Autoriser les auteurs allégués du 11/9 à plaider coupable, puis les condamner à mort sans procès, serait l’obstruction absolue à la justice

Le dictateur fantoche ne laissera pas les médias parler au prisonnier américain capturé lorsque son avion s’est écrasé.

Le dictateur affirme que le prisonnier a avoué un horrible meurtre et a plaidé coupable.

Ainsi, annonce le dictateur, il n’y aura pas de procès, juste une condamnation à mort. D’ailleurs, le prisonnier est chrétien, et le dictateur prétend que, conformément à ses croyances religieuses, le détenu aspire au martyre.

Est-ce que le reste du monde trouverait cela juste ?

Bien sûr que non. De plus, l’opinion mondiale pourrait même supposer que le prisonnier est innocent des accusations de meurtre, surtout s’il s’avère qu’il a avoué sous d’horribles tortures.

C’est exactement la situation dans laquelle on se trouve avec les prisonniers de Guantanamo en général.

Comme le rapporte le New York Times :

"L’administration Obama envisage une modification de la loi relative aux commissions militaires de la prison de Guantanamo Bay, à Cuba, qui pourrait défricher le terrain pour que les détenus exposés à la peine de mort plaident coupables sans réel procès.

Cette disposition permettrait aux procureurs militaires d’éviter d’exposer les détails des techniques brutales d’interrogatoire. Elle permettrait également aux cinq détenus accusés des attentats du 11-Septembre de réaliser leur objectif déclaré : plaider coupable pour atteindre ce qu’ils nomment le martyre."

Raw Story précise :

"Cette option concernerait essentiellement un groupe de détenus accusés d’avoir planifié les attentats terroristes du 11 septembre 2001."

Il ne s’agit pas simplement là d’un subterfuge pour dissimuler le fait que ces prisonniers ont été sauvagement torturés.

C’est aussi un moyen de les faire taire définitivement, de sorte qu’ils ne pourront jamais dire quel fut leur rôle dans les attentats, qui les a aidés, ni comment ils ont pu convaincre la plus grande puissance militaire que le monde ait jamais connu d’annuler les protocoles standards de la défense aérienne le 11/9.

L’innocence importe-t-elle ?

Souvenez vous, la plupart de ceux qui sont détenus et torturés à Guantanamo sont réellement innocents.

Selon NBC News :

  • Une grande partie du Rapport de la Commission sur le 11/9 a été établie d’après les témoignages de gens torturés.
  • Au moins quatre des personnes dont les interrogatoires figurent dans le Rapport de la Commission sur le 11/9 ont affirmé avoir donné des informations aux interrogateurs pour cesser d’être « torturés. »
  • L’un des principaux informateurs de la Commission a été torturé jusqu’à ce qu’il accepte de signer une confession qu’il n’a même pas été autorisé à lire.
  • La Commission sur le 11/9 doute elle-même de la véracité des aveux sous la torture, mais pourtant n’en dit rien.

De son propre aveu, le « cerveau » du 11/9 a également confessé des crimes qu’il n’a pu commettre. Il a dit plus tard avoir fourni nombre de fausses informations aux interrogateurs, leur racontant ce que, selon lui, ils voulaient entendre afin de faire cesser la torture. Nous savons aussi qu’il a été durement torturé dans le but express de lui extorquer de fausses informations sur le 11/9- plus précisément, que l’Irak avait quelque chose à voir dans tout cela.

Le Comité des Services Armés du Sénat a effectivement constaté que tout le programme de torture des États-Unis était axé sur des techniques visant spécifiquement l’extorsion de faux aveux (voir également ceci).

Ceci serait sans précédent.

Rappelez-vous, autoriser de plaider coupable ne saurait suivre le modèle standard des procédures criminelles ou même militaires. Normalement, les procureurs lors de procès militaires, sont généralement tenus de prouver la culpabilité, même contre les membres de l’armée qui veulent plaider coupable.

Habituellement, dans les procès criminels américains, le juge doit s’assurer que l’accusé comprend qu’il plaide coupable, qu’il a la capacité de comprendre ce que cela signifie, et qu’il en accepte les conséquences. Mais certains des prisonniers ont été torturés jusqu’à en devenir littéralement fous; ils ne peuvent comprendre pourquoi ils plaident coupable ou même ce que signifie la peine de mort.

Obstruction à la justice

De plus, le gouvernement a fait obstruction à la justice à chaque étape de l’enquête sur le 11/9. Des membres de la Commission sur le 11/9 eux-mêmes l’affirment :

  • Le coprésident de la Commission a déclaré que la CIA (et probablement la Maison-Blanche) « a fait obstruction à notre enquête. »

En fait, ils ont dit que les membres de la Commission du 11/9 savaient que les responsables militaires déformaient les faits devant la Commission, et celle-ci a envisagé de porter des accusations criminelles pour de telles fausses déclarations.

  • Le principal conseiller juridique de la Commission sur le 11/9 (John Farmer), qui a dirigé le personnel de l’enquête, a déclaré : « À un certain niveau du gouvernement, à un moment donné… il y a eu un accord pour ne pas dire la vérité sur ce qui est arrivé.  » Il a également déclaré " J’ai été choqué de voir à quel point la vérité diffère de la façon dont elle a été décrite… Les enregistrements parlent d’une histoire radicalement différente de ce qu’on nous raconte, ainsi qu’au public depuis deux ans… Ce n’est pas vrai. "

En fait, les séances de torture sur les présumés suspects du 11/9 ont été enregistrées sur bande vidéo, mais la CIA a illégalement détruit ces bandes, de sorte que l’ampleur de la torture et les véritables paroles des prisonniers ne seront jamais connues (voir également ceci).

A présent, permettre d’exécuter ces prisonniers sans procès serait l’ultime obstruction à la justice. Ce serait comme tuer le chrétien américain capturé et le mettre à mort sur la base supposée de ses « aveux » et de son prétendu désir de devenir un martyr chrétien.

L’analogie serait vraiment plus proche de la situation actuelle si le meurtre, dans le pays du dictateur fantoche, était suspect (si, par exemple, le dictateur avait reçu plusieurs avertissements disant que la vie de la victime était en danger, mais qu’on ne lui ait fourni aucune protection), et si le dictateur avait utilisé le meurtre comme principal prétexte pour supprimer toute liberté dans son pays et pour lancer plusieurs guerres contre d’autres nations qu’il voulait envahir depuis longtemps.

Evidemment, le monde insisterait pour que le détenu obtienne un procès équitable, à la fois pour établir son innocence ou sa culpabilité et pour voir si la rationalité du dictateur concernant les déclarations de guerre et l’anéantissement des droits de son peuple était honnête.

Le « sale problème » que la proposition de loi tente d’éliminer ne concerne pas simplement la torture des prisonniers. Il y a également le fait que le gouvernement n’a aucune véritable preuve de la version qu’il donne des événements du 11/9.
 

Publié sur le washingtonsblog.com, le 6 juin 2009
Traduction libre
Alterinfo.net, revue par apetimedia et Stéphane Barthe pour ReOpenNews

Procès staliniens façon américaine ?

Réalité ou fiction ? Une vie ballotée par les jeux de pouvoir. Secouriste d’origine algérienne résidant en Bosnie, M. Boumediene fait un séjour  au centre de détention de Guatanamo, Cuba. Son tort : être musulman. Un récent article de ReOpenNews évoquait son histoire. 

Inculpé sans preuve  par le Gouvernement Bush pour acte de terrorisme présumé contre les ambassades US. et Britanique  à Sarajevo, il endurera plusieurs années d’incarcération, des plus dures et des plus humiliantes à "Gitmo".
Climax : séances de tortures.
Plus de sept ans après son incarcération, un juge tranche enfin : la détention de M. Boumediene est illégale.
Le Président Obama, succédant à Bush, embarrassé par la mauvaise notoriété de "Gitmo" laissée par son prédecesseur, définit avec  l’aide de son allié, la France, les conditions de libération du prisonnier.
Epilogue : le prisonnier, secouru par le Président Sarkozy, retrouve sa famille en France où il doit reconstruire sa vie, en Terra incognita.

Ce que rapporte ABC News n’a, hélas, rien d’une fiction.  M. Boumediene  raconte une part de sa vie mise entre parenthèse  par  la décision d’hommes politiques prêts à en découdre pour conquérir des zones gazières et pétrolifères quitte à broyer des civils innocents en pourfendeurs des droits qu’ils s’arrogent. Les  victimes sont bien réelles ; le cas de M. Boumediene n’est pas unique.

Source : ABC News


Exclusif : un détenu récemment libéré de Gitmo (Guantanamo) parle à ABC News.

Emprisonné durant sept ans, l’ancien secouriste rapporte à ABC News qu’il a été torturé.

Par Jake TAPPER, Karen TRAVERS et Stephanie Z. SMITH, le 8 Juin 2009

Durant sept ans et demi, Lakhdar Boumediene a été simplement connu sous le numéro "10005." C’est le numéro qu’on lui a attribué lorsqu’il est arrivé au centre de détention de Guantanamo Bay à Cuba, emporté par une rafle post 11 Septembre et accusé d’avoir fomenté des attentats contre les ambassades U.S. et britannique à Sarajevo.

Dans un entretien exclusif accordé à ABC News, Boumediene a déclaré que les interrogateurs de "Gitmo" ne l’avaient pas questionné une seule fois sur ces présumés complots, pour lesquels il nie toute implication.

"Je suis quelqu’un de normal" a dit Boumediene qui travaillait pour le Croissant-Rouge au moment de son arrestation, venant en aide aux orphelins et à d’autres personnes dans le besoin. "Je ne suis pas un terroriste."

Cet Algérien de 43 ans est maintenant de retour auprès de sa femme et de ses deux filles. C’est un homme libre en France après qu’un Juge Républicain eut constaté un manque de preuves contre Boumediene. Il est mieux connu depuis que, l’an dernier, dans l’affaire "Boumediene contre Bush", (1)  à partir de  la Cour Suprême a pris une décision qui a fait date, disant que les détenus ont le droit de contester leur détention devant la Cour.

Cette décision a constitué un stupéfiant revers pour la politique de l’administration Bush vis-à-vis de ceux qui sont suspectés de terrorisme. Elle a conduit à un arrêt du Juge du Tribunal d’instance, Richard Leon, ancien conseiller auprès des Républicains au Congrès, nommé à la magistrature par Bush, et qui a déclaré qu’il n’y avait pas de preuve crédible pour maintenir Boumediene en captivité.

Après ce que Boumediene a décrit comme un cauchemar de sept ans et demi, il est désormais un homme libre. "Je ne crois pas, j’en suis certain" a-t-il déclaré à propos de la torture.

En 2001, Boumediene, sa femme et ses deux fillettes vivaient à Sarajevo, en Bosnie. Il travaillait pour la Croix-Rouge, après avoir œuvré pour cette organisation au Pakistan et en Albanie.

Il a été arrêté par la police bosniaque en octobre 2001, accusé d’avoir conspiré pour faire exploser les ambassades U.S. et britannique. D’après lui, ces accusations étaient fausses et grotesques.

"Ils ont fouillé ma voiture, mon bureau, rien. Mon portable, rien. Rien. Rien." dit-il.

Les accusations ont été levées et la cour bosniaque a ordonné sa libération ainsi que celle de cinq autres personnes. Mais sous la pression de l’administration Bush, le gouvernement bosniaque l’a remis aux militaires U.S.

Le 17 janvier 2002, les mains et les pieds de Boumediene ont été enchaînés, puis on l’a mis dans un avion militaire à destination de Guantanamo Bay. C’était une période de forte angoisse et l’administration Bush ne prenait aucun risque.

Deux semaines plus tard, dans son allocution sur l’état de l’Union, le Président Bush a surenchéri sur les arrestations en Bosnie pour montrer que la guerre contre le terrorisme progressait.

"Nos soldats, qui travaillent avec le gouvernement bosniaque, ont capturé des terroristes qui complotaient en vue de faire exploser notre ambassade" a dit Bush dans son allocution. A ce jour, les officiels de l’administration Bush n’ont fourni aucune preuve tangible soutenant cette accusation.

Boumediene dit que les interrogatoires ont commencé dans la semaine qui a suivi son arrivée dans l’établissement de Cuba. Il pensait que sa coopération et que sa foi en les États-Unis l’aideraient et accéléreraient sa libération.

"Je pensais que l’Amérique, ce grand pays, ils ont la CIA, le FBI. Peut-être que dans une semaine ou deux ils sauront que je suis innocent. Je pourrai rentrer chez moi, chez moi." dit-il.

Mais, au lieu de cela, Boumediene rapporte qu’il a enduré de sévères traitements durant plus de sept ans. Il dit qu’on l’a laissé éveillé 16 jours d’affilée, et qu’il a été plusieurs fois physiquement abusé.

Lorsqu’on lui a demandé s’il pensait avoir été torturé, Boumediene a été sans équivoque.

"Je ne le pense pas, j’en suis certain." a-t-il dit.

Boumediene raconte qu’on la tiré par les aisselles alors qu’il était assis sur une chaise, les jambes enchaînées. Il dit qu’on l’a obligé à courir avec les gardes du camp, et s’il ne maintenait pas le rythme, il était traîné, ensanglanté et meurtri.

Il a décrit ce qu’il a appelé les "jeux" auxquels jouaient les gardes après qu’il eut débuté une grève de la faim, lui injectant les aliments par le nez et plantant l’aiguille hypodermique à un mauvais endroit de son bras.

"Vous pensez que ce n’est pas de la torture ? Qu’est-ce que c’est ? Comment appelez-vous cela ? De la torture ou quoi ?" dit-il en montrant les cicatrices dues aux chaînes serrées. "Je suis un animal? Je suis pas un humain ?"

Le vice-Président Dick Cheney a été inflexible en défendant le centre de détention de Guantanamo et le traitement réservé aux détenus.

La semaine dernière Cheney a dit : "Ce complexe est bien. Les gens y sont très bien traités."

Curieusement, Boumediene dit que personne à "Gitmo" ne l’a jamais interrogé sur les supposés attentats contre les ambassades à Sarajevo. Ils voulaient savoir ce qu’il savait d’al Qaida et d’Oussama ben Laden, rapporte-t-il, c’est-à-dire rien.

Boumediene dit qu’il était dans son intérêt de mentir aux interrogateurs, lesquels récompensaient les détenus s’ils admettaient leur culpabilité.

"Si je dis à mes interrogateurs : "Je suis d’al Qaida, j’ai vu Oussama ben Laden, c’était mon chef, je l’ai aidé", ils vont me dire : "Oh, tu es quelqu’un de bien", dit-il. "Mais si je refuse ? Je leur dis que je suis innocent, que je n’ai jamais été un terroriste, jamais, jamais, ils me disent : "tu ne… tu ne coopères pas, je dois te frapper."

Après presque quatre ans d’emprisonnement, Boumediene a débuté une grève de la faim pour protester contre ces traitements.

Il dit qu’il avait cru que les Etats-Unis honoraient la diversité religieuse, mais il pense que les gardes de Guantanamo ont bafoué ses croyances religieuses. "Ils m’ont rasé la barbe, car ils ne me respectent pas, parce que les gardes ne m’ont pas laissé dormir. Ils ne m’ont pas laissé lire le Coran, ils ne m’ont pas laissé prier normalement comme les autres musulmans hors de Guantanamo", disait-il.

Boumediene a rompu sa grève de la faim à deux reprises en deux ans et demi — d’abord lorsqu’il a appris que Barack Obama avait remporté les élections, puis quand le juge Leon a ordonné sa relaxe.

Malgré les durs traitements et l’incertitude sur son sort, Boumediene a dit qu’il ne voulait pas mourir car il avait autre chose à vivre une fois de retour chez lui.

"Tous les jours, je pensais à ma femme et à mes filles." dit-il.

Les effets personnels de Boumediene lui ont été ôtés à Guantanamo, y compris son alliance. Il a maintenant une pile de lettres que sa femme lui a écrites, qu’il n’a jamais reçues, les enveloppes portant l’estampille "retour à l’envoyeur".

Là-bas, on perd tout espoir, on perd tout espoir." dit-il. "Aucune bonne nouvelle, ils ne veulent pas que vous soyez heureux."

Il a fallu plus de six ans avant que Boumediene ne commence à recevoir de bonnes nouvelles.

Boumediene contre Bush

L’été dernier, dans une décision qui a fait date en temps de guerre, la Cour Suprême a pris un arrêt stipulant que les suspects détenus à Guantanmo disposaient du droit constitutionnel pour contester leur détention devant la Cour fédérale.

Cette décision fut une sévère réprimande pour le système de l’administration Bush consistant à détenir et éventuellement juger de présumés terroristes.

Par une cinglante protestation, le Juge Antonin Scalia a dit qu’autoriser les juges fédéraux (plutôt que les officiels militaires) à libérer les suspects de terrorisme pourrait avoir des conséquences désastreuses.

"Le jeu de dupe auquel se livre l’opinion actuelle envers le Commandant en chef de la nation renforcera la guerre contre nous. Cela causera certainement plus de morts d’Américains" a-t-il écrit.

Boumediene a remporté la décision par 5 voix contre 4 lors de sa première victoire contre le Président Bush. La seconde est survenue au mois de novembre dernier quand le Juge Leon promulgua l’arrêt concernant la faiblesse des preuves retenues contre Boumediene — ce qu’il nomma "une structure fragile"– et ordonna sa libération de Guantanamo.

L’administration Bush ne l’a jamais accusé de conspiration pour les attentats contre les ambassades. Ils ont dit que Boumediene et d’autres avaient projeté de voyager en Afghanistan pour combattre les Etats-Unis.

Pour marquer le coup, Boumediene s’est fabriqué un T-shirt sur lequel était marqué comme sur un panneau de terrain de football "Boumediene : 2, Bush : 0."

Le mois dernier, lors d’une cérémonie émouvante dans un aéroport proche de Paris, Boumediene retrouvait sa famille. Ses filles, qui étaient encore très jeunes lorsqu’il fut incarcéré, ont maintenant 13 et 9 ans.

"J’ai pleuré, simplement pleuré. Car je ne connais pas mes filles." dit-il. " La plus jeune, lorsque j’ai quitté la Bosnie pour "Gitmo", avait 18 mois. Maintenant, elle a 9 ans. Elle est grande. De 18 mois, bébé, à 9 ans, elle marche, parle, joue, elle plaisante. C’est une grande différence."

A cause de sa grève de la faim, Boumediene n’était pas en bonne santé lorsqu’il est arrivé en France. Il a été soigné dans un hôpital militaire et n’a pu d’abord s’alimenter normalement.

Lorsqu’il est sorti de l’hôpital, il a pris, après sept ans et demi, son premier repas familial avec sa femme et ses enfants. Au menu ? Pizza.

Le plan de négociation Sarkozy/Obama concernant les détenus.

A la demande de la Maison-Blanche, la France a accepté de recueillir Boumediene. Le 3 avril, à Strasbourg, Obama a discuté avec Nicolas Sarkozy de la possibilité de recueillir des prisonniers libérés de Guantanamo.

Sarkozy a dit ce jour-là : "Donc, si le Président des Etats-Unis dit : je vais fermer Guantanamo, mais il faut que mes alliés recueillent — dans ce cas particulier — cette personne-ci dans nos prisons, car cela m’aidera, (moi) le Président des États-Unis à fermer cette base — si nous sommes logiques, alors nous disons oui."

Mais aucun des gouvernements U.S. et français n’a pensé que Boumediene devait être emprisonné. C’est un homme libre qui tente de savoir ce qu’il va faire.

Trois autres personnes de son groupe sont de retour en Bosnie. Deux sont restées à Guantanamo.

En France, samedi, Obama a personnellement remercié Sarkozy.

"J’apprécie beaucoup le leadership de Sarkozy dans plusieurs domaines," a-t-il dit, ajoutant "et la volonté de la France d’accepter un détenu de Guantanamo."

Boumediene : "J’essaie d’oublier Guantanamo."

Boumediene dit qu’il comprend à un certain degré que les attaques du 11-Septembre aient suscité de fortes réactions de la part du gouvernement américain.

"Le premier mois, OK, pas de problème, le bâtiment, le 11-Septembre, les gens, ils ont peur, mais pas après 7 ans. Ils peuvent savoir qui est innocent, qui est terroriste, qui n’est pas terroriste." dit-il.

"je vous donne 2 ans, pas de problème, mais pas 7."

Boumediene insiste pour dire qu’il n’a pas de problèmes avec les Américains, mais il ne peut cacher sa colère contre Bush et d’autres hauts fonctionnaires de l’administration qu’il a qualifiés de "stupides."

"Moi-même, j’essaie d’oublier Guantanamo, je ne peux oublier les quatre ou cinq personnes, elles sont stupides, elles sont très, très stupides. je ne peux les oublier." a-t-il dit.

Boumediene et son avocat envisagent des poursuites à l’encontre du gouvernement U.S. mais avant tout, disent-ils, il a besoin d’argent pour survivre.

"Je pense qu’il devrait avoir un revenu pour le restant de ses jours." a dit son avocat, Robert Kirsch du Cabinet WilmerHale. "Sa famille a été précipitée dans la pauvreté à cause d’une erreur commise il y a sept ans et demi. Ce dont il a besoin est une chance de se retrouver là où il aurait dû être."

En ce qui concerne les allégations de Boumediene au sujet des abus, le Pentagone dit : "les abus sur les détenus sont inacceptables. Cela va à l’encontre de nos valeurs, cela met en danger notre sécurité et ce n’est pas tolérable. Toute allégation crédible concernant les abus font l’objet d’une enquête minutieuse, et lorsqu’elles s’avèrent effectives, les individus sont tenus responsables de leurs agissements."

 
Christophe Schpoliansky d’ABC News a contribué au récit.

Traduction apetimedia pour ReOpenNews
 


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Le Sénat refuse à Barack Obama les fonds pour fermer Guantanamo

Après les revirements d’Obama concernant la politique de détention et de jugement des individus soupçonnés de terrorisme aux Etats-Unis (1), voici le dernier rebondissement en date sur Guantanamo. Ce nouveau désaveu, provenant du Sénat cette fois, sonne un peu plus le glas des espoirs placés dans l’Amérique de l’après Bush…


Le projet de fermeture de Guantanamo, que Barack Obama souhaite mener à bien d’ici janvier, se heurte aux résistances du Congrès. Le Sénat a infligé mercredi un sérieux revers au président américain en lui refusant le financement nécessaire, alors que le directeur du FBI s’inquiète du transfert de détenus sur le sol américain.

Barack Obama doit prononcer jeudi un important discours dans lequel il devrait préciser son plan de fermeture de Guantanamo, zone de non-droit devenue le symbole des abus de la guerre contre le terrorisme menée par son prédécesseur George W. Bush. Mais le chef de la Maison Blanche sait désormais qu’il va devoir affronter un Congrès loin d’être enthousiaste à l’idée que d’anciens détenus de Guantanamo soient accueillis sur le sol américain, qu’ils soient libres ou non.

Les sénateurs, par un vote massif de 90 voix contre six, ont ainsi rejeté mercredi la demande de financement de 80 millions de dollars (58,7 millions d’euros) réclamés par les départements de la Justice et de la Défense pour le transfert des 240 détenus de la base américaine à Cuba.

L’administration Obama avait placé ses alliés démocrates du Congrès dans une situation délicate en leur demandant d’approuver les fonds avant d’avoir présenté le plan détaillé de fermeture. Les sénateurs ont finalement refusé de lui donner un blanc-seing, réclamant d’en savoir plus avant de débloquer le financement.

La Chambre des représentants a pris des mesures similaires ces derniers jours, ce qui risque de compromettre le calendrier fixé par Barack Obama, qui a ordonné la fermeture du centre de détention d’ici janvier 2010.

Mais le vote révèle aussi les réticences de certains parlementaires à voir d’anciens détenus de Guantanamo jugés ou incarcérés sur le sol américain.

Ces dernières semaines, les républicains ont appelé au maintien de Guantanamo, expliquant que les sévices qui s’y sont déroulés font partie du passé, et décrivant le centre comme une prison moderne où les conditions de détention seraient meilleures que dans les établissements pénitentiaires américains. Et ils ont averti que des suspects de terrorisme qui ne pourraient être condamnés pourraient être relâchés sur le sol américain.

"Le peuple américain ne veut pas que ces hommes marchent dans les rues des quartiers de l’Amérique", a expliqué le sénateur John Thune mercredi. "Le peuple américain ne veut pas non plus que ces détenus soient incarcérés sur une base militaire ou dans une prison fédérale près de chez eux."

Des réticences partagées par certains parlementaires démocrates et confortées par le directeur du FBI. Entendu mercredi par la commission judiciaire de la Chambre des représentants, Robert Mueller a été interrogé sur ce que l’agence fédérale pensait de la libération de certains des 240 prisonniers encore détenus à Guantanamo sur le sol américain.

Il a reconnu que le fait que "des individus qui pourraient soutenir le terrorisme se trouvent aux Etats-Unis" préoccupait le FBI, qui s’inquiète notamment qu’ils "apportent un financement ou radicalisent d’autres personnes". Il a cité également le "risque que des individus mènent des attentats aux Etats-Unis". "Ce sont toutes des sources de préoccupation pertinentes", a-t-il ajouté.

Le patron du FBI s’est inquiété du transfert des ex-Guantanamo sur le sol américain, qu’ils soient libérés ou maintenus en détention. Même leur incarcération dans des prisons de sécurité maximale ne serait pas sans risques potentiels, a-t-il estimé.

Un juge fédéral américain a par ailleurs statué mardi soir que les Etats-Unis pouvaient maintenir indéfiniment certains prisonniers en détention militaires sans qu’ils soient inculpés. L’ordonnance du juge John Bates présente toutefois une définition plus restrictive que l’administration Obama des détenus concernés. Mais il estime que le Congrès, dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, a donné au président l’autorité de détenir toute personne soupçonnée d’avoir planifié, préparé ou perpétré les attaques terroristes.


Publié sur Google Actualité, le 20 mai 2009

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(1) Voir précédentes ReOpenNews :

 

Un ex-détenu de Guantanamo hospitalisé à Clamart tandis qu’Obama durcit le ton.

Le nouveau Président des Etats-Unis a décidé la fermeture définitive du Camp de Guantanomo pour 2010. Mais que faire des anciens détenus ? Selon Dick Marty (1), sénateur suisse, "si d’anciens prisonniers demandaient asile aux Etats-Unis, ils seraient susceptibles de prétendre à des compensations pour avoir été illégalement détenus. S’ils rentraient dans leurs pays, ils seraient menacés de mort ou empêchés d’entrer".  Des premières négociations entre l’Algérie et les Etats-Unis auraient échoué, l’Algérie refusant les conditions imposées par les Etats-Unis concernant le retour des prisonniers sur le sol algérien. (2) La solution viendra donc des pays "amis" des Etats-Unis.  Mais alors que l’Union Européenne vole au secours d’Obama pour fermer le camp, deux revirements inattendus du président américain alarment les associations de défense des droits de l’homme : il décide de rétablir les tribunaux d’exception mis en place sous l’ère Bush (lire à ce sujet le récent article repris sur ReOpenNews) et, par une astuce juridique, il s’octroie la possibilité de maintenir les détenus indéfiniment et sans jugement sur le sol américain (3). Que faut-il comprendre ? Le Président Obama s’alignerait-il sur la politique de l’administration Bush ?

En attendant, le sort d’un ex-prisonnier se règle sur le territoire français. Parmi les détenus se trouvaient Lakhadar Boumediène, et  Saber Lahmar, d’origine algérienne mais résidents bosniaques. Arrêtés en 2001,  incarcérés en janvier 2002, ils avaient été soupçonnés de préparer un attentat contre l’ambassade américaine à Sarajevo (4). La police bosniaque, n’ayant rien à retenir contre eux, les avait tout de même livrés aux Etats-Unis. Ils auraient dû être libérés le 20 novembre 2008 après avoir été innocentés par un juge fédéral (5).  Il a fallu attendre la fin des tractations entre le Département d’Etat américain et la France pour que Lakhdar Boumediène trouve refuge en France. Il est le deuxième (6) détenu non américain de Guantanamo à être remis à un pays tiers par l’administration Obama. 
 


Un ex-détenu de Guantanamo hospitalisé à Clamart

L’Algérien Lakhdar Boumediene, 42 ans, innocenté par la justice américaine, est arrivé vendredi en France. Il était emprisonné depuis plus de sept ans.

L’Algérien Lakhdar Boumediene, ex-détenu de Guantanamo arrivé vendredi en France, se trouvait samedi à l’hôpital militaire Percy à Clamart, à l’ouest de Paris, une admission entourée de la plus grande discrétion.

L’ex-détenu de 42 ans innocenté par la justice américaine, affaibli par plus de sept ans d’emprisonnement et plus de deux ans de grève de la faim, avait atterri vendredi sur la base militaire d’Evreux (Eure), selon les mêmes sources.

Le ministère des Affaires étrangères a précisé samedi que son épouse Abassia Bouadjimi, et leurs deux filles, Radjaa, 13 ans, et Rahma, 8 ans, arrivées d’Algérie, étaient vendredi à l’aéroport pour son arrivée.

Selon l’avocat américain de l’ex-détenu, Robert Kirsch, Lakhdar Boumediene devrait passer quelques jours à l’hôpital pour des examens. Il devrait ensuite rejoindre un appartement mis à sa disposition par le gouvernement français pour se réadapter à une vie normale.

Heureux et soulagés

"La France a fait un geste inimaginable. Un geste qu’on reconnaît, nous sa famille, ses parents en Algérie, l’Algérie", a déclaré à l’AFP sa belle-soeur, Louiza Baghdadi, qui vit à Nice avec ses cinq enfants.

"On est heureux, on est soulagés. Je suis très reconnaissante au gouvernement français. Si c’était moi qui attribuait le prix Nobel, j’attribuerais le prix Nobel à la France", a-t-elle ajouté, revenant sur des déclarations antérieures dans lesquelles elle avait souhaité davantage d’informations sur la situation de son beau-frère.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Eric Chevallier, a déclaré que "nous avons évidemment associé et informé la famille de Lakhdar Boumediene à son arrivée en France" et que "la venue en France de son épouse et de ses deux filles a été facilitée de manière à ce qu’elles puissent être présentes au moment de son arrivée, ce qui a été le cas".

Emprisonné pendant sept ans

La France est le premier pays de l’Union européenne à accueillir un détenu libéré de Guantanamo, qui ne soit ni un résident ni un citoyen français, sur la foi de la promesse du président américain Barack Obama de fermer la prison.

L’Algérien était emprisonné depuis plus de sept ans et observait une grève de la faim depuis décembre 2006, arrêtée très récemment. Pendant sa grève de la faim, il était nourri de force deux fois par jour, à l’aide d’un tuyau introduit dans une narine qui diffusait un liquide protéiné.

«Il a passé sept ans et demi avec quelqu’un qui vérifiait toutes les dix minutes ce qu’il était en train de faire, sous le contrôle de gardiens qui pensaient qu’il était dangereux», a rappelé son avocat. «Il va devoir se réhabituer à marcher, à décider quand il prend un repas, quand il prend une douche…»

Arrêté à l’automne 2001 avec cinq autres Algériens en Bosnie, où il résidait légalement, Lakhdar Boumediene avait été remis aux autorités américaines sous le soupçon qu’il fomentait un attentat contre l’ambassade américaine de Sarajevo. Il avait ensuite été transféré à Guantanamo dans les premiers jours d’existence de la prison, avec ses cinq compagnons d’infortune.

Les accusations sont très vite tombées mais tous étaient restés enfermés, en criant leur innocence. Après des années de bataille judiciaire et une décision de la Cour suprême qui porte son nom, ce n’est qu’en novembre 2008 que Lakhdar Boumediene et quatre autres Algériens ont été définitivement innocentés par un juge fédéral américain. En rendant sa décision, le juge américain avait tancé l’administration de George W. Bush pour l’insignifiance des éléments à charge.

Il reste aujourd’hui 240 détenus dans la prison de Guantanamo à Cuba, créée en janvier 2002 pour les «combattants ennemis» de la guerre contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001.
 

Source de l’article : Libération (Source AFP), le 16/05/09

 


Références :

(1) Dick Marty :  en 2005, chargé par le Conseil de l’Europe d’enquêter sur l’affaire des prisons secrètes de la CIA sur territoire européen; dans son rapport du 24/01/06 il précise  que « de nombreux indices convergents permettent de conclure à l’existence d’un système de ‘délocalisation’ ou de ’sous-traitance’ de la torture ».  Un autre rapport  concerne 14 pays européens. Il affirme que « Nous avons aussi un apartheid de type juridique et judiciaire : des personnes non américaines sont exclues de tout système judiciaire du simple fait d’être suspectées de terrorisme ».  En 2007, il reçoit le Prix Europe 2007 du Nouveau mouvement européen suisse (nomes) pour son rôle dans la dénonciation des prisons secrètes de la CIA et la « défense des valeurs européennes ». (Source : Wikipedia)

(2) Voir à ce propos l’article ci-dessous : Négociations autour des 26 détenus algériens de Guantanamo 

(3) Le ministre de la Justice américaine, Eric Holder a visité le camp de Guantanmo pour s’informer des conditions d’incacération des détenus en prévision de la fermeture du camp. Dans ce but, Matthew Olsen est chargé de rééxaminer les dossiers au cas par cas. Ce qui risque de légitimer la détention illégale : illimitée et sans charge. Les avocats du gouvernent Obama s’alignent sur les positions adoptées par G. W. Bush concernant les droits des prisonniers de Bagram en Afghanistan. (source)

(4) Les détenus auraient eu des liens avec al Qaida et soutenu Bensayah Belkacem

(5) Le 20 novembre 2008, le Juge Richard J. Leon ordonne la libération de L. Boumediène et de quatre autres Algériens détenus avec lui. Le sixième, Bensayah Belkacem est maintenu en détention.

(6) Le premier fut Binyam Mohamed accueilli en Grande Bretagne en février dernier.
 

 


Articles connexes : 

  • Informations sur la situation des droits humains en Algérie – Négociations autour des 26 détenus algériens de Guantanmo  / Algeria-Watch
  • L’UE veut aider Obama à fermer Guantanamo / Euractiv
  • La France pourrait accueilir Lakhdar Boumediène / El Watan
  • La Suisse tend la main à Obama / swissinfo.ch

Obama recule encore sur les droits humains

 Barack Obama a annoncé hier son intention de rétablir les commissions militaires, ces tribunaux d’exception institués par l’administration Bush.

Barack Obama a annoncé hier son intention de rétablir les commissions militaires, ces tribunaux d’exception institués par l’administration Bush. Le président américain les avait gelées pour une période de cent vingt jours lors de son arrivée au pouvoir, en janvier. Pour tenter d’apaiser le tollé soulevé par cette décision dans les milieux de défense des droits de l’homme, il a assuré que le cadre légal serait revu afin de garantir une meilleure protection juridique aux présumés suspects de terrorisme.

Dilemme. Ce revirement ajouté à la décision, mercredi, de ne pas publier de nouvelles photos de détenus soumis à la torture montre le dilemme auquel fait face une administration piégée entre ses promesses de campagne et les pressions exercées par une partie du Congrès et le Pentagone. Obama avait violemment critiqué ces commissions pendant sa campagne, les qualifiant de «défectueuses». Ses conseillers, cherchant à minimiser les dégâts, affirment que le président n’a jamais promis le rejet pur et simple de ces tribunaux, mais qu’ils pouvaient être «améliorés». Ils insistent sur le fait que seule une vingtaine de détenus seront jugés par ce dispositif particulier, dont 5 suspects accusés d’avoir participé à la préparation des attentats du 11 Septembre.

Parmi les changements annoncés, l’administration va interdire les éléments de preuve obtenus par des méthodes d’interrogatoires controversées dont le waterboarding, une technique qui consiste à simuler la noyade et qu’Obama avait qualifiée de «torture». L’utilisation par l’accusation de propos rapportés sera également limitée. Mais les défenseurs des libertés civiles font valoir que leur utilisation est interdite dans les cours civiles. Les détenus bénéficieront aussi d’une plus grande liberté dans le choix de leurs avocats. Ces commissions seront ravivées d’ici quatre mois, le temps d’y incorporer les changements annoncés.

Héritage. Depuis son entrée à la Maison Blanche, Obama se débat avec cet héritage de l’ère Bush. Il a annoncé la fermeture de la prison de Guantánamo d’ici à janvier 2010, mais la question du sort des détenus n’a pas été réglée. Selon le Wall Street Journal, une partie d’entre eux pourraient être détenus indéfiniment et sans jugement sur le sol américain. Une décision immédiatement décriée aussi bien à gauche qu’à droite. La majorité républicaine refuse l’arrivée de prisonniers sur le sol américain, au nom de la sécurité nationale, alors que dans les milieux de défense des droits de l’homme, il est exclu d’accepter l’internement de manière indéfinie sans un procès en bonne et due forme.

MARIA PIA MASCARO, le 16 mai 2009 pour Libération.fr

Un juge espagnol rouvre une enquête sur de hauts responsables de Bush

Le célèbre juge espagnol Baltasar Garzón a ouvert une nouvelle enquête sur les allégations de torture à Guantánamo Bay et dans d’autres prisons américaines visant les « possibles auteurs matériels, concepteurs ou complices » d’abus illégaux commis contre les détenus.

Dans une décision judiciaire solidement motivée et justifiée publiée mercredi, Garzón a indiqué qu’il enquêterait sur le rôle joué par les responsables de haut rang du gouvernement Bush dans ce qu’il a appelé un « programme autorisé de torture et de mauvais traitements systématiques infligés aux personnes privées de leur liberté sans que des chefs d’accusation aient été portés contre elles en les privant des droits les plus élémentaires réservés aux détenus, prévus et exigés par les traités internationaux. »

Guantánamo Bay, a-t-il écrit, pourrait bientôt être considéré comme « un véritable vide au sens juridique qui est défini par une multitude de traités et de conventions signés par la communauté internationale. »

Garzón a laissé entendre qu’il envisagerait de porter plainte contre les responsables sous l’ère Bush qui ont autorisé, dirigé ou approuvé l’usage de la torture et pas seulement les agents de la CIA qui l’ont pratiquée ou les juristes du ministère de la Justice qui ont procuré des justifications pseudo-légales.

Il a écrit que des mémos du ministère de la Justice de Bush précédemment classés secrets et rendus publics le mois dernier par le gouvernement Obama ont révélé l’existence d’un programme de torture à la prison américaine de la base aérienne Bagram en Afghanistan ainsi qu’à Guantánamo, qui avait été approuvé à « un niveau presque officiel ». Il y avait, de ce fait, « une responsabilité pénale dans les différentes structures de l’exécutif, le commandement, la conception et l’autorisation de ce programme de torture systématique ».

Il a ajouté que les mémos, rédigés par les juristes du ministère de la Justice en 2002 et en 2005, fournissaient des preuves « de ce qui précédemment pouvait seulement être insinué. »

Dans un acte judiciaire de dix pages, Garzón a écrit que les mauvais traitements infligés à Guantánamo et dans d’autres prisons américaines aux prisonniers suspectés de terrorisme laissent supposer « l’existence d’un programme concerté d’application d’une multitude de crimes de torture. » Il a dit qu’il réclamerait des copies des mémos du gouvernement Obama et qu’il demanderait aussi au juge espagnol Ismael Moreno l’information que celui-ci a rassemblée dans le courant de l’investigation sur les vols secrets [rendition] de la CIA qui ont fait escale en Espagne.

Bien que Garzón n’ait pas nommé les cibles potentielles de son enquête, le langage utilisé dans son acte judiciaire évoque la possibilité de la délivrance de mandats d’arrêt contre les responsables de haut niveau de Bush, tels le vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, la conseillère pour la Sécurité nationale, puis secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, et Bush lui-même.

En 1968, Garzón avait décerné un mandat d’arrêt contre Augusto Pinochet, alors que l’ancien dictateur chilien était en visite en Grande-Bretagne, en exigeant son extradition pour subir un procès en Espagne. Cela avait déclenché un conflit juridique qui força Pinochet à rester assigné à résidence en Grande-Bretagne pendant 17 mois. Les hauts responsables du gouvernement Bush, y compris l’ancien président, ont à présent de bonnes raisons pour ne pas quitter les Etats-Unis de peur de subir un sort similaire ou pire.

Garzón a cité la « compétence universelle de la justice » espagnole avec ses statuts et ses dispositions dans la Convention de Genève et les lois internationales interdisant la torture qui oblige les signataires à poursuivre les responsables de tout gouvernement violant les dispositions anti-torture. Il a dit qu’il réexaminerait les témoignages des quatre anciens détenus de Guantánamo Bay. Tous les quatre avaient été poursuivis pour avoir été des membres d’Al-Qaïda il y a plusieurs années, mais Hamed Abderrahman, Ahmed et Lahcen Ikassrien furent acquittés par la Haute Cour d’Espagne et Abdul Latif al Banna et Omar Deghayes eurent leur placement en détention au Royaume-Uni annulé.

Les détenus prétendent qu’ils « ont subi divers sévices physiques et enduré des abus psychologiques contre leur personne durant leur détention dans différents pays où il étaient placés sous l’autorité de personnel militaire américain. » La liste des abus comprend des coups, des sévices sexuels, l’exposition au froid et à la chaleur intense, à une musique surpuissante, de longues séances d’interrogatoire et de privation de sommeil.

L’annonce de Garzón aggrave la crise politique qui entoure le gouvernement Obama au sujet de l’utilisation de la torture et d’autres violations des lois nationales et internationales. Obama a essayé de donner l’impression que son gouvernement représentait une rupture avec ces pratiques tout en défendant certains des crimes les plus énormes tels l’enlèvement et la « disparition » d’individus et leur « restitution » (« rendition ») pour être emprisonnés et torturés par d’autres gouvernements.

Obama avait décidé le 16 avril de publier des mémos de l’époque de Bush portant sur l’approbation de méthodes telles que la simulation de noyade (« waterboarding ») que son gouvernement a reconnues comme étant de la torture. Il n’avait pris cette décision que sous l’effet de la pression d’une échéance imposée par le tribunal concernant la publication de ces mémos.

Dans le même temps, il avait exclu toute enquête ou poursuite des agents de la CIA qui avaient pratiqué la torture. Il avait manifestement espéré mettre un terme à la controverse qui couvait au sujet de la torture, en apaisant ses partisans libéraux et l’opinion mondiale tout en rassurant l’establishment militaire et du renseignement ainsi que les responsables de Bush qu’ils ne seraient pas tenus responsables.

La démarche eut l’effet inverse en déclenchant des dénonciations publiques du gouvernement de la part des responsables de Bush, y compris Cheney et l’ancien directeur de la CIA, Michael Hayden, qui avaient cherché à mobiliser des sections mécontentes de l’appareil militaire et du renseignement et de forces droitières en général en défendant la torture de présumés terroristes et en accusant Obama de saper la sécurité nationale américaine.

En raison d’un conflit croissant au sein de l’Etat, les responsables gouvernementaux ont déclaré leur opposition à toute enquête publique sur le programme de torture de Bush. Ceci a placé Obama dans une situation où il reconnaît les crimes d’Etat tout en défendant leurs auteurs.

La direction démocrate du Congrès a suivi la voie adoptée par Obama en s’opposant à toute investigation des responsables du gouvernement Bush en se ralliant à une enquête lancée par la Commission d’information du Sénat (Senate Intelligence Committee), conduite « à huis clos » et basée sur les assurances qu’elle sera « bipartite » et « non politique » et que la plupart des conclusions, sinon toutes, resteront classées.

L’annonce faite par Garzón mercredi fait suite à sa tentative de porter des accusations contre six responsables du gouvernement Bush impliqués dans la rédaction des mémos sur la torture. Le procureur général espagnol, Candido Conde-Pumpido, s’est publiquement prononcé contre cette enquête en cherchant à l’étouffer. La démarche de bloquer l’enquête était intervenue après qu’une série de discussions de haut niveau entre Washington et Madrid a eu lieu, discussions qui comprenaient des entretiens directs entre Obama et le premier ministre José Luis Zapatero du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE).

La nouvelle enquête de Garzón est un acte de défiance qui fait monter les enchères politiques en visant les responsables de haut niveau de Bush qui ont autorisé le programme de torture.

Mercredi, lors d’une conférence de presse, Obama a réitéré sa conviction que le « waterboarding » autorisé par Bush était de la torture. Et pourtant, d’anciens hauts représentants du gouvernement Bush continuent de défendre de telles pratiques et leur autorisation.

L’un de ceux qui ont été désignés par Garzón dans son enquête initiale, Jay Bybee qui, en tant qu’adjoint du secrétaire à la Justice, avait signé certains des mémos sur la torture, avait été nommé par Bush au poste de juge à la Cour d’appel fédérale. Les appels se multiplient à présent contre lui pour qu’il soit démis de ses fonctions. Mercredi, il a brisé le silence en défendant son rôle et en approuvant la torture des détenus. Il a dit au New York Times, « Je croyais à l’époque, et je continue de croire aujourd’hui, que les conclusions étaient juridiquement correctes. »

La défense par Condoleezza Rice de ses actes est la meilleure de toute en étant encore plus éhontée que celle de Bybee. Jeudi, le site web du Huffington Post affichait un article sur une récente discussion entre Rice et des étudiants de l’Université de Stanford. Lorsque des étudiants lui ont demandé si le « waterboarding » était de la torture, elle a répondu « [P]ar définition, s’il a été autorisé par le président, il ne violait pas nos obligations sous la Convention contre la Torture. »

La position de Rice est que Bush a personnellement autorisé le « waterboarding » et que l’autorité présidentielle outrepasse la loi. En cherchant à se défendre, elle a effectivement placé Bush lui-même directement dans la ligne de mire.

Le ministre de la Justice d’Obama, Eric Holder, a refusé de dire si les Etats-Unis coopéreraient à l’investigation de Garzón. En réponse à une question, il a simplement dit, « Evidemment, nous considérerons toute demande venant de la justice de n’importe quel pays et nous examinerons comment et si nous devons nous y conformer. »

Michael Ratner, président du Centre pour les droits constitutionnels (CCR) des Etats-Unis, qui représente de nombreux détenus de Guantánamo Bay, a dit à propos de la nouvelle enquête de Garzón, « Les conspirateurs de la torture ont de gros problèmes. Même si les Etats-Unis échouent dans leur obligation de mener une enquête criminelle, l’Espagne le fera. Les conspirateurs peuvent s’enfuir, mais ne peuvent pas se cacher. Il est probable que des mandats d’arrêt ont déjà été lancés ou le seront sous peu. Des mises en accusation suivront certainement bientôt. Les possibilités de voyage de l’équipe de tortionnaires sont en train de rétrécir. »

L’attitude adoptée par l’establishment politique et médiatique américain face à l’investigation de Garzón est révélée par le quasi-silence avec lequel les médias l’ont accueillie. Elle a à peine été mentionnée dans les actualités des chaînes de TV et a seulement bénéficié d’une couverture superficielle dans la presse écrite. Un article fut publié mercredi dans une édition électronique du New York Times, mais non dans l’édition écrite du lendemain.

Cette réaction prouve une fois de plus la complicité des médias, à la fois en ce qui concerne les actes criminels commis par le gouvernement Bush et les efforts entrepris par Obama pour empêcher que ceux qui sont coupables de crimes d’Etat soient tenus pour responsables.
 

par Paul Mitchell et Chris Marsden pour WSWS.org, le 6 mai 2009
Article original, WSWS, paru le 1er mai 2009.

Une Amérique torturée

L’affaire de la diffusion publique des instructions officielles diverses de l’administration Bush sur la torture a pris la semaine dernière, aux USA, une ampleur qui a dépassé le seul cas politique qu’elle était au départ. Elle est devenue pendant ces débats une affaire de mise en cause générale qui, à notre sens, participe singulièrement de la mise en cause de l’époque du 11 Septembre, de ce qu’il nous est déjà arrivé de désigner comme “la déconstruction du 11 Septembre”, également illustrée par le retrait progressif de l’acronyme GWOT.

Il existe ainsi un courant d’appréciation qui tend à mettre en cause la forme du gouvernement qui a présidé à la destinée de l’Amérique durant la période ouverte par l’attaque du 11 septembre 2001 et fermée par la combinaison de la crise du 15 septembre 2008 suivie de l’élection de Barack Obama le 4 novembre 2008. Il s’agit bien de l’aspect formel et structurel du gouvernement et non pas de sa seule politique, même si, évidemment, la politique peut et doit être mise en cause. L’aspect fondamental du cas ne peut être dissimulé.

La violence de certaines réactions devant ce que l’affaire de la torture découvre, d’une façon symbolique autant que d’un point de vue très concret, peut être mesuré par le commentaire de William Pfaff du 22 avril 2009. A partir du cas de la torture, l’historien et commentateur William Pfaff estime que les USA ont vécu sous un régime fasciste entre 2001 et 2008, – ce régime que nombre de commentateurs et d’historiens avaient craint pour les USA en 1936 et 1940, qui ne s’était pas concrétisé, et qui est survenu en 2001.

«When “It” did happen was in 2001-2008, in the Bush administration.

»There was a takeover of the government by a self-willed executive power, unprecedented in American history. The president and vice president acted on a novel and legally unsupported claim to unlimited “wartime” presidential and executive-branch power. The justification was an illegal, undeclared war.

»International law and American treaty obligations were defied, as were established American law on the conduct of war and the treatment of prisoners, constitutional protections, and the surveillance of citizens.

»All of this occurred without meeting serious, or at least successful, Congressional or judicial challenge, with little or no objection from the national press, and all but unanimous support from the national audiovisual media. One needn’t go through all that again.»

La conclusion de William Pfaff est particulièrement marquante. Pour lui, les hommes qui ont conduit ce régime et qui, notamment et particulièrement, ont édicté et signé des ordres autorisant explicitement la torture, avec une couverture juridique circonstanciée rendant officielle cette pratique, doivent rendre compte de cette responsabilité. Cette affaire, précisément, constitue pour certains un cas qui met hors du domaine du pardon ce comportement constitutionnel; pour Pfaff, la modération compréhensible d’Obama, qui voudrait éviter que cette affaire ait des suites éventuellement judiciaires bien qu’il pourrait être contraint de l’envisager, devrait s’effacer à ce propos, et laisser la justice agir; ces responsables politiques devraient être jugés et pendus comme criminels de guerre, comme il fut fait en d’autres circonstances, avec d’autres dirigeants politiques.

«Yet there is a limit. The latest case of the human moral vacuum created and encouraged during the Bush years is so outrageous, perverse, sadistic and nihilistic that it demands attention, for all that it tells us about the rest that has happened. I speak of the ordered, authorized, and conscientiously supervised water-boarding of two prisoners 266 times.

»The men who authorized, ordered, and performed such acts should be hanged. It is as simple as that.»

Nous croyons que cette vague de colère et l’ampleur d’un débat qu’on aurait pu croire improbable tant il avait déjà été fait et refait sous les année Bush, rendent compte d’un aspect précis de l’affaire. Il s’agit de la publication de documents officiels où des dirigeants, légitimés directement ou indirectement par certains processus du système, y compris le suffrage populaire, engagent justement cette légitimité en ordonnant officiellement, en codifiant, en donnant les dispositions juridiques du processus de torture, – en institutionnalisant la torture sous la forme d’une bénédiction juridique, en l’inscrivant dans la légitimité de la loi. Il y a là un cas de forfaiture immensément grave.

La torture est en général un sujet qui est fonction d’une appréciation morale et humanitaire. On connaît la facilité éventuelle du propos, et ses travers courants. La dialectique morale et humanitaire permet des manipulations à souhait. On peut la faire d’une manière irresponsable, en se lavant les mains de toute intention politique alors que le cas qui est l’occasion du débat est lui-même un cas politique qui mériterait d’être précisé; on peut la faire d’une manière partisane, au contraire, lui donnant un sens politique précis, par le moment et les circonstances choisis, qui s’exerce contre un seul parti alors que la responsabilité de ce parti n’est nullement établi. Le cas US est complètement différent. Ce qui fait la monstruosité du cas, mais, surtout, son importance politique indubitable, c’est le processus officiel légal, institutionnalisé, acté, qui y préside. Il implique que des autorités légales et légitimées par le suffrage populaire ou leur serment constitutionnel ont institutionnalisé ce processus de torture, lui donnant par conséquent la légitimité dont elles étaient investies. Par ce processus, les responsables de ce processus ont ainsi étendu le déshonneur de leur choix, directement ou indirectement, à tous leurs mandants puisqu’ils ont parlé et ordonné d’une façon institutionnelle en leur nom. S’il y avait eu “ordre” officieux de pratiquer la torture, celle-ci serait restée une matière illégale, donc illégitime, qui aurait été punie ou pas selon les attitudes politiques et les intérêts d’Etat. Il n’y aurait pas eu forfaiture institutionnalisée mais faute, ou crime c’est selon, de telle ou telle autorité; le déshonneur reste alors limité à tel individu, tel groupe, voire tel gouvernement, sans qu’il puisse automatiquement être imputé à l’institution toute entière.

La “parenthèse 9/11”

Un autre point important est de savoir par quel processus ces diverses autorités ce sont jugées autorisées d’exercer cette légitimation de la torture. Il y a sans aucun doute un besoin bureaucratique et légaliste bien dans les coutumes américanistes; encore faut-il qu’il y ait un climat psychologique propice à ce développement. La clef pourrait nous en être apportée par un jugement de George Friedman, dans un texte de Stratfor.com du 20 avril 2009. Le texte traite d’une façon très rationnelle et mesurée de la torture, y compris son aspect moral insupportable, en contestant d’ailleurs largement son efficacité et en faisant de son application le signe d’un “échec du renseignement” (titre de son analyse). Un court passage au départ de la réflexion tend pourtant à justifier, en fournissant involontairement une explication psychologique dont nous allons nous saisir, le fait même du choix d’institutionnaliser la torture qui fut posé au lendemain de l’attaque du 11 septembre 2001.

Le passage est le suivant avec, soulignée en gras par nous, la phrase qui nous importe essentiellement pour l’immédiat du propos: «But torture is meant to be terrible, and we must judge the torturer in the context of his own desperation. In the wake of 9/11, anyone who wasn’t terrified was not in touch with reality. We know several people who now are quite blasé about 9/11. Unfortunately for them, we knew them in the months after, and they were not nearly as composed then as they are now.»

Cette phrase signifie deux choses: avec 9/11, il était normal que tout le monde (y compris les dirigeants US, cela va de soit) soit terrifié, et celui qui ne l’était pas était “hors de la réalité” («not in touch with reality»). Elle justifie ainsi toutes les mesures prises, la terreur étant une émotion qui, par son urgence et son caractère absolu, supprime toutes les barrières possibles que la raison pourrait opposer à toutes les décisions prises dans une telle urgence et sous l’empire absolu de l’émotion. Mais le passage est encore plus remarquable justement par ce qu’il exprime de l’état de l’esprit, complètement soumis à cette émotion, – et, à cet égard, notre conviction est que ce jugement rencontre une réalité de la psychologie américaniste après 9/11, à laquelle bien peu à l’intérieur du système échappèrent. Cela signifie donc que le gouvernement des USA fut conduit sous l’empire de l’émotion de la terreur, avec toutes les réactions qu’on imagine, et qu’on observa effectivement, avec la paranoïa qu’induit nécessairement la terreur pour l’esprit et le jugement, avec les conséquences sans nombre des mesures de torture institutionnalisées, de l’irrespect complet du droit international, d’agression délibérées, des violations des droits des personnes, du mépris de la souveraineté et ainsi de suite.`

(Il ne vient pas un instant sous la plume de Friedman l’idée de mettre en question cette attitude, au moins pour le gouvernement, et d’observer que la psychologie terrorisée n’est pas une perception juste de la réalité, mais une crainte terrorisée de la réalité par la psychologie. Il ne vient pas à l’esprit de Friedman d’observer qu’une attitude de raison eut été d’aussitôt tenter de maîtriser ce réflexe terrorisé, qu’on peut accepter comme normal dans l’instant mais qu’il importe d’aussitôt remplacer par une perception plus juste de la réalité, qui passe notamment dans ce cas par la reconnaissance qu’il existe une dimension tragique dans l’histoire. Alors seulement le gouvernement peut s’exercer avec justesse et mesure, y compris dans la lutte contre les terroristes.)

C’est cette psychologie complètement transformée, complètement pervertie, qui est présentée comme une psychologie normale, «in touch with reality». Friedman confond simplement la psychologie avec la réalité et fait de la perception pervertie d’une psychologie manifestement malade le compte-rendu sain et rationnel de la réalité. La réalité est alors réduite à une réaction de la psychologie. Cela confirme tout ce qu’on a pu développer dans ces années-là sur le virtualisme, nécessaire création d’une telle psychologie, rendue possible par les moyens de la communication, et ce qui s’en est suivi au niveau de la politique extérieure et du climat intérieur aux USA.

Le plus étonnant est que Friedman accepte cette situation pathologique comme normale, au nom d’une argumentation qu’il veut raisonnable. C’est le signe qu’il fut également frappé par cette terreur, et qu’il l’accepta comme un état normal de la psychologie, complètement «in touch with reality». Son propos est également intéressant lorsqu’il dénonce ceux qui aujourd’hui, sont “blasés” (emploi du mot français, pratique courante de l’anglais): «We know several people who now are quite blasé about 9/11.» Cela explique ces réactions extrêmement fortes contre la torture, la psychologie de la terreur étant en train de disparaître et n’étant plus là pour expliquer et sans doute pardonner, à-la-Friedman, la pratique de la torture. Dans ce sens, il nous apparaît que ce débat sur la torture, qui nous est apparu très puissant, d’une manière inattendue (on avait déjà débattu de la torture, à diverses reprises depuis 2004 et la révélation des pratiques d’Abou Ghraib), a effectivement cette puissance puisqu’il n’y a plus le sortilège terroriste de 9/11 pour obscurcir le débat. On observera alors que ce débat sur la torture accélère effectivement la déconstruction de 9/11, contribue à terminer encore plus, à fermer un peu plus une époque, une sorte de “parenthèse” (la “parenthèse 9/11”) où dominèrent terreur et paranoïa, perçues, d’une façon incontestablement virtualiste, comme l’état naturel des choses.

… Mais certes, ne soyons pas si négatifs. L’immense vertu de la “parenthèse 9/11” a été, bien sûr, sous le couvert du virtualisme, d’accélérer prodigieusement la dégradation de la puissance américaniste, par toutes les voies et les moyens possibles. La “parenthèse” fut “maistrienne”, sans aucun doute.

reprise d’un artcile publié sur dedefensa.org, le 27 avril 2009

La torture et la politique de guerre d’agression de Washington

Des divisions sont en train d’émerger au sein de la classe dirigeante américaine tandis que s’intensifie la crise concernant le recours, par le gouvernement Bush, à la torture.

Le gouvernement Obama était lui-même divisé quant à la décision de publier quatre notes de service précédemment classées secrètes par le ministère de la Justice de Bush, détaillant et approuvant des méthodes d’interrogatoire abusives, dont la simulation de noyade. Obama avait outrepassé son directeur de la CIA, Leon Panetta, et fait publier ces notes de service le 16 avril, annonçant en même temps qu’il n’y aurait pas d’enquête criminelle ni de poursuites engagées contre les agents de la CIA impliqués dans la torture de détenus.

Obama avait agi ainsi sous la pression d’une date butoir imposée par le tribunal pour la publication de ces notes de service. Il est évident qu’il espérait qu’en publiant ces notes tout en écartant  l’établissement d’une enquête, il pourrait faire taire ses sympathisants libéraux et l’opinion publique, en donnant l’apparence d’un « changement » par rapport à la politique du gouvernement Bush, tout en rassurant la CIA, l’armée et les représentants de Bush qu’ils ne subiraient aucune conséquence pour leurs actes illégaux.

Mais la publication des notes sur la torture n’a fait qu’intensifier la controverse et aggraver les divisions au sein de l’Etat. Le directeur de la CIA sous Bush, Michael Hayden et le vice-président Dick Cheney ont fait des appels de pieds à peine cachés aux mécontents au sein de l’appareil de sécurité nationale en prenant la défense des méthodes d’interrogatoire brutales et en dénonçant la publication de ces notes comme représentant un danger pour la sécurité nationale américaine. Visiblement désemparés, les représentants d’Obama ont d’abord déclaré qu’il n’y aurait pas d’enquête sur les avocats du ministère de la Justice qui avaient rédigé les notes ni sur les représentants du gouvernement Bush qui les avaient sollicités.

Ensuite Obama a semblé reculer et a suggéré que le Procureur général Eric Holder pourrait décider d’initier des enquêtes criminelles sur les avocats et que le Congrès pourrait constituer une commission d’investigation  « bipartite et non-politique », semblable à la Commission du 11-Septembre qui avait blanchi le rôle du gouvernement dans les événements entourant les attaques terroristes de septembre 2001. Ceci a provoqué des dénonciations furieuses et des menaces de représailles politiques de la part du comité de rédaction du Wall Street Journal et d’autres organes de la droite républicaine, à la suite de quoi Obama a une fois de plus changé son fusil d’épaule, et il a convoqué à la Maison Blanche les dirigeants démocrates du Congrès pour leur signifier clairement qu’il était contre même une commission du type de la Commission du 11-Septembre.

A présent il semble s’être fixé sur une politique consistant à soutenir une enquête qui est conduite par la Commission d’information du Sénat ( Senate Intelligence Committee.) Dans un article publié samedi par le Wall Street Journal, le président démocrate de cette commission , la sénatrice de Californie Dianne Feinstein a déclaré que toute investigation sur le gouvernement Bush devrait se limiter à l’enquête de sa commission. Elle a clairement fait entendre que l’enquête de la commission du Sénat ne présentait aucun danger pour aucune section de l’appareil de sécurité d’Etat ni pour aucun représentant du gouvernement Bush.

Les débats seront conduits « dans des conditions de secret défense » écrit-elle, « et les résultats seront présentés à la commission toute entière pour qu’elle l’étudie. La commission se déterminera en fonction des découvertes et des recommandations. »En d’autres termes, il est peu probable que les résultats de l’enquête soient rendus publics.

Elle a poursuivi en mettant l’accent sur le fait que l’enquête sera conduite « à huis clos » et que ce ne sera pas un « procès idéologique » ni une « chasse aux sorcières ». Pour preuve du sérieux de la commission, elle a cité l’enquête menée par celle-ci en 2004 au sujet des déclarations faites avant le début de la guerre contre l’Irak et qui affirmaient que l’Irak possédait des armes de destructions massives. En fait cette enquête avait servi à couvrir les mensonges du gouvernement Bush.

Ceci n’a pas satisfait certains éléments de l’establishment de la sécurité nationale américaine ni le Parti républicain. Ils ripostent en exploitant le fait que les démocrates sont profondément compromis par leur propre soutien à la torture.

L’ancien chef de la CIA, Porter Gross a critiqué le 25 avril les appels à enquête dans une colonne du Washington Post intitulée « La sécurité avant la politique. » Il écrit que républicains et démocrates au Congrès « avaient été mis au courant que la CIA retenait et faisait des interrogatoires de terroristes importants. Nous avions compris ce que la CIA faisait. Nous avions donné à la CIA notre soutien bipartisan. Nous avions donné des fonds à la CIA pour qu’elle accomplisse ses activités. Je n’ai souvenir d’aucune objection de la part de mes collègues. »

Parmi ceux qui avaient été informés de tels crimes il y avait la porte-parole démocrate du Congrès, à savoir Nancy Pelosi et d’autres députés démocrates en vue.

Il résulte de tout cela le spectacle d’un establishment politique américain, où la Maison-Blanche et les deux Chambres sont contrôlées par le Parti démocrate, qui est incapable de faire appliquer ses propres lois, en dépit de nombreuses preuves publiques de violations qui ont été approuvées aux plus hauts niveaux de l’Etat.

L’utilisation de la torture est en soi inséparable de l’acte criminel central qui a été approuvé par l’ensemble de l’establishment politique américain, à savoir les deux guerres d’agression illégales en Irak et en Afghanistan. Cette décision a eu des conséquences tragiques de grande envergure, dont la torture n’est qu’un aspect. Ces guerres d’agression ont causé la mort, la mutilation et le déplacement de millions d’Irakiens et d’Afghans ainsi que la mort et les séquelles physiques et mentales de milliers de soldats américains.

Loin d’être un dérivé accidentel ou excessif, la torture a été la composante essentielle d’un tissu de mensonges et de désinformation qui a permis à ces guerres de se développer. Le chroniqueur du New York Times Frank Rich a donné un argument correct dans une chronique publiée dimanche quand il a fait remarquer qu’un facteur majeur dans la décision de 2002 de torturer l’agent d’al-Qaida capturé, Abu Zubaydah était la nécessité pour le gouvernement Bush de confectionner de fausses preuves de l’existence de liens entre al-Qaïda et l’Irak.

Rich a fait remarquer que le gouvernement Bush disposait d’« un temps limité pour vendre une guerre en Irak. »Il cite un rapport de la Commission des services armés du Sénat publié la semaine dernière et dans lequel le psychiatre des armées, Major Paul Burney qui supervisait les interrogatoires à Guantanamo Bay a dit, « Une bonne partie du temps, nous nous concentrions à chercher à établir un lien entre al-Qaïda et l’Irak et on n’y arrivait pas. » Burney a dit que des représentants de haut rang étaient « frustrés » de cette situation et les interrogateurs sentaient « de plus en plus de pression pour recourir à des mesures » qui produiraient les preuves désirées.

Tout comme à l’époque de l’Inquisition espagnole et des acolytes de Staline, le but de ces tortures était de contraindre les victimes à produire des mensonges politiquement utiles. Dans ce cas, et afin de justifier leur invasion illégale de l’Irak,  Bush, Cheney et Rumsfeld voulaient prétendre qu’il existait un risque que l’Irak donne des armes de destruction massives à al-Qaïda.

Pour un gouvernement Bush cherchant coûte que coûte à justifier l’invasion de l’Irak riche en pétrole, la torture devint une nécessité politique. Selon un récent article de Vanity Fair, Zubaydah avait prétendu sous la torture que Ben Laden collaborait avec l’homme fort de l’Irak Saddam Hussein pour déstabiliser les régions autonomes kurdes au nord de l’Irak. Cette déclaration devint un lieu commun des apologistes de la guerre en Irak, et apparut notamment dans les colonnes du chroniqueur pro-guerre du New York Times, William Safire.

Ce recours à la torture faisait partie d’un schéma plus large, né de la riposte de la classe dirigeante américaine aux attaques du 11 septembre. Elle écarta toute enquête sérieuse sur les attaques, y compris l’arrêt, pour le moins suspect, par des agents hauts placés, des investigations du FBI sur les pirates de l’air juste avant les attaques, et les liens commerciaux étroits entre Ben Laden et des personnalités politiques américaines en vue, tel le président d’alors George W. Bush. Au contraire, la classe dirigeante utilisa ces attaques comme prétexte pour le bombardement intensif et l’occupation de l’Afghanistan.

L’atmosphère hystérique attisée par la presse et le gouvernement américains pour justifier cette agression contre l’Afghanistan a crée le contexte pour les crimes de guerre américains en Afghanistan, tel le massacre de prisonniers de guerre talibans dans la forteresse Qala-i-Janghi et sous la supervision américaine par des soldats du seigneur de guerre afghan Rashid Dostum, ainsi que pour l’utilisation de la torture. En février 2002, le président Bush avait annoncé que les Etats-Unis ne conformeraient plus aux Conventions de Genève sur la question du traitement des prisonniers. Des détenus capturés par les Etats-Unis en Afghanistan furent transportés dans un camp de prisonniers à Guantanamo Bay où ils furent torturés et où on leur refusa l’accès aux tribunaux américains.

Le gouvernement Bush sut utiliser au mieux les mensonges qu’il avait extorqués par la torture. En plus de l’admission de Zubaydah d’un lien entre al-Qaida et l’Irak, ce dernier et Binyam Mohamed déclarèrent sous la torture que le citoyen américain José Padilla préparait une attaque « à la bombe sale » sur des villes américaines.

Plus tard le gouvernement américain renonça à cette déclaration, ce qui revenait à une reconnaissance tacite qu’elle était fausse, mais cela avait déjà eu l’effet escompté. Le gouvernement Bush attendit un mois après la capture de Padilla pour annoncer publiquement son soi-disant complot à « la bombe sale », puis l’utilisa pour faire cesser une controverse qui enflait quatre jours après que Coleen Rowley, agent du FBI, avait révélé que son enquête sur les pirates de l’air du 11 septembre avait été étouffée par des supérieurs du FBI.

L’invasion de l’Irak, justifiée auprès de la population américaine par le recours à la torture, encouragea Washington à étendre l’utilisation de la torture contre le peuple irakien de façon à obtenir des informations sur la résistance irakienne. Le commandant de la prison de Guantanamo Bay, le général Geoffrey Miller fut envoyé en Irak pour transférer aux prisons irakiennes les méthodes d’interrogatoire de Guantanamo Bay. Il en résulta le scandale d’Abou Ghraib, avec les photos de 2004 montrant la torture américaine à grande échelle des prisonniers irakiens.

Le lien étroit entre la torture et les guerres d’agression américaines confirme l’argument du Tribunal militaire international établi pour condamner les dirigeants nazis à Nuremberg : « Initier une guerre d’agression, par conséquent, est non seulement un crime international ; c’est le crime international suprême ne différant des autres crimes de guerre que dans la mesure où il renferme en lui tout le mal accumulé dans son ensemble. »

Le World Socialist Web Site n’accorde aucune confiance au Parti démocrate ou au gouvernement Obama pour l’enquête sur l’utilisation de la torture par le gouvernement Bush. Même si cette enquête a lieu, toute enquête menée par de telles forces sera profondément compromise par des considérations politiques, telle que la complicité du Parti démocrate avec le programme de torture de Bush et la nécessité de justifier la continuation par Obama des guerres en Afghanistan et en Irak. Un véritable rapport des faits ne peut venir que d’un mouvement politique de la classe ouvrière qui fasse porter à l’establishment politique tout entier la responsabilité des crimes perpétrés par le gouvernement Bush.
 

 

Par Alex Lantier pour WSWS.org , le 28 avril 2009
(Article original anglais paru le 27 avril 2009)

Guantanamo : Al Jazeera recueille la première interview d’un détenu

Guantanamo : Al Jazeera recueille la première interview d’un détenu
Le journaliste est lui-même ancien détenu.

Un détenu de Guantanamo a pu téléphoner à la chaîne Al-Jazeera et témoigner des mauvais traitements qui lui ont été infligés. Il s’agit de la première interview d’un détenu de la prison de haute sécurité. Les Etats-Unis n’avaient en effet jamais autorisé un seul média à s’entretenir avec un prisonnier.

Mohammed el gharani

Il s’agit vraisemblablement d’une interview réalisée durant les appels téléphoniques normalement réservés aux familles. Mohammed el-Gharani, un Tchadien de 21 ans détenu à Guantanamo, a témoigné à la chaîne Al-Jazeera des mauvais traitements infligés par l’armée américaine. Lors d’un appel téléphonique à la chaîne arabophone, il a décrit un incident précis : alors qu’il refusait de quitter sa cellule parce qu’il n’avait plus le droit de parler avec d’autres détenus et qu’on lui refusait une "alimentation normale", six soldats (accompagnés d’un soldat filmant la scène) l’ont sorti de force de sa cellule. Ils l’auraient alors battu à coups de matraque et vidé deux conteneurs entiers de gaz lacrymogène sur lui.

"Je pouvais à peine voir ou respirer. Puis, ils m’ont battu encore au sol, l’un d’entre eux tenait ma tête et la frappait contre le sol. J’ai commencé à crier à son supérieur "vous voyez ce qu’il fait? vous voyez ce qu’il fait" [mais] son supérieur s’est mis à rire et m’a dit "il fait son boulot". "

Devant ces accusations, Al-Jazeera envoie les détails de cette conversation au Pentagone et au Justice Department : elle est alors contactée par le vice-amiral Brook DeWalt, porte-parole de Guantanamo, qui déclare simplement qu’il ne dispose d’aucune preuve corroborant ces propos.

Rappelons qu’un juge américain avait ordonné la libération de el-Gharani le 14 janvier dernier devant le peu de preuves le liant à Al-Qaida. Il est actuellement toujours détenu dans l’enclave cubaine où il attend sa libération.

Flou autour de la date

Un certain flou règne autour de la date de cet incident et les versions diffèrent au fur et à mesure que l’information circule.

Sur l’article original d’Al-Jazeera traduit en anglais par la chaîne, Al-Gharani déclare que les mauvais traitements ont commencé "environ 20 jours avant que Barack Obama devienne président (…) et continuent presque tous les jours depuis." Il ajoute que "depuis qu’Obama a pris ses fonctions, il ne nous a pas montré que quoi que ce soit allait changer".

Ces phrases deviennent dans la dépêche originale de l’agence américaine Associated Press (écrite en anglais et traduite par @SI) : "El-Gharani n’a pas donné la date des violences présumées mais a dit que cela s’était passé après l’élection de Barack Obama qui a ordonné la fermeture de Guantanamo d’ici la fin de l’année."

On note au passage la suppression de la citation accusant Obama de ne pas montrer de signe de changement depuis son investiture.

Dernier rebondissement : AP France n’est pas d’accord avec AP USA. Dans la version traduite en français de cette dépêche que l’on trouve sur le site du Figaro, la phrase devient : "El-Gahrani n’a pas donné (de date : ndlr) pour ces violences présumées mais a toutefois précisé qu’elles s’étaient produites avant l’élection du président américain Barack Obama le 4 novembre dernier. Depuis, Obama a ordonné la fermeture du centre de détention de Guatanamo d’ici la fin de l’année."

L’intervieweur est un ancien détenu

Une autre information intéressante que l’on ne retrouve pas dans les dépêches AP est l’identité de l’intervieweur de el-Gharani. Sami Al-Hajj, journaliste à Al-Jazeera est lui même un ancien détenu de Guantanamo libéré en mai 2008 en raison, encore une fois, d’absence de preuves le liant à des réseaux terroristes.

Interviewé sur la version anglophone de Al-Jazeera, il se montre très critique envers la gestion de Guantanamo sous la présidence Obama :

"C’est vrai qu’il y a un nouveau président des Etats-Unis mais il n’y a eu aucun changement dans l’administration de Guantanamo. Ce sont les gens qui étaient déjà là durant les années Bush et donc ils utilisent les mêmes méthodes qu’avant."

Par Jean-Guillaume Santi pour Arrêt sur Images.


 


 
La dépêche du Figaro

Un détenu de la prison américaine de Guantanamo a pu téléphoner à la chaîne satellitaire panarabe Al-Jazira pour dire qu’il a été sévèrement battu pour avoir refusé de quitter sa cellule. Il s’agit de la première interview accordée à un média par un détenu de l’enclave américaine de Cuba.

Mohammed el-Gharani, un Tchadien de 21 ans, a déclaré à Al-Jazira que ses gardiens l’ont battu à coups de matraque et l’ont aspergé de gaz lacrymogène, a rapporté la chaîne pan-arabe. Ces commentaires ont été publiés sur le site d’Al-Jazira, mardi.

Les Etats-Unis n’ont jamais autorisé de journalistes à interroger les prisonniers de Guantanamo et Al-Jazira n’a donné aucune précision sur la manière elle a réussi à entrer en contact avec el-Gahrani.

Un porte-parole de la prison, le vice-amiral Brook DeWalt a déclaré au quotidien "Miami Herald" qu’el-Gahrani a apparemment profité d’un ses coups de fil hebdomadaires à sa famille pour parler avec le journaliste d’Al-Jazira. Ce même porte-parole a ajouté qu’il n’y a aucune preuve pour confirmer les violences dont el-Gahrani affirme avoir été victime.

Ni les avocats du détenu ni DeWalt n’ont pu être joints par l’Associated Press.
El-Gahrani n’a pas donné pour ces violences présumées mais a toutefois précisé qu’elles s’étaient produites avant l’élection du président américain Barack Obama le 4 novembre dernier. Depuis, Obama a ordonné la fermeture du centre de détention de Guatanamo d’ici la fin de l’année.

Le prisonnier explique qu’il avait refusé de quitter sa cellule parce qu’il n’avait pas le droit de parler aux autres détenus et qu’on lui a refusé une "alimentation normale". Il a souligné que six soldats en tenue anti-émeutes l’ont alors sorti de sa cellule pour le battre, brisant une de ses dents.

"Je pouvais à peine voir ou respirer", a dit el-Gahrani.
Un juge américain a ordonné en janvier la libération du prisonnier tchadien, jugeant insuffisantes les accusations de l’armée américaine selon lesquelles el-Gahrani aurait appartenu au réseau terroriste Al-Qaïda et travaillé avec les Talibans en Afghanistan. En attendant sa libération, el-Gahrani est aujourd’hui détenu dans une section de la prison de Guantanamo où les prisonniers jouissent de meilleures conditions.

Il avait été arrêté au Pakistan en 2001 dans une mosquée et remis aux forces américaines en 2002. El-Garahni a été l’un des premiers prisonniers de Guantanamo et aussi l’un des plus jeunes.

Les Etats-Unis détiennent quelque 240 hommes sur la base de Guatanamo à Cuba, la plupart pour des liens présumés avec le réseau d’Oussama ben Laden ou les Talibans.

La fermeture des prisons clandestines. Le secret reste entier

La nouvelle administration Obama est-elle crédible ?

Les décrets qu’a signés le Président Obama le 22 janvier dernier prescrivant la fermeture du centre de détention de Guantanamo et des prisons clandestines opérées par la CIA dans le monde ont été considérés à ce moment-là comme la fin d’un cauchemar et comme étant désormais l’entrée dans une nouvelle ère dans la protection des droits et des libertés fondamentales. Les organisations de défense des droits de la personne se sont réjouies en voyant, dans ce geste de la nouvelle administration, un pas dans la bonne direction (figure 1).


Figure 1. Le président Obama ordonne la fermeture des prisons
secrètes et des camps de détention de la CIA à l’étranger

Selon les organisations de défense des droits humains, les prisons clandestines se trouveraient au Maroc, en Irak, en Afghanistan, en Europe centrale et orientale, notamment en Pologne, en Roumanie et sur le territoire de l’ex-Yougoslavie de même que dans la Corne de l’Afrique et sur des navires (blog.puppetgov.com) (figure 2). Selon Amnesty International, en août 2005 « environ 70 000 personnes étaient détenues au secret, hors de tout cadre juridique, par les autorités des États-Unis » (Wikipedia).

Une légère modification des pratiques des dernières années

Il y a lieu, cependant, de regarder de près ce qui va se passer dans les faits au cours des prochains mois, car ce qui a semblé une bonne nouvelle peut ne correspondre qu’à une légère modification des pratiques adoptées au cours des dernières années. En effet, si l’on se base sur les propos tenus cette semaine par le Directeur de la CIA, Leon E. Panetta, et si l’on considère que la guerre mondiale contre la terreur risque de s’intensifier dans le contexte de la détérioration de l’environnement économique global des camps de détention de présumés terroristes pourraient être encore considérés comme nécessaires et les pratiques des interrogatoires pourraient se poursuivre en fonction d’un nouveau protocole.

De plus, les données présentées par le Directeur de la CIA ne font aucune mention des prisons secrètes ou autres campements qui pourraient se situer sur le territoire même des États-Unis ou sur des navires (figure 3), ce qui nous amène à penser que ces établissements continueraient de fonctionner au mépris des règles du droit fondamental à la justice. En outre, il a fait mention que des prisonniers en provenance des prisons secrètes qui seront fermées seront éventuellement transférés dans des prisons des États-Unis, mais il est resté muet sur les modes de transfert, sur les prisons qui les accueilleront et sur les conditions de détention.


Figure 2. La prison clandestine «The Salt Pitt» en Afghanistan
 

Figure 3. Des navires des USA comme prisons secrètes

La nouvelle Administration est-elle crédible ?

Les dispositifs d’internements illégaux, de torture et de condamnations sans procès mis en place et développés à partir de 2001 par l’Administration de George W. Bush, selon ces décrets, seront prohibés et fermés. Cependant, il y a lieu de se poser, ici, plusieurs questions fondamentales. Le processus de fermeture sera-t-il soumis à des vérifications indépendantes ou sera-t-il fait dans le plus grand secret ? Qui jugera les protagonistes, notamment les états nationaux qui ont collaboré, dans l’illégalité, à l’arrestation de présumés terroristes et qui les ont hébergés sur leur territoire ? Quel sort sera réservé aux sous-contractants et aux agents de la CIA qui ont commis des crimes de guerre ? Qui jugera les membres de l’Administration Bush qui n’ont pas cessé de supporter, en toute connaissance de cause, cette atteinte aux droits humains fondamentaux inscrits dans les dispositions des Conventions internationales ? (http://www.fidh.org/Bi-Partisan-Commission-Blames).

Nous sommes portés à penser que le nouveau régime qui sera mis en place ne sera pas présenté au public si l’on se base sur les indications fournies par le directeur de la CIA. Tout au plus, on apprend, en partie, ce qui ne sera pas fait, ce qui laisse un grand espace d’incertitude. En effet, selon Leon E. Panetta, « les interrogatoires ne seront menés par aucun sous-traitant de la CIA » à l’avenir. « En vertu du décret présidentiel, la CIA n’emploie pas les techniques musclées d’interrogatoire qui étaient autorisées par le département de la Justice (américain) de 2002 à 2009 ».

Toutefois, selon son directeur, « la CIA garde le droit de détenir des individus à court terme et de manière provisoire (le provisoire peut s’avérer une notion vague). Nous nous attendons à remettre toute personne sous notre garde aux autorités militaires ou à leur pays d’origine, en fonction de la situation. La CIA continue de poursuivre agressivement al-Qaïda et ses affiliés », conclut-il (Cyberpresse.ca).

La pratique de la  torture se poursuivra malgré l’interdit

Selon la Fédération internationale des Droits Humains, les États-Unis continuent de refuser de bannir complètement la torture dans tous les champs dont ils ont le contrôle de facto tel que le requiert l’article 1 de la Convention contre la Torture. En 2006, cette organisation lançait un appel aux États-Unis « pour qu’ils se joignent à tous les états démocratiques afin d’assurer la prévention et la condamnation des actes de torture en tout temps et dans toutes les circonstances, et ce, dans un cadre légal clair et sous des mécanismes proactifs » (Fidh.org)

Selon l’analyse d’Allan Nairin, « même si, comme le dit Obama, "les États-Unis ne vont plus torturer", ils pourront toujours financer, former, équiper et conseiller les tortionnaires étrangers, et veiller à ce que ni eux, ni leurs sous-traitants ne soient inquiétés par la justice internationale ou locale. Il s’agit donc d’un retour au statu quo, c’est-à-dire, au système de torture qui a commencé avec Ford, puis s’est poursuivi sous Clinton, et qui a produit année après année, plus de souffrances que durant les années Bush/Cheney » (Le Grand Soir.info).

Un nouveau visage de l’Empire

Est-ce que cette politique comme d’autres gestes qui ont été posés depuis l’investiture du nouveau président, sont de nature à nous rassurer ou sont-ils la manifestation d’un processus de revampage du visage de l’Empire ? (L’expressiondz.com).

Le traitement de la problématique concernant la fermeture du camp d’incarcération de Guantanamo et des prisons secrètes de la CIA à l’étranger, à l’instar de celui qui sera fait au conflit israélo-palestinien, sera sans aucun doute un critère extrêmement sensible dans l’évaluation du comportement de l’Administration Obama. Il nous semble d’ores et déjà que cette ordonnance ne constitue qu’un mirage dans le désert et qu’elle reflète bien le style de gouvernance qui est préconisé afin de redorer le blason de l’Empire. Le modèle renouvelé du «smart power» ou de la «puissance intelligente» de la politique étrangère des USA qui semble se profiler ressemblera-t-il de plus en plus à celui de la main de fer dans un gant de velours ? Les «camps d’internement» qui seront construits selon les dispositions du projet de Loi sur la constitution de centres nationaux de secours d’urgence viendront-ils remplacer les prisons secrètes dont on a «officiellement» annoncé la fermeture ? Des changements dans la continuité…? (Mondialisation.ca).

Enfin, nous souhaitons que les organisations de protection des droits humains soient très vigilantes et exercent une veille attentive du nouveau régime pour que les détenus leur soient référés, que ceux-ci soient traités selon les prescriptions du droit international, qu’ils aient accès à un traitement juste et équitable selon les règles de justice basées sur la présomption d’innocence et non sur des condamnations rendues dans l’arbitraire et sous la révélation d’aveux obtenus sous la torture ou autres sévices légalement interdits.

Les bonnes intentions générales exprimées par le Président Obama et inscrites dans les décrets se traduiront-elles dans la réalité ou seront-elles progressivement oubliées pour laisser place à la primauté du principe des intérêts supérieurs de la nation ou des prérogatives sacrées de l’Empire ?
 

Par Jules Dufour le 13 avril 2009 pour Mondialisation.ca
 


Références :

AFP. 2009. Antiterrorisme: la CIA n’utilise plus de prisons secrètes. Le 9 avril 2009.  En ligne: http://www.cyberpresse.ca/international/etats-unis/200904/09/01-845257-antiterrorisme-la-cia-nutilise-plus-de-prisons-secretes.php

AFP. 2009. Panetta: CIA Has Closed All Secret Prisons. En ligne:

http://blog.puppetgov.com/2009/04/09/panetta-cia-has-closed-all-secret-prisons/

Centres de détention clandestins de la CIA: http://fr.wikipedia.org/wiki/Prisons_secr%C3%A8tes_de_la_CIA

CHIESA, Giulietto. 2006. Au mépris de l’Europe et du droit

L’archipel des prisons secrètes de la CIA. Le Monde diplomatique. Août 2006.

En ligne: http://www.monde-diplomatique.fr/2006/08/CHIESA/13832

CHOSSUDOVSKY, Michel. 2009. Les États-Unis se préparent pour l’implosion sociale. Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Le 30 mars 2009. En ligne: http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=12956

Democracy NOW! Obama to Order Gitmo, Secret Prisons Closure Within 1 Year. Le 22 janvier 2009. En ligne:

http://www.democracynow.org/2009/1/22/headlines

ELEY, Tom. 2008. Les «restitutions extraordinaires» et les prisons secrètes maintenues par Obama. Montréal, Centre de recherché sur la mondialisation (CRM) et WSWS. Le 9 février 2009. En ligne:

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=12233

Globalsecurity.org. "The Salt Pit"

CIA Interrogation Facility outside Kabul:

http://www.gearthhacks.com/dlfile3821/CIA-interrogation-facility-outside-Kabul.htm  

INTERNATIONAL FEDERATION OF HUMAN RIGHTS. 2006. Human rights experts urge for the closure of Guantanamo. LE 9 juin 2006. En ligne: http://www.fidh.org/article.php3?id_article=3381

INTERNATIONAL FEDERATION OF HUMAN RIGHTS. 2008. Bi-Partisan Commission Blames Rumsfeld, top Officials for Detainee Torture. LE 14 décembre 2008. En ligne: http://www.fidh.org/Bi-Partisan-Commission-Blames

LE MONDE DU RENSEIGNEMENT. Nouvelles prisons secrètes sur le territoire américain. Les États-Unis accusés de détenir des personnes suspectées de terrorisme sur des "bateaux-prison"

En ligne: http://www.lerenseignement.com/00_koama/visu_espionnage/index.asp?sid=339&cid=13312&cvid=17153&lid=1

LEVESQUE, Claude. 2009. Finies la torture et les prisons secrètes. Journal Le Devoir, le 23 janvier 2009. En ligne:

http://www.ledevoir.com/2009/01/23/228899.html

LIBERTY SUGAR. 2008. US Allgedly Using Navy Ships As Secret Prisons.  Le 6 février 2008. En ligne: http://www.citizensugar.com/1681649

MADRAK, Susie. 2009. Panetta Announces Closure of CIA Secret Prisons. Crooks and Liars. Le 10 avril 2009.

En ligne: http://crooksandliars.com/susie-madrak/panetta-announces-closure-cia-secret

McGOVERN, Ray. 2007. Destruction of CIA Tapes Can’t Hide

Barbaric US Torture Methods. AlterNet. Global Policy Forum. Le 13  décembre 2007. En ligne;

http://www.globalpolicy.org/empire/un/2007/1213barbaric.htm

NAIRN, Allan. 2009. Barack Obama et la torture: un «interdit» qui n’interdit pas. Le Grand Soir. Le 31 janvier 2009. En ligne: http://www.legrandsoir.info/spip.php?article7962

NATIONS UNIES. Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants

Adoptée et ouverte à la signature, à la ratification et à l’adhésion par l’Assemblée générale dans sa résolution 39/46 du 10 décembre 1984. En ligne: http://www2.ohchr.org/french/law/cat.htm

Obama dans l’échiquier géostratégique. Un secours pour l’empire et un leurre pour l’Irak. Dossiers. L’Expression. Le 26 mars 2009. En ligne: http://lexpressiondz.com/article/8/2009-03-26/61968.html

SHANE. Scott. 2009. Obama Orders Secret Prisons and Detention Camps Closed. The New York Times. Le 22 janvier 2009. En ligne:http://www.nytimes.com/2009/01/23/us/politics/23GITMOCND.html

 

La CIA révèle détenir 3000 pages de documents concernant des enregistrements d’interrogatoires détruits

Vendredi, l’Agence Centrale de Renseignement a fait savoir qu’elle détient 3000 résumés, transcriptions, reconstructions et notes concernant 92 enregistrements vidéo d’interrogatoires détruits par la CIA, ainsi que l’a révélé vendredi soir l’Union des Libertés Civiles Américaines.

Cependant, l’Agence dit qu’elle ne les rendrait pas publics ou qu’elle ne les donnerait pas aux groupes de droit civil. La révélation a été faite lors d’un procès.

La CIA dit avoir brûlé les enregistrements pour protéger l’identité des agents impliqués dans les interrogatoires. Leur destruction s’est produite alors qu’un juge fédéral cherchait des informations venant des magistrats de l’administration Bush à propos du membre supposé d’Al Qaïda, Abu Zubaydah.

La CIA a aussi refusé de révéler publiquement l’identité des témoins qui auraient pu voir les enregistrements ou les auraient détenus avant leur destruction.

"Le gouvernement retient encore une fois inutilement des informations sur ces enregistrements hors de l’accès public, bien que les méthodes de torture de la CIA soient bien connues ". Amrit Singh, avocat au sein de l’ACLU (NdT Union des Libertés Civiles Américaines) a déclaré dans un communiqué : "La révélation complète des méthodes illégales d’interrogatoire de la CIA est attendue depuis déjà trop longtemps et l’Agence doit être tenue pour responsable de son dédain des lois."

La CIA n’a pas pu être jointe pour donner sa version.

Il n’est peut-être pas surprenant que l’information soit sortie tard vendredi et ait été envoyée par l’ACLU à 18h44, heure de l’Est des Etats-Unis. Les organisations et les agences gouvernementales communiquent souvent des informations dommageables le vendredi soir, parce que les journaux américains se vendent moins le samedi.

Ce vendredi, d’autres publications de l’ACLU ont suivi. En décembre 2007, l’ACLU a présenté une motion visant à tenir la CIA responsable de la destruction des enregistrements en violation d’un ordre de la cour demandant à la CIA de fournir ou d’identifier tous les enregistrements demandés par l’ACLU. Cette motion est toujours en instance.

La dernière affirmation de la CIA est venue en réponse à un ordre de la cour datant du 20 août 2008 émis dans le contexte du non-respect de la motion. Cet ordre demandait à l’Agence de fournir "une liste des résumés, transcriptions et notes concernant les documents détruits et certaines reconstructions du contenu des enregistrements vidéo" ainsi qu’une liste des témoins qui auraient vu les vidéos ou les auraient détenues avant leur destruction. La CIA fournira ces listes à la cour pour un rapport filmé le 26 mars 2009.

Auparavant, la CIA avait reconnu avoir détruit les 92 enregistrements des interrogatoires. Les enregistrements, qui pour certains montrent des suspects soumis à des méthodes d’interrogatoire extrêmement dures, auraient pu être identifiés et traités par l’ACLU en réponse à sa demande d’informations sur le traitement et les interrogatoires des détenus dans les prisons américaines en vertu de la Loi pour la Liberté de l’Information. Les enregistrements ont aussi été refusés à la Commission sur le 11 Septembre, nommée par l’ancien président Bush et le Congrès, qui a formellement demandé que la CIA transmette les transcriptions et les enregistrements documentant l’interrogatoire des prisonniers de la CIA.

La lettre du gouvernement au juge de la cour américaine, Alvin K. Hellerstein, du district sud de New York, est disponible en ligne ici.

La motion de l’ACLU qui a essuyé un refus, et les documents légaux apparentés, sont disponibles en ligne ici.
 

Par John Byrne pour RawStory, le 20 mars 2009

Traduction temceln pour ReOpenNews

Les méthodes spéciales antiterroristes sont inefficaces et illégales

Dans son rapport au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Martin Scheinin examine la coordination antiterroriste mise en place aussi bien par l’OTAN que par l’Organisation de coopération de Shanghai. Il observe les multiples violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement et relève que les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et la Chine ne peuvent feindre de les ignorer alors qu’elles sont perpétrées à leur demande par des États sous-traitants. Il s’ensuit que ces grandes puissances et leurs responsables antiterroristes sont susceptibles de poursuites devant la Justice internationale. Il note également qu’en collectant des informations obtenues par des collègues en pratiquant la torture, ces agences ont en réalité accumulé des données souvent erronées et toujours sans valeur juridique, donc inopérantes.

Le présent article [publié par le réseau voltaire] est extrait du rapport présenté par le Rapporteur spécial sur la promotion et la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste lors de la Xe session du Conseil des Droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies (cote : A/HRC/10/3, 4 février 2009). Document original intégral téléchargeable au bas de cette page.
 



Les pouvoirs renforcés donnés aux agences de renseignement et la nécessité de mécanismes de responsabilisation ex ante

En termes généraux, la principale fonction des agences de renseignement est de détecter les menaces potentielles pour la sécurité nationale, y compris les menaces terroristes, en réunissant des données [1] et des informations sans alerter ceux qui sont surveillés et en utilisant diverses techniques d’investigation spéciales telles que surveillance secrète, interception et contrôle des communications (électroniques), perquisitions secrètes de locaux ou de biens et recours à des agents infiltrés. Ces techniques d’investigation sont des mesures que les États peuvent utiliser efficacement pour lutter contre le terrorisme international [2]. Leur justification peut être vue dans l’obligation positive qui est faite aux États, dans le droit international des droits de l’homme, de prendre des mesures préventives pour protéger des individus dont on sait ou dont on soupçonne que la vie ou la sécurité peuvent être menacées par les agissements criminels d’autres individus, y compris des terroristes [3].

1. Un cadre législatif pour les techniques d’investigation spéciales

Un premier élément indispensable pour faire en sorte que les États et leurs agences de renseignement soient tenus de rendre compte de leurs actions consiste à mettre en place un cadre législatif à la fois spécifique [4] et complet qui définisse le mandat des agences de renseignement et précise leurs pouvoirs spéciaux. Sans ce cadre, les États ne pourront pas respecter leur obligation, en vertu des traités internationaux relatifs aux droits de l’homme, d’assurer la jouissance effective des droits fondamentaux [5]. On trouve un exemple de meilleure pratique dans les dispositions très détaillées régissant chacune des techniques d’investigation que les services de renseignement néerlandais peuvent utiliser [6].

Les approches suivies par les États pour définir les mesures et les techniques requérant une décision de justice varient quelque peu selon la portée et la force des droits constitutionnels reconnus dans l’État concerné, et en particulier selon la portée du droit à la vie privée [7]. On peut considérer que le simple fait de créer une fiche de renseignement personnelle, thématique ou se rapportant à une organisation ne soulève pas de problème de droits de l’homme si l’on soupçonne que quelqu’un prépare un acte terroriste [8].

À cet égard, le Rapporteur spécial souligne toutefois que les informations recueillies pour le « renseignement stratégique » (c’est-à-dire les informations obtenues par les agences de renseignement à des fins stratégiques) ne doivent pas être utilisées dans les procédures devant les tribunaux s’il n’y a pas un contrôle judiciaire des mesures visant des individus identifiés nommément. Le Rapporteur spécial jugeait préoccupant que dans différents tribunaux, la ligne de démarcation entre ces renseignements stratégiques et les éléments de preuve se soit estompée au profit de diverses formes d’« impératifs de sécurité nationale ». Il faut que les autorités judiciaires approuvent une technique d’investigation spéciale pour que les résultats obtenus au moyen de cette technique puissent être admis comme éléments de preuve par les tribunaux.

Les États peuvent avoir recours à certaines mesures préventives, comme surveillance secrète ou interception et contrôle des communications, à condition que ces mesures soient ponctuelles et exécutées sur mandat décerné par un juge si des motifs raisonnables et suffisants ont été produits, et si certains faits en relation avec le comportement d’un individu justifient de le soupçonner d’être en train de préparer un attentat terroriste. Cette démarche préventive fondée sur le renseignement cherche à anticiper plutôt qu’à contourner les procédures judiciaires et elle peut offrir un moyen approprié, raisonnable et proportionné afin d’identifier des risques ou de préciser les soupçons qui pèsent sur une personne suspectée de préparer un acte terroriste. Les États doivent savoir, toutefois, que la première phrase du paragraphe 1 de l’article 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques est applicable dans toute matière juridictionnelle et qu’elle exige que le principe fondamental du droit à un procès équitable soit respecté [9].

Bien qu’il n’existe pas de norme générale dans le droit international qui interdise ou limite expressément la recherche des renseignements, il est indispensable que les États clarifient les « critères de seuil » qui peuvent amener une agence de renseignement à s’engager dans toutes sortes d’actions pouvant porter atteinte aux droits de l’homme, qui vont de l’extraction de connaissances à partir de données jusqu’à des actions clandestines [10]. En précisant clairement les pouvoirs conférés par la loi aux agences de renseignement, on peut aussi mieux faire la distinction entre les tâches des agences de renseignement et celles des organes chargés de faire respecter les lois. Faute de ces distinctions claires, le cadre de responsabilisation sera mal défini et il y aura un risque que des pouvoirs spéciaux soient utilisés dans des situations ordinaires où la population n’est pas exposée à une menace grave [11].

2. Les critères pour recueillir les renseignements : le problème de l’extraction de connaissances à partir de données et du partage des données

Les agences de renseignement utilisent de plus en plus l’extraction de connaissances à partir de données (en anglais « data mining ») en croisant plusieurs bases de données en fonction de certaines variables, ce qui estompe la ligne de démarcation entre une surveillance ciblée acceptable et une surveillance de masse problématique et assimilable à une ingérence arbitraire ou illégale dans la vie privée. L’extraction de connaissances à partir de données comporte en effet un risque intrinsèque d’« inclusivité excessive » (les informations sont recherchées parce qu’elles peuvent être utiles, plutôt que dans un objectif défini), dans la mesure où les capacités techniques offertes par cette méthode peuvent inciter celui qui l’utilise à élargir la définition de ce qui est considéré comme suspect.

À cet égard, le Rapporteur spécial réitère ses recommandations sur la question de l’établissement de profils raciaux ou ethniques [12]. Si l’extraction de connaissances à partir de données n’est pas prohibée en tant que telle, elle ne doit pas inclure des variables ayant pour effet de porter atteinte au droit à la non-discrimination. Le logiciel d’extraction de connaissances à partir de données pour l’« analyse des sentiments », qui extrait de documents non structurés générés par des personnes sur l’Internet des opinions et qui en fait la synthèse afin d’établir un profil terroriste, méthode apparemment utilisée par les agences de renseignement en Allemagne, au Canada, en Chine, aux États-Unis, en Israël, à Singapour et à Taïwan [13], ne doit pas aboutir à priver des personnes de liberté ou à les inscrire sur des « listes de surveillance » qui peuvent leur poser des problèmes pour voyager en avion, faire des opérations bancaires ou travailler dans des aéroports ou encore dans des lieux où des substances radioactives sont utilisées, comme les hôpitaux.

Outre les problèmes fréquents liés à la mauvaise qualité des données, qui peuvent être mal enregistrées, mal interprétées ou périmées quant elles sont croisées avec d’autres bases de données [14], il est très inquiétant que des personnes innocentes soient identifiées comme des terroristes potentiels [15]. Pour le Rapporteur spécial, ces défauts potentiels dans la collecte des données sont d’autant plus préoccupants que l’on facilite toujours plus le partage des données personnelles entre les agences de renseignement et les organes chargés d’assurer le respect des lois, au niveau national et aussi dans le cadre bilatéral ou multilatéral comme celui de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ou de l’Organisation de coopération de Shanghai.

À titre de meilleure pratique en général, le Rapporteur spécial invite les États Membres à adopter des législations qui reprennent les principes fondamentaux en matière de protection des données établis dans des documents comme les Principes directeurs pour la réglementation des fichiers personnels informatisés, adoptés par l’Assemblée générale dans sa résolution 45/95 [16]. Le premier de ces principes dit ceci : « Les données concernant les personnes ne devraient pas être obtenues ou traitées à l’aide de procédés illicites ou déloyaux, ni utilisées à des fins contraires aux but et aux principes de la Charte des Nations Unies » [17]. Ceci implique l’obligation pour tous les États Membres de promouvoir et de respecter les droits de l’homme. Le Rapporteur spécial souligne que les possibilités de dérogation aux principes d’exactitude (art. 2), de finalité (art. 3) ou d’accès (art. 4) devraient être interprétées dans un sens étroit. Il appelle en particulier l’attention des États sur le principe 5 (non-discrimination, art. 5) où il est dit que les données « pouvant engendrer une discrimination illégitime ou arbitraire, notamment les informations sur l’origine raciale ou ethnique, la couleur, la vie sexuelle, les opinions politiques, les convictions religieuses, philosophiques ou autres, ainsi que l’appartenance à une association ou un syndicat, ne devraient pas être collectées » et par conséquent ne devraient pas être partagées non plus. Les dérogations au principe 5 ne peuvent être autorisées que dans les limites prévues par la Charte internationale des droits de l’homme et les autres instruments pertinents dans le domaine de la protection des droits de l’homme et de la lutte contre la discrimination. Dans ce contexte, le Rapporteur spécial est très préoccupé par le partage des données et des informations entre les agences de renseignement en Chine, dans la Fédération de Russie, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, dans la République kirghize et au Tadjikistan dans le cadre de la Convention de Shanghai pour la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme. Cet échange de données et d’informations n’est soumis à aucun contrôle véritable et il n’est pas assorti de clauses de sauvegarde pour protéger les droits de l’homme.

Le Rapporteur spécial se réfère aux meilleures pratiques, où la communication et la réception des données entre agences de renseignement et leur utilisation ultérieure sont réglementées par des accords écrits entre les autorités compétentes [18]. Selon ces bonnes pratiques, ces accords peuvent être soumis à des organes de contrôle [19] qui entreprennent, idéalement, une procédure de vérification en bonne et due forme de l’agence de renseignement étrangère concernée avant que les autorités puissent conclure un accord de ce type. Ce processus de vérification peut comporter des visites sur place et des consultations avec des organisations non gouvernementales locales pour mieux connaître le bilan de l’agence en question dans le domaine des droits de l’homme.

3. Pouvoirs exceptionnels pour les arrestations, les détentions et les interrogatoires

Après les événements du 11 septembre 2001, certains gouvernements ont soutenu qu’il n’était plus possible de délimiter clairement les pouvoirs des agences de renseignement et ceux des organes chargés de faire respecter les lois, faisant valoir que vu le caractère extraordinaire des menaces terroristes actuelles les agences de renseignement devaient être dotées de pouvoirs nouveaux pour interroger des individus, les arrêter et les placer en détention. Le fait de doter les agences de renseignement de pouvoirs pour interroger, arrêter et mettre en détention des personnes n’est pas en tant que tel une violation du droit international, à condition que ces agences respectent toutes les normes relatives aux droits de l’homme pertinentes concernant l’arrestation et la détention, ainsi que les dispositions constitutionnelles et autres qui s’appliquent dans le pays aux organes ordinaires chargés de faire respecter les lois [20]. Toutefois, le Rapporteur spécial juge préoccupant que dans plusieurs pays ce transfert de pouvoirs des organes chargés de faire respecter les lois aux agences de renseignement pour contrer et prévenir les menaces terroristes vise à contourner les garde-fous nécessaires dans une société démocratique, avec ainsi un abus du secret usuellement légitime des activités de renseignement [21]. Ce transfert de pouvoirs risque, à terme, de mettre en danger l’état de droit, dans la mesure où la délimitation entre la recherche de renseignements et la réunion d’éléments de preuve sur des actes délictueux s’estompe de plus en plus [22]. On voit donc que les États commencent à préférer utiliser des éléments d’information confidentiels obtenus par des agents de renseignement dans des procédures administratives, plutôt que d’essayer de démontrer la culpabilité au-delà du doute raisonnable dans un procès pénal. Vu les limitations intrinsèques du renseignement de sécurité, il ne doit pas être pris de mesures préventives qui privent une personne de liberté en se fondant uniquement sur le renseignement. Il faut, dans ces cas-là, que les renseignements soient transformés en éléments de preuve concrets dans un certain délai afin que l’intéressé puisse contester les éléments de preuve qui l’incriminent. Si les renseignements ne peuvent pas être transformés progressivement en éléments de preuve, ou si l’État n’obtient pas de nouveaux éléments de preuve, les mesures préventives doivent être levées.

Dans certains pays, les agences de renseignement ont acquis le pouvoir légal d’arrêter et de détenir des personnes soupçonnées d’avoir des informations sur des activités terroristes [23]. La détention préventive pour des raisons de sécurité publique, y compris pour interroger des personnes à des fins de renseignement, peut dans des circonstances exceptionnelles être considérée comme une restriction du droit à la liberté qui est proportionnée, à condition qu’elle ait un fondement clair et accessible dans la loi, que l’intéressé ait été informé des raisons de sa détention et qu’un tribunal puisse statuer sur la légalité de celle-ci [24]. La détention ne doit pas être arbitraire [25], et une réparation doit être prévue en cas de détention injustifiée [26]. Le Rapporteur spécial s’inquiète que des personnes soient détenues pendant une longue période dans le seul objectif d’obtenir des renseignements ou pour des motifs vagues au nom de la prévention. Ces situations constituent une privation arbitraire de liberté [27]. L’existence de motifs justifiant une détention prolongée devrait être déterminée par un tribunal indépendant et impartial. La détention prolongée de personnes déclenche pour les autorités l’obligation d’établir sans délai si des soupçons de nature criminelle peuvent être confirmés et, dans l’affirmative, d’inculper le suspect et de le traduire en justice. L’internement « administratif » pur et simple d’une personne dans le seul but d’obtenir des renseignements serait illégal [28].

Le Rapporteur spécial est très préoccupé par les situations dans lesquelles les agences de renseignement disposent de pouvoirs d’arrestation et de détention, mais en toute impunité dès lors que leurs actes ne sont pas assujettis à un contrôle juridictionnel effectif. En Algérie, par exemple, la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS) détient et interroge des personnes soupçonnées de posséder des informations sur les activités terroristes de groupes armés actifs en Algérie ou de réseaux terroristes internationaux actifs à l’étranger. Les articles 12 et 16 du Code de procédure pénale stipulent que, dans l’exercice de ses fonctions, la DRS opère sous l’autorité d’un procureur. Toutefois, il est rapporté qu’en réalité la DRS opère sans aucun contrôle civil [29]. À la différence des cas où les policiers ou les gendarmes procèdent à des arrestations, les procureurs ne semblent pas informés des arrestations auxquelles la DRS a procédé. Apparemment, les procureurs n’utilisent pas leurs prérogatives pour ordonner des examens médicaux, pour inspecter les casernes utilisées pour les gardes à vue, ou pour vérifier les informations rendant compte de l’arrestation, des interrogatoires et de la remise en liberté de personnes aux mains de la DRS. Le Rapporteur spécial craint que ces circonstances aggravent beaucoup le risque que ces personnes soient détenues de façon arbitraire, ou risquent d’être victimes d’actes de torture ou autres traitements inhumains.

Le Rapporteur spécial est très préoccupé par la situation au Maroc [30], en Jordanie [31] et au Pakistan, par exemple, où les pouvoirs conférés en matière de détention et d’interrogatoire aux services de renseignement dans le cadre des opérations et enquêtes antiterroristes n’ont pas de base statutaire claire [32]. Le fait d’arrêter et de détenir des personnes pour des motifs qui ne sont pas clairement établis dans le droit interne est une violation du paragraphe 1 de l’article 9 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Sans un cadre juridique, il y a un danger que les services de renseignement arrêtent des personnes sur la base de simples suppositions, ne reposant éventuellement que sur un schéma de « culpabilité par association ».

Le Rapporteur spécial relève que depuis septembre 2001 la recherche de renseignements est de plus en plus souvent externalisée et confiée à des entreprises privées [33]. Si l’implication d’acteurs privés peut être nécessaire sur un plan technique pour avoir accès aux informations (par exemple pour la surveillance électronique), il y a de bonnes raisons d’éviter si possible de recourir à cette forme de sous-traitance pour interroger des personnes privées de liberté [34]. En effet, la formation inadéquate, l’introduction de la notion de profit dans des situations qui prêtent à des violations des droits de l’homme et la faible probabilité, le plus souvent, que ces sous-traitants doivent rendre des comptes à des instances juridictionnelles et parlementaires amènent à conclure que les activités de renseignement qui peuvent affecter la vie, l’intégrité physique ou la liberté des individus devraient rester de la compétence exclusive de l’État. Si les États décident toutefois de sous-traiter à des entreprises militaires et de sécurité privées, ils devraient au moins se conformer aux dispositions du Document de Montreux sur les obligations juridiques pertinentes et les bonnes pratiques pour les États en ce qui concerne les opérations des entreprises militaires et de sécurité privées opérant pendant les conflits armés [35], conçues pour être appliquées même dans les situations difficiles de conflit armé.

4. Mécanismes de contrôle et d’examen des agences de renseignement

En tant que principal bénéficiaire des informations obtenues grâce au renseignement, l’exécutif doit superviser et diriger effectivement les activités des services de renseignement. Ces directives devraient être mises par écrit [36], et indiquer de manière détaillée les activités que ces services peuvent, ou ne doivent pas, entreprendre et les personnes visées. Il s’agit en effet non seulement d’assurer le contrôle et la surveillance des services de renseignement, mais aussi de prévenir toute prétendue « possibilité plausible de nier » [37] pour l’exécutif et d’engager la responsabilité de ce dernier en cas d’abus. Le Rapporteur spécial souligne, dans ce contexte, qu’il ne faut autoriser les actions clandestines que dans la mesure où elles cadrent avec les obligations des États dans le domaine des droits de l’homme, pour des raisons non seulement légales et morales, mais aussi liées au renseignement lui-même [38].

L’autorisation donnée à des services d’assassiner, d’enlever ou de détenir de manière arbitraire des personnes soupçonnées de terrorisme ne peut jamais être justifiée comme une démarche antiterroriste préventive, légitime et axée sur le renseignement. Il est tout aussi manifeste que le fait d’autoriser à arrêter et à incarcérer dans des lieux secrets des détenus de grande importance ou à infliger à des suspects des traitements inhumains et dégradants, en les qualifiant de « techniques d’interrogatoire renforcées », pour obtenir des renseignements [39] est une violation du droit international. Le Rapporteur spécial souligne à cet égard que l’« argument de nécessité » comme il est connu dans le droit pénal de certains pays ne doit jamais servir de politique ou de justification ex ante pour utiliser des techniques d’interrogatoire prohibées − même dans les situations dites de « bombe à retardement » [40].

Plusieurs États ont établi des instances permanentes indépendantes, par exemple inspecteurs généraux, commissaires judiciaires ou vérificateurs, pour contrôler, dans le cadre de règles écrites ou d’arrangements administratifs, si les services de renseignement respectent leurs devoirs. Ces instances peuvent jouer un rôle de mécanismes d’alerte précoce en signalant à l’exécutif les problèmes potentiels, ce qui renforce la responsabilisation. Il peut être demandé par exemple à ces instances de faire rapport tous les six mois au minimum aux organes exécutifs pertinents sur les activités des agences en question et sur les faits nouveaux qui les concernent. Pour s’acquitter correctement de cette fonction, ces organes doivent avoir accès sans restriction à tous les dossiers, locaux et personnels de l’agence ; c’est le cas par exemple au Canada [41], en Afrique du Sud [42] et dans divers pays d’Europe. Une supervision spécifique et suivie est clairement préférable à des investigations ponctuelles effectuées par une autorité de supervision générale [43]. Une tâche spécifique incombe au parlement national, qui dans le domaine du contrôle du renseignement doit jouer son rôle traditionnel consistant à faire en sorte que l’exécutif et ses services rendent des comptes aux citoyens. Dans la pratique, il existe de multiples formes d’instances de contrôle parlementaire, qui ont toutes des caractéristiques différentes en fonction des constitutions et des traditions juridiques nationales.

Même si le Rapporteur spécial sait qu’il est difficile d’arriver à trouver une meilleure pratique universelle dans ce domaine, il fait remarquer que la Norvège a un système de contrôle parlementaire qui contient au moins des éléments de meilleure pratique puisqu’il comporte un objectif explicite en relation avec les droits de l’homme, à savoir « contrôler et prévenir tout acte d’injustice à l’égard de quiconque » et « veiller à ce que les activités ne sortent pas du cadre du droit écrit, des directives administratives ou militaires et du droit jurisprudentiel. » [44]. En outre, il existe une commission de contrôle parlementaire composée de sept membres, qui sont nommés par le Parlement mais qui ne sont pas nécessairement affiliés à des partis politiques. Ceci permet d’éviter que la Commission soit instrumentalisée à des fins politiciennes, et de garantir le niveau de compétence élevé et la crédibilité des experts qui en sont membres. La Commission comprend un secrétariat constitué de trois juristes et d’une secrétaire, tous au bénéfice d’une autorisation de sécurité. Les membres de la Commission peuvent exiger la présentation d’informations sur toutes les questions relevant de leur mandat. Dans l’exercice de son mandat, la Commission a accès aux archives et dossiers, aux locaux et aux installations de toutes les branches de l’exécutif et de l’agence de renseignement.

Si le contrôle est organisé de manière fractionnée, c’est-à-dire si des organes de contrôle ne sont chargés de surveiller qu’une partie de la communauté du renseignement, certains problèmes de nature transversale échapperont à leur vigilance. Les organes de contrôle avec un mandat thématique sont par conséquent mieux équipés en général face au chevauchement croissant des fonctions et au renforcement de la coopération et du partage des informations entre diverses agences gouvernementales. L’organe de contrôle norvégien a ainsi pour mission de suivre l’ensemble des « activités de renseignement, de surveillance et de sécurité menées par l’administration publique, ou sous le contrôle ou à la demande de celle-ci » [45].

Coopération en matière de renseignement

Quand il est apparu clairement, après les événements du 11 septembre 2001, que les attentats avaient été préparés en partie en Europe occidentale et que certains des terroristes apparemment impliqués dans les attentats étaient surveillés par les services de renseignement de l’Allemagne et de la France, entre autres, la nécessité d’une coopération plus efficace et plus étroite entre les agences de renseignement a été largement reconnue [46]. La mise en commun des renseignements présente des avantages évidents : aucun État n’a un « oeil omniscient » qui voit tout et qui lui permet de connaître toutes les informations potentiellement pertinentes pour sa sécurité nationale.

Mais cette coopération légitime pose souvent des problèmes de responsabilité, pour deux raisons essentiellement. D’une part, les mécanismes nationaux de contrôle ne couvrent en général que les agissements des agences de renseignement nationales et leur mandat ne couvre pas la coopération de ces agences avec des tierces parties ; et même lorsque leur mandat leur permet de contrôler les activités de coopération leurs pouvoirs sont souvent limités. D’autre part, la plupart des accords secrets pour le partage de renseignements reposent sur deux notions essentielles, l’organisation de l’accès au renseignement en fonction du « besoin de savoir » [47] et le « contrôle de la source, » [48] qui accroissent le risque que de nombreux pays, y compris des démocraties libérales opposées à la torture, deviennent complices de crimes internationaux. Comme les services de renseignement souhaitent continuer à coopérer avec les agences étrangères (en particulier les plus importantes), ils se soucient peu de savoir comment certaines informations ont été obtenues, ou de veiller à ce que les informations qu’ils échangent ne soient pas utilisées d’une manière qui risque de conduire à des violations des droits de l’homme. Dans le même temps, il arrive souvent que les organes de contrôle nationaux n’aient pas les moyens de contrôler si une agence de renseignement étrangère respecte bien les conditions sous réserve desquelles les renseignements ont été transmis.

La coopération en matière de renseignement s’inscrit souvent dans le cadre d’organisations multilatérales telles que l’OTAN ou l’Organisation de coopération de Shanghai. Le Rapporteur spécial craint que les politiques de secret et de sécurité du renseignement appliquées par les États dans ces cadres multilatéraux constituent un obstacle insurmontable qui empêche d’enquêter de manière indépendante sur les cas de violations des droits de l’homme. Par exemple, le rapport de la Commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (dont le rapporteur est Dick Marty) indique, de source crédible, que des accords (secrets) bilatéraux accordant un droit général de survol et autorisant l’accès aux ports et aux bases militaires pour des opérations clandestines de la CIA, y compris aux fins de la détention et de la « restitution » secrètes de personnes, auraient été conclus sur la base d’autorisations « discrétionnaires » accordées par l’OTAN le 4 octobre 2001 [49]. Dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai, les services secrets peuvent coopérer sans aucun contrôle. Il suffit qu’un service demande l’« assistance » [50] d’un autre service, sur quoi l’État requis « prend toutes les mesures nécessaires pour accéder à la demande sans retard et de la manière la plus complète possible » [51]. Aux termes du paragraphe 4 de l’article 11 de la Convention de Shanghai pour la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme, « [i]l n’y a pas lieu de divulguer » les informations concernant les méthodes utilisées par les agences lorsqu’elles accordent une assistance à une autre agence.

Pour lutter contre l’absence de responsabilisation dans la coopération en matière de renseignement, il faudrait promouvoir la collaboration entre les organes de contrôle nationaux. Les initiatives existantes en la matière, telles que la Conférence internationale des agences de renseignement de sécurité, qui se tient sur une base bisannuelle, ou les réunions ad hoc des commissions parlementaires de contrôle du renseignement des pays membres de l’UE et candidats à l’adhésion sont un premier pas dans la bonne direction, mais elles sont trop rares et limitées actuellement à un groupe d’États trop restreint. Le Rapporteur spécial souscrit à l’idée, élaborée dans le cadre de la Commission permanente I de la Belgique, d’un mécanisme permanent d’échange d’information à l’intention des organes de contrôle (parlementaire) des services de renseignement, où les meilleures pratiques en matière de législation, la jurisprudence et les tendances générales dans le domaine pourraient être mises en commun pour mieux professionnaliser les organes de contrôle des États Membres [52]. Ce mécanisme pourrait même être étendu aux questions opérationnelles, où la collaboration pour les enquêtes et l’échange d’information pourraient conduire à une forme de « contrôle conjoint » [53].

1. Opérations conjointes

Il reste très préoccupant pour le Rapporteur spécial que les États-Unis aient mis en place tout un système de restitutions extraordinaires, de détention au secret prolongée et de pratiques qui violent l’interdiction de la torture et autres formes de mauvais traitements. Ce système, impliquant un réseau international d’échange de renseignements, a créé une base d’information corrompue qui était partagée systématiquement avec les partenaires dans la guerre contre la terreur par le biais de la coopération en matière de renseignement, corrompant ainsi la culture institutionnelle des systèmes juridiques et institutionnels des États destinataires.

Si ce système a été conçu et mis en place par les États-Unis, il n’était possible qu’avec la collaboration de beaucoup d’autres pays. Selon des informations crédibles et convergentes, jusqu’en mai 2007 au moins certains États ont facilité de plusieurs manières les restitutions extraordinaires. La Bosnie-Herzégovine, le Canada, la Croatie, l’ex-République yougoslave de Macédoine, la Géorgie, l’Indonésie, le Kenya, le Pakistan et le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, notamment, ont fourni des renseignements pour l’arrestation initiale d’individus, avant que ceux-ci soient transférés dans des centres de détention (pour la plupart non reconnus) en Afghanistan, en Arabie saoudite, en Égypte, en Éthiopie, en Jordanie, au Maroc, en Ouzbékistan, au Pakistan, en Syrie, en Thaïlande ou au Yémen, ou dans l’un des centres de détention secrets de la CIA, souvent dits « sites secrets ». Il a été rapporté que souvent, les détenus en question étaient victimes de torture et autres formes de mauvais traitements dans les pays de destination.

Le Rapporteur spécial rappelle aux États que leur responsabilité est engagée lorsqu’ils agissent en connaissance des circonstances du fait internationalement illicite, ou qu’ils prêtent aide et assistance dans la commission de tels faits, y compris les violations des droits de l’homme [54]. Par voie de conséquence, les violations graves des droits de l’homme commises par les États, telles que torture, disparitions forcées ou détentions arbitraires, devraient inciter les autres États, y compris leurs agences de renseignement, à limiter fortement leurs activités de coopération avec les pays dont on sait qu’ils violent les droits de l’homme. L’interdiction de la torture est une norme de droit international absolue et péremptoire [55]. Les États ne doivent prêter ni aide ni assistance dans la commission d’actes de torture, ni reconnaître comme licites ces pratiques, y compris en utilisant des renseignements obtenus par la torture [56]. Les États doivent introduire des garde-fous pour empêcher les agences de renseignement d’utiliser les renseignements ainsi obtenus [57].

2. Participation aux interrogatoires

Le Rapporteur spécial juge préoccupant que des agents étrangers participent à l’interrogatoire de personnes détenues dans des situations qui constituent des violations des normes internationales relatives aux droits de l’homme. La différence que font certains gouvernements entre personnel des agences de renseignement et membres des forces de l’ordre est d’une pertinence limitée, puisqu’une participation active par l’envoi d’interrogateurs [58] ou de questions [59] voire la simple présence d’agents de renseignement lors de l’interrogatoire d’une personne détenue dans des conditions où ses droits sont violés [60] peuvent être raisonnablement interprétées comme une approbation implicite des pratiques en cause [61]. La présence et la participation de manière suivie d’agents de pays étrangers constituaient dans certains cas une forme d’encouragement ou même de soutien [62]. Selon le Rapporteur spécial, la responsabilité de l’État destinataire peut être engagée aussi sous des formes même plus passives et distantes géographiquement, à travers une demande de renseignements obtenus par des moyens internationalement illicites. Le Rapporteur spécial considère donc que la participation active ou passive d’États à l’interrogatoire de personnes détenues par un autre État constitue un fait internationalement illicite si l’État savait ou devait savoir que l’intéressé était exposé à un risque réel de torture [63] ou autre traitement prohibé, y compris une détention arbitraire [64].

3. Transmission et réception de renseignements à des fins opérationnelles

Le Rapporteur spécial souligne qu’il y a violation du droit des droits de l’homme non seulement si un État participe activement à des interrogatoires où des personnes sont torturées, mais aussi s’il tire parti de la situation de contrainte. Au minimum, les États qui savent ou qui devraient savoir qu’ils reçoivent des renseignements obtenus par la torture ou autre traitement inhumain, ou dans le cadre d’une détention arbitraire, et qui sont à l’origine d’une demande pour de tels renseignements ou qui érigent leur utilisation opérationnelle en politique se rendent complices des violations des droits de l’homme en question [65]. Le Rapporteur spécial considère que l’utilisation d’informations obtenues par la torture dans un autre pays, même si elles sont obtenues uniquement à des fins opérationnelles, implique inévitablement de « reconnaître comme licites » ces pratiques et déclenche par conséquent l’application des principes de la responsabilité de l’État [66]. Par conséquent, les États qui reçoivent des renseignements obtenus par la torture ou par des traitements inhumains ou dégradants se rendent complices de la commission de faits internationalement illicites. Cette implication est inconciliable aussi avec l’obligation erga omnes des États de coopérer en vue d’éliminer la torture.

Les États allèguent aussi que dans la pratique il est difficile de déterminer dans quelles conditions les informations ont été obtenues : en règle générale, les renseignements sont communiqués non pas sous forme brute, mais sous une forme plus élaborée. Si le Rapporteur spécial comprend bien qu’il est procédé ainsi par commodité, il juge préoccupant que cette pratique permette aussi aux services de renseignement de nier toute responsabilité pour l’utilisation d’informations qui ont été obtenues en violation du droit international.

Le Rapporteur spécial juge préoccupant aussi que des informations soient fournies à des services de renseignement étrangers sans garde-fous adéquats pour limiter la communication de ces informations à d’autres agences gouvernementales dans l’État destinataire, par exemple les autorités chargées de faire respecter les lois et les services de l’immigration, qui peuvent arrêter et emprisonner des personnes. Dans le cas Arar, par exemple, le partage de l’information entre les États-Unis et le Canada s’était fait sur la base d’un accord de « libre circulation » purement verbal : les renseignements devaient être échangés en temps réel par communication directe entre les divers services concernés » [67]. Par cet accord, la Gendarmerie royale du Canada a renoncé à la politique de confidentialité qu’elle appliquait normalement dans les enquêtes relatives à la sécurité nationale, ce qui a abouti au partage d’informations inexactes et fallacieuses et à un partage de l’information plus large que de coutume. C’était cette information qui avait conduit les Services de l’immigration et de la naturalisation des États-Unis à conclure qu’Arar était membre d’Al-Qaida, à la suite de quoi l’intéressé avait été déporté en Syrie où il avait été torturé.

Responsabilité ex post facto et droit à un recours utile

Il est important qu’il existe des mécanismes de contrôle et de supervision ex post facto pour prévenir et mettre au jour les violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement dans la lutte antiterroriste. Tout aussi important, l’État est tenu de mettre en place un cadre qui permette une enquête indépendante sur les violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement quand une plainte est reçue, afin premièrement d’établir les faits et deuxièmement de demander des comptes aux agences de renseignement et à l’exécutif. Le Rapporteur spécial juge préoccupante, dans ce contexte, l’adoption de clauses d’immunité/impunité assurant l’impunité des agents des services de renseignement [68]. Ces clauses d’impunité peuvent faire obstacle à un accès effectif aux tribunaux et elles violent le droit fondamental à un recours utile.

Recours abusif aux dispositions en matière de secret d’État

Si le Rapporteur spécial reconnaît que les États peuvent limiter la diffusion dans le grand public d’informations spécifiques qui sont importantes pour la protection de la sécurité nationale, par exemple sur les sources, l’identité et les méthodes des agents de renseignement, il juge néanmoins inquiétant le recours de plus en plus systématique aux dispositions en matière de secret d’État et d’immunité dans l’intérêt général, notamment par l’Allemagne, les États-Unis, l’ex-République yougoslave de Macédoine, l’Italie, la Pologne, la Roumanie ou le Royaume-Uni, pour dissimuler des actes illégaux aux organes de contrôle ou aux autorités judiciaires, ou pour éviter d’être critiqué, embarrassé et − surtout − d’avoir à rendre des comptes.

Les obligations des États concernant les droits de l’homme, en particulier l’obligation d’assurer un recours utile, exigent que les dispositions juridiques en question ne conduisent pas à écarter a priori toute enquête, ou à éviter que des faits illicites soient mis au jour, en particulier quand des crimes internationaux ou des violations flagrantes des droits de l’homme sont rapportés [69]. L’invocation à titre général du privilège des secrets d’État pour justifier de véritables politiques, comme le programme des États-Unis pour la détention au secret, les interrogatoires et les restitutions [70] ou la règle touchant les tiers en matière de renseignement (conformément à la politique de « contrôle de la source » (voir plus haut)) empêche toute enquête effective et rend le droit à un recours illusoire. Cela est incompatible avec l’article 2 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et cela pourrait aussi représenter une violation de l’obligation des États d’apporter une assistance judiciaire dans les enquêtes sur les violations flagrantes des droits de l’homme et les violations graves du droit international humanitaire [71].

Selon le Rapporteur spécial, pour qu’il puisse être procédé à des enquêtes effectives il est indispensable qu’il y ait des mécanismes de protection efficaces pour les agents de renseignement et autres informateurs qui signalent des pratiques irrégulières, afin de rompre la chaîne de secret illicite. C’est dans la plupart des cas de membres des agences de renseignement elles-mêmes que viennent les informations factuelles sérieuses sur les graves violations des droits de l’homme commises par les agences. L’intérêt général qu’il y a à faire connaître ces informations prime alors sur l’intérêt général qu’il y aurait à ne pas les divulguer. Les dénonciateurs en question devraient premièrement être protégés contre les représailles légales et les mesures disciplinaires lorsqu’ils révèlent des informations non autorisées. Deuxièmement, des mécanismes de contrôle indépendants doivent pouvoir assurer aux dénonciateurs et aux informateurs la protection nécessaire, par exemple sur le modèle des programmes de protection des témoins du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, du Tribunal pénal international pour le Rwanda, du Tribunal spécial pour la Sierra Leone et de la Cour pénale internationale.

Le Rapporteur spécial souligne l’important travail d’un grand nombre de journalistes d’investigation et d’organisations non gouvernementales dans le monde entier pour mettre au jour les violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement. Souvent, l’obligation de rendre des comptes n’est pas déclenchée grâce aux mécanismes formels en place, mais grâce aux révélations que font ces acteurs. Pour que la presse puisse s’acquitter de sa fonction vitale de mécanisme de contrôle non officiel et extérieur, il doit y avoir de robustes lois sur la liberté de l’information et sur la protection des sources confidentielles des journalistes [72]. Les États doivent limiter à leurs agents publics les possibilités de poursuites pour violation des dispositions relatives au secret d’État [73], introduire un critère impératif d’intérêt général et obliger les tribunaux à prendre en considération le principe de l’intérêt général quand la publication de secrets d’État officiels est en cause.

Dans tous les cas, les juges doivent être les arbitres ultimes qui évaluent les mérites de l’argument du secret d’État quand de graves violations des droits de l’homme sont en cause. Ils peuvent autoriser la divulgation des informations en cause dans le public, ou à la personne soupçonnée de terrorisme et à son défenseur dans les procédures judiciaires. Pour établir dans ce dernier cas si l’argument du secret est justifié, il faut qu’un organe judiciaire ait accès aux éléments d’information concrets que l’État cherche à protéger, plutôt qu’aux simples résumés ou déclarations qu’il présente. S’il y a des raisons d’exclure des éléments qui peuvent légitimement être considérés comme des secrets d’État, les tribunaux doivent agir pour compenser le fait que les informations en question ne peuvent pas être divulguées en audience publique, par exemple en réservant l’accès à l’information aux défenseurs (éventuellement après vérifications de sécurité) du suspect. Si cela était absolument nécessaire et dans ce cas seulement, le juge pouvait décider de faire une distinction entre la divulgation de la provenance des informations (la source et la méthode utilisée) et la teneur de l’information, qui devrait toujours pouvoir être contestée.

Par Martin Scheinin

Professeur de droit international public à l’université européenne de Florence (Italie) et à l’Åbo Akademi (Finlande). Rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.


Documents joints

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Notes :

[1] Aux fins du présent document, le terme « données » désigne ici les éléments factuels objectifs, spécifiques et précis qui peuvent servir à identifier une personne en vie (nom, date de naissance, adresse, numéro de téléphone, numéro de télécopieur, adresse électronique, immatriculation du véhicule, empreintes digitales, profil ADN).

[2] Voir, par exemple, Klass et autres c. Allemagne, Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), 6 septembre 1978, par. 48 à 50 ; Murray c. Royaume-Uni, CEDH, 28 octobre 1994, par. 58.

[3] Le Comité des droits de l’homme a souligné à plusieurs reprises que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques protégeait aussi le droit à la sécurité de chacun en dehors du contexte d’une privation effective de liberté. Voir en particulier Delgado Paez c. Colombie, communication no 195/1985, constatations adoptées le 12 juillet 1990, par. 5.5.

[4] Voir, par exemple, Kruslin c. France, CEDH, 24 avril 1990, par. 33.

[5] Voir de même Rotaru c. Roumanie, décision de la Cour européenne des droits de l’homme, 4 mai 2000.

[6] Loi de 2002 sur les services de renseignement et de sécurité, art. 17 à 34.

[7] Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise), rapport sur le contrôle démocratique des services de sécurité, CDL-AD(2007)016, par. 199.

[8] Voir pour information Leander c. Suède, CEDH, 26 mars 1987, par. 52 à 57.

[9] Voir Comité des droits de l’homme, Observation générale no 32 (2007) sur le droit à l’égalité devant les tribunaux et les cours de justice et le droit à un procès équitable, par. 7 et 8.

[10] On entend par actions clandestines les interventions ou les ingérences non reconnues d’une agence de renseignement sur le territoire ou dans les affaires d’un autre pays.

[11] H. Born et I. Leigh, Making Intelligence Accountable : Legal Standards and Best Practice for Oversight of Intelligence Activities (Oslo, Maison d’édition du Parlement norvégien, 2005), p. 29.

[12] Voir aussi, en général, les remarques du Rapporteur spécial sur l’utilisation de méthodes antiterroristes reposant sur l’usage de profils terroristes comportant des critères tels que la « race », l’appartenance ethnique, l’origine nationale ou la religion présumées d’une personne (A/HRC/4/26, par. 59).

[13] The Economist, 25 septembre 2008.

[14] Voir F. Bignami, « Towards a right to privacy in transnational intelligence networks », Michigan Journal of International Law, vol. 28, no 3 (2007), p. 668.

[15] Voir par exemple le cas de Bisher Al-Rawi, rapporté dans la publication d’Amnesty International State of Denial : Europe’s Role in Rendition and Secret Detention (Londres, Amnesty International Publications, 2008), p. 11.

[16] Voir aussi, au niveau régional, Groupe de protection des personnes à l’égard du traitement des données à caractère personnel de la Commission européenne, document de travail : « Transferts de données personnelles vers des pays tiers : application des articles 25 et 26 de la directive relative à la protection des données », 24 juillet 1998.

[17] E/CN.4/1990/72.

[18] Voir par exemple au Pays-Bas la loi de 2002 sur les services de renseignement et de sécurité, art. 36, par. 1 d), 40, par. 1, et 42.

[19] Voir par exemple la loi sur le Service canadien du renseignement de sécurité, art. 17 2).

[20] Voir par exemple Ocalan c. Turquie, CEDH, 12 mars 2003, par. 106.

[21] Voir par exemple la loi du 6 mars 2006 sur la lutte antiterroriste de la Fédération de Russie, qui transfère des pouvoirs de police ordinaires aux agences de renseignement tout en restreignant les sauvegardes prévues dans la loi contre l’abus de ces pouvoirs, par exemple dans le contexte de la surveillance des communications ou d’opérations pour arrêter et fouiller des personnes sans motif précis.

[22] Dans les années 70, le Comité Church du Sénat des États-Unis avait déjà fait remarquer que ce brouillage de la distinction entre les enquêtes de sécurité nationale des organes chargés de faire respecter les lois et celles des agences de renseignement extérieur avait conduit aux divers abus décrits dans le rapport pertinent, Final Report of the Select Committee to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities, Sénat des États-Unis, quatre-vingt-quatorzième session du Congrès, 1976.

[23] Voir aussi les observations antérieures du Rapporteur spécial sur les auditions obligatoires en Australie (A/HRC/4/26/Add.3, par. 31, 32, 46 et 47).

[24] Comité des droits de l’homme, Observation générale no 8 (1982) se rapportant à l’article 9 (Droit à la liberté et à la sécurité de la personne), par. 4.

[25] Voir aussi CEDH, Fox, Campbell et Hartley c. Royaume-Uni, 30 août 1990, par. 32.

[26] Voir, par exemple, Cour interaméricaine des droits de l’homme, rapport no 2/97, OEA/Ser.L/V/II.95 Doc. 7 Rev. (1997), par. 12.

[27] Voir aussi les observations du Rapporteur spécial sur la situation à Guantanamo Bay (A/HRC/6/17/Add.3, par. 13 et 14).

[28] Voir par exemple Brogan et autres c. Royaume-Uni, CEDH, 19 novembre 1988, par. 53 ; Murray c. Royaume-Uni, CEDH, 28 octobre 1994, par. 67.

[29] Comité d’éminents juristes sur le terrorisme, la lutte contre le terrorisme et les droits de l’homme, rapport à paraître, chap. IV, sect. 2.2.2.

[30] Voir Alkarama pour les droits de l’homme, contribution dans le cadre de l’Examen périodique universel concernant le Maroc, 2007, p. 2 à 4 ; Amnesty International, Maroc, contribution dans le cadre de l’Examen périodique universel, 2007, p. 5.

[31] Human Rights Watch, Suspicious Sweeps − The General Intelligence Department and Jordan’s Rule of Law Problem, (2006), vol. 18, no 6(E), p. 11 à 17.

[32] Comité d’éminents juristes sur le terrorisme, la lutte contre le terrorisme et les droits de l’homme, rapport à paraître, chap. IV, sect. 2.2.2.

[33] En général, 70 % des activités de renseignement des États-Unis sont désormais externalisées et confiées à des acteurs privés. Voir S. Chesterman, « “We can’t spy … if we can’t buy !” : the privatization of intelligence and the limits of outsourcing “inherently governmental functions” », New York University Public Law and Legal Theory Working Papers, no 82, 2008, p. 2.

[34] Voir par exemple United States v. Passaro, (No 5:04-CR-211-1, United States District Court for the Eastern District of North Carolina, 17 juin 2004). Voir aussi les déclarations du Directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), Michael Hayden, qui a confirmé que des sous-traitants « sous supervision et contrôle du Gouvernement » avaient fait subir des simulations de noyade à des détenus dans des sites de détention secrets de la CIA : Hearing of the United States Senate Select Committee on Intelligence, Annual Worldwide Threat Assessment, 5 février 2008, p. 26.

[35] A/63/467-S/2008/636.

[36] Voir par exemple la loi CXXV de 1995 de la Hongrie sur la sécurité nationale, art. 11 ; la loi de 2002 des Pays-Bas sur les services de renseignement et de sécurité, art. 19 ; et la loi de 1984 sur le Service canadien du renseignement de sécurité, art. 7, par. 1 et 2.

[37] On entend par « possibilité plausible de nier » la création délibérée de structures de pouvoir et de chaînes de commandement suffisamment lâches et informelles pour permettre de nier l’implication de l’exécutif quand une violation des droits de l’homme est mise au jour.

[38] Voir par exemple l’enquête de la Commission des forces armées du Sénat des États-Unis sur le traitement des détenus placés sous la responsabilité des États-Unis, 12 décembre 2008, p. xii : « Le fait est que de hauts responsables du Gouvernement des États-Unis se sont renseignés sur l’utilisation de techniques agressives, ont redéfini la loi pour donner à celles-ci une apparence de légalité et ont autorisé leur utilisation sur des détenus. Ces agissements amoindrissaient notre capacité d’obtenir des renseignements exacts permettant de sauver des vies, renforçaient la position de nos ennemis et sapaient notre autorité morale. ».

[39] J. Warrick, « CIA tactics endorsed in secret memos », Washington Post, 15 octobre 2008.

[40] Voir A/HRC/6/17/Add.4, par. 17 à 21.

[41] Loi de 1984 sur le Service canadien du renseignement de sécurité, art. 31, par. 1 et 2.

[42] Loi no 40 de 1994 sur le contrôle des services de renseignement sud-africains, art. 7, par. 8 a).

[43] Voir aussi Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise), rapport sur le contrôle démocratique des services de sécurité, CDL-AD(2007)016, par. 142.

[44] Loi sur le contrôle des services de renseignement, de surveillance et de sécurité, février 1995, art. 2.

[45] Ibid, art. premier.

[46] Résolutions 1373 (2001), par. 3 a) et b), et 1465 (2003), par. 3, du Conseil de sécurité ; Déclaration de l’UE sur la lutte contre le terrorisme, 2004, par. 9 ; Convention de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) sur la lutte contre le terrorisme, 2007, art. VI h).

[47] Selon le principe du « besoin de savoir », « seules devraient avoir accès aux informations classifiées les personnes qui ont besoin de ces informations pour leur travail, et l’accès ne devrait jamais être autorisé “simplement parce qu’une personne occupe une fonction particulière, quel que soit son niveau hiérarchique” », Comité de sécurité de l’OTAN, A Short Guide to the Handling of Classified Information (Bruxelles, Archives de l’OTAN, 22 août 1958, AC/35-WP/14), cité dans A. S. Roberts, « Entangling alliances : Nato’s security policy and the entrenchment of State secrecy », Cornell International Law Journal, vol. 36, no 2 (2003), p. 337.

[48] Selon le principe du « contrôle de la source » − souvent dit aussi « règle touchant les tiers » − les agences transmettent les renseignements uniquement à la condition que ni le renseignement ni sa source ne soient divulgués sans le consentement préalable de l’entité ayant fourni le renseignement.

[49] Détentions secrètes et transferts illégaux de détenus impliquant des États membres du Conseil de l’Europe : deuxième rapport, Exposé des motifs, Commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, juin 2007, par. 11, 39 et 105.

[50] L’État est simplement tenu de décrire « la teneur » de l’assistance demandée (Convention de Shanghai pour la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme, art. 8, par. 3. Il peut notamment s’agir d’interroger, de détenir ou d’extrader des personnes.

[51] Ibid, art. 9.

[52] On peut trouver un autre modèle pour cette coopération dans les réunions périodiques des organes de contrôle des services de police dans les pays européens.

[53] H. Born, « International intelligence cooperation : the need for networking accountability », Centre de Genève pour le contrôle démocratique des forces armées, 2007.

[54] Résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 4 et 16. Voir aussi Annuaire de la Commission du droit international, 2001, vol. II, deuxième partie, p. 69, « [l’État prêtant assistance] ne sera responsable que dans la mesure où son propre comportement a provoqué le fait internationalement illicite ou y a contribué ». L’article 16 reflète une règle de droit international coutumier. Voir Cour internationale de Justice (CIJ), Application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (Bosnie-Herzégovine c. Serbie-et-Monténégro), arrêt du 26 février 2007, par. 420.

[55] L’obligation d’empêcher et de réprimer les actes de torture est une obligation erga omnes, qui s’applique à tous les États. Voir Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Le Procureur c. Furundzija (affaire IT-95-17/1-T, 1988) ; Barcelona Traction, Light and Power Company, Limited (Belgique c. Espagne), rapport de la CIJ, 1970.

[56] Résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 40 et 41.

[57] Comme l’a fait valoir le juge Neuberger : « (…) en utilisant les résultats obtenus par la torture, un État démocratique affaiblit sa cause contre les terroristes en adoptant leurs méthodes et en perdant ainsi la légitimité morale élevée dont jouit une société démocratique ouverte. ». Opinion dissidente du juge Neuberger dans l’affaire A and Ors v. Secretary of State for the Home Department, [2004] EWCA Civ 1123 (11 août 2004), par. 497.

[58] Il apparaît que des agents de renseignement américains, australiens et britanniques ont eux-mêmes interrogé des personnes détenues au secret par l’ISI, l’agence de renseignement pakistanaise, dans de prétendus centres de sécurité, où elles étaient torturées. De nombreux pays (Allemagne, Arabie saoudite, Bahreïn, Canada, Chine, Espagne, France, Italie, Jordanie, Lybie, Maroc, Ouzbékistan, Pakistan, Royaume-Uni, Tadjikistan, Tunisie, Turquie) ont envoyé des interrogateurs à Guantanamo Bay également (voir Center for Constitutional Rights, « Foreign interrogators in Guantanamo Bay »).

[59] Les agences de renseignement allemande et canadienne ont transmis des questions aux Services de renseignement militaires syriens dans les cas de Muhammad Zammar et d’Abdullah Almalki. Ces deux détenus ont été torturés par la suite alors qu’ils étaient aux mains des services syriens. Voir Amnesty International « États-Unis − Hors de portée des radars : vols secrets, torture et “disparitions” », 5 avril 2006, p. 15 et 16 ; Enquête interne sur les actions des responsables canadiens relativement à Abdullah Almalki, Ahmed Abou-Elmaati and Muayyed Nureddin, 2008, p. 415.

[60] Des agents de renseignement du Royaume-Uni ont ainsi procédé ou assisté à plus de 2 000 interrogatoires en Afghanistan, à Guantanamo Bay et en Iraq. Voir Intelligence and Security Committee, The Handling of Detainees by UK Intelligence Personnel in Afghanistan, Guantanamo Bay and Iraq, 2005, par. 110.

[61] Voir plus haut, note de bas de page 61.

[62] Particulièrement si − comme allégué dans le cas du Pakistan − des personnes sont détenues à la demande et avec l’assentiment d’agents étrangers. La commission d’enquête sur le cas Arar a considéré elle-même que l’envoi d’une équipe d’enquêteurs pour s’entretenir avec les Services de renseignement syriens (SMI) était très problématique

[63] Voir également l’arrêt rendu en appel par le TPIY dans l’affaire Furundzija (21 juillet 2000), par. 115 à 120, et la résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 40 et 41.

[64] Voir aussi Ensemble de principes pour la protection de toutes les personnes contre une forme quelconque de détention ou d’emprisonnement, principe 21, par. 1.

[65] Voir aussi les constatations du Comité d’éminents juristes sur le terrorisme, la lutte contre le terrorisme et les droits de l’homme, rapport à paraître, chap. IV, sect. 3.2.

[66] Résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 40 et 41.

[67] Voir Commission d’enquête sur les actions des responsables canadiens relativement à Maher Arar, rapport sur les événements concernant Maher Arar, enquête sur les faits, vol. 1, p. 42 ; F. Bignami, « Towards a right to privacy in transnational intelligence networks », Michigan Journal of International Law, vol. 28, no 3 (2007), p. 675 et 676.

[68] Voir par exemple dans le cas de l’Algérie les articles 45 et 46 de l’ordonnance no 06-01 du 27 février 2006 (portant mise en oeuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale), qui accordent l’impunité aux membres des forces de sécurité et punissent même de plusieurs années d’emprisonnement les critiques dirigées contre les agents de l’État.

[69] Voir par exemple Cour interaméricaine des droits de l’homme, Myrna Mack-Chang v. Guatemala, arrêt du 25 novembre 2003, par. 180 ; CEDH, Imakayeva c. Russie, arrêt du 9 novembre 2006.

[70] Dans l’affaire El-Masri v. Tenet, le Gouvernement a présenté une déclaration du Directeur de la CIA, Porter J. Goss, dans laquelle celui-ci faisait valoir que les allégations de la victime de la procédure de restitution, El-Masri, forceraient la CIA à admettre ou à nier l’existence d’activités clandestines, et que par conséquent la seule issue appropriée était de classer l’affaire sur la base du privilège des secrets d’État (Assertion of a Formal Claim of State Secrets Privilege and Request for Expedited Consideration, 8 March 2006, United States District Court − Eastern District of Virginia, Case No.1:05-cv-1417-TSE-TRJ). Voir aussi les déclarations de James B. Comey, Attorney général par intérim, et de Tom Ridge, Secrétaire du Department of Homeland Security des États-Unis, 18 janvier 2005, dans l’affaire Arar v. Ashcroft C. A. No. 04-CV-249-DGT-VVP.

[71] Voir le principe 12 des Principes fondamentaux et directives concernant le droit à un recours et à réparation des victimes de violations flagrantes du droit international des droits de l’homme et de violations graves du droit international humanitaire, adoptés par l’Assemblée générale dans sa résolution 60/147.

[72] En Belgique, par exemple, la loi du 7 avril 2005 relative à la protection des sources journalistes (Moniteur Belge, 27 avril 2005) autorise explicitement les journalistes et les employés des médias à « taire leurs sources d’information » (art. 3).

[73] Voir dans ce contexte la décision « Cicero » de la Cour constitutionnelle allemande en 2007, déclarant que les journalistes ne peuvent pas être légitimement accusés de trahir des secrets d’État lorsqu’ils publient des informations classifiées que leur ont procurées des informateurs. Voir BverfG, 1 BvR 538/06 du 27 février 2007, Absatz-Nr. (1 à 82).

 

La Croix Rouge confirme des cas de torture par la CIA

La diffusion d’un rapport du CICR sur les traitements infligés aux détenus des prisons secrètes constituent des preuves suffisantes pour ouvrir un procès, estiment des organisations de protection des droits humains. Des extraits tirés d’un rapport interne du Comité international de la Croix Rouge (CICR) contiennent des témoignages de première main sur les techniques d’interrogatoire de l’agence américaine sur des suspects d’al-Qaïda. Le rapport précise que ces techniques "constituent de la torture".

Le texte est tombé dans les mains de Mark Danner, écrivain américain et professeur à l’université californienne de Berkeley, lequel va le publier dans l’édition du 9 avril prochain de la New York Review of Books, dans un article intitulé "Torture américaine: les voix des prisons secrètes".

« C’est absolument dévastateur pour l’Administration Bush, aussi impitoyable qu’un clou dans un cercueil », déclare Reed Brody, porte-parole européen de Human Rights Watch. « Nous tenons de la bouche même de détenus la confirmation de ce que nous savions d’après certaines sources. »

La conclusion inévitable est que les autorités américaines se sont livrées à des violations criminelles des lois internationales et américaines, affirme Reed Brody, lui-même auteur de plusieurs ouvrages sur les abus à l’encontre de détenus.

Le rapport du CICR apporte de l’eau au moulin de ceux qui exigent que des responsables de l’administration Bush soient poursuivis, affirment les défenseurs des droits humains.

« Il y a certainement suffisamment de preuves pour ouvrir une enquête criminelle sur ce qui s’est passé dans les centres secrets de détention depuis le 11 Septembre », indique de son côté Rob Freer, d’Amnesty International.

« Quand le CICR utilise le mot de ‘torture’, il ne le fait pas à la légère. C’est un crime passible de la justice internationale et, en présence d’allégations crédibles de torture, les États-Unis ont l’obligation d’enquêter et de traduire en justice les responsables

Des «techniques avérées»

Le CICR a fait ces découvertes de par son accès aux 14 détenus de «grande valeur» des prisons secrètes de la CIA. Ils ont été interviewés après leur transfert à Guantanamo Bay en 2006, conformément à la mission de cet organisme chargé de veiller au respect des Conventions de Genève.

Selon le rapport 2007 cité par Mark Danner, les prisonniers ont témoigné l’un après l’autre avoir été soumis à un isolement de longue durée, à des simulations de noyade, des positions pénibles, une nudité prolongée, des coups, des privations de nourriture et autres formes d’abus.

« Les témoignages des détenus par la CIA indiquent que, dans la plupart des cas, les mauvais traitements subis sont assimilables à des actes de torture. En outre, de nombreux autres actes, pris isolément ou en bloc, constituent des traitements cruels, inhumains ou dégradants », affirme le rapport, selon Mark Danner.

Les responsables du CICR ne contestent pas l’authenticité du rapport, mais un porte-parole de son siège genevois a regretté la publication du document. De son côté, la CIA n’a pas souhaité faire de commentaire.

Responsabilité

En 2006, l’ancien président Georges W. Bush avait admis l’usage de techniques d’interrogatoire coercitives sur des membres d’al-Qaïda capturés par la CIA après les attentats de 2001. En 2007, Bush certifiait que les programmes d’interrogatoire de l’agence étaient conformes aux Conventions de Genève.

L’administration Obama a ordonné la fermeture des prisons secrètes et enjoint à la CIA de n’utiliser que les méthodes d’interrogatoire approuvées par l’armée américaine jusqu’à ce que le programme soit entièrement remanié.

Certaines spéculations laissent entendre que le rapport du CICR pourrait avoir été diffusé par des responsables de la nouvelle administration dans le cadre du débat politique sur les méthodes de détention et les responsabilités.

Certains représentants démocrates au Congrès ont appelé à la création de commissions de vérité chargées d’enquêter sur les accusations d’abus auxquels se serait livré l’ancienne administration dans sa «guerre au terrorisme», y compris les interrogatoires de la CIA sur des sites secrets. Des républicains ont riposté en parlant de «chasse aux sorcières».

De son côté, Barak Obama n’a pas manifesté beaucoup d’enthousiasme pour les commissions de vérité mais n’a pas exclu d’éventuelles poursuites, argumentant que personne n’est supposé être au-dessus des lois.

Cependant, le président a déclaré le mois dernier qu’il préférait «regarder en avant plutôt qu’en arrière».

« Je comprends le dilemme politique qui se pose à la nouvelle administration, qui souhaite lancer un vaste programme en matière de droits humains », souligne Reed Brody.

« Mais pour que les États-Unis regagnent un peu de crédibilité, les investigations et les poursuites contre ces crimes constitueraient un pas important pour montrer au monde que non seulement nous pensons que ces actes étaient mauvais mais que nous voulons punir les responsables d’activités si peu américaines. »

Swissinfo, Simon Bradeley à Genève
(Traduction de l’anglais: Isabelle Eichenberger)

Analyse Média 911 : Secret et sécurité nationale

Analyse Media 911 est un site sur le 11 Septembre rédigé par un journaliste canadien. Il se veut "d’abord et avant tout une référence fiable et aisément accessible pour quiconque désire s’informer sur les nombreux points méconnus, anomalies et faits entourant les attaques terroristes du 11 septembre 2001". Résultat d’une "recherche personnelle, basée sur deux années complètes d’analyse de sources médiatiques crédibles et vérifiables", cet "ouvrage" constitue une très excellente synthèse des informations disponibles sur le sujet.

Après une précédente news reproduisant le chapitre consacré à Shanksville, nous continuons à vous proposer au fil des jours des extraits de l’ouvrage. Aujourd’hui, il s’agit d’un passage du chapitre Secret et sécurité nationale analysant l’usage abusif par l’administration Bush du "secret national" pour dissimuler certaines vérités sur le 11/9.
 


Examinons un instant de quelle manière l’administration Bush utilisa l’excuse du ‘secret national’ lors de diverses situations, évitant ainsi de rendre publics certains faits. Par exemple, voyons d’abord l’opinion des dirigeants de la commission d’enquête eux-mêmes à ce sujet, tel qu’ici rapporté par le Post-Intelligencer de Seattle, le 15 mai 2004.

« Trop de documents de routine du gouvernement portent la mention ˝secret˝, affirment les leaders de la commission sur le 11 septembre, ce qui empêche les gens du public d’apprendre l’existence de tous les avertissements et informations dont ils pourraient avoir besoin pour se protéger.

Thomas Kean, président de la commission, a déclaré que la plupart des documents secrets qu’il avait observés dans le cadre des investigations sur la tragédie du 11 septembre 2001 étaient constitués de ouï-dire ou d’informations disponibles ailleurs publiquement, et n’étaient pas, par conséquent, de véritables secrets. [...]»

Cette déclaration d’apparence anodine en surface de la part du président de la commission d’enquête sur le 11 septembre recèle pourtant une importance capitale lorsqu’on y réfléchit un brin. Le fait que Thomas Kean déclare ni plus ni moins que des rumeurs et informations entourant les événements du 11 septembre sont tenues secrètes devrait déjà suffire à sonner quelques cloches… Mais voyons la suite du même article.

« ˝Le trois quarts de ce que j’ai lu et qui était classé confidentiel n’aurait pas dû l’être˝, a dit l’ancien gouverneur républicain du New Jersey.

[...] Lee Hamilton, vice-président de la commission, a affirmé avoir déjà conclu que le gouvernement devait résoudre ce problème d’usage abusif du sceau du secret.

˝Nous avons un sérieux problème de surclassification˝, a dit Hamilton, un ancien représentant démocrate de l’Indiana au Congrès.

[...] Kean se rappelle avoir visionné un document classé confidentiel sous l’oeil attentif d’un agent du FBI assigné à la supervision des membres du comité d’enquête. Après avoir lu le document, Kean dit avoir questionné l’agent du FBI pour savoir pourquoi le document était classé confidentiel, puisqu’il ne contenait aucune information qu’il n’avait apprise en lisant les journaux.

˝Oui, mais vous ne saviez pas que c’était vrai˝, lui avait répondu l’agent. » M5

Pourquoi voudrait-on classer confidentielles certaines informations rapportées par les journaux relatives au 11 septembre, surtout si celles-ci sont véritablement fondées? Il serait probablement par ailleurs étonnant d’apprendre quelle proportion d’informations citées dans cet ouvrage [Ndlr : l'ouvrage dont est extrait le présent article] se retrouve affublée du sceau du secret national.

Enchaînons avec un article paru plus récemment dans l’USA Today, daté du 15 mars 2007, qui confirme le phénomène.

« Plus d’un million de pages de documents gouvernementaux historiques – l’équivalent d’une pile [de papier] plus haute que le Capitole des États-Unis – ont été retirées de la vue du public depuis les attentats terroristes de septembre 2001, selon un rapport obtenu par l’Associated Press. Certains des documents datent de plus d’un siècle. [...]

L’administration des archives a commencé à retirer la documentation en novembre 2001 après que le Département de la Justice ait ordonné aux agences d’être plus prudentes en rendant publics les documents gouvernementaux. L’agence a retiré environ 1,1 million de pages, selon des rapports de développement mensuel partiellement édités et examinés par l’AP. Les rapports ont été obtenus par le biais d’une requête sous le libre accès à l’information. [...]

Après les attaques du 11 septembre 2001, l’administration des archives a signé un pacte secret avec le Pentagone et la CIA pour permettre aux responsables du service de renseignements de réviser et retirer des dizaines de milliers de pages du domaine public s’ils considèrent que celles-ci ont été rendues publiques trop rapidement. [...]» W71

En d’autres mots, les attaques du 11 septembre servirent notamment de prétexte pour permettre aux responsables des services de renseignements américains de hausser d’un cran la portée de leur autorité en matière de classification de documents.

Cependant, alors que la surclassification de documents est une chose qui mérite d’être surveillée de près, le non-respect du libre-cours d’une enquête publique en est une autre, fort différente. Et, dès les premiers mois d’existence de la commission d’enquête sur les attentats du 11 septembre, l’entrave au bon fonctionnement de celle-ci débuta. Voyons d’abord ce que rapportait le Guardian britannique le 10 juillet 2003.

« Le comité américain chargé d’enquêter sur les attaques terroristes du 11 septembre a accusé hier le Pentagone et le Département de la Justice d’entraver l’enquête et a affirmé que les témoins étaient intimidés.

La commission fédérale d’enquête a été nommée par la Maison Blanche il y a huit mois alors que celle-ci se trouvait sous une pression intense de la part du Congrès, qui désirait que les allégations selon lesquelles la CIA, le FBI et le Pentagone auraient pu faire plus pour prévenir les attaques d’Al Qaeda en 2001 soient examinées. [...]

L’investigation a été retardée par le retrait de son directeur initial, Henry Kissinger, pour des raisons de conflits d’intérêt, et dû à des difficultés de financement. Le comité biparti affirme maintenant que son travail a été bloqué par la bureaucratie.

Tim Roemer, ancien représentant au Congrès et membre de la commission, a déclaré hier ‘Nous ne recevons pas le type de coopération que nous devrions. Nous avons besoin qu’un flot constant d’informations nous parvienne… Plutôt, nous recevons [l’information] au compte-gouttes.’

Dans une déclaration, le comité a affirmé que le manque de coopération de la part du Pentagone était ‘particulièrement sérieux’.

Le directeur de l’enquête, Thomas Kean, a critiqué le Département de la Justice pour son insistance à ce que les responsables des renseignements qui témoignent soient accompagnés par des ‘surveillants’ de leur agence.

Je crois que la commission est unanime qu’il s’agit d’intimidation que d’avoir quelqu’un assis derrière vous en permanence, pour qui vous travaillez ou qui travaille pour la même agence que vous’, a-t-il dit. [...]

Mais Steven Push, qui a perdu sa femme le 11 septembre et qui représente les familles de victimes, a déclaré ‘Je crois qu’il y a de l’obstruction en cours [dans les procédures].’

Il a ajouté ‘Ça commence à ressembler à une forme de cover-up.’ » W234

Et puisque les familles des victimes sont possiblement les plus susceptibles d’être choquées par le manque de coopération de la part des paliers gouvernementaux avec la commission d’enquête, portons ensuite notre attention sur cet article de l’AP (Associated Press), daté du 13 novembre 2003.

« Des parents de personnes ayant péri dans les attaques du 11 septembre affirment que la commission fédérale a accepté trop de conditions pour parvenir à une entente avec la Maison Blanche sur l’accès à des documents contenant des renseignements secrets.

Le ˝Family Steering Committee˝, un groupe formé de membres de familles des victimes qui supervise le travail de la commission indépendante, a critiqué l’entente annoncée tard mercredi. Sous cette entente, seulement certains des dix commissaires seront autorisés à examiner les documents classés confidentiels, et leurs notes seront sujettes à l’inspection de la Maison Blanche.

˝Les dix commissaires devraient avoir libre accès, complet et sans entraves à toute la documentation˝, déclarait le groupe jeudi en appelant à ce que soit rendue publique ˝en entier et par écrit l’entente finale et officielle˝.

Ni les commissaires ni la Maison Blanche n’ont révélé les termes de l’entente, quoique des sources familières avec la commission d’enquête en aient décrit quelques modalités. [...]

Le président de la commission, l’ancien gouverneur du New Jersey Thomas Kean, a défendu l’entente.

˝La chose la plus importante pour moi est qu’il n’y aura aucun document qui ne sera pas vu par un membre de la commission, et ces documents seront utilisés pour guider notre rapport˝, a dit Kean.

Deux commissaires, un ancien représentant de l’Indiana, Tim Roemer, et l’ancien sénateur de la Georgie, Max Cleland, ont critiqué l’entente après son annonce, déclarant qu’elle posait des restrictions injustifiées au travail de la commission. [...]» M2

Comment un comité d’investigation peut-il établir un portrait authentique et uniforme des attentats avec cet arrangement selon lequel seulement certains membres ont accès à certains documents? N’est-ce pas là l’équivalent, lors d’un procès pour meurtre, de présenter certaines preuves à certains membres du jury, et certaines autres preuves à différents jurés? Pour quelle raison le gouvernement d’un pays victime d’une attaque terroriste aussi horrible voudrait-il entraver ainsi le travail de ses propres enquêteurs? L’administration américaine ne devrait-elle pas, au contraire, être la première à vouloir faire toute la lumière sur ce dossier dans le but d’exposer les coupables au grand jour?

Observons maintenant cet article du Washington Post paru le 31 janvier 2004, moins de trois mois plus tard.

« La Maison Blanche, déjà aux prises avec un débat public concernant l’échéance de la commission d’enquête indépendante sur les attentats du 11 septembre, refuse de fournir à ce comité des notes sur les documents d’un exposé présidentiel prises par certains de ses propres membres, ont déclaré des responsables cette semaine.

L’impasse a incité la commission de dix membres à envisager l’émission de subpoenas pour obtenir ces notes et accentue les relations amères entre l’administration Bush et le panel biparti, selon des sources familières avec le sujet. L’inaccessibilité des documents signifierait que l’information qu’ils contiennent ne pourrait pas être incluse dans le rapport final sur les attaques, ont affirmé plusieurs responsables.

˝Nous avons des discussions sur ce sujet pratiquement à chaque heure, ou au moins à chaque jour˝, a dit le vice-président de la commission, Lee H. Hamilton, un ancien démocrate de l’Indiana, membre du Congrès. ˝Nous défendons tous nos droits pour obtenir l’accès dont nous avons besoin. … Il s’agit d’un élément prioritaire que nous devons résoudre, et nous travaillons pour le résoudre.˝

Ce désaccord est le plus récent obstacle qu’a rencontré la Commission nationale sur les attentats terroristes contre les États-Unis, pressée par le temps pour compléter son travail avant l’échéance du 27 mai après des mois de lutte pour accéder à des documents du gouvernement. La commission a demandé que l’échéance soit repoussée d’au moins deux mois, mais la Maison Blanche ainsi que des leaders républicains au Congrès s’opposent à l’idée. [...]

Le dernier conflit découle d’une entente convenue en novembre permettant à une équipe de quatre membres de la commission d’examiner des documents hautement confidentiels connus sous le nom d’exposés présidentiels quotidiens (PDB), incluant un mémo controversé d’août 2001 qui discutait de la possibilité de détournements d’avions de ligne par des terroristes d’Al Qaeda. L’entente permettait à l’équipe – formée de trois membres de la commission et du directeur exécutif Philip D. Zelikow – de prendre des notes à partir de ces documents qui pourraient être ensuite fournies au reste de la commission, mais seulement après que la Maison Blanche ait donné son autorisation.

L’équipe a complété son travail depuis plusieurs semaines mais a été incapable de parvenir à un accord avec la Maison Blanche sur la façon de partager ses résumés avec les sept membres de la commission qui ne sont pas au courant du contenu des documents, ont dit des responsables.

L’impasse a incité les membres de la commission à discuter de l’émission de subpoenas pour obtenir les résumés ou les fichiers complets des exposés présidentiels quotidiens, ont affirmé plusieurs sources.

Un membre démocrate de la commission, Timothy J. Roemer, ancien député du Congrès de l’Indiana, a dit que ˝le procédé labyrinthique et tortueux établi par la Maison Blanche est bloqué. Si ce n’est pas résolu au cours des prochains jours, je crois que nous devrons poursuivre d’autres options.˝ [...]

Après des mois de délais l’automne dernier, la commission a émis des subpoenas pour obtenir des documents du Pentagone, de l’Administration Fédérale de l’Aviation et de la ville de New York pour éventuellement parvenir à des ententes dans les trois cas. Le comité avait également menacé la Maison Blanche d’un subpoena à propos des PDB, mais avait accepté un compromis parce que les responsables avaient dit ne pas vouloir s’embourber dans une bataille judiciaire.

La Maison Blanche avait indiqué à ce moment qu’elle considérait déclarer les documents PDB comme étant protégés par le privilège exécutif et qu’ils ne seraient pas matière à révision par des parties externes. » M11

Ainsi, après s’être opposée pendant plus d’un an à la création d’une commission d’enquête, l’administration Bush refusait ensuite d’ouvrir ses livres à celle-ci et de faire preuve de transparence.

Poursuivons avec un extrait d’article publié par l’agence de presse Reuters le 26 octobre 2003, traitant précisément de ces obstacles rencontrés à l’automne par la commission.

« Le dirigeant de la commission fédérale enquêtant sur les attaques du 11 septembre 2001 affirme que la Maison Blanche refuse de leur fournir des documents contenant des renseignements hautement confidentiels et qu’il est prêt à émettre un subpoena s’ils ne peuvent pas les obtenir d’ici les prochaines semaines, selon un rapport.

Thomas Kean, président de la commission nationale bipartie sur les attaques terroristes contre les États-Unis, a dit qu’il pensait aussi que la commission serait bientôt forcée d’émettre des subpoenas pour d’autres agences du secteur exécutif, a rapporté le New York Times dans son édition de dimanche. [...]

Plus tôt ce mois-ci, la commission a voté pour envoyer un subpoena à l’Administration Fédérale d’Aviation après avoir conclu que l’agence retenait des documents reliés aux attaques.

˝Tout document ayant rapport avec cette investigation ne peut être hors de notre portée˝, a dit Kean, l’ancien gouverneur républicain du New Jersey. [...]» M10

Signalons au passage que le directeur exécutif de la commission d’enquête, Philip Zelikow, entretenait au moment même de l’investigation officielle des liens directs avec la Maison Blanche. Cette nouvelle, qui ne fut révélée publiquement qu’en février 2008, compromet à son tour l’intégrité déjà douteuse du processus d’investigation. Rappelons que Zelikow, à titre de directeur exécutif, figurait parmi les quatre seules personnes ayant accès aux documents confidentiels lors de l’enquête.

Voici d’ailleurs un extrait d’article publié par CNN le 3 février 2008.

« Le directeur exécutif de la commission sur le 11 septembre avait des liens plus étroits avec la Maison Blanche que ce qui a été divulgué précédemment et a tenté d’influencer le rapport final d’une manière telle que le personnel [de la commission] percevait fréquemment comme limitant la responsabilité de l’administration Bush, révèle un nouveau livre.

Philip Zelikow, un ami de la conseillère à la sécurité nationale de l’époque, Condoleezza Rice, a discuté avec elle à plusieurs reprises durant l’investigation de vingt mois, qui a [entre autres] examiné son rôle de près dans l’évaluation de la menace d’Al Qaeda.

Il a également échangé de fréquents appels avec la Maison Blanche, dont au moins quatre provenant de Karl Rove, le conseiller politique en chef de Bush à l’époque.

À une occasion, le directeur exécutif de la commission a tenté de pousser la formulation d’un rapport préliminaire suggérant un lien plus important entre le chef d’Al Qaeda, Oussama Ben Laden, et l’Irak, ce qui concordait avec les prétentions de la Maison Blanche, mais pas avec le point de vue du personnel de la commission, selon ‘La Commission : L’histoire non-censurée de l’enquête sur le 11 septembre’ de Philip Shenon.

Shenon, journaliste au New York Times, affirme que Zelikow a tenté d’intimider le personnel [de la commission] pour éviter des découvertes dommageables pour le président Bush – qui cherchait à ce moment à se faire ré-élire – et pour Rice. [...]

Contacté par l’AP [Associated Press], Zelikow a présenté une déclaration de 131 pages incluant l’information qu’il affirme avoir fournie pour le livre. Dans celle-ci, Zelikow reconnaît avoir discuté avec Rove et Rice pendant le travail de la commission malgré son engagement général à ne pas le faire. Mais il affirme que les conversations n’ont jamais traité de politique.

La Maison Blanche n’avait pas de commentaires dans l’immédiat, dimanche. [...]

Le livre semble soulever de nouvelles questions concernant l’indépendance de la commission bipartie, qui fut créée en 2002 pour enquêter sur les faux-pas du gouvernement qui ont mené aux attaques du 11 septembre. [...]» W190

Ainsi, le directeur exécutif de la commission d’enquête reconnaît avoir eu plusieurs conversations avec la Maison Blanche pendant l’investigation. Mais bien entendu, jamais le sujet du 11 septembre ou de l’enquête elle-même n’aurait été abordé…

À ce propos, examinons de quelle manière John Lehman, commissaire sur la commission, tentait d’atténuer les apparences de conflit d’intérêt entre Philip Zelikow et la Maison Blanche. L’extrait suivant est tiré d’une entrevue téléphonique avec Lehman, diffusée le 3 février 2008 dans le cadre de l’émission NewsLive de MSNBC.

« [...] ‘Nous avions intentionnellement assemblé un personnel basé sur des gens qui avaient, en un sens, des conflits d’intérêts. Plusieurs d’entre eux avaient travaillé pour l’administration Clinton à des postes assez élevés; d’autres ont servi sous l’administration Bush. Nous avions besoin de ces personnes pour nous frayer un chemin à travers le marasme et l’importante quantité d’informations. Alors tout le personnel présentait jusqu’à un certain point un conflit d’intérêts, mais nous étions confiants que Philip [Zelikow] – et nous sommes au courant du moindre détail contenu dans le livre de Shenon – nous étions confiants qu’il était un académicien très indépendant et qu’il pouvait maintenir son indépendance. [...]’ » W191

En termes plus simples, inutile de s’en faire avec les apparences de conflits d’intérêts entre Philip Zelikow et la Maison Blanche puisque chacun des membres de la commission d’enquête possédait également ses propres conflits d’intérêts. Très rassurant.

Et, question de se rassurer un peu plus, ajoutons que plus du quart des informations contenues dans le rapport de la commission sur le 11 septembre fut obtenu par le biais d’interrogations controversées par la CIA de présumés membres d’Al Qaeda. Il est important de savoir que lors de ces séances, la CIA utilisa des ‘techniques interrogatoires rehaussées’, expression signifiant que les individus interrogés furent assujettis à des abus mental et physique, qu’ils furent exposés à des chaleurs et à des froids extrêmes, qu’ils furent privés de sommeil et/ou qu’ils furent soumis à des simulations de noyade jusqu’à ce que les interrogateurs les aient considérés coopératifs.

En d’autres mots, ils furent torturés. Pourtant, tel que le suggère la logique, un prisonnier maltraité risque fort d’avouer n’importe quoi pour mettre un terme à un supplice prolongé.

Observons cet extrait d’article paru sur NBC News le 30 janvier 2008.

« La commission sur le 11 septembre soupçonnait que l’information critique qu’elle a utilisée dans son rapport historique était le fruit de rudes interrogatoires de membres d’Al Qaeda – des interrogatoires que plusieurs critiques caractérisent comme étant de la torture. Pourtant, le personnel de la commission n’a jamais questionné l’agence sur ses techniques d’interrogation et a même ordonné une deuxième ronde d’interrogations pour poser de nouvelles questions plus spécifiques aux mêmes détenus, a appris NBC News. [...]

L’analyse démontre qu’une importante portion de ce qui fut rapporté [dans le rapport de la commission] à propos de la planification et de l’exécution des attaques terroristes contre New York et Washington provenait des interrogations de membres importants d’Al Qaeda. Chacun d’entre eux avait été sujet aux ‘techniques interrogatoires rehaussées’. Certains ont même été soumis au ‘waterboarding’, la plus controversée des techniques lors de laquelle la noyade est simulée.

L’analyse de NBC News révèle que plus du quart de toutes les notes en bas de page dans le rapport sur le 11 septembre réfèrent à des interrogations par la CIA de membres d’Al Qaeda qui furent assujettis aux techniques interrogatoires maintenant controversées. En fait, l’information dérivée de ces séances d’interrogation se retrouve au coeur des chapitres les plus cruciaux du rapport, ceux qui portent sur la planification et l’exécution des attaques. [...]

Au moins quatre des membres [d’Al Qaeda] dont les interrogatoires figurent dans le rapport de la commission ont déclaré qu’ils avaient fourni à leurs interrogateurs des informations capitales afin de mettre un terme à leur ‘torture’. [...]

Selon des responsables haut placés des services de renseignements américains, toujours actifs ou retraités, les agents [d’Al Qaeda] cités par la commission furent soumis aux méthodes les plus rudes de la CIA, les ‘techniques d’interrogation rehaussées’. Ces techniques incluent l’abus physique et mental, l’exposition à des chaleurs et à des froids extrêmes, la privation de sommeil ainsi que la simulation de noyade. [...]

Un ancien responsable haut placé des services de renseignements américains affirme que la commission n’a jamais exprimé d’inquiétudes à propos des techniques [d’interrogation] et a même exigé la nouvelle série [d’interrogations].

Souvenons-nous’, a dit le responsable aux renseignements, ‘La commission avait accès aux rapports de renseignements qui provenaient des interrogations. Cela ne les satisfaisait pas. Ils ont exigé un accès personnel direct aux détenus et l’administration [Bush] leur a tout simplement refusé.’ [...]

Le personnel de la commission interviewé par NBC News ne contredit pas l’affirmation du responsable selon laquelle ils n’ont posé aucune question sur les techniques d’interrogation. [...]

La première requête de la commission pour avoir accès aux détenus est venue tôt en 2004, environ au même moment que le scandale d’Abu Ghraib faisait surface. Dans ce scandale, les interrogateurs militaires de la prison la plus célèbre de Bagdad étaient accusés de torturer des prisonniers de basse sécurité. [...]

[Michael Ratner, président du Centre des Droits constitutionnels] soutient que ‘si [la commission] soupçonnait qu’il pouvait y avoir de la torture, ils auraient dû réaliser que selon la loi, les informations obtenues sous la torture ne sont pas fiables, en partie à cause de la possibilité d’une fausse confession… au strict minimum, ils auraient dû ajouter une mise en garde à toutes ces références.’ [...]

Quatorze des détenus les plus importants ont eu leur audience préliminaire ce printemps devant le Tribunal de Révision du Statut des Combattants au Pentagone. [...]

Quatre d’entre eux ont affirmé avoir fourni des informations simplement pour faire cesser la torture. Quoique les détails ont été édités dans toutes les dépositions des détenus, le tribunal a permis dans un cas l’inclusion d’une lettre écrite par le père d’un des détenus, qui décrit ce qu’il affirme être la torture de son fils par les américains.

Dans cette lettre incluse dans le registre, Ali Khan prétend que son fils, Majid, a subi une torture prolongée avant ainsi qu’après les séances d’interrogation.

Les américains le torturaient à coups de huit heures à la fois, l’attachant solidement à une petite chaise dans des positions désagréables jusqu’à ce que ses mains, ses pieds et son esprit s’engourdissent.’ [...]

Quand il n’était pas interrogé, les américains plaçaient Majid dans une petite cellule sans aucune lumière, trop étroite pour qu’il puisse s’étendre ou s’asseoir avec les jambes étirées. Il devait se tapir. L’endroit grouillait aussi de moustiques. Cette torture n’a pris fin que lorsque Majid a accepté de signer une déclaration qu’il ne fut même pas autorisé à lire. Mais [la torture] a ensuite repris lorsque Majid fut incapable d’identifier certaines rues et certains quartiers de Karachi [Pakistan] qui lui étaient inconnus.’ [...]

Ironiquement, deux anciens membres de la commission ont noté que le rapport final de la commission recommande essentiellement que les États-Unis encouragent de mettre fin à la torture. [...]» W196

Ainsi donc, selon la loi, les informations obtenues sous la torture ne sont pas fiables, mais plus du quart du rapport officiel est pourtant constitué de celles-ci, et ce au cœur même des chapitres les plus importants. Voilà qui permet à nouveau d’évaluer la crédibilité de la commission d’enquête sur le 11 septembre. Non seulement ce rapport fut-il élaboré en se basant sur des informations obtenues suite à la torture de prisonniers, mais nous apprenons également que même si les membres de cette commission soupçonnaient que les techniques d’interrogations des détenus ne suivaient pas les règles conventionnelles, jamais ils ne posèrent de questions à ce sujet.

La question reste donc à savoir si la simulation de noyade, l’exposition à des températures extrêmes et autres sévices représentent effectivement de la torture. Pour répondre à cette question, qui de mieux placée que la Haute Commissaire des Droits Humains aux Nations Unies? L’extrait suivant est tiré de l’agence de presse Reuters, 8 février 2008.

« La technique d’interrogation controversée connue sous le nom de ‘waterboarding’ et utilisée par les États-Unis représente de la torture, a déclaré vendredi la directrice des Droits Humains aux Nations Unies.‘Je n’aurais aucun problème à dire que cette pratique tombe sous l’interdiction de la torture’, a affirmé Louise Arbour, Haute Commissaire des Droits Humains aux Nations Unies, lors d’une conférence de presse à Mexico City. [...]» W199

La version officielle des attentats du 11 septembre ne pouvait-elle donc pas être corroborée autrement qu’en torturant les détenus?
 


Références : http://analysemedia911.blogspot.com/2008/11/rfrences.html

M2 – Victims’ families rip 9/11 secrecy deal (Associated Press – 13 novembre 2003)
M5 – 9/11 Panel says too many documents are being stamped secret (Seattle Post-Intelligencer/Scripps Howard News Service –
15 mai 2004)
M10 – Bush administration witholding evidence from Sept.11 investigation (Reuters – 26 octobre 2003)
M11 – White House seizes notes from 9/11 commission (Washington Post – 31 janvier 2004)
W71 – AP : 1M archived pages removed post-9/11 (USA Today – 15 mars 2007)
W190 – Book: Head of 9/11 panel had friends in White House (CNN – 3 février 2008)
W191 – John Lehman reacts to Philip Shenon’s new book (MSNBC NewsLive – 3 février 2008)
W196 – 9/11 Commission controversy (NBC News – 30 janvier 2008)
W199 – Waterboarding should be prosecuted as torture: U.N. (Reuters – 8 février 2008) 

George W. Bush devrait-il être arrêté à Calgary, en Alberta, et jugé pour crimes internationaux ?

Pendant de trop longues années, quelques sociologues ont battu le haut du pavé en participant à une campagne de propagande visant à dénigrer toute critique de la politique des États-Unis en l’assimilant à une fascination pathologique des masses pour le complotisme. Les temps changent. Lors de la prestigieuse conférence annuelle de sociologie de l’université de Winnipeg, le 6 mars 2009, le professeur Anthony J. Hall s’est interrogé sur l’impunité de l’administration Bush que lui procure le tabou du 11-Septembre. Nous reproduisons la version développée de son intervention.

De graves allégations criminelles planent autour de l’ex-président des États-Unis, George W. Bush, et de l’actuel président du Soudan, Omar al-Bashir. À la fin du mois de février 2009, il a été rapporté que la Cour pénale internationale basée à La Haye se prépare à émettre un mandat à l’encontre d’al-Bashir au sujet de sa culpabilité présumée à des crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Alors que ces documents étaient en cours de préparation contre le chef de l’État du Soudan, l’ex-président Bush se préparait à lancer une série de conférences rémunérées débutant à Calgary, en Alberta (Canada) le 17 mars. La visite de Bush dans la capitale pétrolière de l’Alberta fait figure de test de la cohérence et de l’authenticité de la positon « sans équivoque » du gouvernement canadien, selon laquelle « le Canada n’est pas et ne deviendra pas un refuge sûr pour les personnes impliquées dans des crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou autres actes répréhensible. »

Le contraste entre les traitements accordés à Bush et à al-Bashir ont été mis en évidence quasiment par inadvertance, par Geoffrey York, un collègue avec qui je m’entretenais souvent quand nous étions tous les deux correspondants réguliers du quotidien Globe and Mail il y a presque 20 ans, sur les péripéties d’affaires autochtones du Manitoba qui, à maintes reprises, devinrent des sujets captant l’attention nationale. Dans son reportage sur les charges retenues contre al-Bashir, York écrivait : « Pour la première fois dans l’histoire, un tribunal pénal international s’apprête à émettre un mandat d’arrêt contre le chef d’un État, l’accusant d’orchestrer une campagne de meurtres, de tortures et de viols. » Le journaliste estimait que l’initiative de la CPI « serait saluée par beaucoup comme un signe que personne n’est au-dessus de la loi. »

Ce contraste frappant entre le traitement d’al-Bashir et celui de Bush sert à clarifier la division qui existe dans le monde entre des criminels (ou présumés tels) en deux grandes catégories, l’une constituée par une petite élite essentiellement au-dessus des lois et l’autre par des gens pas suffisamment riches ni assez influents pour s’affranchir de la force coercitive de la loi. Ce n’est pas sans ironie que je suis arrivé à cette conclusion. D’une part, la décision de la CPI d’engager des poursuites contre al-Bashir, ainsi que d’ouvrir un véritable procès contre le chef de guerre congolais Thomas Lubanga Dyilo en janvier 2009, sont les signes d’une transformation majeure de la CPI. Le tribunal n’est plus un simple porte-voix pour l’expression vide de nobles idéaux, mais plutôt un lieu de véritable engagement visant à assujettir la règle du meurtre, de la mutilation et de l’intimidation à l’autorité supérieure du droit.

D’autre part, en désignant par sa première action juridique la responsabilité de potentats locaux dans ces régions de l’Afrique qui souffrent, là même où souvent dominent les cartels des matières premières et leurs régimes clientélistes, la CPI a surtout souligné l’hypocrisie de l’Occident qui protège ses propres seigneurs et profiteurs de guerre au sein du complexe militaro-industriel de toute responsabilité juridique pour les actes de violence de ses agents : beaucoup de ceux qui régulièrement planifient, instiguent, financent, arment, facilitent et s’engagent dans cette exploitation appartiennent à ce que l’on appelle le secteur privé. En effet, le double standard promu par la CPI dans le choix de ses objectifs en matière de poursuites n’est que la répétition sur la scène internationale de la grande duplicité du système de justice pénale aux États-Unis.

Comme l’illustre crûment la proportion inéquitable et scandaleusement élevée de Noirs parqués dans les prisons privatisées de la superpuissance déclinante [1], les forces de l’ordre et la justice, de toute évidence, font montre d’efforts disproportionnés pour criminaliser les Afro-américains pauvres, en prenant soin d’exclure de leur attention les habitants des banlieues pavillonnaires à la peau claire et les enclaves plus rares encore de l’extrême richesse. Les autorités en charge de l’application du nouveau droit international se limiteront-elles à poursuivre les responsables de gangs dans le ghetto continental de l’Afrique tout en regardant ailleurs quand il s’agit de réseaux criminels plus globaux dont les sièges sont situés en Amérique du Nord, en Europe, en Israël, et, de plus en plus, en Chine, en Inde et en Russie.

Si la renommée d’Omar al-Bashir est loin d’être internationale, George Bush est l’un des hommes les plus connus dans le monde. En effet, tout au long des huit années de sa présidence désastreuse, Bush a réussi à se rendre odieux à l’ensemble de la planète. Il est largement détesté pour ses décisions politiques ainsi que pour l’assortiment de faucons bellicistes, de corsaires du capital, de propagandistes du mensonge, d’évangéliques fanatiques, d’usuriers, de dérangés défenseurs de la torture, et de généraux psychotiques qui formaient son proche entourage [2]. Une proportion importante de l’opinion publique mondiale voit cet homme discrédité comme l’incarnation de quelque chose de bien pire qu’un exécrable dirigeant. Ils considèrent le 43e président des États-Unis comme un individu grossier, irrespectueux des lois. En effet, beaucoup voient à juste titre Bush comme un déviant pathologique qui nourrissait le fantasme délirant que la puissance de sa fonction lui donnait tout pouvoir pour autoriser les forces armées de son pays et de compagnies de mercenaires privées à commettre massacres, disparitions et tortures les plus graves et d’une amplitude génocidaire.

Cette vision très populaire s’appuie sur un nombre croissant d’études juridiques d’universitaires qui utilisent des éléments de preuve déjà disponibles dans la sphère publique pour établir que George Bush et ses subalternes ont violé de nombreuses lois nationales et internationales, y compris les Conventions de Genève et les instances de l’ONU interdisant la torture. Philippe Sands, Francis Boyle [3]et le professeur Michael Mandel de l’Osgood Hall Law School, trois des juristes internationaux les plus actifs, ont démontré que George Bush et son cabinet de guerre avaient transgressé le droit international, à de très, très nombreuses reprises. De fait, la liste est longue des juristes qui cherchent à amener l’ex-président américain devant la justice. Avec son nouveau livre, The Prosecution of George W. Bush for Murder, Vincent Bugliosi, ancien procureur dans l’affaire Charles Manson, ajoute sa voix à la foule [4].

Compte tenu de la substance et de l’étendue de la documentation déjà assemblée pour inculper Bush et nombre de ses principaux lieutenants pour des crimes nationaux et internationaux, la capacité de l’ex-président à franchir les frontières internationales pour donner des discours dans des lieux comme Calgary est un indicateur du malaise juridique des organismes d’application de la loi. Le rôle de ces organismes est-il de protéger la propriété et le prestige des riches de l’incursion des marginalisés et des démunis ? La loi n’est-elle pas une simple vue de l’esprit si elle ne peut pas restreindre l’utilisation abusive de la violence aux fins d’enraciner les privilèges et d’intimider la dissension ? Les autorités de la Couronne au Canada ou le ministère public dans d’autres pays se lèveront-ils afin de démontrer leur respect pour la puissance de la loi et son application uniforme au président comme à l’indigent, aux colons comme aux autochtones, aux Blancs comme aux Noirs ? Comment pouvons-nous transcender les codes, souvent racistes, contenus dans la rhétorique de la loi et de l’ordre, et les élever aux normes requises par le respect de la primauté du droit ?

Donnera-t-on jamais sa chance à l’épanouissement de la vérité dans un procès qui verrait, non seulement Bush, mais aussi Richard Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Condoleezza Rice et d’autres rendre des comptes pour leurs décisions et leurs actions dans la conduite de guerres d’agression. En tant que principaux stratèges, les industriels de l’armement et du pétrole, les propriétaires de sociétés de mercenaires, et leurs lobbyistes et propagandistes, la plupart de ces individus ont contribué à édifier les plans de ce projet pour un nouveau siècle américain, c’est-à-dire la privatisation de notre économie basée sur la terreur et les fausses justifications pour les soi-disant « guerres préventives ». Un an avant le 11 Septembre, le PNAC annonçait le besoin « d’un nouveau Pearl Harbor », afin de produire le climat d’hystérie nécessaire à la réalisation des objectifs de ses sponsors. Le plus ambitieux d’entre tous était la création d’un prétexte pour prendre le contrôle des ressources pétrolières en Irak et dans tout le Moyen-Orient.

Imaginer le monde régi par le droit international

Depuis plusieurs générations, le principe a été établi que tous les peuples du monde et leur gouvernement doivent reconnaître l’intérêt commun de la compétence universelle lorsqu’il s’agit de traiter de la plus haute forme de criminalité. À son retour d’Afrique en 1890, George Washington Williams, un missionnaire noir des États-Unis, a contribué à établir la pensée légale dans cette direction. Comme Williams cherchait des mots assez évocateurs pour décrire les effroyables violations des droits de l’homme dont il avait été témoin dans l’État dit libre du Congo du roi Léopold, il trouva l’expression « crimes contre l’humanité ». En 1944, un juif polonais qui avait échappé à l’horreur nazie en Europe, s’appuya sur son expérience pour renforcer le vocabulaire de la criminalité internationale. Raphael Lemkin a inventé la notion de « génocide », afin de faire avancer le projet d’essayer de traiter des crimes si graves qu’ils compromettent la survie d’une partie de la famille humaine. Dans le monde entier, Lemkin a cherché à ce qu’il ne puisse y avoir d’immunité, ni de refuge, pour ceux qui sont impliqués dans l’élimination de groupes nationaux, ethniques, raciaux ou religieux ; mécanismes auxquels il ajoute aussi le génocide culturel. Lemkin a contribué à aider les délégations à l’Organisation des Nations Unies à établir, en 1948, la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide. Ce pilier fondamental du droit international n’a été adopté par les États-Unis qu’en 1989.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement états-unien a brièvement été perçu comme le principal champion du principe que ceux qui commettent les cas les plus élevés de criminalité internationale doivent être tenus responsables individuellement en tant que personnes. Cette brève convergence du pragmatisme et de l’idéalisme a été mise en œuvre dans les processus juridiques de Nuremberg et de Tokyo, où certains des dirigeants de l’Axe défait ont été jugés devant des tribunaux militaires internationaux. En décrivant ses objectifs au président états-unien Harry Truman, le procureur général du gouvernement des États-Unis à Nuremberg Robert Jackson, a expliqué que le moment était venu d’établir clairement « que la guerre d’agression est illégale et criminelle ». A son avis, une telle activité, y compris les campagnes « d’extermination, d’asservissement et de déportation de civils », constituaient des « crimes internationaux » pour laquelle « les individus sont responsables ». En présentant son argumentation devant les juges, Jackson a souligné l’importance d’aller au-delà de toutes les anciennes lignes de défense qui avaient fourni une « immunité pour pratiquement toutes les personnes impliquées dans les plus grands crimes contre l’humanité et la paix ». « Un aussi vaste domaine d’irresponsabilité » ne pourrait plus être « toléré » parce que « la civilisation moderne met des armes de destruction illimitées dans les mains des hommes. »

Le vocabulaire utilisé par les juges de Nuremberg dans la détermination de la peine des condamnés nazis souligne que « le fait de déclencher une guerre d’agression n’est pas seulement un crime international ; il est le crime international suprême qui se distingue des autres crimes de guerre seulement en ce sens qu’il renferme tout le mal accumulé de l’ensemble. » Les attendus de Nuremberg ont été affinés et adoptés en 1950 par l’Organisation des Nations Unies comme principes qui incluent, précisément, la nature même des actes illégaux connus pour avoir eu lieu, par exemple, à Abou Ghraïb et à Guantanamo sous la présidence de George W. Bush. Les principes de Nuremberg divisent la criminalité internationale en trois catégories : les crimes contre la paix, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Un de ces principes stipule que : « le fait que l’auteur d’un crime international a agi en qualité de chef d’État ou de fonctionnaire ne dégage pas sa responsabilité en droit international. » [5].

Bien que la Cour pénale internationale soit un nouvel ajout récent à l’infrastructure juridique du droit pénal international, elle s’appuie sur des espoirs, des idéaux et des traditions qui ont de profondes racines dans beaucoup de sociétés en quête de justice. En dépit de tous ses problèmes et lacunes, la CPI est la meilleure expression d’une tentative visant à implémenter un grand nombre des proclamations les plus émouvantes de l’humanité annonçant l’égale dignité de chaque vie humaine telle que définie dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. La CPI a été créée à la suite d’une étude des Nations Unies pour devenir une véritable entité lors du Statut de Rome en 1998. Le tribunal a acquis une forme institutionnelle en 2002. Il compte actuellement 108 États membres, dont le Canada, avec 40 États supplémentaires en passe de ratifier le Statut de Rome.

Les gouvernements de la Russie, de l’Inde et de la Chine s’opposent à la cour. Le président Bill Clinton a signé le traité de Rome au nom de son gouvernement mais le président Bush a annulé la signature de son prédécesseur en 2002 dans le cadre de ses vastes et multiples efforts visant à exclure les États-Unis de plusieurs accords multilatéraux. La CPI demeure-t-elle le meilleur espoir pour l’avenir, ou le lamentable échec des États à ce jour pour défendre et faire respecter la primauté du droit international nous conduit-il à un stade où l’humanité doit essayer autre chose ? Sommes-nous arrivés à un point dans l’évolution de la communauté mondiale, où il devient envisageable, voire nécessaire, de commencer à mettre en place les structures d’une véritable juridiction dont les fonctionnaires appliqueraient leur compétence pour arbitrer et faire appliquer le droit pénal international par l’expression d’une certaine forme de citoyenneté partagée de l’humanité ?

Calgary et le Congo

Il y a beaucoup plus en jeu que ce que l’on discerne immédiatement de la décision de George Bush d’accepter une invitation à s’adresser à un parterre de chefs d’entreprise réunis à Calgary par la Chambre de Commerce locale. Selon David Taras, un professeur de sciences politiques à l’université de Calgary, il faut y voir une stratégie de l’ancien président des États-Unis pour entamer le processus de réhabilitation de son image auprès du public dans ce centre urbain « très conservateur et pro-américain ». Certains ont surnommé Calgary la « Houston du nord », un surnom qui ne rend pas compte du caractère réel de la ville. Calgary est en effet quasiment une colonie de Houston et de Dallas, économiquement et, dans une certaine mesure, politiquement et culturellement. Une forte proportion de ses habitants ont émigré du Texas ou ont des parents qui ont fait le voyage vers le nord depuis l’État de l’ancien gouverneur Bush. Calgary est la base politique et la circonscription du gouvernement minoritaire de l’actuel dirigeant du Canada, le Premier ministre Stephen Harper. En 2001, Harper et certains de ses proches conseillers de la province ont clairement affiché leurs positions pleines de préjugés quand ils ont préconisé la construction d’un « pare-feu » autour de l’Alberta afin de protéger ses ressources pétrolières et ses agences de l’autorité constitutionnelle du gouvernement national du Canada.

Au cours des huit dernières années, Harper a agi plus ou moins comme le principal détenteur de la marque de fabrique Bush dans sa gouvernance du Canada. En tant que leader de l’opposition, Harper a réprimandé le Premier ministre Jean Chrétien de ne pas engager les troupes canadiennes dans l’invasion anglo-US et l’occupation de l’Irak. Harper a travaillé en étroite collaboration avec l’ancien Premier ministre de l’Alberta, Ralph Klein, en s’opposant au protocole de Kyoto sur le changement climatique mondial. Les deux ont repris à leur compte le discours politique développée par la société de conseil et relations publiques, Burson-Marsteller. La branche de cette société à Calgary est la National Public Relations, dont les « chargés de communication verts » ont créé des organisations de façade, telles que la Canadian Coalition for Responsible Environmental Solutions.

David Frum a été l’un des zélateurs les plus frappants de l’axe idéologique qui relie l’Alberta aux idées et au staff de la Maison Blanche de Bush. Avant que Frum ne devienne l’un des principaux propagandistes de la « guerre contre la terreur » de George Bush [6] cette icône des néoconservateurs avait gagné ses galons en travaillant au magazine libertaire Alberta Report de l’évangéliste Ted Byfield. Frum est largement crédité à droite pour avoir contribué à renouveler la condamnation de « l’Empire du Mal » de Ronald Reagan, par l’élaboration de la formule « l’Axe du Mal ». George Bush la rendit célèbre en l’incluant à sa propagande de guerre d’agression dans son discours présidentiel sur l’État de l’Union en janvier 2002.

Par conséquent, de nombreuses forces de l’histoire convergent dans la manière dont Bush sera reçu par les fonctionnaires de l’immigration et du ministère de la Justice quand il atterrira à l’aéroport international de Calgary. Le 23 février 2009, une organisation portant le nom d’avocats contre la guerre a averti des fonctionnaires, y compris le Premier ministre Harper et le chef de l’opposition de Sa Gracieuse Majesté, que « George W. Bush, ancien président des États-Unis et commandant en chef des forces armées états-uniennes, est une personne soupçonnée de torture et autres violations flagrantes des droits humains, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, de manière crédible. » Se référant à des dispositions très précises de la loi sur l’immigration et de ses sections particulières relatives aux crimes contre l’humanité et crimes de guerre, les juristes ont précisé pourquoi Bush ne devrait pas être autorisé à entrer dans le pays. Ils continuent en expliquant que, si Bush est autorisé à pénétrer sur le territoire canadien, alors il devrait être arrêté par des agents de police canadiens. À l’appui de ces assertions, les juristes citent de nombreuses sources, y compris des éléments de preuve tiré d’un rapport interne de l’armée US terminé en juin 2008 par le général Antonio Taguba. Ils ont également cité certaines des conclusions rendues en février 2009 par le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Manfred Nowak. Ce responsable de l’ONU écrit : « Nous possédons tous les éléments de preuve qui établissent que les méthodes de torture utilisées dans les interrogatoires par le gouvernement des États-Unis ont été spécialement ordonnés par l’ancien ministre de la Défense américain Donald Rumsfeld …. Il est évident que ces ordres ont été donnés en pleine connaissance par les plus hautes autorités des États-Unis. »

Il existe de nombreux aspects canadiens à la prolifération mondiale de la torture, aux restitutions extraordinaires, aux incarcérations injustifiées, aux refus d’une procédure régulière et à d’autres violations flagrantes des droits humains qui dans la plupart des cas impliquent, d’une manière ou d’une autre, la Maison-Blanche de George Bush. La gendarmerie royale du Canada, le ministère canadien des Affaires étrangères et le Service canadien du renseignement de sécurité sont impliqués avec l’ensemble des branches du gouvernement états-unien dans les événements qui ont conduit à l’emprisonnement et à la torture en Syrie des citoyens canadiens Maher Arar, Abdullah Almalki, Ahmed El-Maati et Muayyed Nureddin. La terreur d’État qui s’abattit sur ces personnes constitue une petite partie du régime de non droit transnational résultant de l’affirmation illégale du président des États-Unis de sa compétence juridictionnelle sur toute personne, partout dans le monde, qui serait désignée par le pouvoir exécutif des États-Unis comme combattant ennemi illégal. Ce terme de « combattant ennemi illégal » est une expression inventée par les conseillers de George Bush comme un dispositif linguistique permettant au gouvernement voyou des États-Unis de se soustraire à la juridiction de droit international ou même à sa propre législation.

Michael Keefer, de l’université de Guelph, a soigneusement étudié le zèle du gouvernement de Stephen Harper à reproduire la stratégie de George W. Bush pour amplifier le rôle de la sécurité nationale étatique en jouant jusqu’à l’hystérie la carte de la menace de l’existence supposée d’une cellule terroriste islamiste locale dans la région du Grand Toronto. Keefer a montré la façon dont la GRC a utilisé des « taupes » rétribuées qui reçurent plusieurs millions de dollars pour la fabrication d’un fiasco lorsque les « accusations se sont évaporées ». L’affaire a littéralement « implosé » après que la GRC eût créé les conditions politiques pour que le Premier ministre Harper puisse diffuser en 2006 la version canadienne des théories hallucinatoires de George Bush au sujet de la « haine » imaginaire que l’islam vouerait aux libertés occidentales. La débâcle fut sévère, mais probablement pas assez pour ne pas détruire les vies de jeunes gens traumatisés et ce bien qu’ils soient sortis libres du tribunal. Selon Keefer, cet épisode consistait essentiellement dans son ensemble en « une opération de propagande concoctée pour renforcer la frauduleuse opération de manipulation psychologique que constitue la guerre contre le terrorisme ayant suivi le 11-Septembre ».

Le rôle des gouvernements canadien et états-unien en tant que partenaires dans des violations flagrantes des droits de l’homme et du droit international est illustré de façon transparente dans le cas du citoyen canadien Omar Khadr [7]. Khadr était un enfant soldat de quinze ans en Afghanistan lorsque les forces américaines l’arrêtèrent après un incident violent au cours duquel le jeune garçon fut blessé deux fois. Peu de temps après cet épisode litigieux, Khadr fut transféré dans le tristement célèbre camp X-Ray de Guantanamo à Cuba. Le Premier ministre Stephen Harper a utilisé l’affaire pour affirmer publiquement sa volonté de subordonner la souveraineté du Canada à la culture de domination militaire de l’Amérique de George Bush. À la différence des dirigeants des autres pays occidentaux qui sont intervenus avec succès pour faire libérer leurs citoyens de Guantanamo, Harper s’est fait un point d’honneur de ne pas demander aux autorités américaines, le retour d’Omar Khadr dans son pays de naissance.

Le général canadien Roméo Dallaire, qui prit part à des opérations de maintien de la paix des Nations Unies, a fait des observations sur l’importance de l’affaire Omar Khadr comme une expérimentation par les gouvernements canadien et états-unien de décisions de ne pas respecter les lois internationales interdisant la poursuite des enfants soldats. Dallaire a écrit : « Nous permettons aux États-Unis de juger un enfant soldat canadien devant un tribunal militaire dont les procédures violent les principes fondamentaux de la justice. » Le général a fait état de « preuves irréfutables de malfaisances des États-Unis », d’« altérations » de preuves par des fonctionnaires, et de diverses formes d’abus à l’encontre d’Omar Khadr, y compris des menaces de « viol et de mort ». Dans l’affaire Omar Khadr, Dallaire accuse le gouvernement du Canada de se rendre complice d’« un affront aux droits de l’homme et au droit international. »

Le mépris de tous les principes reconnus du droit états-unien et international à Guantanamo Bay et à Abou Ghraïb seront presque certainement vus par les générations futures comme définissant des marqueurs de l’infamie des deux mandats de la présidence de George W. Bush. Un certain nombre de juristes militaires ont démissionné de leur poste à Guantanamo, dégoûtés, y compris le colonel Morris Davis, le procureur en chef. Un whistler blower (dénonciateur, NdT) plus récent est le lieutenant-colonel Darrel Vandeveld, ex-procureur. Comme rapporté dans le Globe and Mail, le 2 mars 2009, Vandeveld a condamné les « traitements sadiques », les « abus » et le « simulacre » de justice appliqué à Khadr et aux autres détenus dans le « désordre sans nom » de Guantanamo. C’est le « goulag de notre époque », a déclaré Amnesty International. « Je ne pouvais pas croire que les Américains pouvaient faire cela » a déclaré Vandeveld, en prévision de témoignage, qu’il pourrait très bien être appelé à donner devant un tribunal de droit national ou international.

La poursuite de la persécution dans un goulag états-unien d’un jeune homme appréhendé alors qu’il était un enfant soldat jette une ombre étrange et révélatrice sur la poursuite concomitante de l’inculpation de Thomas Lubanga Dyilo par la CPI à La Haye. Lubanga a été accusé de recruter et de déployer des enfants soldats dans l’Est du Congo. De nombreuses sociétés minières canadiennes et états-uniennes font parties, en bonne place, des sociétés occidentales (Amérique du Nord, Europe et Afrique du Sud) qui contribuent à alimenter les conflits où des enfants soldats sont régulièrement déployés. Les enfants soldats continuent d’être incorporés par ceux qui aux deux bouts de la chaine profitent des meurtres de masse et du chaos dans une zone qui a connu, de loin, le plus grand génocide depuis la Seconde Guerre mondiale.

Grâce à leur position commune sur l’affaire Omar Khadr, George Bush et Stephen Harper n’ont-ils pas transgressé le même droit international que Lubanga est maintenant accusé d’avoir violé ? Alors que nous approchons de la fin de la première décennie du XXIe siècle, pourrait-il y avoir une preuve plus flagrante de l’anarchie cultivée au plus haut niveau de nos gouvernements ? Que reste-t-il à dire quand un ex-président états-unien, l’actuel Premier ministre canadien et un chef de guerre congolais peuvent tous les trois être accusés du même mépris pour les lois internationales interdisant le recrutement et la poursuite pénale des enfants soldats ?

Confronter les mensonges du 11 Septembre

Il n’est pas difficile d’imaginer les principaux arguments de la défense, si George W. Bush, Richard Cheney, Donald Rumsfeld et d’autres de leur sorte faisaient face à leurs accusateurs dans une cour de justice. La base de leur défense serait presque certainement à trouver dans leur affirmation que leur pays avait été attaqué en 2001 par un ennemi extérieur utilisant des tactiques tellement audacieuse et inattendue que les terroristes islamiques ont réussi à prendre par surprise l’ensemble du complexe militaro-industriel, ainsi que l’énorme machinerie de la sécurité nationale. A partir de là, les avocats de la défense soutiendraient que les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak, ainsi que toutes les autres actions, y compris celles qui ont eu lieu dans la baie de Guantanamo et à Abou Ghraïb, ne peuvent être interprétées comme les éléments d’une guerre d’agression. Elles ne devraient pas être considérées comme faisant partie d’un plan coordonné d’agression militaire dont les juges de Nuremberg ont statué il y a longtemps qu’il constitue « le crime international suprême qui se distingue des autres crimes de guerre seulement en ce sens qu’il renferme tout le mal accumulé de l’ensemble. »

Suite à cette argumentation, les avocats de la défense affirmeraient que tout ce qui s’est produit lors de la guerre (juste et civilisée) contre le terrorisme ne doit pas être interprété comme une guerre d’agression. Au contraire, ces actions devraient être considérées comme une forme d’auto-défense nécessaire, ou, peut-être comme des actions préventives entreprises par précaution avec l’espoir de sauver les civils innocents de la menace violente des extrémistes islamistes. Que nous en soyons conscients ou pas, nous sommes tous continuellement bombardés du message que nous avons de bonnes raisons de craindre la sauvagerie des terroristes, un message soigneusement élaboré par les praticiens de ce qu’on appelle « la gestion des perceptions » pour jeter une suspicion constante sur l’ensemble du monde arabe et musulman. En effet, la mythologie populaire de la guerre contre le terrorisme forme l’élément essentiel sur lequel se fonde l’économie de la terreur qui a alimenté la croissance de l’énorme complexe militaro-industriel tout au long de la présidence des Etats-Unis de George W. Bush. Le vieil ennemi du temps de la Guerre froide n’existant plus, un nouvel ennemi était nécessaire. Des entreprises telles que Blackwater, la société de mercenaires d’Eric Prince, ont été en mesure de prospérer dans le même moule privatisé comme ce fut le cas pendant la guerre sainte (ou djihad) capitaliste contre « l’Empire du Mal » soviétique.

En contre-interrogatoire des témoignages citant le 11-Septembre comme la principale justification des mesures qui ont été prises au nom de la guerre contre la terreur, un procureur pourrait affronter Bush et les autres de la manière suivante. Il ou elle pourrait citer à comparaître certains responsables US, dont la négligence et/ou l’incompétence supposées ont conduit à l’échec qui a permis aux terroristes d’atteindre leurs objectifs pourtant bien protégés. Le procureur pourrait demander des éclaircissements sur ce qui s’est passé à ces fonctionnaires dont les malversations et les erreurs ont causé des défaillances sans précédent, par exemple, ceux en charge du renseignement, du contre-espionnage, de la sécurité dans les aéroports, de la défense aérienne et de l’application des lois sur l’immigration. Savoir si tous les fonctionnaires incompétents furent virés ? Si certains ont été réprimandés ? Si quelqu’un avait démissionné ? L’accusé répondrait « Non ». Le procureur demanderait alors : « Pourquoi donc ? »

Si les meurtres de masse et la destruction occasionnés le 11/9 sont imputables à un échec massif de la sécurité nationale, pourquoi personne n’a-t-il assumé la responsabilité ou été tenu pour responsable d’éléments précis de ce prétendu échec ? Et quid de la propre responsabilité de George W. Bush dans la débâcle ? Pourquoi le Président lui-même n’a-t-il pas immédiatement pris en charge la crise en allant à Washington au lieu de fuir au fin fond de l’Amérique dans son avion Air Force One, laissant Richard Cheney, l’ancien PDG de Halliburton, en charge des opérations dans le bunker sous la Maison-Blanche au cours de la fatidique journée du 11 septembre 2001 ?

Les manquements les plus graves concernant les événements du 11/9 ne sont pas le fait des agences de renseignement des États-Unis, des services de sécurité des aéroports, du NORAD, etc. Au contraire, l’incapacité la plus profonde et la plus sombre à nous protéger de ces ennemis qui nous menace le plus est à chercher du côté des journalistes, des grands médias, des professeurs et des universités qui les (nous) emploient. C’est nous qui avons, dans la très grande majorité des cas, choisi de renoncer à notre scepticisme et, avec lui, à notre éthique professionnelle ainsi qu’à nos responsabilités. Dans l’ensemble, notre classe et notre caste continuent à répondre aux événements du 11-Septembre d’une manière expéditive plutôt que rationnelle. Comme je le vois, par conséquent, il s’agit d’une trahison en masse des intellectuels, qui constitue le plus important résultat sous-jacent de la poursuite de la fraude connue sous le nom de « guerre contre le terrorisme ». La guerre contre la terreur continue à être produite, promue et vendue au public dans la plus agressive campagne de guerre psychologique jamais entreprise. Combien d’entre nous se font complices de cette noire machination par leur silence, le facteur principal qui permet la continuation de guerres d’agression justifiées au nom de la théorie officielle du complot du 11-Septembre, aussi infondée que dépourvue de preuves ?

Ce n’est pas mon intention, ici et maintenant, de déconstruire les mensonges et les crimes de la Maison Blanche de Bush ou, plus récemment, de la dissimulation par le Président Obama des éléments clés sur la vérité de ce qui s’est passé le matin du 11 septembre 2001. Je me suis d’ailleurs essayé à une telle déconstruction, mais pas de manière aussi exhaustive, experte et professionnelle que d’autres ont pu le faire. Je pourrais citer des dizaines, voire des centaines, de solides contributions scientifiques visant à rassembler des preuves spécifiques examinant par le menu et en grand détail ce qui s’est probablement et certainement passé, ainsi que ce qui n’a absolument pas eu lieu, ce matin lumineux de la fin de l’été 2001. Ces nombreuses contributions sont en grande partie dans le domaine public et sont facilement accessibles à l’ère de Google et de You Tube.

Alors que nombreux sont ceux qui ont déplacé les repères dans la compréhension de ceux qui sont engagés dans la quête de vérité, la contribution d’un universitaire en particulier, se distingue par la remarquable combinaison de sa portée, de sa précision et de son attention aux détails. Je crois que je parle pour beaucoup de collègues qui dans un large consensus s’accordent sur le fait que le professeur de théologie David Ray Griffin a plus que gagné le titre de doyen de ce que l’on appelle le « 9/11 Truth mouvement » [8]. Je mets au défi quiconque de lire une partie de la petite bibliothèque de livres et d’articles qu’il a écrits sur les divers aspects du 11 Septembre et de ne pas développer un mépris total pour la version officielle du complot. Compte tenu de ce que Griffin et d’autres ont déjà publié, il ne subsiste pas la moindre crédibilité à l’idée que la frappe sur le Pentagone et la pulvérisation des trois tours à structure d’acier du World Trade Center ont été causés par une poignée de Saoudiens seulement armés de cutters, disposant d’une formation sommaire au pilotage et d’un intense zèle djihadiste.

Récemment, est née la branche la plus professionnelle des sceptiques du 11-Septembre qui est le fait de l’infatigable Richard Gage, fondateur de l’association « Architects and Engineers for 9/11 Truth » forte de 600 membres (architectes et ingénieurs). Gage en réunissant une grande masse d’études techniques et en la vulgarisant, a établi au-delà du doute raisonnable que les tours aux puissantes structures en acier ne se sont pas écroulées du fait des crashes des avions de ligne, des incendies de kérosène et de la gravité, mais à cause de démolitions contrôlées. Toutes les trois se sont effondrées sur leur empreinte, peu ou prou à la vitesse de la chute libre.

Tout aussi récemment, j’ai étudié attentivement la profonde et abondante érudition affichée dans le livre du Canadien Peter Dale Scott, The Road to 9/11 : Wealth Empire and the Future of America [9]. Cet ouvrage, évalué par ses pairs, est publié par University of California Press située à Berkeley. Scott s’appuie sur des décennies d’enquête sur le fonctionnement interconnecté des compagnies pétrolières, des cartels de la drogue, des opérations de contre-espionnage, des banques et de la politique, et son volume met en évidence une collaboration aussi étroite que longue entre Dick Cheney et Donald Rumsfeld, laquelle culmine avec leurs apparitions et disparitions étranges dans les jours qui ont précédé et suivi le 11/9. Comme les travaux de Nafeez Mosaddeq Ahmed [10], le livre de Scott présente beaucoup d’éléments de preuve qui démontrent que le croquemitaine d’al-Qaïda a été impliqué de l’intérieur dans le fonctionnement de la sécurité nationale US, et ce dès son incorporation dans les moudjahidine parrainés par le duo CIA-ISI. Commençant comme des acteurs clés dans les opérations financières de la défunte Banque de crédit et de commerce international (BCCI) fondée à Lahore, les personnages destinés à assumer leurs rôles au sein d’al-Qaïda ont contribué à faire avancer le processus de transformation du terrorisme en une entreprise et en une opportunité politique pour les nombreux marchands de peur. Je recommande en particulier le chapitre 10 du livre de Scott, intitulé « Al-Qaïda et les élites états-uniennes ». Les sous-parties de ce chapitre comprennent des expressions comme « Les agents des États-Unis, les compagnies pétrolières et al-Qaïda », « Les États-Unis et al-Qaïda en Azerbaïdjan », « Unocal, les Taliban et ben Laden en Afghanistan », « Al-Qaïda, l’Armée de libération du Kosovo et le pipeline transbalkanique »,« Al-Qaïda et le complexe pétrolier, militaire et financier ».

Je pourrais terminer par un plaidoyer en faveur d’une enquête parlementaire au Canada sur la véracité de l’interprétation du 11-Septembre, qui continue de mettre en danger la vie de nos soldats en Afghanistan. Je pourrais terminer en soulignant l’échec journalistique de la CBC (Canadian Broadcasting Corporation, la radio nationale, NdT) ou la propagande pour les guerres d’agression qui a proliféré en particulier dans les médias commerciaux. Comme l’a révélé l’enquête sur la CIA de l’après-Watergate, des « agents » recrutés dans les grands médias ont longtemps été utilisés par des organismes de la sécurité nationale (de l’État) afin de propager des campagnes de désinformation dont le but véritable est de booster les affaires de gens comme la famille Bush, une dynastie de profiteurs de guerre. Je pourrais illustrer certains de mes arguments en pointant vers les sites ridicules de Can West Global, et surtout celui du Nation Post. Je citerai seulement le titre d’un article où des bloggeurs anonymes se voient attribué beaucoup d’espace dans ce journal pour attaquer mon travail. Que font les rédacteurs de ce journal quand ils titrent « S’attaquer aux théoriciens du complot du 11-Septembre » sinon défendre le mythe de la guerre contre le terrorisme en occultant tout débat ?

Nombreuses sont les façons dont je pourrais conclure, mais je choisis en fait de terminer ce texte avec quelques réflexions sur George Bush, le droit international et le livre remarquablement bien accueilli de Naomi Klein intitulé La Stratégie du choc : la montée du capitalisme du désastre [11]. À travers le prisme de son interprétation keynésienne, Klein observe de nombreux pays au cours des dernières décennies. Pour ce faire, elle présente par exemple l’argument très convaincant que les modestes programmes de redistribution qui avaient été incorporées aux économies nationales et à l’économie mondiale en général n’ont pas survécu aux incursions du « capitalisme du désastre ». Nos relations matérielles ont été soumises aux chocs répétés de l’hyper privatisation pendant les périodes où nous avons été les plus vulnérables aux effets désorientant de traumatismes manufacturés ou induits naturellement.

Comme l’auteur le reconnaît dans son livre, les événements du 11 Septembre constituent l’exemple type de sa thèse centrale. Le choc des images de l’effondrement des tours a créé le prétexte pour l’invasion de l’Irak et la hâte du régime de Bush pour exploiter ce que Klein appelle le « marché du terrorisme ». L’Irak devait être un prototype pour démontrer que « le boulot de l’État n’est pas de fournir la sécurité, mais de l’acheter au prix du marché ». En outre, la violence en Irak a aidé à stimuler la culture de la peur et de la haine en Amérique du Nord qui renforce la montée de ce que Klein nomme « l’industrie de la sécurité de la patrie ».

Comme la plupart des auteurs qui écrivent sur la guerre contre le terrorisme, Klein aborde les attentats du 11 Septembre du bout de l’orteil pour arriver indemnes sur un terrain professionnel plus sûr. Pour elle, cette zone plus sûre consiste à documenter la façon dont Bush, Cheney, Rumsfeld, Paul Bremer, et les autres architectes et ingénieurs de la privatisation de l’économie de la terreur ont exploité le 11 Septembre pour faire progresser leur ordre du jour politique. Mais éludant quasiment le sujet de ce qui s’est réellement passé le jour du Grand Choc, Klein s’incline devant le mantra « des échecs de la sécurité le 11-Septembre ». Klein emmène alors ses lecteurs dans sa très originale et importante analyse économique de l’Irak, le « Ground Zero » de la guerre contre le terrorisme.

Je crois comprendre la décision journalistique de Naomi. Je considère cela comme un compromis nécessaire, si elle voulait conserver un espoir de faire connaître son très utile travail sur les médias au Canada et aux États-Unis ainsi qu’auprès de jeunes militants dans le monde entier. Mais je pense que Klein est trop bien informée pour ne pas être méfiante de l’alibi de « l’échec de la sécurité » avancé par le régime Bush. Si mon intuition est vraie, que faut-il dire au sujet de la gravité du climat de paranoïa si même Naomi Klein s’autocensure, plutôt que de prendre le risque de rejoindre les groupes marginalisés « des théoriciens du complot » ? L’adhésion de Klein à des tabous sur le 11 Septembre est-elle similaire à celle de Noam Chomsky et des producteurs de médias sinon progressistes, comme par exemple, ZMag, The Nation, et Democracy Now ? Ou Barrie Zwicker a-t-il raison quand il affirme que des forces malveillantes sont à l’œuvre pour répéter dans le contexte de la soi-disant guerre contre le terrorisme, les techniques de désinformation et de guerre psychologique qui avaient cours pendant la Guerre froide ?

La rhétorique du discours d’espoir et de changement du Président Obama ne transcendera pas les discours de haine et les crimes de haine qui continueront à se multiplier aussi longtemps que le public détournera son regard de la vérité sur l’événement dont le contenu a été déformé pour justifier les crimes internationaux qui continuent à être perpétrées au nom de la guerre contre le terrorisme. Tant que cette fraude n’est pas exposée (reconnue), l’obscénité continuera probablement et George Bush franchira les frontières internationales pour donner des discours grassement rémunérés. Néanmoins, nous nous efforcerons de faire ce que nous pouvons le 17 mars en faisant de la visite de l’ancien président américain à Calgary un test pour savoir si nous sommes gouvernés par la règle du droit ou par la règle de la désinformation, du copinage et de la puissance militaire.
 

Par Anthony J. Hall, professeur d’études sur la mondialisation à l’université de Lethbridge (Canada)

Article original publié sous le titre « Should George W. Bush Be Arrested in Calgary, Alberta, To Be Tried For International Crimes ? », par Mondialisation.Ca, le 7 mars 2009.
Version française : Arno Mansouri pour Réseau Voltaire.

 


Références :

[1] « Les USA d’Obama : actuellement 1 noir sur 11, incarcéré ou en probation », Réseau Voltaire, 7 mars 2009.

[2] « Les 52 plus dangereux dignitaires américains. Le jeu de cartes du régime Bush », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 1er mai 2003.

[3] Lire Guerre biologique et terrorisme, par Francis A. Boyle, éditions Demi-lune, disponible sur la librairie du Réseau Voltaire.

[4] The Prosecution of George W. Bush for Murder, par Vincent Bugliosi, Vanguard Press, 2008, 352 pp.

[5] Les jugements des tribunaux militaires internationaux de Nuremberg et de Tokyo exclurent eux aussi l’impunité des dirigeants : dans son arrêt du 1er octobre 1946, le tribunal de Nuremberg, a souligné que "la protection que le droit international assure aux représentants de l’État ne saurait s’appliquer à des actes criminels. Les auteurs de ces actes ne peuvent invoquer leur qualité officielle pour se soustraire à la procédure normale et se mettre à l’abri du châtiment".

[6] « Le programme des faucons pour 2004 », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire.

[7] « Omar Khadr sera jugé, mais pas libéré », Réseau Voltaire, 27 septembre 2007.

[8] Voir les articles et les livres de David Ray Griffin sur Réseau Voltaire.

[9] The Road to 9/11 : Wealth, Empire, and the Future of America, par Peter Dale Scott, University of California Press, 2007, 432 pp.

[10] La Guerre contre la vérité, par Nafeez Mosaddeq Ahmed, éditions Demi-lune, 512 pp. Disponible sur la librairie du Réseau Voltaire.

[11] La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre, par Naomi Klein, version française Actes Sud, 2008, 669 pp.

Obama doit dire toute la vérité

L’engagement de l’administration Obama à se démarquer de la politique de l’administration Bush concernant la prétendue "guerre contre le terrorisme" va-t-il être tenu ? Rien n’est moins sûr. Un mois après avoir signé un décret interdisant la torture et ordonnant la fermeture de la prison "symbole" de Guantanamo, le Président Barack Obama a discrètement donné son accord pour continuer à nier le droit à un procès pour des centaines de terroristes présumés détenus dans un camp de fortune en Afghanistan. D’autres questions sont par ailleurs soulevées au sujet des pratiques relatives aux arrestations et aux interrogatoires des suspects, certaines techniques coercitives étant par exemple maintenues dans les manuels d’instruction de l’armée.

Comme le réclame le journal britannique The Independent dans l’article que nous avons traduit ci-dessous, Obama doit dire la vérité sur sa politique de lutte contre le terrorisme. Faux espoirs, vaines promesses. Les prisonniers « terroristes » ne sont pas prêts de recouvrir leurs droits. Éternelle Guantanamo ?


Obama doit dire toute la vérité

« Après avoir examiné la question, le gouvernement reste sur la position énoncée précédemment. » Par ces mots, l’assistant intérimaire du procureur général, Michael Hertz, a mis fin à un rêve. Le rêve que la présidence de Barack Obama inaugurerait un ordre mondial suprême sur un nouveau plan moral.

Tard dans la journée de vendredi, M. Hertz a confié à la cour du district de Washington que l’administration Obama maintenait le même cap que Bush, à savoir que les prisonniers détenus dans la base de Bagram en Afghanistan ne pouvaient pas faire valoir leurs droits devant une cour américaine. D’un point de vue cynique, c’est "une position déjà abordée, en laquelle vous pouvez croire".

Ce journal n’était pas naïf au point de croire que le président Obama se conformerait scrupuleusement et immédiatement aux lois américaines et internationales. Nous sommes heureux d’apprendre qu’il a ordonné la fermeture de Guantanamo dans un délai de moins d’un an, qu’il a fait cesser les procès dans les tribunaux militaires et limité les interrogatoires par la CIA à des techniques moins douteuses. Mais le refus de garantir les droits des prisonniers à Bagram est très fâcheux.

La cour suprême des États-Unis ayant décidé en 2004 que les détenus de Guantanamo avaient le droit de demander à ce que leur cas soit examiné dans des cours américaines, cela avait mis fin à la situation anormale du camp à Cuba. La tentative de Bush de créer un espace de non-droit en dehors des systèmes juridiques américain et international avait échoué. Il poursuivit malgré tout ses tentatives de bafouer les droits des détenus, non seulement à Guantanamo, mais également à Bagram…

La décision d’Obama de fermer Guantanamo apparaît plus comme une promesse symbolique qu’autre chose. L’administration Bush n’a pas été très convaincante avec sa politique sur la justice. Selon cette politique, les détenus étaient des "ennemis combattants" enfermés jusqu’à ce que cessent les attaques terroristes. Dans ce cas, ils auraient dû bénéficier de la protection de la Convention de Genève pour les droits des prisonniers de guerre. Pourtant Bush avait réussi à maintenir sa politique, et maintenant nous voyons qu’Obama ne fait que suivre sa trace.

En effet, Elena Kagan, candidate au poste d’avocat général de l’administration Obama, a dit lors de son entretien d’embauche que quiconque était suspecté de financer Al-Qaïda devait être soumis aux conventions militaires, c’est-à-dire, détenu indéfiniment et sans procès, même s’il était capturé aux Philippines, loin d’une zone de combat.

Mais ce n’est pas le premier point noir de la présidence d’Obama (NDT : n’y voyez aucun jeu de mots). Début février, un avocat fédéral est resté dans la droite ligne de Bush dans une affaire intentée par Binyam Mohammed, résident britannique. Ce dernier espérait quitter Guantanamo dès le lundi 23 février. Selon Clive Stafford Smith, Mohammed et les autres ont traîné en justice une filiale de Boeing suite à l’organisation d’un vol de «restitution extraordinaire» (sous-traitance de la torture) par lequel on les a envoyés secrètement dans d’autres pays où ils disent avoir été torturés. L’administration Bush avait déclaré que ce cas devait être tenu secret, car en discuter pouvait compromettre la sécurité nationale et les relations internationales. Lorsque l’affaire reprit suite à la venue du nouveau président, le juge demanda à l’avocat du Département de la Justice si « quelque chose » avait changé dans la manière de conduire le dossier. « Non, votre honneur » fut la réponse. La position qu’il a continué à maintenir avait été « soigneusement contrôlée par les fonctionnaires compétents au sein de la nouvelle administration », a-t-il dit.

Par ailleurs, Leon Panetta, nommé par Obama directeur de la CIA et chargé d’en finir avec les méthodes de torture telles que le waterboarding (ndt : technique d’interrogatoire où la personne subit une simulation de noyade. Elle est penchée en arrière et on lui verse de l’eau sur le visage jusqu’à ce qu’elle avoue), a dit que la CIA continuera très certainement de transférer les détenus vers d’autres pays qui assureront les bons traitements désirés par l’administration Bush.

L’édition dominicale d’un journal, The Independent on Sunday, soutient les actions militaires pour défendre le peuple afghan. Nous admettons qu’il existe des problèmes pratiques délicats, causés notamment par l’impossibilité de procédures juridiques équitables contre les détenus actuels en raison des mauvais traitements subis par le passé. Et nous reconnaissons que depuis l’investiture de M. Obama, la balance de la justice est mieux remplie qu’elle ne l’était.

Mais le problème du respect des droits de l’homme reste sans réponse. Brutalités, tortures et longue détention sans procès sont non seulement moralement ignobles, mais contre-productives. C’est un argument que le président Obama a lui-même exposé lors de sa campagne présidentielle. Pourtant, il est resté muet à propos des décevantes violations de ces grands principes faites en son nom par ses subordonnés au cours des trois dernières semaines.

Gregory Craig, conseiller à la Maison-Blanche, a déclaré la semaine dernière que le nouveau président voulait éviter les "slogans de campagne" pour décider quoi faire de la politique de lutte antiterroriste dont il avait hérité. Les droits de l’homme et la primauté du droit ne sont pas des slogans de campagne. Pour les besoins de la lutte contre l’extrémisme, M. Obama a besoin d’urgence d’une réflexion approfondie sur la situation et d’une grande éloquence pour exprimer clairement sa position.

Source :  The Independant (22 février 2009)
Traduction par Aurélien pour ReOpenNews

Binyam Mohamed, ex-détenu de Guantanamo, remis en liberté sans inculpation

Le 22 janvier dernier, la nouvelle administration du président Barack Obama avait décrété la fermeture du centre de détention de Guantanamo d’ici un an (non sans laisser le système de torture et de détention illimité intact), mais elle n’a pas encore décidé ce qu’elle ferait des détenus arrêtés après les attentats du 11 septembre 2001.

Il y a huit jours, la Cour d’appel fédérale américaine a cassé un ordre de remise en liberté aux États-Unis de 17 musulmans chinois détenus à Guantanamo depuis des années, sans inculpation. En octobre, un juge fédéral avait ordonné leur transfert sur le sol américain puisqu’ils n’étaient plus considérés comme des "combattants ennemis", mais la cour d’appel a déclaré mercredi que seuls les services de l’immigration, et non pas un magistrat, étaient habilités à accepter des étrangers sur le sol américain. L’administration a donc expliqué qu’elle était dans l’incapacité de libérer ces détenus qu’aucun pays ne semble vouloir accueillir. Washington déclare en particulier ne pas vouloir les renvoyer en Chine par crainte qu’ils n’y soient persécutés (quelle attendrissante attention !)

Après l’échec de ces premières libérations, c’est un ex-résident britannique qui aura finalement été le premier détenu libéré de Guantanamo sous l’ère Obama. À l’instar de Sami El Haj, libéré en mai 2008, Binyam Mohamed n’a pas tardé à dénoncer les tortures qu’il a subies pendant ses 8 années de détention au Maroc, en Afghanistan et à Guantanamo.

 


LeMonde.fr avec AFP, le 23/02/2009

 
Binyam Mohamed est arrivé en Royaume-Uni lundi 23 février. 

Il est le premier à avoir été libéré de Guantanamo depuis l’arrivée de Barack Obama au pouvoir, et il restera un homme libre. Binyam Mohamed, ex-résident britannique, est arrivé lundi 23 février en début d’après-midi au Royaume-Uni après plus de quatre ans passés au camp de Guantanamo et a été remis en liberté sans inculpation en début de soirée après avoir été interrogé par la police, a annoncé Scotland Yard.

M. Mohamed avait été interpellé et interrogé par la police des frontières dès son arrivée peu après 13 heures locales sur la base aérienne militaire de Northolt (nord-ouest de Londres), dans le cadre de la législation antiterroriste britannique. "Il a été remis en liberté, un point c’est tout, c’est la fin" de la procédure, a déclaré un porte-parole de la police.

Soupçonné de terrorisme, il avait été arrêté au Pakistan en 2002 avant d’être emmené au Maroc et en Afghanistan où il aurait été torturé, selon ses avocats. Quatre ans après son arrivée au camp de Guantanamo en 2004, toutes les accusations de terrorisme à son encontre ont été abandonnées l’an dernier. De nationalité éthiopienne, Binyam Mohamed était arrivé au Royaume-Uni en 1994 et y avait obtenu le droit d’asile.

"TORTURÉ DE FAÇON MÉDIÉVALE"

"J’ai vécu une expérience que je n’aurais jamais pu imaginer dans mes pires cauchemars (…). Il est toujours difficile pour moi d’imaginer que j’ai été enlevé, transporté d’un pays à un autre, et torturé de façon médiévale, tout cela étant orchestré par les Etats-Unis", avait-il déclaré à son arrivée au Royaume-Uni.

Binyam Moyamed a remercié ceux qui l’ont soutenu ainsi que le gouvernement britannique pour les efforts qui ont abouti à sa libération. Mais il a aussi dénoncé ce qu’il pense être la complicité des services de renseignement britanniques avec ses tortionnaires. "Pour moi, le pire moment a été celui où j’ai compris au Maroc que les gens qui me torturaient recevaient des questions et des documents des renseignements britanniques", a-t-il déclaré, réclamant que la vérité soit faite sur son calvaire.

L’association Reprieve de défense des prisonniers et Amnesty International ont salué la libération de M. Mohamed. Mais Kate Allen, directrice d’Amnesty pour la Grande-Bretagne, a réclamé l’ouverture d’une enquête indépendante sur les allégations de complicité de torture à l’encontre du renseignement britannique. Sur les quinze prisonniers britanniques ou ex-résidents britanniques détenus à Guantanamo, un seul, Shaker Aamer, y demeure emprisonné, selon le Foreign Office.

Les dérives des politiques antiterroristes pèsent sur les démocraties occidentales

La Commission internationale de juristes (CIJ), une ONG basée à Genève qui regroupe de nombreux professionnels reconnus du droit international, a publié, lundi 16 février, un rapport (PDF en anglais) qui critique les atteintes aux droits de l’homme et aux grands textes internationaux commises par les Etats au nom de la lutte contre le terrorisme. Pendant trois ans, neuf juristes, dont Mary Robinson, ancienne présidente de l’Irlande et ex-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, ont ainsi rencontré des victimes de la lutte antiterroriste et des représentants associatifs et gouvernementaux dans plus de quarante pays.

Le constat est inquiétant. Selon le rapport, plusieurs mesures adoptées par les Etats "sont illégales, voire contre-productives" au regard du droit international, et les "atteintes aux droits de l’homme ont été bien plus graves qu’on ne pouvait l’imaginer" depuis les attentats du 11-Septembre. Le comité estime ainsi que l’arsenal juridique qui existait avant cette date suffisait déjà pour lutter contre le terrorisme. Selon lui, plusieurs Etats, y compris en Occident, n’ont pas hésité à renier "les engagements qu’ils ont pris dans le cadre de traités", notamment en remettant en cause "l’interdiction de la torture et des traitements cruels, inhumains ou dégradants, les disparitions forcées et la garantie d’un procès équitable".

Les Etats-Unis sont, à ce titre, largement critiqués pour la prison de Guantanamo et l’usage de la torture. Mais le comité pointe les contradictions de l’ensemble des Etats démocratiques qui "participent aujourd’hui à l’érosion du droit international (…) en se rendant complices de violations perpétrées par d’autres Etats ou en faisant montre de tolérance à leur égard". En s’appuyant sur plusieurs exemples historiques, comme celui de l’Irlande du Nord, le comité veut montrer que l’instauration de procédures juridiques et policières spécifiques, au mépris du droit international, est souvent une mauvaise solution parce qu’elle favorise "les tensions communautaires" et le "recrutement par les groupes armés".


Image tirée du film documentaire The Road to Guantanamo

LA FRANCE CRITIQUÉE POUR SES EXPULSIONS ADMINISTRATIVES

Le rapport critique la France pour ses expulsions administratives d’étrangers "menaçant la sécurité nationale". Sur simple rapport des services de renseignement, le ministère de l’intérieur peut en effet prendre un arrêté d’expulsion. S’il peut faire l’objet d’un appel, cet arrêté n’est pas automatiquement suspensif. Le comité assure ainsi que la France a expulsé "des individus qui risquent la torture dans leur pays d’origine (…) avant même que leur appel ait été examiné et alors que leur expulsion a été annulée par la suite". Ils critiquent également la législation sur l’immigration française qui, depuis 2003, autorise les expulsions administratives pour incitation à la haine raciale.

Selon des témoignages recueillis par le comité, le gouvernement a plusieurs fois utilisé cette législation pour expulser abusivement des individus au risque d’atteindre à la liberté d’expression. "L’expulsion de musulmans renforce le sentiment d’exclusion et de stigmatisation au sein de la communauté musulmane en France, au risque d’encourager une éventuelle radicalisation, affirme le rapport. Souvent, les mesures de lutte contre le terrorisme conduisent à la mise au ban des communautés locales alors que leur pleine implication est pourtant essentielle à la réussite de ces mesures." Le CIJ espère obtenir grâce à ce rapport "l’appui actif d’une opinion publique informée et d’une société civile forte" qui puissent faire pression sur les Etats pour "qu’ils développent une stratégie globale de lutte contre le terrorisme, en interdisant le recours à la torture et toute autre forme de violation des droits de l’homme".

Le Monde.fr, le 16 février 2008

Obama laisse intact le système de torture et de détention illimitée

Le président Barack Obama a ordonné la fermeture du camp de prisonniers de Guantanamo Bay d’ici un an, a exigé que la Central Intelligence Agency (CIA) et le personnel militaire s’engagent à respecter les interdictions sur la torture telles que définies dans l’armée et a décrété la fermeture de prisons de la CIA à l’étranger.

Bien que les médias présentent ces ordres comme la condamnation des politiques de détention et d’interrogation de l’administration Bush [ex : Le Figaro] , ils ne changent en réalité pas grand-chose. Ils représentent essentiellement une tentative de relations publiques visant à réhabiliter l’image des Etats-Unis à l’étranger après des années de torture et de détentions extralégales et à protéger de hauts officiels américains d’une possible poursuite criminelle.


Barack Obama juste après la signature du décret
ordonnant la fermeture de Guantanamo,

Lâchement, Obama a organisé le processus de signature de ces ordres de façon à apaiser la droite politique ainsi que les défenseurs de Guantanamo et de la torture et à souligner qu’il comptait poursuivre la « guerre contre le terrorisme » de l’administration Bush. Il était flanqué de 16 généraux et amiraux à la retraite qui ont fait pression pour la fermeture du camp de prisonniers à Cuba sur la base qu’il entrave la poursuite de la « guerre ». Il a de plus réitéré sa détermination à maintenir le cadre politique fondamental de la politique étrangère de l’administration Bush.

Le maintien du prétexte idéologique pour les guerres d’agression et les attaques sur les droits démocratiques assure que l’infrastructure d’Etat policier érigée sous l’administration Bush va demeurer intacte. Et cela est renforcé par les promesses d’Obama que son administration ne va pas enquêter ou poursuivre ceux qui, y compris Bush, Cheney, Rumsfeld, Alberto Gonzales et d’autres, ont été responsables des politiques de torture et de détention illégale.

Les ordres signés par Obama n’éliminent pas les attaques de l’administration Bush contre le droit constitutionnel et international. Ils ne remettent pas en question le supposé droit du président d’emprisonner quiconque unilatéralement, sans procès ni accusations, en le qualifiant de « combattant ennemi ». Pas plus qu’ils ne mettent fin à la procédure connue sous le nom d’« extradition extraordinaire », par laquelle les Etats-Unis ont durant les années Bush kidnappé des présumés terroristes et les ont envoyés dans des pays étrangers ou des prisons secrètes de la CIA hors des Etats-Unis où ils étaient torturés. 

Ils ne font rien à l’égard des centaines de prisonniers, 600 uniquement dans le camp de prisonniers de Bagram en Afghanistan, incarcérés derrière les fils barbelés de Guantanamo. Si le camp de Guantanamo ferme, le gouvernement américain va simplement déplacer les présumés terroristes capturés lors de ses rafles internationales vers d’autres camps de prisonniers dirigés par les Etats-Unis.

Sur la question des « techniques d’interrogatoire musclées », c’est-à-dire la torture, Obama a laissé de la marge de manœuvre pour qu’elles se poursuivent. L’avocat de la Maison-Blanche, Gregory Craig, a dit aux journalistes que l’administration était prête à prendre en compte les demandes de la CIA pour que de telles méthodes soient permises. Obama a annoncé la création d’une équipe spéciale qui va se pencher sur de nouvelles techniques d’interrogatoire au-delà de celles sanctionnées par l’armée, qui accepte maintenant 19 formes d’interrogatoire, en plus de la pratique d’extradition extraordinaire.

L’amiral à la retraite, Dennis Blair, qui a été nommé par Obama pour être le directeur du renseignement national, a dit à une audience de ratification du Sénat que les règlements ayant cours dans l’armée seraient eux-mêmes modifiés, permettant ainsi potentiellement de nouvelles formes d’interrogatoires musclés, mais que de tels changements seraient gardés secrets.

Obama a aussi annoncé la création d’une deuxième équipe spéciale qui se penchera sur le sort des 245 détenus qui sont toujours à Guantanamo. Plus tôt cette semaine, il a suspendu les procédures de la commission militaire au camp de prisonniers, mais il n’a pas aboli les commissions militaires elles-mêmes.

La nouvelle administration a exclu la seule solution constitutionnelle pour ceux qui ont été détenus dans des conditions barbares, sans procès équitable, pendant des années : soit les relâcher ou leur garantir un procès rapide dans une cour civile, avec toutes les protections et garanties prévues à la loi. Il y a eu beaucoup de spéculation selon laquelle l’administration pourrait soutenir l’établissement d’une Cour spéciale de sécurité nationale dans le système judiciaire civil afin de poursuivre les prisonniers de Guantanamo et les autres présumés terroristes. Cela représenterait une autre attaque sur les libertés civiles, mettant en place un système judiciaire sommaire afin de condamner rapidement ceux qui sont accusés de terrorisme — système qui pourrait être utilisé dans le futur pour réprimer l’opposition politique.

NBC Nightly News a déclaré jeudi que l’administration considérait garder indéfiniment et sans accusations environ 20 détenus de Guantanamo (y compris les cinq présumés conspirateurs du 11-Septembre actuellement jugés devant des commissions militaires) dans une prison militaire aux Etats-Unis.

Les commentateurs ont noté que l’administration Obama voulait empêcher les non-citoyens détenus en tant que terroristes de pouvoir exercer leur droit à l’habeas corpus.

Deux mesures prises mardi et jeudi [20 et 22 janvier] par Obama indiquent une autre considération importante motivant sa décision de fermer Guantanamo et de peaufiner la question de la torture. Jeudi, l’administration a demandé la fin des procédures d’appel d’une cause portée devant la Cour suprême américaine portant sur l’habeas corpus par le seul prétendu combattant ennemi emprisonné en sol américain, Ali al-Marri, originaire du Qatar, et décrit par Obama comme « dangereux ». Les avocats d’al-Marri contestent le droit du président de faire arrêter et emprisonner des individus en les déclarant combattants ennemis. Il était généralement considéré que cette, cause si la Cour suprême acceptait de l’entendre, forcerait l’administration Obama à dévoiler sa position sur cette question.

Cette mesure suivait une requête entreprise mardi pour que soient cassés des appels similaires entendus par la Cour du district fédéral qui touchent plus de 200 prisonniers de Guantanamo.

Ainsi, le premier effet du récent geste de l’administration a été l’arrêt des procès civils qui pourraient s’avérer être extrêmement dommageable pour le gouvernement parce qu’il y serait révélé qu’on a fait un usage systématique de la torture sur les détenus avec la possibilité que de hauts responsables américains se trouvent impliqués.

Par Par Tom Eley, le 24 janvier 2009 pour WSWS.org
(Article original anglais paru le 23 janvier 2009)