Procès en France et en Belgique - Ennemis de l’Empire

Par Jean-Claude Paye pour le réseau Voltaire, le 19 juillet  2008

Les enjeux du procès des « filières kamikazes », qui vient de se dérouler en Belgique, comme celui dit des « filières irakiennes », qui a lieu en France, ne sont pas seulement internes à ces pays, mais s’inscrivent dans un nouvel ordre de droit mondial. À travers ces procès, la Belgique et la France tentent d’installer un jurisprudence permettant de satisfaire les exigences de Washington : pouvoir désigner comme ennemi tout ressortissant d’une nation avec laquelle les États-Unis ne sont pas en guerre, le faire condamner par les tribunaux de ce pays ou se faire remettre cette personne afin qu’elle soit incarcérée et jugée aux Etats-Unis. Ces deux procès représentent un pas supplémentaire dans l’intégration des systèmes judiciaires de ces deux pays européens dans un ordre juridique globalisé sous direction américaine.


Le 16 octobre 2006, le président Bush signe le Military Commissions Act of 2006.

Inscription de la notion d’ennemi dans le droit pénal

La loi antiterroriste US, le Military Commissions Act of 2006 donne au président des États-Unis le pouvoir de désigner, comme ennemis, ses propres citoyens ou tout ressortissant d’un pays avec lequel les États-Unis ne sont pas en guerre. On est poursuivi comme « ennemi combattant illégal » non pas sur des éléments de preuve, mais simplement parce qu’on est nommé comme tel par le pouvoir exécutif états-unien. Cette notion, qui avait été introduite au lendemain du 11 septembre dans l’ordre de droit des États-Unis par un arrêté présidentiel, a été intégrée dans la loi en 2006. Ainsi, cette incrimination ne fait donc plus référence à une situation d’urgence, mais devient permanente et constitue la base sur laquelle se construit un nouvel ordre juridique mondial.

Dans le cadre de l’Executive Order de 2001, cette notion permettait de poursuivre ou d’incarcérer, sans inculpation, tout étranger, capturé sur les champs de bataille d’Afghanistan et d’Irak ou simplement vendu à l’armée US par des mafias locales.
La loi de 2006 étend considérablement la notion « d’ennemi combattant illégal », puisqu’elle porte non seulement sur les étrangers capturés ou achetés sur le champ de bataille, mais concerne tout États-unien ou étranger n’ayant jamais quitté son pays d’origine. Si les États-uniens inculpés sur base de la notion d’ennemi combattant illégal, doivent être déférés devant des juridictions civiles, ce n’est pas le cas des étrangers, qui peuvent être jugés devant des « commissions militaires ».
Les commissions militaires sont des tribunaux spéciaux, tellement liberticides qu’ils violent le code militaire lui-même. Le prévenu n’a pas le choix de son avocat. Ce dernier est un militaire désigné par le président. Celui-ci nomme également les juges militaires et détermine quel degré de torture, pardon de « coercition physique », peut être appliqué au prisonnier. Ce dernier n’a pas non plus accès aux éléments de preuve, si elles sont classées « secret défense ». Bref, cette procédure n’accorde aucun droit à la défense et supprime toute séparation des pouvoirs.

Le Military Commissions Act of 2006, loi de portée internationale, n’a été contestée par aucun État. Au contraire, nous voyons que l’ordre de droit des autres nations s’adapte pour satisfaire d’éventuelles demandes d’extradition, basées sur cette loi. Tel est l’enjeu fondamental du procès des « filières kamikazes » qui s’est déroulé, en première instance et appel, en Belgique, ainsi que celui, en France, des dites « filières irakiennes », dont seulement la procédure de première instance est terminée.

Le procès des « filières irakiennes » en France

Le 14 mai 2008, le tribunal correctionnel de Paris a condamné les sept membres, six Français et un Algérien, de la dite « filière irakienne du XIXe arrondissement », à des peines de 18 mois à sept ans de prison ferme pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », c’est à dire pour avoir formé ou participé à une filière de recrutement et d’envoi de jihadistes en Irak à partir de 2004.
La France, pays qui a condamné officiellement l’invasion de l’Irak par les troupes américano-britanniques s’intègre dans la structure impériale en poursuivant pénalement des jeunes Français qui sont venus combattre avec des Irakiens agressés. Alors qu’il a été simplement établi que ces personnes se sont rendues ou avaient l’intention de se rendre en Irak pour combattre, l’accusation, sans apporter de preuve ou d’élément matériel, prétend qu’elles auraient rejoint des groupes relevant d’Al-Quaïda, terme générique, construit par les USA, pour qualifier la résistance en Irak. C’est cette identification, reprise par le tribunal, entre tout acte de résistance armée à l’occupation états-unienne et l’organisation terroriste, qui permet de considérer ces personnes, combattants, réels ou intentionnels, comme des criminels.

Ce procès est très semblable à celui qui se déroule en Belgique. Il se donne une compétence universelle et criminalise tout acte de résistance à l’armée des USA. Il pose aussi les mêmes problèmes en ce qui concerne la légalité des moyens de preuves : aucun acte d’enquête n’a été effectué en Irak. Les pièces à charge sont fondées sur des renseignements d’origine US, notamment obtenus sous la torture. Ainsi, un des accusés, Boubakeur El Hakim, a combattu en Irak. Il avait été arrêté à Falloujah en décembre 2004 par les forces états-uniennes et avait été condamné à 15 ans de prison le 3 juillet 2006 par le tribunal correctionnel de Bagdad. Il affirme avoir été victime de tortures de la part d’officiers US lorsqu’il était détenu à Abou Ghraib.

Le procès des « filières kamikazes » en Belgique

Le 15 mai 2008, s’est terminé le procès en appel de 5 prévenus, condamnés en première instance, pour appartenance à un groupe terroriste, à des peines de 28 mois à 10 ans de prison, s’est terminé à la 12ème chambre correctionnelle de la Cour d’Appel de Bruxelles. Le 26 juin 2008, la 12e chambre de la Cour d’Appel de Bruxelles, tout en réduisant les peines prononcées par le premier juge, a confirmé le jugement de première instance.
Ils sont reconnus coupables d’avoir participé à une filière qui aurait recruté en Belgique des combattants, en vue de faire la guerre en Irak. L’accusation leur reproche, notamment, d’avoir contribué au passage en Irak de Muriel Degauque, qui se serait faite exploser le 9 novembre 2005.
Dans le jugement belge, l’identification à Al-Quaïda n’est même plus nécessaire, tout acte de résistance armée au gouvernement « démocratique » irakien est en soi illégitime.

Dans un conflit dans lequel la Belgique n’est pas partie prenante, le tribunal se donne la compétence de déterminer, parmi les forces en lutte, celles qui sont légitimes et celles qui sont criminelles. Plutôt que de considérer les prévenus comme des combattants, luttant contre la présence illégitime des troupes US, statut prévu dans le droit international humanitaire, le tribunal les désigne comme des terroristes et cela pour deux raisons, d’une part, leur combat ne serait pas juste et, d’autre part, les moyens employés les désignent comme des criminels.
Le tribunal estime que ces hommes faisaient partie de milices islamistes qui « rêvent de créer une guerre civile inter confessionnelle pour amener au pouvoir un régime rétrograde ». Le président du tribunal avait aussi déclaré que « leur objectif réel était de se livrer à une guerre de religion et à une croisade anti-occidentale » afin d’ instaurer un califat.
Ainsi, bien que la guerre initiée par les Etats-Unis ait été déclenchée en violation du droit international et pour des motifs (collaboration du régime irakien avec le réseau Ben Laden, existence d’armes de destruction massive) qui ont été invalidés par les faits, le jugement s’inscrit dans le cadre du « choc des cultures » et de « la lutte du bien contre le mal » initiée par le président des Etats-Unis.

Criminalisation de la résistance populaire

Ignorant l’existence des troupes d’occupation, 150 000 soldats et plus de 100 000 mercenaires, le procureur a estimé que l’occupation de l’Irak était déjà terminée au moment des faits. Le passage d’un état de guerre à une situation de paix ne serait pas déterminée par la réalité du terrain, mais par la déclaration de Washington. Cette reprise intégrale du point de vue des États-Unis a été partagée par le tribunal, qui a estimé qu’il n’y avait pas de conflit armé en Irak en 2004-2005 au sens du droit international humanitaire, au motif que les factions armées dissidentes n’ont pas occupé de partie significative du territoire irakien, à partir de laquelle elles auraient pu lancer des attaques systématiques. Rappelons que, par exemple, l’application de ces critères aux résistants à l’occupation nazie les transformeraient en terroristes.

Leur manque de visibilité est aussi, pour le tribunal, un élément qui les désigne comme des terroristes. Un combattant ne peut que faire partie d’une armée régulière d’un État constitué. Toute guérilla, toute guerre de résistance des populations contre un ennemi militairement supérieur devient automatiquement criminelle. Cependant, ce jugement ne semble pas s’appliquer aux mercenaires employés par des firmes privées américaines, combattants qui ne sont pas soumis au droit de la guerre et qui ne sont pas plus identifiables que les résistants. Ils ne mènent, non plus, aucune action couvrant l’ensemble du territoire.
Ce ne serait donc pas les caractéristiques intrinsèques d’un combattant qui feraient de lui un criminel, mais simplement le fait qu’il est désigné comme tel par l’administration états-unienne. C’est le pouvoir que se donne celle-ci de nommer un ennemi comme un terroriste que conforte le tribunal. Cette reconnaissance l’intègre dans un ordre de droit impérial.

Des « preuves » invérifiables et entachées d’irrégularités

L’accusation, les jugements de première instance et d’appel reposent sur une construction : l’existence d’une filière belge de kamikazes pour combattre en Irak. La réalité d’un groupe structuré n’a pas été établie et le parquet fédéral n’a pas apporté la preuve que les personnes prévenues ont « recruté des terroristes ».
Les éléments transmis par le FBI ne permettent pas de savoir avec précision ce qui s’est passé. Le parquet fédéral n’a pu étayer que les prévenus avaient l’intention d’envoyer des gens en Irak pour s’y faire exploser. 
Les preuves reposent sur des demandes d’entraide adressées aux USA, au Maroc, à l’Algérie, à la Turquie, à la Syrie, à la France, à la Thaïlande. Les éléments recueillis par cette voie sont présumés l’avoir été de manière régulière, sans que la défense ait eu les moyens d’en vérifier la légalité. Le tribunal considère qu’en matière d’entraide judiciaire internationale, il n’est pas requis que soit transmise l’intégralité du dossier. Il est ainsi impossible de renverser la présomption de légalité de ces éléments. Pourtant la défense a montré que la recherche et la saisie de données informatiques étaient entachées d’irrégularités selon le droit états-unien.
Des preuves recueillies en Algérie ont aussi été acceptées et ce bien que le Conseil de l’Europe considère que ce pays utilise systématiquement la torture dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Le tribunal a déclaré qu’il « n’est ni équipé, ni compétent, ni habilité à décerner de bons et de mauvais points à un État en la matière ». Ce tribunal, non habilité pour vérifier la légalité des moyens de preuves qui lui sont soumis, se donne cependant une compétence universelle pour définir ce que sont une démocratie, un état de guerre ou de paix ou ce que sont une guerre et une résistance justes.

Une jurisprudence impériale

L’enjeu de ces procès, en France et en Belgique, est de placer directement les citoyens de ces pays sous souveraineté des États-Unis. Il s’agit de rendre applicable le Military Commissions Act de 2006 sur le sol européen.
Ces jugements créent une jurisprudence qui permettra que l’incrimination états-unienne « d’ennemi combattant illégal », soit reconnue dans l’ordre pénal français et belge. Cela facilitera des demandes d’extradition de citoyens français et belges vers les USA sur la base de cette notion contenue dans la loi antiterroriste US de 2006. Rien, dans les accords d’extradition, signés en 2003 entre l’Union européenne et les États-Unis, n’empêche que les personnes remises soient jugées devant des commissions militaires, des tribunaux spéciaux où les droits de défense n’existent pas. Cette jurisprudence place ainsi notre système judiciaire dans un ordre juridique impérial. Il y perd non seulement son autonomie, mais aussi sa capacité de juger des faits, devant valider des systèmes de valeur et les prises de position politiques de Washington.


Jean-Claude Paye est sociologue.
Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004 ; Global War on Liberty, Telos Press 2007


Sources :

- Military Commission Act of 2006
- Les rapports d’Amnesty International montrent qu’une partie importante des détenus de Guantanamo ont été simplement remis à l’armée US, moyennant rançon, par des groupes locaux armés.
- « Inscription de la guerre dans le droit pénal », La Pensée, n° 353, mars 2008.
- « Ouverture à Paris du procès d’une filière irakienne », Le Nouvel Observateur, 23 juin 2008.
- « Le procès dit des filières irakiennes ». Comité de vigilance en matière de lutte contre le terrorisme (Comité T), Rapport 2007. Ligue des Droits de l’Homme Bruxelles.
- Jean-Pierre Borloo, « Peine réduite pour les filières kamikazes », Le Soir, 26 juin 2008.
- Conseil de l’Union européenne, ST 8295/1/03 rev 1, 2 juin 2003.

Capitalisme et fascisme : “la stratégie du choc” par Naomi Klein

Par OG pour Agoravox

Dans son dernier ouvrage La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, la journaliste canadienne Naomi Klein porte à la connaissance des citoyens du monde entier une enquête édifiante sur le dévoiement du capitalisme depuis plus de trente ans.

Milton FriedmanD’où viendrait ce dévoiement du capitalisme ? Il faut remonter aux années 50 durant lesquelles, un universitaire américain de Chicago, Milton Friedman (photo ci-contre, à gauche de Augusto Pinochet), avait mis au point une doctrine économique reposant sur une liberté totale du capitalisme, c’est-à-dire un capitalisme qui agirait à sa guise en niant les entraves que seraient l’Etat, les services publics et même la volonté politique si celle-ci ne le favorisait pas. Cette doctrine ne pouvait être appliquée sans une stratégie de départ, qui reposerait sur un "choc" émotionnel et brutal, volontaire ou pas, frappant les peuples et donnant un espace vital pour l’émergence d’un capitalisme libre pour certains, sauvage pour d’autres. Milton Friedman allait attendre l’année 1973 pour voir enfin sa doctrine confrontée avec la réalité économique et politique d’un pays en voie de développement, le Chili.

Le fascisme sud-américain, genèse de la stratégie mondiale du choc

Le 11 septembre 1973, le Chili subissait un coup d’Etat militaire mené par le général Augusto Pinochet (photo ci-contre, à droite de Milton Friedman). Ce dernier renversa la sociale-démocratie du président élu démocratiquement, Salvador Allende. Or, plus que la chute d’un gouvernement qui gênait les intérêts de Washington, le 11 septembre 1973 a vu débarquer une équipe de jeunes économistes sud-américains formés à l’école de Milton Friedman ; cette équipe, les "Chicago Boys" comme on les avait baptisé, allait appliquer la trinité friedmanienne ou néolibérale : privatisation - déréglementation - réduction des dépenses sociales. Les effets de cette recette économique allait entraîner des dégâts considérables pour l’économie chilienne, cela pour des décennies : inflation des prix de presque 400% avec envolée des prix sur les denrées alimentaires de base ; privatisation des entreprises publiques au profit de multinationales souvent américaines, sans condition de réinvestissement dans le pays ni obligation d’embaucher de la main-d’oeuvre locale ; explosion du chômage et émeutes de la faim ; délabrement des services comme la fourniture d’eau potable et d’électricité…

Mais le chaos économique et social qu’avait engendré l’application de la doctrine des "Chicago Boys" n’aurait jamais pu se faire sans l’aide d’un régime dictatorial, à leur écoute et pouvant utiliser sa force (police et armée) pour soumettre les citoyens à la nouvelle politique néolibérale. Les syndicats et les mouvements de gauche étaient eux-mêmes réprimés férocement pour s’être opposés au diktat des conseillers économiques formés à l’école de Friedman. Pis, au lieu de croire que ces derniers étaient des économistes mûs par une doctrine en laquelle ils croyaient sincèrement, les "Chicago Boys" furent en première ligne du détournement des fonds publics et profitèrent, avec les investisseurs étrangers et les cadres politiques du régime, de la corruption généralisée inhérente à la doctrine friedmanienne.

Bien évidemment, Milton Friedman, mis devant le fait accompli - celui de voir ses élèves contribuer à la mise en place et à l’enrichissement d’un Etat fasciste, corporatiste et ploutocratique - nia jusqu’au bout ses responsabilités et les errements de sa doctrine économique. Au contraire, l’homme soutint que Pinochet ne fut pas assez dur dans l’application de sa doctrine, ce dernier faisant finalement volte-face pour freiner le chaos économique qui commençait à menacer son propre régime. Pourtant, la doctrine néolibérale de Milton Friedman n’avait pas encore connu son "âge d’or" et des méthodes bien plus terrifiantes furent employées pour soumettre l’individu au choc capitaliste de l’éminent universitaire américain.

La torture, une stratégie du choc à l’échelle de l’homme

Naomi KleinLe coup d’Etat d’Augusto Pinochet a été à sa façon un choc pour le peuple chilien. Mais plus qu’un choc politique, la stratégie du néolibéralisme, on l’a vu, ne pouvait réussir sans l’appui de l’outil répressif d’un régime fasciste. En conséquence, le choc national devait être reproduit à l’échelle de l’individu, c’est-à-dire par le choc physique et psychologique de celui-ci. Naomi Klein débute d’ailleurs son ouvrage sur les "expérimentations" du docteur d’origine écossaise Ewen Cameron, qui ont servi à l’élaboration des livrets pour les méthodes de soustraction de renseignements par les agents de la CIA.

En effet, dans les années 50, Ewen Cameron avait mis secrètement en place une technique dite de "confrontation psychique" du patient (généralement ayant des troubles mentaux), technique basée sur les électrochocs sur le corps, l’internement dans le noir, la soumission aux bruits et aux images entraînant la phobie générale de l’individu. Ewen Cameron croyait avec sa technique détruire les anciennes structures psychologiques du patient pour recréer un "homme nouveau", malléable mentalement grâce à son retour brutale à une infantilisation forcée. La journaliste canadienne révèle ainsi que les méthodes du Dr. Cameron furent réutilisées par la CIA qui les enseigna à son tour aux régimes de droite et d’extrême-droite comme celui d’Augusto Pinochet. Ces régimes avaient besoin de ces méthodes pour assurer leur maintien au pouvoir, ainsi que leur mainmise sur l"économie de leur pays, elle-même offerte au pillage par les multinationales, cela par le biais des privatisations et de la déréglementation voulues par l’école de Chicago.

Ces méthodes de torture (charges électriques sur le corps, simulation de noyade, isolement par rapport à l’environnement extérieur, soumission à des bruits et à des chiens menaçants, etc.) seront appliquées jusqu’à nos jours par la CIA et l’armée américaine dans des prisons tristement célèbres comme Abou Ghraïb en Irak ou Guantanomo Bay au large de Cuba. De telles méthodes n’avaient pas seulement pour objectif de lutter contre la résistance irakienne, mais aussi et surtout de protéger les intérêts des multinationales venues exploiter les richesses de l’Irak avec le soutien très étroit du gouvernement des Etats-Unis.

Catastrophe naturelles et privatisation de la sécurité : "la croisade corporatiste"

Régimes fascistes et tortures, il ne manquait plus que des chocs beaucoup plus violents et plus marquants pour assurer l’épanouissement du capitalisme sauvage conçu par Milton Friedman : les catastrophes naturelles et les conflits armés. D’après Naomi Klein, les catastrophes naturelles auraient eu la même "utilité" que les tortures du Dr. Cameron. Ce dernier avait fait de sa méthode de choc le moyen d’anéantir mentalement et physiquement le patient, afin de le rendre d’un point de vue psychologique "vierge" de son passé et de faire de lui un homme neuf doté d’un esprit désormais modulable. Parallèlement, Milton Friedman avait prôné à ses élèves de miser sur les crises, comme par exemple celles nées de catastrophes naturelles, afin de rebâtir une nouvelle économie dans les pays touchés par ces catastrophes. En effet, la réflexion friedmanienne se focalisait sur l’anéantissement des services publics et du système social des pays qui résistaient encore à la doctrine économique néolibérale. Milton Friedman et ses élèves avaient leurs entrées à Washington, s’étaient accaparés la grande institution qu’était le Fond Monétaire International (FMI) et avaient converti à leurs vues des politiciens américains et futurs néoconservateurs comme Donald Rumsfeld, Dick Cheney ou Paul Wolfowitz. Mais cette influence de l’école de Chicago était insuffisante pour faire échouer les pays aux économies trop centristes ou sociales-démocrates.

Il fallait donc compter sur la thérapie de choc physique et psychologique que provoqueraient des cataclysmes comme le tsunami qui avait ravagé l’Asie du Sud-Est en 2004 ou les inondations de la Nouvelle-Orléans dues au passage de l’ouragan "Katrina" en 2005. Dès lors qu’une plage de rêve des Maldives s’était vue "nettoyée" de ses cabanes de pêcheurs par un tsunami, les politiciens et les hommes d’affaires qui n’attendaient que ce moment-là envoyaient la police pour empêcher les pêcheurs de revenir sur leur plage et reconstruire leurs cabanes. La plage "vierge" de son passé était totalement disponible pour bâtir de nouveaux complexes touristiques pour les vacanciers milliardaires du monde entier. Une terre volée par la force après un cataclysme qui paralysa la population locale, le tout au profit des investisseurs privés, voilà un des nombreux exemples du "capitalisme du désastre" voulu par Milton Friedman et que dénonce Naomi Klein. La catastrophe naturelle créait ainsi des "zones franches" - terme de la journaliste canadienne - au sein des démocraties, provoquant des fissures dans le consensus populaire au profit d’une mainmise immédiate des richesses d’un pays par les multinationales et par l’élite locale politique et affairiste, le tout dans un temps très court, celui du choc provoqué par la catastrophe.

Mais ce capitalisme du désastre se caractérisait aussi par "la croisade corporatiste", qu’elle fut armée lors d’invasions militaires ou plus vicieuse lors des négociations secrètes entre les "Chicago Boys" et les gouvernements de transition démocratique :

- Dans le premier cas, l’invasion de l’Irak fut une croisade idéologique officiellement, mais officieusement elle fut surtout et avant tout un pillage en règle des richesses de l’Irak par les multinationales américaines, britanniques et celles dont les pays avaient participé à la coalition militaire qui avait violé en même temps le droit international par son agression. Outre les richesses du pays, les dollars versés généreusement par le gouvernement de G. W. Bush pour la soi-disante reconstruction de l’Irak firent l’objet de nombreux détournements et de vastes escroqueries à la chaîne. Milton Friedman, dans les dernières années de sa vie, approuvait avec enthousiasme cette nouvelle situation économique de l’Irak occupée. Mais les multinationales qui touchaient ces deniers publics du contribuable américain renvoyaient une partie de l’argent dans les poches des hommes politiques comme Dick Cheney qui avait conservé des parts dans des groupes comme Halliburton. La reconstruction fut aussi écartée au profit d’une vaste privatisation de la sécurité, supplantant les missions de l’armée américaine. Cette privatisation de la sécurité ne se retrouvait non pas seulement en Irak, mais également autour des colonies juives du Golan et de Cisjordanie, dans le centre-ville haut de gamme de Beyrouth au Liban (Naomi Klein y dénonce la mainmise corporatiste du groupe Solidere, détenu par la famille Hariri), dans la "zones verte" de Kaboul en Afghanistan ou encore autour des quartiers huppés de la Nouvelle-Orléans. Naomi Klein redoute qu’à l’avenir des banlieues futuristes pour hauts revenus se développent à l’écart des zones populaires et se retranchent entre des murs de sécurité et surveillés par des vigiles armés par des sociétés privées.

- Dans le second cas, les élèves de Milton Friedman imposèrent leur croisade corporatiste par le biais des transitions démocratiques ayant eu lieu dans des pays naguère gouvernés par des régimes autoritaires ou dictatoriaux. Les "Chicago Boys" du FMI prirent régulièrement l’initiative de négociations rapides et secrètes avec les futurs gouvernants incarnant l’espoir démocratique. Imposant des conditions financières, notamment de généreux prêts conditionnels, les futurs gouvernants devaient obligatoirement faire passer l’économie de leur pays sous les Fourches Caudines de la trinité friedmanienne. De telles réformes ultralibérales apparaissaient nécessaires aux yeux des dirigeants politiques nouvellement élus et de bonne foi. Mais ils n’avaient pas conscience qu’en acceptant les conditions du FMI, ils autorisaient l’anéantissement de leur économie nationale - un nouveau choc économique - au profit d’une nouvelle économie dans laquelle, le capitalisme serait sans entraves et donc libre de faire ce qu’il voudrait au plus grand dam des citoyens. En conséquence, les pays ayant connu la transition démocratique après la dictature furent ainsi piégés par les conditions économiques des élèves de Milton Friedman, conditions qui entraînèrent une hausse des prix, du chômage, un délabrement des services publics passés entre les mains des multinationales, un pillage des ressources naturelles au profit de ces dernières sans que les populations en tirent le moindre bénéfice, etc. L’espoir démocratique laissait ainsi place au désespoir économique, le corporatisme l’emportant sur le politique en lui imposant sa volonté. Des pays furent affectés par les exigences du FMI : la Russie de Boris Eltsine (l’âge d’or des oligarques), la Pologne de Lech Walesa (l’échec gouvernemental de Solidarnosc), l’Afrique du Sud de Nelson Mandela (les haines ethniques actuelles et attisées par la hausse du chômage), la Chine de Deng Xiaoping (la répression des étudiants sur la Place Tienanmen) ou les "Tigres" d’Asie (l’effondrement des bourses asiatiques)…

 

Basés sur de nombreux ouvrages, entretiens et articles de presse, les travaux de Naomi Klein sont enrichis de sa propre expérience (comme l’épisode où l’auteur est transporté dans un hôpital privé de la Nouvelle-Orléans suite à un accident de voiture) et par ses références solides à l’Histoire. On peut seulement regretter que la journaliste canadienne n’est pas orientée son enquête sur la privatisation du système de santé des Etats-Unis par le gouvernement de G. W. Bush, un scandale dénoncé par Michaël Moore dans son dernier film Sicko. (1) De même, le lecteur européen doit prendre un peu de recul pour lire cet ouvrage, mais le manichéisme (d’un côté tout est noir, de l’autre côté tout est blanc) demeure heureusement très relatif.

La thèse de Naomi Klein se défend et apparaît donc difficilement contestable, tant les éléments recoupés entre les actions de privatisations au niveau mondial et les bouleversements historiques de ces trente dernières années sont troublants de vérité. Troublants comme les décès simultanés de Milton Friedman et d’Augusto Pinochet en 2006, ainsi que l’émergence à deux reprises (1973 et 2001) d’un capitalisme du désastre à partir de la date fatidique du 11 septembre.

Ci-dessous deux vidéos. La première présente la thèse de Naomi Klein, depuis les tortures psychologiques et physiques du Docteur Ewen Cameron dans les années 50 au tsunami de l’Asie du Sud-Est de 2004 ; la seconde propose une interview de Naomi Klein, reçue pour son livre sur le plateau de l’émission de Michel Denisot, "Le Grand Journal" :

Naomi KLEIN Le capitalisme du desastre
envoyé par Weasreopen

Naomi KLEIN, 2008, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Editions Leméac/Actes Sud, Paris, 672 pages, 25 euros.

“Citoyens, arrêtons Bolton, le criminel de guerre”, par George Monbiot (Mis à jour)

ContreInfo, le 27 mai 2008

Monbiot rappelle le rôle déterminant des mensonges et des manipulations de John Bolton dans le déclenchement de la guerre d’Irak, une guerre d’agression injustifiée, qui au regard des critères de Nuremberg, constitue le « crime international suprême. » Il appelle à procéder à l’arrestation du néo-conservateur lors de sa visite au festival littéraire de Hay-on-Wye, au nom d’une loi britannique qui autorise les citoyens à se saisir d’une personne soupçonnée d’avoir commis un crime.


Par George Monbiot, The Guardian, 26 mai 2008

Nous avons pratiquement oublié la guerre d’Irak. Nous avons tendance à n’y voir désormais à peine plus qu’une « erreur politique », au même titre que d’autres décisions mineures du Labour. La presse et l’opinion publique ont évolué et se préoccupent maintenant de questions plus pressantes, comme le prix de l’immobilier.

Mais c’est une erreur qui a tué ou blessé des centaines de milliers de personnes dans un pays qui ne nous faisait aucun mal. Les erreurs de ce genre - une guerre d’agression injustifiée - ont été qualifiées de « crime international suprême » par le tribunal de Nuremberg. Les erreurs de ce type, dans tout régime régi par le droit international, devraient voir leurs auteurs mis derrière des barreaux pour le reste de leur vie. Mais ce crime majeur qu’est la guerre en Irak a été banalisé.

Ce processus de normalisation a si bien réussi que dans trois jours, l’un de ses auteurs viendra ici au festival littéraire de Hay-on-Wye - haut lieu de la bienséance - pour promouvoir son livre et tenter d’en vendre quelques exemplaires. Je ne regrette pas le fait qu’il vienne ici - loin de là - mais j’y vois comme un signe indiquant que ce crime qu’il a aidé à commettre est désormais considéré comme un évènement normal relevant du processus politique.

John Bolton avait tout d’abord appelé à la guerre contre l’Iraq en tant que signataire d’une lettre ouverte envoyée au président Clinton par le Projet pour un Nouveau Siècle Américain en 1998 [1]. En 2001, il a rejoint l’administration Bush pour y occuper la fonction à l’appellation hilarante de Sous-Secrétaire d’État pour le contrôle des armements au Département d’Etat. Sa présence au Département d’Etat semble avoir été imposée par Dick Cheney qui voulait le voir surveiller Colin Powell.

Il a immédiatement commencé à s’en prendre au droit international, menant avec succès ses batailles contre le Traité SALT de limitation des missiles balistiques, le protocole sur les armes biologiques, le traité sur les armes légères, et peut-être avec prescience, la participation de l’Amérique à la Cour Pénale Internationale.

En avril 2002, Bolton a orchestré le licenciement du chef de l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques, José Bustani. La faute de Bustani consistait à avoir offert de régler le différend portant sur les supposées armes de destruction massive de Saddam Hussein, par l’envoi d’inspecteurs du désarmement en l’Irak.

Par la diffusion d’un document provenant de son ministère, Bolton a contribué à promouvoir l’affirmation fausse selon laquelle Saddam Hussein avait cherché à se procurer de l’uranium au Niger. Il a joué un rôle central dans le montage et la promotion de ce motif de guerre trompeur.

C’est seulement lorsque ceux qui contribuent à lancer des guerres illégales prendront peur devant les sanctions encourues que les futurs gouvernements s’abstiendront de les déclarer. En tant que citoyen, je crois que nous avons le devoir d’essayer de dissuader les futurs crimes de guerre. Je propose donc que nous permettions à John Bolton de prendre la parole ici, pour ensuite procéder à une arrestation citoyenne.

La section 24A de la loi sur la criminalité organisée dangereuse permet à tout citoyen de procéder à « l’arrestation sans mandat d’une personne … qu’il a des motifs raisonnables de soupçonner d’être coupable » d’une infraction.

Je ne veux pas défendre quelque chose que je ne serais pas disposé à faire moi-même. J’avais envisagé de rester chez moi ce mercredi, mais j’ai maintenant l’intention de revenir, pour écouter M. Bolton parler, puis ensuite procéder à cette arrestation. A Hay, j’espère que d’autres pourront se joindre à moi.

[1] Letter to President Clinton. L’original n’est plus disponible, le site du PNAC, n’ayant pas réglé sa facture d’hébergement, est depuis peu suspendu.


Publication originale The Guardian, traduction Contre Info


Mise à jour (29 mai 2008) : John Bolton a échappé à son arrestation citoyenne au festival de Hay. Georrge Monbiot a en effet été bloqué par deux imposants gardes du corps avant qu’il puisse atteindre l’ancien conseiller de Bush.

Source : The Telegraph

Michael T. Klare : Géostratégie de l’énergie (II/II)

L’approvisionnement en pétrole et matières premières en voie de raréfaction est devenu l’enjeu géostratégique majeur déterminant la politique des grandes puissances. Dans ce deuxième volet, Michael Klare analyse la concurrence qui oppose la Chine, la Russie et les USA en Afrique et en Asie Centrale. Dénonçant le choix d’une compétition militaire aussi coûteuse que dangereuse, il appelle à la mise en oeuvre d’une politique de coopération internationale ambitieuse en faveur des énergies nouvelles, seule solution raisonnable à moyen terme.

Par Michael T. Klare, The Nation, 1er mai 2008

Aucune autre superpuissance n’est en mesure d’égaler la projection mondiale des forces armées qui permet aux États-Unis de garantir ou de protéger ses approvisionnements en matières premières vitales. Néanmoins, d’autres puissances montantes commencent à remettre en cause par leurs actions cette prééminence américaine. La Chine et la Russie livrent aujourd’hui des armes aux producteurs de pétrole et de gaz dans les pays en développement et elles renforcent leurs capacités militaires dans les principaux pays producteurs d’énergie.

C’est en Afrique que les efforts déployés par la Chine pour l’accès aux ressources sont le plus évidents. Beijing y a établi des liens avec de nombreux pays producteurs de pétrole : Algérie, Angola, Tchad, Guinée Equatoriale, Nigeria et Soudan. La Chine veut également accéder aux abondantes ressources du continent en minéraux : cuivre de Zambie et du Congo, chrome du Zimbabwe et gisements de minéraux en Afrique du Sud. Dans chaque cas, les Chinois ont courtisé les fournisseurs en pratiquant une diplomatie vigoureuse, en offrant une aide au développement et des prêts à faible taux d’intérêt, en développant des projets culturels remarquables - et, dans bien des cas, des armements. La Chine est désormais un important fournisseur de matériel militaire dans ces pays et est surtout connu pour ses ventes d’armes au Soudan - armes qui auraient été utilisés par les forces gouvernementales pour se livrer à des attaques contre des populations civiles au Darfour. En outre, à l’image des États-Unis, la Chine a complété ses livraisons d’armes par des accords de soutien logistique et de formation, ce qui conduit à une augmentation régulière du nombre des instructeurs, des conseillers et des techniciens chinois, qui sont maintenant en concurrence avec leurs homologues américains pour tenter de gagner la loyauté des officiers des armées africaines.

Un processus très semblable se déroule en Asie centrale, où la Chine et la Russie coopèrent sous les auspices de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) pour fournir des armes et une assistance technique aux forces militaires des « stans » d’Asie centrale - là encore en situation de concurrence avec les USA pour gagner la loyauté des élites militaires locales. Dans les années 1990, la Russie était trop préoccupée par la situation en Tchétchénie pour accorder beaucoup d’attention à cette région, et la Chine avait également d’autres priorités, ce qui a permis à Washington de bénéficier d’un avantage temporaire. Cependant, au cours des cinq dernières années, Moscou et Beijing ont fait des efforts concertés pour gagner en influence dans la région. De ce fait, l’environnement géopolitique y est désormais bien plus concurrentiel, et la Russie et la Chine, liées par l’OCS, gagnent du terrain grâce à leurs efforts pour réduire l’influence des USA.

L’une des preuves visible de cette situation a été fournie lors des manoeuvres militaire que l’OCS a effectuées l’été dernier, les premières du genre auxquelles aient participé tous les États membres de l’organisation. Ces manoeuvres ont réuni 6500 militaires en provenance de Chine, de Russie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan et se sont déroulées en Russie et en Chine. En dehors de sa signification symbolique, cet évènement est révélateur des efforts déployés par la Chine et la Russie pour renforcer leurs capacités, en mettant l’accent sur les forces d’assaut à long rayon d’action. Pour la première fois, un contingent de troupes aéroportées chinois a été déployé à l’extérieur du territoire national, ce qui constitue une indication nette de la posture de plus en plus affirmée de Beijing.

(JPG)
Organisation de Coopération de Shanghai - en vert, les pays ayant le statut d’observateurs

Afin de s’assurer que le message implicite de ces manoeuvres ne passe pas inaperçu, les présidents chinois et russes ont mis a profit le sommet de l’OCS se déroulant dans le même temps au Kirghizistan pour mettre en garde les États-Unis (sans les nommer) contre l’ingérence dans les affaires de l’Asie centrale. En appelant à un monde « multipolaire », Vladimir Poutine a déclaré que « toute tentative visant à résoudre les problèmes mondiaux et régionaux de manière unilatérale est sans espoir. » Pour sa part, Hu Jintao a déclaré que « les nations de l’OCS ont une compréhension claire des menaces auxquelles est confrontée la région et, par conséquent, doivent assurer leur sécurité elles-mêmes. »

Ces efforts entrepris par la Russie et la Chine, en relation avec le renforcement de l’aide militaire américaine aux États de la région, font partie d’une lutte plus vaste, bien que souvent dissimulée, visant au contrôle du pétrole et du gaz naturel en provenance du bassin de la mer Caspienne qui transité vers les marchés d’Europe et d’Asie. Et cette lutte, à son tour, n’est qu’une partie d’un combat mondial pour l’énergie.

Le risque majeur, c’est que cette compétition ne délaisse les domaines économiques et diplomatiques pour se poursuive sur le plan militaire. Cette éventualité ne devrait pas résulter d’une décision délibérée de provoquer un conflit avec un concurrent prise par l’un des États impliqué. Les dirigeants des pays concernés savent tous que le prix à payer pour l’emploi de la force est beaucoup trop élevé pour pouvoir espérer tout gain en retour. Le problème en revanche, tient à leur comportement, collectivement, qui rend de plus en plus vraisemblable le déclenchement fortuit d’une escalade militaire. Le déploiement d’un nombre croissant d’instructeurs militaires et de conseillers américains, russes et chinois dans des zones d’instabilité fait courir le risque réel que ces forces étrangères puissent un jour être entraînées dans des conflits locaux et se trouvent dans des camps opposés.

Ce risque est d’autant plus grand que l’importance prise par la production du pétrole, du gaz naturel, de l’uranium et des minéraux est en soi une source d’instabilité, qui agit comme un aimant attirant les livraisons d’armes et les interventions extérieures. Les pays producteurs sont en grande partie des nations pauvres, où celui qui contrôle la ressource s’assure du même coup une source de revenus abondants. Il y a là une incitation à la monopolisation du pouvoir par des élites avides qui utilisent à leur profit l’armée et la police pour réprimer leurs rivaux politiques. Cela se traduit le plus souvent par des régimes où une oligarchie corrompue se maintient au pouvoir grâce à un appareil de sécurité brutal, entourée par des masses déshéritées, en proie au mécontentement, et qui plus est appartenant souvent à un groupe ethnique différent. C’est là la recette idéale pour une provoquer agitation et insurrection. Telle est pourtant la situation qui prévaut aujourd’hui dans la région du delta du Niger, au Nigeria, au Darfour au sud Soudan, dans la région d’où provient l’uranium au Niger, au Zimbabwe, dans la province de Cabinda de l’Angola (où est situé la majeure partie du pétrole) et dans de nombreuses autres régions affligées par ce qu’il est convenu d’appeler la « malédiction des ressources ».

Le danger, bien sûr, réside dans le fait que les grandes puissances soient entraînées dans ces conflits internes, et ce n’est pas là un scénario impensable. Les États-Unis, la Russie et la Chine ont déjà livré des armes et fourni une assistance militaire à des factions impliquées dans bon nombre de ces conflits. Les États-Unis arment les forces gouvernementales au Nigeria et en Angola, la Chine soutient les forces gouvernementales au Soudan et au Zimbabwe, etc. Une situation encore plus dangereuse prévaut en Géorgie, où les États-Unis appuient le gouvernement pro-occidental du Président Mikhail Saakashvili en lui fournissant armes et soutien militaire tandis que la Russie appuie les régions séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. La Géorgie joue un rôle stratégique important pour les deux puissances en présence, car elle abrite l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), un projet soutenu par les USA, qui amène le pétrole de la Caspienne vers les marchés occidentaux. Des conseillers et des instructeurs américains et russes sont présents dans ces deux régions, parfois suffisamment proches pour s’observer directement. Dans ces circonstances, il n’est pas difficile d’imaginer des scénarios dans lesquels une future confrontation entre la Géorgie et les forces séparatistes pourrait conduire, volens nolens, à un affrontement direct entre soldats américains et russes, déclenchant une crise beaucoup plus grave.

Il est essentiel que l’Amérique abandonne cette conception consistant à aborder sous l’aspect militaire sa dépendance envers les importations d’énergie et qu’elle assouplisse sa politique actuelle de concurrence géopolitique avec la Chine et la Russie pour le contrôle des ressources au-delà de ses frontières. Lutter contre cette dépendance entraînerait un investissement plus important en matière d’énergies alternatives, mais conduirait aussi à une plus grande économie sur l’énergie sur le plan intérieur (en induisant une baisse des prix sur le long terme) et augmenterait les chances d’éviter le réchauffement de la planète.

Toute stratégie visant à réduire la dépendance des importations d’énergie, et en particulier le pétrole, doit inclure une forte augmentation des investissements dans les énergies de substitution, en particulier les sources renouvelables (solaire et éolien), les biocarburants de deuxième génération (qui sont issus de végétaux non comestibles), la gazéification du charbon mettant en oeuvre la capture et le stockage du carbone (pour éviter que le dioxyde de carbone en s’échappant dans l’atmosphère ne concoure au réchauffement la planète), sans oublier les piles à combustible alimentées par l’hydrogène, le train à grande vitesse, les transports en commun et tous autres systèmes de transport avancés. La science et la technologie requises sont déjà largement présentes, mais les investissements nécessaires pour les faire passer du stade du laboratoire ou du projet pilote à une grande échelle de développement ne le sont pas encore. Le défi consiste donc à rassembler les nombreux milliards - voire milliers de milliards - de dollars qui seront nécessaires.

Mais ce sont les dépenses militaires pour le contrôle de la ressource énergétique, à l’origine justifiées par la même préoccupation, qui sont aujourd’hui le principal obstacle à cette tâche herculéenne que nous devons entreprendre. Pour ma part, je chiffre le coût induit par la « Doctrine Carter » à une fourchette comprise entre 100 milliards à 150 milliards de dollars par an, non compte tenu de la guerre en Irak. L’extension de cette doctrine à la région de la mer Caspienne et de l’Afrique vient ajouter des milliards de dollars supplémentaires à cette somme. La nouvelle guerre froide qui se dessine avec la Chine, et la course aux armements sur mer qui l’accompagne, nécessitera des milliards de dépenses militaires supplémentaires au cours des prochaines décennies. Cette entreprise est une pure folie : elle ne garantira pas l’accès à un plus grand nombre de sources d’énergie, ni ne réduira le coût du carburant pour les américains pas plus qu’elle ne découragera la Chine de rechercher de nouvelles sources d’énergies. Cela n’aura pour effet que de gaspiller les sommes dont nous avons besoin pour développer d’autres sources d’énergie et prévenir les pires effets du changement climatique.

Cet exposé conduit à une dernière recommandation : plutôt que de s’engager dans une compétition militaire avec la Chine, nous devrions coopérer avec Beijing dans le développement de sources alternatives d’énergie et de systèmes de transport plus efficaces. Les arguments en faveur de cette collaboration sont imparables : les USA et la Chine réunis devraient consommer 35% de la production pétrolière mondiale d’ici à 2025. La majeure partie de ces importations proviendra d’états en situation instable. Si les réserves mondiales de pétrole ont commencé à diminuer d’ici là comme le prévoient de nombreux analystes, ces deux nations pourraient se retrouver piégées dans un dangereux conflit pour s’approprier des ressources devenues rares, situées dans des zones chroniquement instables de la planète. Les coûts induits par ce chois seraient prodigieux, que ce soit en termes d’augmentation des dépenses militaires ou d’incapacité à investir de façon plus utile dans des programmes sociaux, économiques et environnementaux. Il vaudrait beaucoup mieux renoncer à ce type de concurrence et œuvrer de concert pour le développement de solutions techniques alternatives novatrices remplaçant le pétrole, à la production de véhicules très économes en carburant ou d’autres innovations énergétiques. De nombreuses universités américaines et chinoises, tout comme des entreprises privées, ont déjà initié des projets conjoints de ce type, et il n’est pas difficile d’envisager un modèle de coopération bien plus étendue en la matière.

Au moment où se rapprochent les échéances électorales de 2008, deux voies s’offrent à nous. L’une conduit vers une plus grande dépendance aux importations de carburants, à un renforcement de l’approche militariste quant à notre dépendance vis-à-vis de l’étranger, qui ne pourra que renforcer la compétition à laquelle se livrent les puissances pour le contrôle des approvisionnements mondiaux en énergie fossile. L’autre conduit vers la diminution de la dépendance au pétrole comme source principale d’énergie, le développement rapide des énergies de remplacement, la réduction de la présence de l’armée américaine à l’étranger et la coopération avec la Chine dans le développement de nouvelles options énergétiques. Concernant l’avenir de la nation américaine, rarement un choix politique aura été aussi déterminant.

Première partie : Michael T. Klare : Géostratégie de l’énergie (I/II)


Publication originale The Nation, traduction Contre Info

“Le monde nous appartient”

Le Grand Soir, le 26 mars 2008

Conférence Z Media Institute talk, Juin 2007

CHOMSKY Noam

Chomsky(…) il existe une solution potentielle à un problème dangereux et c’est toujours la même : faire en sorte que notre propre pays devienne une véritable démocratie. Mais ceci est en pleine contradiction avec les présomptions d’une élite qui pense que le monde lui appartient et que toutes ces questions ne concernent pas le public, que ce soit en matière de politique étrangère ou autre.

 

Vous savez tous, bien sûr, qu’il y a eu au mois de Novembre des élections (au Congrès) – enfin, ce que nous appelons ici aux Etats-Unis des "élections". Il n’y avait qu’un seul véritable enjeu pour ces élections et il concernait le devenir des nos forces armées stationnées en Irak et il y avait, selon les critères états-uniens, une large majorité en faveur d’un retrait des troupes selon un calendrier précis.

Peu de gens le savent mais, quelques mois plus tôt, il y eût un grand sondage en Irak organisé par les Etats-Unis. Les résultats sont intéressants. Si vous les cherchez, vous les trouverez, ils ne sont pas cachés. Le sondage a révélé que deux tiers des Bagdadiens voulaient que les troupes US se retirent immédiatement ; dans le reste du pays – à une large majorité – les gens voulaient un calendrier de retrait précis, et la majorité dans un délai d’un an ou même moins.

Les taux sont plus élevés dans la partie arabe de l’Irak, c’est-à-dire là où les troupes US sont effectivement déployées. Une très grande majorité estimait que la présence des troupes US augmentait le niveau de violence. Et un taux remarquable de 60 pour cent - une moyenne sur l’ensemble de l’Irak, ce qui signifie des taux encore plus élevés dans les zones où nos soldats sont stationnés - trouvait que l’armée US constituait une cible légitime. Il y a donc un large consensus entre Irakiens et Etats-uniens sur ce qu’il faudrait faire en Irak, à savoir : retirer immédiatement les troupes ou établir un calendrier de retrait précis.

Devant un tel consensus, la réaction post-électorale du gouvernement états-unien consista à bafouer l’opinion publique et augmenter le nombre de soldats de 30 000 ou 50 000. De manière prévisible, un prétexte fût invoqué. "Nous sommes confrontés à une ingérence étrangère en Irak, contre laquelle nous devons défendre les Irakiens. Les Iraniens sont en train de s’ingérer en Irak." Ensuite sont arrivées les soi-disant preuves sur des engins explosifs, des bombes posées le long des routes et portant des marques iraniennes. On parlait aussi de la présence de forces iraniennes en Irak. "Que pouvons-nous faire ? Il faut une escalade pour protéger l’Irak contre une intervention étrangère."

Puis s’est instauré le "débat". Nous vivons dans une société libre et ouverte, n’est-ce pas, alors nos débats sont "vifs". D’un côté il y avait les faucons qui disaient "les Iraniens s’ingèrent en Irak, il faut donc les bombarder." De l’autre côté il y avait les colombes qui disaient "nous ne sommes pas certains que ces informations soient correctes, nous avons peut-être mal lu les numéros de série sur les engins ou ce sont peut-être les Gardiens de la Révolution et pas le gouvernement…"

C’est ainsi que nous avons assisté au genre de débat habituel qui illustre de manière percutante les différents systèmes de propagande. Pour citer les plus évidents, en exagérant un peu : la propagande des états totalitaires, qu’il faut accepter ou sinon… Et ce "sinon" peut avoir différentes conséquences selon la nature du régime. Les gens sont libres de croire ce qu’ils veulent du moment qu’ils obéissent.

Les sociétés démocratiques ont recours à une autre méthode : la "ligne du Parti" n’est pas expressément formulée. Le faire serait une erreur. Ce qui se passe, c’est que la ligne est posée comme une évidence et ensuite un débat vif est organisé dans les limites du cadre posé par la ligne du Parti. Cela répond à deux objectifs. D’abord, ça donne l’impression d’une société libre et ouverte puisque nos débats sont "vifs". Ensuite, cela instaure une ligne de propagande qui devient une sorte d’évidence, comme l’air que vous respirez. Et ce fut le cas.

Nous avons là un exemple classique. Tout le débat autour de "l’ingérence" en Irak n’a de sens que si vous assimilez cette idée que "le monde nous appartient". Si le monde nous appartient, alors la seule ingérence étrangère envisageable, dans un pays que nous avons envahi et que nous occupons, est forcément celle de l’Iran.

Si vous suivez le débat qui a lieu ici sur cette ingérence iranienne, et ce débat n’est pas clos, personne ici ne fait remarquer que les termes de ce débat sont insensés. Comment peut-on accuser l’Iran de s’ingérer dans les affaires d’un pays que nous avons envahi et occupé ? Cela n’a de sens que dans le cadre de cette présomption selon laquelle "le monde nous appartient". Une fois cette idée bien assimilée, tout le reste de la discussion devient parfaitement sensée.

On peut lire aussi beaucoup de comparaisons entre le Vietnam et l’Irak. En réalité, on ne peut pas vraiment les comparer. La nature de la guerre, ses objectifs, pratiquement tout est différent, sauf sur un point : la manière dont la guerre est perçue aux Etats-Unis.

Dans les deux cas, on parle parfois de "bourbier". C’est quoi un bourbier ? Aujourd’hui, on reconnaît que le Vietnam fut un bourbier. A présent on discute pour savoir si l’Irak ne serait pas un nouveau bourbier. En d’autres termes, la seule question posée est celle-ci : "combien ça nous coûte ?"

Pour le Vietnam, un débat eut lieu. Pas au début de la guerre, en fait, car il y a eu si peu de débats au début que personne ne se souvient en quelle année la guerre a commencé. Elle commença en 1962, pour ceux que ça intéresse. C’est donc en 1962 que les Etats-Unis ont attaqué le Vietnam. Mais il n’y a pas eu de débats, pas de discussions, rien.

C’est seulement au milieu des années 60 que le débat fit son irruption dans les médias. On y voyait s’exprimer l’éventail habituel d’opinions entre faucons et colombes. Les faucons disaient que pour gagner, il fallait envoyer plus de soldats. Quant aux colombes, prenons Arthur Schlesinger, célèbre historien et conseiller de Kennedy. Schlesinger a écrit dans un livre en 1966 que nous devions tous prier pour que les faucons aient raison et que l’augmentation du nombre de troupes, qui approchait à l’époque le demi million, allait nous apporter la victoire. Si nous avions gagné, nous serions tous en train de louer la sagesse des dirigeants états-uniens qui nous auraient apporté la victoire sur un pays qu’ils auront réduit en ruines.

Aujourd’hui, vous pouvez reprendre ces phrases mot à mot et les placer dans la bouche des colombes. Ils prient tous pour que l’escalade soit un succès. Si c’est le cas, ce qui serait contraire à nos attentes, nous louerons la sagesse de l’administration Bush pour cette victoire sur un pays, soyons honnêtes, totalement ruiné et qui représente pour sa population un des pires désastres de l’histoire militaire.

Parmi l’éventail des opinions qui s’expriment dans les grands médias, en se positionant le plus à gauche possible, vous trouvez quelqu’un comme Anthony Lewis qui, à la fin de la guerre du Vietnam en 1975, écrivit rétrospectivement que la guerre avait été déclenchée avec de bonnes intentions ; ce qui est exact, par définition, parce qu’après tout, c’était "notre" guerre. Cette guerre, donc, fut déclenchée avec de bonnes intentions mais, en 1969, dit il, il était déjà clair que la guerre était finalement une erreur. Une victoire coûterait trop cher – pour nous – alors c’était une erreur et il fallait se retirer. C’était la critique la plus radicale qu’on pouvait entendre dans les médias.

Peu de choses ont changé depuis. Au Vietnam, nous pouvions nous retirer parce que les Etats-Unis avaient finalement atteint une grande partie de leurs objectifs là-bas. Par contre, nous ne pouvons pas nous retirer de l’Irak parce que nous n’avons pas encore atteint nos objectifs.

Et pour ceux d’entre vous qui sont assez agés pour s’en souvenir – ou qui ont lu quelque chose à ce sujet – vous remarquerez que le mouvement pacifiste était plus ou moins sur la même ligne. A l’instar du débat organisé dans les grands médias, l’opposition à la guerre, y compris le mouvement pacifiste, portait essentiellement sur les bombardements au nord du Vietnam.

Lorsque les Etats-Unis ont commencé à bombarder régulièrement le Nord Vietnam, à partir de février 1965, ils ont aussi intensifié par trois les bombardements dans le Sud – qui faisait déjà l’objet d’une agression depuis trois ans. Quelques centaines de milliers de Vietnamiens furent tués et des milliers, sinon des dizaines de milliers, enfermés dans des camps de concentration. Les Etats-Unis ont livré une guerre chimique pour détruire les récoltes et la végétation qui servait de couverture et protection. En 1965, le Sud Vietnam était déjà totalement ravagé.

Bombarder le Sud ne coûtait rien aux Etats-Unis parce que le Sud n’avait pas de défense. Bombarder le Nord par contre était risqué. En bombardant le Nord, nous bombardions les ports où nous pouvions toucher un navire russe, ce qui pouvait devenir dangereux. En bombardant les chemins de fer chinois – il se trouve que les voies ferrées chinoises entre le sud-est et le sud-ouest du pays passent par le territoire du Nord Vietnam – nous prenions là aussi des risques.

Les Chinois furent accusés, à raison, d’envoyer des troupes au Vietnam. Ces troupes servaient principalement pour la reconstruction des voies détruites par les bombardements. Nous appelions ça une "ingérence" dans nos affaires et notre droit de bombarder le Nord Vietnam. Ainsi la plupart des débats tournaient autour de ces bombardements dans le Nord. Même le slogan du mouvement pacifiste "halte aux bombardements" faisait référence à ces bombardements là.

En 1967, un éminent spécialiste du Vietnam, Bernard Fall, historien en affaires militaires et unique spécialiste du Vietnam respecté par le gouvernement états-unien – c’était un faucon mais un faucon qui se préoccupait du sort des Vietnamiens – écrivit que la question était de savoir si le Vietnam allait survivre en tant qu’entité culturelle et historique après des bombardements d’une intensité inconnue jusqu’alors pour un pays de cette taille. Il parlait du Sud. Son esprit ne voyait que les bombardements sur le Sud. Mais cela n’avait pas grande importance et comme ça ne coûtait rien, nous pouvions continuer. Le débat se limitait à ça et on ne peut le comprendre que si l’on assimile cette idée que "le monde nous appartient".

Si vous lisez par exemple, les "Pentagon Papers", vous constaterez que le bombardement du Nord fut l’objet d’une planification très détaillée, très méticuleuse, afin de déterminer jusqu’où nous pouvions aller - et ce qui se passerait si nous allions trop loin… Pour ce qui concerne le bombardement du Sud, aucune question ne fût posée. Aucune. Juste de temps en temps un communiqué du genre "OK, nous allons multiplier les bombardements par trois", ou quelque chose comme ça.

Si vous lisez les mémoires de guerre de Robert McNamara – considéré à l’époque comme une colombe – celui-ci raconte la planification méticuleuse du bombardement du Nord. Mais il ne fait aucune allusion à sa décision de multiplier par trois les bombardements dans le Sud.

Pour ce qui concerne le Vietnam, je dois préciser que tout ce que je viens de raconter ne concerne que les "voix autorisées", celles qui pouvaient s’exprimer dans les médias, y compris les dirigeants du mouvement pacifiste. Mais il y avait aussi l’opinion publique, et celle-ci était radicalement différente. En 1969, près de 70 pour cent de l’opinion publique ne pensait pas que la guerre était une erreur, non, elle pensait que la guerre était fondamentalement injuste et immorale. C’était les termes précis du sondage et le chiffre n’a pas beaucoup évolué selon les sondages les plus récents de ces dernières années. Ces chiffres sont remarquables parce que les personnes qui répondent ainsi à un tel sondage doivent se dire "je suis le seul qui pense comme ça". Parce qu’ils ne l’ont certainement pas lu quelque part, ni entendu. C’était pourtant une opinion majoritaire dans le public.

Et sur de nombreux sujets, on constate la même chose. Mais pour les voix autorisées dans les médias, c’est plus ou moins comme je viens de le décrire – un débat "vigoureux" entre faucons et colombes, d’accord entre eux sur cette idée que le monde nous appartient. Alors la seule chose qui compte c’est de savoir combien ça nous coûte ou éventuellement, pour les plus sensibles d’entre eux, si nous ne serions pas par hasard en train d’en tuer un peu trop…

Pour en revenir à l’élection, il y eut beaucoup de déception parmi les opposants à la guerre – la majorité de la population – lorsque le Congrès ne prit aucune mesure concernant le retrait des troupes. Il y eût une proposition de loi présentée par les Démocrates, mais elle fût bloquée par un veto. Si vous examinez cette proposition, vous constaterez qu’elle ne demandait pas un retrait. Une bonne analyse en a été faite par le général Kevin Ryan, qui fréquenta Kennedy School à Harvard. Il examina la proposition et conclut que celle-ci devait être rebaptisée en une proposition de "redéfinition de l’ordre de mission". Elle prévoyait de laisser le même nombre de soldats, mais avec un ordre de mission différent.

Il dit que cette proposition, avant tout, autorisait des mesures exceptionnelles au nom de la sécurité nationale. Si le président disait qu’il y avait un risque pour la sécurité nationale, il avait carte blanche – fin de la proposition. La deuxième chose, c’est qu’elle autorisait les activités anti-terroristes. Ce qui veut dire tout et n’importe quoi. Et enfin, elle autorisait l’entraînement des forces Irakiennes. Là aussi, on peut comprendre ce que l’on veut.

Ensuite, elle disait que les troupes devaient rester pour assurer la protection des forces et sites états-uniens. C’était quoi les "forces états-uniennes" à protéger ? C’était les forces embarquées au sein d’unités militaires irakiennes, là où 60% de leurs compagnons d’armes estiment que les troupes US constituent autant des cibles légitimes. Il se trouve que ce chiffre est en progression constante, alors il est probablement encore plus élevé aujourd’hui.

Il était prévu aussi de nombreuses mesures de protection. Quels sont les sites qui nécessitent une protection ? La proposition Démocrate ne le précisait pas, mais parmi les sites à protéger se trouve ce qu’on appelle "l’ambassade". L’ambassade des Etats-Unis ne ressemble à rien de connu. Il s’agit d’une ville à l’intérieur de la zone verte, la zone protégée de l’Irak, gérée par les Etats-Unis. On y trouve de tout, depuis un Mac Do jusqu’aux missiles, tout ce que vous voulez. Ils n’ont pas construit cet énorme site avec l’intention d’en partir.

Il existe d’autres sites. Des "bases militaires semi permanentes", qui sont en train d’être construites un peu partout dans le pays. "Semi permanentes" signifie "permanentes", c’est-à-dire aussi longtemps que nous voulons.

Dans son analyse, le général Ryan a oublié beaucoup de choses. Il a oublié de préciser que les Etats-Unis gardaient le contrôle de la logistique qui, dans une armée moderne, constitue un élément stratégique. Aujourd’hui, environ 80 pour cent de l’approvisionnement arrive par le sud, depuis le Koweït, en traversant un territoire de guérilla, sujet donc aux attaques, Cela signifie qu’il faut poster de nombreux soldats pour sécuriser la voie. Et, bien sûr, le contrôle de la logistique permet aussi de contrôler l’armée irakienne.

La proposition Démocrate ne mentionnait pas les Forces Aériennes. Les Forces Aériennes font ce qu’elles veulent. Elles bombardent régulièrement et peuvent bombarder encore plus. La proposition ne mentionnait pas les mercenaires, dont le nombre est loin d’être négligeable. Selon certaines sources comme le Wall Street Journal, leur nombre est estimé à 130.000, soit l’équivalent de nos soldats ; Ce n’est pas surprenant car la manière classique de mener une guerre coloniale, c’est de faire appel à des mercenaires et de ne pas engager ses propres troupes – comme la Légion Etrangère française, les Gurkhas britanniques ou les Hessois pendant la Révolution. C’est une des raisons pour lesquelles la conscription a été abolie, pour avoir une armée professionnelle qui ne soit pas composée de gens ramassés dans la rue.

Cette proposition de texte n’était donc bien qu’une redéfinition de l’ordre de mission. Elle fût bloquée par un veto parce qu’on considérait qu’elle allait trop loin. Beaucoup de gens ont été déçus.

Cependant, il serait exagéré de dire qu’aucun haut dirigeant à Washington n’a jamais demandé un retrait immédiat des troupes. Il y en a eu. Je connais une personne qui l’a demandé avec fermeté. Lorsqu’on lui a demandé quelle était la solution au problème irakien, cette personne a répondu que la solution était assez simple et que c’était "le retrait de toutes les forces et armes étrangères." La personne en question était Condoleeza Rice et elle ne parlait pas des forces US, elle parlait des forces et des armes iraniennes. Ce qui est assez logique. Puisque le monde nous appartient, les soldats US ne peuvent être une force étrangère. Ainsi, que nous envahissions l’Irak ou le Canada, nous sommes les forces autochtones. Ce sont les Iraniens les forces étrangères.

J’ai attendu pour voir si quelqu’un parmi la presse ferait remarquer qu’il y avait quelque chose de drôle là-dedans. Pas un mot. Je pense que tout le monde a trouvé que son commentaire était parfaitement sensé. Mais je n’ai pas trouvé une seule personne pour dire, hé, attendez une minute, il y a un grand nombre de forces étrangères sur place, 150.000 soldats états-uniens et beaucoup d’armes états-uniens.

Il est donc logique que lorsque des marins britanniques ont été capturés dans le Golfe par les forces iraniennes, un débat ait démarré, "étaient-ils dans les eaux territoriales irakiennes ou iraniennes ?". En fait, il n’y a pas de réponse à cette question parce qu’il n’y a pas, à proprement parler, de frontière, ce que certains ne manquèrent pas de souligner. Mais il semblait évident que si les marins avaient été capturés en eaux irakiennes, l’Iran se rendait coupable d’un crime en intervenant hors de son territoire. Par contre, la Grande Bretagne n’était pas coupable de se trouver dans les eaux irakiennes parce que la Grande Bretagne est un état allié des Etats-Unis et, puisque le monde nous appartient, elle avait le droit d’y être aussi.

Qu’en est-il d’une éventuelle guerre contre l’Iran ? Il y a des menaces très sérieuses de la part des Etats-Unis et d’Israël – un autre état servile à nos intérêts – pour attaquer l’Iran. Il se trouve qu’il existe une Charte des Nations Unies qui dit dans son article 2 que la menace ou le recours à la force dans les affaires internationales constitue un crime. "La menace ou le recours".

Est-ce que cela dérange quelqu’un ? Non, parce que nous sommes, par définition, un état hors-la-loi ou pour être plus précis, nos menaces et nos recours à la force ne sont jamais internationales, elles sont forcément nationales, puisque le monde nous appartient. Donc, tout va bien. Alors nous menaçons de bombarder l’Iran – peut-être le ferons nous, peut-être pas. Serait-ce un acte légitime ? Personne ne se pose la question ici. Certains disent que ce serait une erreur, mais personne ne dit que ce serait illégitime. Par exemple, les Démocrates au Congrès refusent de voter un amendement qui exigerait que le pouvoir exécutif informe le Congrès de son intention de bombarder l’Iran – juste une consultation, une information. Même cette proposition là a été rejetée.

Le monde entier est choqué par une telle éventualité. Ce serait un acte monstrueux. Un éminent historien Britannique, Correlli Barnett, a récemment écrit que si les Etats-Unis attaquaient, ou si Israël attaquait, ce serait la troisième guerre mondiale. L’attaque contre l’Irak a été suffisamment horrible. A part la dévastation provoquée dans le pays, le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies a revu ses chiffres et estime qu’environ 4,2 millions de personnes sont des réfugiés, plus de 2 millions ont fui le pays et 2 millions ont fui à l’intérieur du pays. S’ajoute à cela le nombre de tués, que nous pouvons extrapoler à partir des dernières études et évaluer à probablement environ 1 million.

Les services de renseignement US, et d’autres services et experts indépendants, avaient prévu qu’une attaque contre l’Irak augmenterait les risques de terrorisme et de prolifération nucléaire. Ils étaient largement en dessous de la vérité. Des spécialistes renommés en affaires de terrorisme, Peter Bergen et Paul Cruickshank, estimèrent, principalement à partir de chiffres officiels, que ce qu’ils appellent "l’effet Irakien" a multiplié le risque de terrorisme par sept, ce qui fait beaucoup. Ce qui vous donne une idée de la priorité accordée par nos dirigeants à la protection de la population. Elle est très basse.

Que serait donc "l’effet Iran" ? Incalculable. Ce pourrait être une troisième guerre mondiale. Probablement une augmentation brutale du terrorisme, et Dieu sait quoi. Même les états autour de l’Iran, et qui n’aiment pas l’Iran – le Pakistan, l’Arabie Saoudite, la Turquie – préféreraient un Iran doté de l’arme nucléaire à une intervention militaire US, et ils ont raison car une intervention militaire serait dévastatrice. Ce qui ne signifie pas que nous n’allons pas le faire. Il n’y a pratiquement aucune discussion ici sur la légitimité d’une telle action parce que, encore une fois, tout ce que nous faisons est forcément légitime, et la seule question posée est celle du coût d’une telle opération.

Y’a-t-il une solution à la crise US-Iran ? Il existe des solutions envisageables. Par exemple, un accord qui autoriserait l’Iran à se doter de l’énergie nucléaire, comme tous les signataires du traité de non-prolifération, mais pas d’armes nucléaires. De plus, cela favoriserait la création d’une zone dénucléarisée au Moyen Orient. Une telle zone inclurait l’Iran, Israël, qui a des centaines d’armes nucléaires, et toutes les forces états-uniennes ou britanniques déployées dans la région. Une troisième mesure serait que les Etats-Unis et d’autres états nucléaires respectent leurs obligations légales, par un consensus de la Cour Internationale de Justice, et fassent des gestes de bonne volonté et procèdent à l’élimination totale de leur arsenal nucléaire.

C’est faisable, mais à une condition : que les Etats-Unis et l’Iran deviennent de véritables démocraties, parce que ce que je viens de dire à propos de l’opinion publique est vrai pour l’écrasante majorité des populations, en Iran comme aux Etats-Unis. Sur tout ce que je viens de parler, les majorités sont écrasantes. Alors oui, il y aurait une solution si ces deux sociétés étaient de véritables démocraties, c’est-à-dire des sociétés où l’opinion publique aurait un impact sur la politique du pays. Le problème aux Etats-Unis est que les acteurs sociaux et politiques sont incapables d’appliquer une politique soutenue par l’écrasante majorité de la population. On pourrait le faire, bien sûr. Si les paysans boliviens peuvent le faire, pourquoi pas nous ?

Pouvons-nous rendre l’Iran plus démocratique ? Indirectement, oui. Nous pouvons accorder plus d’attention aux dissidents et aux réformateurs qui luttent courageusement pour plus de démocratie dans leur pays. Et nous connaissons parfaitement leurs opinions, ils ne s’en cachent pas. Ils supplient les Etats-Unis de retirer leurs menaces contre l’Iran. Plus nous menaçons l’Iran, plus nous renforçons le camp réactionnaire et fanatique. En les menaçant, nous les renforçons. C’est exactement ce qui est en train de se passer. Les menaces ont abouti, de manière assez prévisible, à des répressions,

A présent les Etats-Unis se disent scandalisés par la répression, et qu’il faut protester. Mais nous devrions reconnaître que cette répression est la conséquence directe et prévisible des menaces brandies par les Etats-Unis. Alors, si nous prenons des mesures et que ces mesures produisent des effets prévisibles, condamner les effets relève d’une hypocrisie totale.

Tenez, dans le cas de Cuba, deux tiers des états-uniens pensent que nous devrions lever l’embargo, toutes les menaces et rétablir les relations diplomatiques. Et ceci est vrai depuis que les sondages ont commencé, il y a environ 30 ans. Les chiffres varient, mais ils sont à peu près à ce niveau. Ils n’ont aucun effet sur la politique des Etats-Unis, ni envers l’Iran, ni envers Cuba, ni envers tout autre pays.

Il y a donc un problème et ce problème est que les Etats-Unis ne fonctionnement pas comme une démocratie. L’opinion publique ne compte pas et parmi les cercles dirigeants il s’agit là d’un principe admis : l’opinion publique ne compte pas. Le seul principe qui compte est que le monde nous appartient et tous les autres peuvent aller se faire voir ailleurs, qu’ils soient états-uniens ou pas.

Alors oui, il existe une solution potentielle à un problème dangereux et c’est toujours la même : faire en sorte que notre propre pays devienne une véritable démocratie. Mais ceci est en pleine contradiction avec les présomptions d’une élite qui pense que le monde lui appartient et que toutes ces questions ne concernent pas le public, que ce soit en matière de politique étrangère ou autre.

Un jour, j’étais en voiture et j’écoutais la radio NPR. NPR est considéré ici comme très à gauche. J’ai lu quelque chose, je ne sais pas si c’est vrai, une citation d’Obama, qui représente un espoir pour les colombes libérales, où il aurait affirmé que l’éventail des opinions aux Etats-Unis s’étendait d’un extrémisme à l’autre, de Rush Limbaugh à NPR. La vérité, disait-il, se situe entre les deux et que c’est là qu’il allait être, au centre, entre les extrêmes.

Il y avait donc un débat sur NPR – c’était un peu comme dans un club de Harvard – des gens sérieux, éduqués, qui s’exprimaient sans fautes de grammaire, qui savent de quoi ils parlent et plutôt polis. Le débat tournait autour du système de défense anti-missiles que les Etats-Unis tentent d’implanter en Tchécoslovaquie et en Pologne et sur la réaction des Russes. La question principale était, "qu’est-ce qui leur arrive, aux Russes ? Pourquoi réagissent-ils d’une manière aussi agressive et irrationnelle ? Veulent-ils déclencher une nouvelle Guerre Froide ? Il y a quelque chose qui cloche chez ces types. Y’a-t-il moyen de calmer leur paranoïa ?"

Puis le grand spécialiste est intervenu, je crois qu’il était du Pentagone ou quelque chose comme ça, et il a fait remarquer, à raison, qu’un système de défense anti-missiles était avant tout un système offensif. Tous les analystes stratégiques le savent. Si on y réfléchit un instant, la raison est évidente. Un système de défense anti-missiles ne pourra jamais totalement empêcher une première frappe mais pourrait, en principe, s’il marche, empêcher une riposte. Si vous attaquez un pays en premier et que vous le rayez pratiquement de la carte, si vous avez un système de défense anti-missiles et que vous les empêchez de riposter, vous seriez alors protégé, ou partiellement protégé. Si un pays possède un système de défense anti-missiles opérant, ça lui donne plus de latitude pour déclencher une première frappe. Tout ceci est évident et n’est pas un secret. Tous les analystes le savent. Je pourrais l’expliquer à mes petits enfants qui le comprendraient.

Alors sur NPR tout le monde s’accordait pour dire qu’un système de défense anti-missiles est une arme offensive. Puis arriva la deuxième partie du débat. Bon, disaient les partisans du système, les Russes ne devraient pas se faire du souci. D’abord parce que le système n’est pas encore tout à fait au point et n’est donc pas tout à fait une arme offensive. Puis ils ont dit que de toutes façons, la question n’était pas là puisque le système était dirigé contre l’Iran et pas contre la Russie. Fin du débat.

Donc, premièrement, le système anti-missiles est une arme offensive ; deuxièmement, il est dirigé contre l’Iran. Vous pouvez à présent tenter un exercice de logique. Que peut-on conclure à partir de ces deux affirmations ? La conclusion est que nous avons là une arme offensive dirigée contre l’Iran. Puisque le monde appartient aux Etats-Unis, quel mal y aurait-il à pointer une arme offensive contre l’Iran ? La conclusion n’a pas été prononcée. C’était inutile. Cela découle du fait que le monde nous appartient.

Il y a peut-être un an ou deux, l’Allemagne a vendu à Israël des sous-marins équipés pour porter des armes nucléaires. Pourquoi Israël aurait-il besoin de sous-marins équipés d’armes nucléaires ? Il n’y a qu’une raison imaginable et tous ceux dotés d’un cerveau en Allemagne l’ont compris – et la hiérarchie militaire le comprend très certainement – il s’agit d’une arme offensive contre l’Iran. Les sous-marins allemands envoient le message suivant aux Iraniens : si vous ripostez à une attaque, vous serez annihilés.

Les préceptes de l’impérialisme occidental sont très profondément enracinés. Le monde appartient à l’Occident et aujourd’hui les Etats-Unis dirigent l’Occident alors, bien sûr, ils collaborent. Le fait que l’Europe fournisse la première arme offensive contre l’Iran n’a probablement soulevé aucun commentaire. Pourquoi faire ?

Oubliez l’histoire, ça n’a pas d’importance, c’est le genre de truc "ringard" et ennuyeux que nous n’avons pas besoin de connaître. Mais la plupart des pays prêtent attention à l’histoire. Par exemple, aux Etats-Unis il n’y a aucune discussion sur l’histoire des relations US-Iran. Aux Etats-Unis, il n’existe qu’un seul événement dans l’histoire iranienne et c’est l’année 1979 lorsque les Iraniens ont renversé le tyran que les Etats-Unis soutenaient et prirent quelques otages pendant plus d’un an. Il fallait les punir pour ça.

Mais pour les Iraniens, leur histoire est celle de plus de 50 ans de tortures non-stop infligées par les Etats-Unis. En 1953, les Etats-Unis renversèrent un régime élu pour installer à la place un tyran brutal, le Chah, et ils l’ont soutenu sans faille pendant qu’il battait pratiquement tous les records en matière de violations des droits de l’homme dans le monde – tortures, assassinats, tout ce que vous pouvez imaginer. En fait, le président Carter, lorsqu’il visita l’Iran en décembre 1978, chanta les louanges au Chah et à l’amour que lui manifestait son peuple et ainsi de suite. Ceci a d’ailleurs probablement eu pour effet de précipiter son renversement. Bien sûr les Iraniens ont une drôle de façon de se souvenir de leur passé et de qui en est le responsable. Lorsque le Chah fût renversé, l’administration Carter a immédiatement fomenté un coup d’état militaire en envoyant des armes via Israël pour tenter de soutenir des militaires et renverser le gouvernement. Nous nous sommes aussitôt mis à soutenir l’Irak, c’est-à-dire Saddam Hussein, et l’invasion de l’Iran.

Saddam Hussein fut exécuté pour des crimes commis en 1982. Par rapport au personnage, les crimes qu’on lui reprochait étaient plutôt bénins – une complicité dans l’assassinat de 150 personnes. Il manquait quelque chose dans le tableau. 1982 est une année très importante pour les relations US-Iran. C’était l’année où Ronald Reagan retira l’Irak de la liste des pays soutenant le terrorisme pour pouvoir fournir à l’Irak les armes pour envahir l’Iran. C’était en 1982. Une année plus tard, Donald Rumsfeld fut envoyé pour conclure le marché. Les Iraniens se souviennent très bien de la guerre qui s’ensuivit et au cours de laquelle des centaines de milliers d’entre eux furent massacrés grâce à l’aide US à l’Irak. Peut-être se souviennent-ils aussi qu’un an après la fin de la guerre, en 1989, le gouvernement des Etats-Unis a invité des ingénieurs irakiens à venir aux Etats-Unis pour recevoir une formation poussée au développement d’armes nucléaires.

Que dire des Russes ? Eux aussi ont une histoire. Une partie de leur histoire est qu’au cours du siècle dernier, le Russie a été envahie et pratiquement détruite à trois reprises via les pays de l’Est. Vous pouvez vous arrêter un instant et vous demander quelle était la dernière fois que les Etats-Unis ont été envahis via le Canada ou le Mexique ? Ca n’arrive jamais. Nous écrasons les autres et nous sommes toujours en sécurité. Mais les Russes n’ont pas ce luxe. En 1990 un événement remarquable a eu lieu. Franchement, j’étais abasourdi. Gorbatchev a autorisé la réunification de l’Allemagne, c’est-à-dire son intégration à l’Ouest et l’émergence une nouvelle force militaire au sein d’une alliance militaire hostile. Nous parlons de l’Allemagne, qui a pratiquement détruit la Russie à deux reprises. Ce fût un événement tout à fait remarquable.

Mais il y eut un malentendu. Le président de l’époque, George Bush (père), avait assuré que l’OTAN ne s’étendrait pas à l’Est. Les Russes demandaient aussi, mais n’ont pas obtenu, un accord pour une zone dénucléarisée dans l’Arctique et les Baltiques, ce qui leur aurait donné un peu de protection contre une attaque nucléaire. C’était l’accord de 1990. Puis Bill Clinton est arrivé au pouvoir, le soi-disant libéral. Une des ses premières décisions fut de rompre l’accord, unilatéralement, et d’entreprendre l’expansion de l’OTAN à l’Est.

Du point de vue des Russes, l’affaire était très grave, pour ceux qui ont la mémoire de l’histoire. La Russie a perdu 25 millions de personnes pendant la Deuxième Guerre Mondiale et plus de 3 millions pendant la première. Mais puisque le monde appartient aux Etats-Unis, si nous voulons menacer la Russie, ce n’est pas un problème. Tout cela au nom de la liberté et de la justice, après tout, et s’ils font des commentaires désobligeants, nous nous demandons ce qui peut bien leur arriver. Pourquoi est-ce que Poutine est en colère, comme si quelqu’un les menaçait ? Et qui pourrions nous menacer, si le monde nous appartient ?

Un nouveau sujet qui fait la une des journaux maintenant est "l’agressivité" de la Chine. On se préoccupe beaucoup du fait que le Chine est en train de renforcer son système d’armement. Est