettre aux islamistes de France et de Navarre [13].

Ce dernier ouvrage, presque exclusivement bâti sur des rapports et des déclarations issus des RG, de la DST et du SGDN, revient sur de nombreuses affaires de « terrorisme islamiste » qui avaient déjà fait l’objet de centaines d’articles et d’ouvrages. Le « rapport » d’Éric Denécé n’en fut pas moins ovationné par l’éditorialiste du Figaro Yvan Rioufol, et il a reçu les hommages appuyés de Philippe de Villiers, qui consacrera quatre pages de son pamphlet islamophobe Les Mosquées de Roissy [Si les experts-consultants sont en général des obsessionnels du consensus, ils n’ont pas toujours les mêmes avis sur telle ou telle politique, ou tel ou tel régime. Fondateur au lendemain du 11 septembre d’un « centre de recherche » aux impressionnantes connotations anglo-saxonnes, le European Strategic Intelligence & Security Center, le journaliste Claude Moniquet défend par exemple contre vents et marées la war on terror de George W. Bush. « Ne polémiquons pas, lance-t-il en janvier 2002 à propos du camp de Guantanamo. Je crois que cette polémique est ridicule de toute façon. Je pense qu’il n’y a pas de vrai problème de droits de l’homme à Guantanamo. Il faut être sérieux quand on parle de ces choses ! Ces gens ne sont pas torturés, ces gens sont traités de manière décente. Il faut se rappeler que ces gens, lorsqu’ils étaient au pouvoir, il y a deux mois, lapidaient les femmes, égorgeaient les gens dans les stades, coupaient les mains et empêchaient les femmes de travailler, d’aller à l’école. »

Antoine Sfeir, plus critique quant à lui à l’égard de Washington, est en revanche moins loquace à propos de la dictature tunisienne. Certains voient dans ce silence un lien avec le livre on ne peut plus élogieux qu’il a consacré à la Tunisie en 2006, dans lequel il justifie les restrictions démocratiques imposées par le président Ben Ali à ses compatriotes. « Faudrait-il accepter que les États-Unis se protègent contre l’islamisme et non la Tunisie, où le danger est pourtant bien plus réel et pressant ? », argumente-t-il [


Références :

[1] (Roland Jacquard, La Guerre du mensonge. Histoire secrète de la désinformation, Plon, Paris, 1986. P. 111)

[2] (La Table ronde, 1991)

[3] (Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2006, La Découverte, Paris, 2005, P. 125-143.)

[4] (Jérôme Bellay, « Garantis incollables », Télérama, 31 janvier 2007. Ainsi, la consultation des archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) montre que Xavier Raufer a été invité dix-huit fois dans cette émission, entre janvier 2007 et novembre 2007, pour s’exprimer sur des sujets aussi variés que les « gangs de banlieue », les Roms, les « bébés à vendre », Al-Qaida ou le pillage des œuvres d’art…)

[5] (Interrogé sur TF1 le 20 juillet 2001 à l’occasion du sommet du G8 à Gênes (Italie), il avait évoqué une possible attaque « par canots à moteur » ou « par deltaplane ». Information qu’il tenait, disait-il, des services de sécurité occidentaux et… « soviétiques » (sic))

[6] (Les fonctions de Roland Jacquard à l’ONU sont pourtant assez mystérieuses. Aucun des sites web de l’organisation internationale ne mentionne son nom dans un quelconque organigramme. Les messages que nous avons envoyé aux instances onusiennes chargées des questions de terrorisme sont restés sans réponse. Le chercheur Arnaud Le Gall n’a pas eu plus de succès en essayant de contacter Roland Jacquard lui-même. Selon plusieurs « experts » et journalistes que nous avons interrogés, c’est en tant que « conseiller » du président gabonais Omar Bongo que Roland Jacquard serait accrédité à l’ONU.)

[7] (Les 4 Vérités, France 2, 14 septembre 2001)

[8] (« La déferlante kamikaze », C dans l’air, France 5, 19 mai 2003)

[9] (www.opa-conseils.fr)

[10] (Bernard Godard et Sylvie Taussig, Les Musulmans en France. Courants, institutions, communautés : un état des lieux, Robert Laffont, Paris, 2007, p. 324.)

[11] (Entretien avec l’auteur, 19 juin 2007)

[12] (Le Cherche-Midi, 2004)

[13] (Albin Michel, 2004)

[14] (Albin Michel, 2004)

[15] (Voir « La Sfeir tunisienne », Bakchich, 23 août 2006 ; et Alain Gresh, « Illustration et apologie de la dictature tunisienne », Carnet du Diplo, 20 septembre 2006)

L’ancien assistant de Cheney confirme en partie la déclaration de Seymour Hersh sur l’existence d’une unité d’assassins sous les ordres de l’Exécutif

Le mois dernier, le journaliste au New Yorker Seymour Hersh a révélé dans le Minnesota, que l’ancien vice-président Cheney dirigeait « une unité d’assassins ». « Sous l’autorité du président bush, ils sont allés dans des pays, sans en informer l’ambassadeur ou le chef local de la CIA. Ils allaient trouver des gens mentionnés sur une liste, les exécutaient et partaient », expliquait Hersh.

Aujourd’hui, CNN interrogeait Hersh et l’ancien assistant à la sécurité nationale de Cheney, John Hannah. Bien qu’il ait exprimé des regrets d’avoir révélé l’histoire (l’appelant une « sottise »), Hersh a maintienu sa déclaration initiale. « Je suis désolé, Wolf, j’ai beaucoup de problèmes à cause de ça ».

Il a exprimé à propos des projets d’assassinats :

HERSH « Je sais assurément… que nous avons une unité qui se déplace partout, sans en référer au Congrès… et qui a l’autorité, déléguée par le Président, pour aller dans un pays sans en parler au chef local de la CIA ni à l’ambassadeur et de tuer de quelqu’un. …Vous avez donné l’autorité aux troupes de terrain d’attaquer des gens en vertu de n’importe quel renseignement qu’ils considèrent valable. »

Hannah a répondu que la version des projets d’assassinats selon Hersh « n’[était] pas correcte ». Pourtant, dans l’instant qui a suivi, alors qu’il était interrogé sur l’existence d’une « liste » de cibles à assassiner, Hannah s’est fait l’écho des affirmations de Hersh. Hannah a déclaré que « les troupes de terrain » ont reçu la « permission » de « capturer ou tuer certains individus » considérés comme représentant une menace. « C’est certainement vrai » dit-il.

Q : « Y a-t-il une liste de terroristes présumés qui sont ceux pouvant être assassinés ? »

HANNAH : « Il y a manifestement un groupe de personnes sujettes à une enquête vraiment, vraiment approfondie, traitée par les différents services… ces gens ont commis des actes de guerre envers les États-Unis, sont en guerre ou sont suspectées de mettre en place des opérations de guerre contre les États-Unis. Dans le cas de ces personnes la permission est donnée à nos troupes de terrain, dans le cas de menaces de guerre, de capturer ou de tuer ces individus. C’est certainement vrai. »

Hannah n’a pas contesté directement l’affirmation de Hersh selon laquelle le Congrès n’était pas informé de ces assassinats. Il a déclaré « Il m’est extrêmement difficile de le croire ».
 


 

En parlant du programme d’assassinats à Keith Olbermann dans son émission sur MSNBC, l’ancien conseiller de Nixon à la maison blanche, John Dean a affirmé : « C’est potentiellement un crime de guerre, cela pourrait être tout simplement un meurtre au yeux de la loi et cela serait clairement en violation avec l’ordre exécutif du Président Ford. » – En référence au décret présidentiel de 1976 selon lequel « aucun employé du gouvernement des États-Unis ne doit manigancer ou s’impliquer dans un assassinat politique. »
 

Par Satyam Khanna pour Think progress le 30 mars 2009
Traduction par Temceln pour ReOpenNews
 


Note reOpenNews : Le journaliste Seymour Hersh avait déjà révélé les scénarii envisagés par Cheney pour déclencher une guerre contre l’Iran. L’une d’elles impliquait des victimes américaines dans le cadre d’une attaque sous fausse bannière.

L’OTAN fin prête pour repartir en guerre en Afghanistan

Avec son nouveau Secrétaire Général, Anders Fogh Rasmussen, et après le « succès » du sommet de Strasbourg, l’OTAN est fin prête pour repartir en guerre en Afghanistan.

En liesse étroitement contrôlée et en état de siège, Strasbourg a soufflé ce week-end les 60 bougies de l’OTAN sur fond de gaz lacrymogène. Un bonheur ne venant jamais seul, l’organisation a aussi célébré le retour de la France au sein de son commandement militaire intégré. Une décision qui, à n’en point douter, donnera rapidement à notre président bien aimé, l’occasion de parader sur la scène internationale, abandonnant la gestion de la chienlit domestique, des statistiques déprimantes, des fessées aux banquiers et des plans sociaux à répétition, à ses petites mains du gouvernement.

La guerre froide n’étant plus qu’un vague sujet de baccalauréat sur lequel il est de bon goût de faire l’impasse, OTAN rime désormais avec Afghanistan ; là où, si l’on en croit les médias, se joue notre liberté chèrement acquise. L’avenir de nos retraites par répartition, de nos comptes sur livrets et la sauvegarde des recettes du fromage au lait cru que le monde entier nous envie.

Qu’on ne s’y trompe pas, si le G20 a enfin accouché de sa liste multicolore des paradis fiscaux, c’est un peu, certes, pour tempérer l’appétit des financiers cupides, mais surtout pour assécher une fois pour toutes, la production afghane de pavot, l’arme de destruction massive par excellence. Mais si…

OTAN que faire se peut

OTAN et Afghanistan : une rime riche. Tellement riche qu’elle avait, il y a quelques mois déjà, justifié l’édition très discrète d’un bréviaire à usage des communicants de l’Organisation, pour leur permettre de marteler avec conviction la version officielle de la Nouvelle Histoire du Monde Illustrée. (« Ce document est destiné à aider tous ceux qui prennent part à l’explication de la situation en Afghanistan et de la mission de Force Internationale de Sécurité et d’Assistance, et tout particulièrement ceux qui sont en contact avec les médias ».) La nouvelle bible est intitulée L’OTAN en Afghanistan – la version officielle au 6 octobre 2008. En d’autres termes, comment enfumer les peuples abrutis par la télé-réalité, via leurs nigauds de journalistes. Bakchich se l’est bien sûr procurée et l’a dévorée. Avec gourmandise.

Les mecs commencent très fort : « L’Afghanistan demeure la priorité n°1 de l’OTAN. Ce n’est pas un choix (sic) mais une nécessité. Nous sommes en Afghanistan pour longtemps, sous mandat de l’ONU et nous y resterons aussi longtemps que nécessaire et que le peuple afghan nous le demandera… » . L’ouvrage passe en revue sur un ton résolument martial mais optimiste, tous les aspects de la question et les mots qui servent le mieux les thèses qu’il soutient. Le ton est donné dès la première page : « Les forces de sécurité afghanes et la Force Internationale de Sécurité et d’Assistance (ISAF) gagnent du terrain. Chaque fois que les militants affrontent les forces afghanes et de la coalition internationale, ils battent en retraite… »

Le renvoi de bas de page après le mot « militants » vaut sa boule d’opium : « Les "forces d’oppositions militantes" serait le terme approprié. Mais il ne doit pas être utilisé avec les médias. En fonction de l’audience et du groupe auquel on se réfère, les phrases militants-insurgés/extrémistes-talibans/extrémistes-ennemis de l’Afghanistan pourront être utilisés… »

Le message a été reçu 5 sur 5 par nos médias hexagonaux qui ne se réfèrent plus qu’aux « insurgés » dans les nouvelles du front qu’ils nous distillent. Chacun peut en être témoin s’il y prête une attention suffisante. C’est à ce genre de détail qu’on peut juger de la fiabilité du tableau qu’on nous peint.

Bien entendu, la Voix de l’OTAN précise également la manière dont il convient d’évoquer l’action des protagonistes locaux : le Pakistan, le rôle de l’Iran, le rôle de la fédération de Russie, tout est précisé, à la virgule près. Pour cette dernière par exemple, le costard est vite cousu : « des discussions sur un éventuel déploiement de moyens militaires russes en Afghanistan sont exclues (out of question)… rien n’entrera sur le territoire afghan qui n’aura été préalablement discuté et accepté par la République Islamique d’Afghanistan… »… Non mais !

« Un échec du renseignement qui confine à l’absurde »

Un peu plus loin (page 12) est évoqué dans un style très « politburo » une question centrale et très sensible sur la présence des « libérateurs » au beau milieu du terrain de jeu d’Hamid Karzaï : « Nous, OTAN/Force Internationale de Sécurité et d’Assistance, avons pris acte de la nomination du général Mc Kiernan comme commandant en chef des forces américaines en Afghanistan. Nous nous félicitons de cette initiative qui renforce la coordination entre la force militaire internationale….. ». Puis l’affaire prend un tour inattendu ; l’auteur prend soin de rappeler aux porte-voix de l’OTAN que « …cette décision ne modifie en rien le mandat de la Force Internationale de Sécurité et d’Assistance et n’agrège pas sa mission avec la mission américaine ‘Liberté Durable’. Comme l’ont affirmé les autorités américaines, ‘Liberté Durable’ continuera à mener des actions de contre-terrorisme et des opérations de détention sous un mandat séparé… ». Ouf, on nous a épargné les corvées de gégène…

Prudent en dépit des accolades et des surenchères d’amabilité strasbourgeoise, notre grand stratège Sarko 1er ne s’est pas laissé forcer la main par l’ambiance festive. Il a déclaré à son nouvel ami Barack Obama que nous n’augmenterions pas notre contingent d’arracheurs volontaires de pavot. En tout cas pas dans l’immédiat.

Peut-être a-t-il eu connaissance du rapport de 275 pages rendu là encore dans la plus grande discrétion en novembre 2008 par le National Defense Research Institute de la Rand Corporation, l’une des têtes pensantes du complexe militaro industriel yankee (« Intelligence Operations and metrics in Iraq and Afghanistan – Fourth in a series of Joint Urban Operations and Counterinsurgency studies). Les auteurs, Russel Glenn et Jamie Gayton ne sont pas tendres et leur plume, nettement moins plombée que dans l’opus précédent. A partir de nombreuses auditions de militaires, de spécialistes du renseignement, de diplomates, de plusieurs nationalités, ils dressent un tableau nettement moins optimiste de la situation afghane. Un enlisement qui ne dit pas son nom, qu’ils attribuent « à un échec du renseignement qui, dans certains cas, confine à l’absurde »…

Comme quoi, deux lectures valent mieux qu’une, en particulier lorsque ni l’une ni l’autre ne sont destinées aux pauvres citoyens que nous sommes.

Article paru su Backchich.info le 6 avril 2009