Plus de cinquante ans de « coups tordus » : L’équipe de choc de la CIA

Si l’on a retenu la présence massive de Cubains de l’exil dans la tentative d’invasion de la baie des Cochons en 1961, on connaît moins leur rôle dans les opérations ultérieures de la Central Intelligence Agency (CIA). Du Chili au Nicaragua en passant par le Vietnam, à travers coups d’Etat, assassinats de dirigeants, trafics d’armes et de drogue, ils ont été l’un des instruments les plus secrets et les plus meurtriers de la politique étrangère américaine.


John Negroponte, ex-ambassadeur et protecteur des escadrons de la mort au Honduras,
ex-ambassadeur en Irak, ex-directeur du renseignement national US…

« Notre seul délit a été de nous donner nos propres lois, notre crime a été de les appliquer à l’United Fruit. » Elu président du Guatemala en 1951, Jacobo Arbenz, entre autres mesures progressistes, promulgue une réforme agraire. Le 4 mars 1953, il exproprie partiellement la compagnie bananière américaine United Fruit, la privant de 84 000 hectares sur 234 000. Les 17 et 18 juin 1954, une armée mercenaire venue du Nicaragua et du Honduras pénètre au Guatemala et, le 27 juin, renverse Arbenz. Le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles et son frère Allen, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), sont alors tous deux actionnaires de l’United Fruit ! L’opération — nom de code PB/Success — a bénéficié de la participation active d’une « équipe de choc » de la CIA qui va traverser les décennies.

Venant après le renversement en Iran du dirigeant nationaliste Mohammad Mossadegh, le 19 août 1953, PB/Success fait à la CIA une réputation d’invincibilité et devient un modèle pour ses opérations clandestines dans le monde entier. En mars 1960, le président Dwight Eisenhower donne son feu vert à une nouvelle action destinée, cette fois, à déstabiliser Cuba, où la révolution a triomphé le 1er janvier 1959. La plupart des agents qui ont participé au renversement d’Arbenz se retrouvent responsables du « projet Cuba ». Il s’agit notamment, et à leur tête, de Richard Bissell, numéro deux de la CIA ; de Tracy Barnes, qui assume la constitution de la Cuban Task Force ; de David Atlee Phillips, responsable de la guerre psychologique ; de Howard Hunt, chargé de former le « gouvernement cubain provisoire ». Deux jeunes gens se joignent au groupe : M. Porter Goss, officier du contre-espionnage de l’armée, et M. George Herbert Walker Bush (1). Ce dernier aide à « recruter des exilés cubains pour l’armée d’invasion de la CIA (2) ».

Le 17 avril 1961, les quelque mille cinq cents hommes de cette armée, la brigade 2506, débarquent dans la baie des Cochons. Après leur défaite, en moins de soixante-dix heures, les numéros un et deux de la CIA, Dulles et Bissell, doivent démissionner.

Ulcéré par cette déroute, le président John F. Kennedy octroie un pouvoir exorbitant à l’Agence, décision qui affectera les affaires du monde pendant longtemps (3). Ministre de la justice et frère du président, Robert Kennedy supervise une nouvelle agression contre Cuba. Miami devient l’épicentre de la plus grande opération paramilitaire — JM/WAVE — jamais montée sur le sol américain. A sa tête, Theodore « Ted » Shackley et M. Thomas « Tom » Clines. Le groupe reçoit notamment le renfort du général Edward Lansdale, arrivé d’Indochine, où il a travaillé avec les services secrets français impliqués dans la guerre coloniale ; de M. Richard Secord, officier de l’US Air Force ; et de David Sánchez Morales, officier du contre-espionnage de l’armée.

Formés à la contre-guérilla

Lorsque, le 14 octobre 1962, éclate la « crise des fusées », Washington exige que les missiles balistiques installés par l’Union soviétique à Cuba soient retirés. Moscou cède, à condition que les Etats-Unis s’engagent à ne pas envahir l’île (et à renoncer à leurs propres missiles en Turquie). Kennedy accepte et ordonne de démanteler JM/WAVE.

La révolution cubaine n’en amène pas moins Washington à modifier radicalement sa stratégie de sécurité régionale. La restructuration des armées latino-américaines commence, et un centre d’entraînement et d’endoctrinement — l’Ecole des Amériques — voit le jour dans la zone américaine du canal de Panamá. Lorsque Kennedy est assassiné, le 22 novembre 1963, à Dallas (Texas), sa doctrine de sécurité nationale est déjà en place. Le renversement du président brésilien João Goulart, le 31 mars 1964, donne le signal d’une série de coups d’Etat et marque le début des disparitions et tortures d’opposants politiques, de façon massive et sophistiquée.

Cette nouvelle stratégie ne peut négliger l’expérience des agents cubains de la JM/WAVE, ni celle de certains des mille cent quatre-vingt-neuf hommes capturés lors de la tentative d’invasion de la baie des Cochons et de retour aux Etats-Unis en décembre 1962 (4). Environ trois cents d’entre eux, quasiment tous cubains (puis, dans la plupart des cas, cubano-américains par l’obtention de la nationalité du pays d’accueil), reçoivent une formation d’officier dans les académies d’opérations spéciales de Fort Benning (Georgie), Fort Mayers (Floride), Fort Peary (Virginie), etc. D’autres sont envoyés à Fort Gulick (Ecole des Amériques), pour être formés à la contre-guérilla. Ils s’appellent José Basulto, Jorge Mas Canosa (5), Francisco « Pepe » Hernández (6), Luis Posada Carriles, Félix Rodríguez Mendigutía, etc. Censés ne jamais émerger de l’anonymat, leurs noms défraieront bientôt régulièrement la chronique. « L’Amérique du Sud sera le “Far West” où ils tiendront le rôle de pionniers (7) » ; et, par leurs actions clandestines, ils « brilleront » même bien au-delà.

Par exemple, dans l’ex-colonie belge du Congo. Ils y débarquent fin 1962 pour fournir, entre autres, un soutien aérien aux forces du futur dictateur Joseph-Désiré Mobutu. Les avions appartiennent à Air America, compagnie récemment constituée et propriété de la CIA. Au sol, les hommes constituent la compagnie 58, chargée de pister et de poursuivre, sans succès, Ernesto Che Guevara et un petit groupe de révolutionnaires cubains. A la demande de Laurent-Désiré Kabila, le Che est en effet arrivé fin avril pour conseiller en techniques de guérilla ceux qui combattaient Mobutu (8).

Cette équipe de choc se renforce définitivement au Vietnam. Elle reprend et développe les méthodes des forces spéciales françaises vaincues, en finançant des opérations sales avec l’argent du trafic d’opium laotien et birman (là encore avec les avions d’Air America). On retrouve les hommes de JM/WAVE : Shackley, Clines, Sánchez Morales, Secord, « Ed » Dearborn, Rodríguez Mendigutía, en compagnie de M. Donald Gregg, inspecteur des agents de la CIA ; de M. John Dimitri Negroponte, « conseiller politique » de toute l’opération ; du général John Singlaub, ancien chef de la CIA en Corée ; de Lansdale, chargé des opérations depuis le Pentagone ; et de M. Oliver North, du service de renseignement de l’US Navy. En 1968, William (« Bill ») Colby est envoyé sur place pour diriger l’Accelerated Pacification Campaign (nom de code : Phoenix). Objectif : terroriser la population civile afin de neutraliser la résistance vietnamienne. En presque quatre ans, environ quarante mille suspects seront tués.

C’est toutefois sur un autre continent que l’équipe va connaître son succès le plus spectaculaire. En mars 1967, parmi la vingtaine d’hommes des forces spéciales américaines qui débarquent en Bolivie pour poursuivre Che Guevara, figure le Cubain Rodríguez Mendigutía. Lorsque le Che, blessé, est capturé le 8 octobre 1967, c’est lui qui transmet l’ordre de le tuer.

Trois ans plus tard néanmoins, la CIA ne peut éviter l’élection du socialiste Salvador Allende à la présidence du Chili. Richard Nixon ordonne à l’Agence d’empêcher son entrée en fonctions. L’équipe envoyée sur place échoue, mais parvient à assassiner le commandant en chef des forces armées, le général René Schneider, loyal à Allende. Son successeur s’appellera Augusto Pinochet. De nouveau, Phillips et Sánchez Morales figurent parmi les responsables des opérations sur le terrain. Devenu chef de la direction de l’Hémisphère occidental de la CIA grâce à son travail sur Cuba et au Vietnam, Shackley est chargé de la déstabilisation du gouvernement. Il nomme Clines pour qu’il se concentre sur le « cas Allende (9) ». Sous-directeur des opérations spéciales, Colby chapeaute l’ensemble. L’organisation de la campagne internationale de diffamation contre le gouvernement Allende incombe à l’ambassadeur américain auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU) : M. Bush.

Allende éliminé en septembre 1973, Pinochet au pouvoir, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si… La CIA devient un objet de scandale et voit ses ailes rognées, une bonne partie de ses crimes étant révélée par la presse et par les commissions d’enquête parlementaires Church (10) et Rockefeller (11). Qu’à cela ne tienne. L’Agence « délègue » une bonne partie de ses actions aux services avec lesquels elle collabore dans le cadre de l’opération « Condor » (12) et à ses agents cubains du Commando d’organisations révolutionnaires unies (CORU). Celui-ci a été fondé en République dominicaine, en mai 1976, sur instructions de la CIA, dirigée du 30 janvier 1976 au 20 janvier 1977 par M. Bush.

A la tête du CORU, dont le financement provient surtout du trafic de drogue (13), se trouvent MM. Orlando Bosch et Posada Carriles. Depuis Caracas (Venezuela), ils organisent l’attentat qui, le 6 octobre 1976, détruit en vol un avion de la Cubana de Aviación (soixante-treize morts). Mais, peut-être parce qu’il a été commis en plein Washington, le crime du binôme Condor-CORU qui causera le plus d’émoi sera, le 21 septembre, l’assassinat de l’ex-ministre des affaires étrangères d’Allende, Orlando Letelier.

Parmi les cinq hommes ultérieurement détenus figurent trois vétérans du « projet Cuba ». La CIA de M. Bush fait son possible pour entraver l’enquête et occulter les preuves. Devenu président, le même Bush amnistiera les coupables, lesquels n’auront passé que quelques années en prison. L’un d’entre eux, M. Guillermo Novo Sampol, sera arrêté au Panamá, le 17 novembre 2000, en compagnie de M. Posada Carriles, alors qu’ils préparent un attentat à la bombe contre M. Fidel Castro, en visite dans ce pays. Condamnés à huit ans de prison le 20 avril 2004, ils seront amnistiés le 25 août suivant par la présidente panaméenne Mireya Moscoso, grande amie des Etats-Unis.

Drogue contre armes

Entre-temps, la guerre de basse intensité de Washington contre le Nicaragua a réuni la plupart de ces agents. Le vice-président Bush supervise les opérations, tandis que MM. Gregg et North, ancien du Vietnam, dirigent le complot. Ambassadeur des Etats-Unis au Honduras — on l’y appelle « le proconsul » —, M. Negroponte transforme ce pays en une plate-forme militaire d’agression, tandis que les escadrons de la mort de l’armée hondurienne — le bataillon 3-16 — répriment l’opposition. Passé de la Bolivie aux rizières asiatiques puis au Salvador, M. Rodríguez Mendigutía ravitaille les contre-révolutionnaires nicaraguayens (la contra) — assisté par M. Posada Carriles (et par M. Basulto en territoire nicaraguayen). Pour lui confier cette mission, la CIA et les milieux anticastristes de Miami ont organisé l’évasion (août 1985) de M. Posada Carriles de la prison vénézuélienne où il avait été incarcéré après l’attentat contre l’appareil de la Cubana de Aviación.

Tout soutien financier aux contras ayant été interdit par le Congrès américain, le vice-président Bush récolte des fonds tous azimuts et par tous les moyens. La vente illégale d’armes à l’Iran, par l’intermédiaire d’Israël, débouchera en 1986 sur le scandale de l’« Iran-contragate ». M. Bush devenu président, la commission du Sénat dirigée par M. John Kerry démontrera l’existence d’une alliance entre la CIA et la mafia colombienne (14). Au Costa Rica, en juillet 1989, MM. North et Secord, entre autres membres des cercles du pouvoir américain, seront formellement accusés d’être responsables du réseau « drogue contre armes » organisé dans ce pays pendant la guerre antisandiniste…

Epurée par le président James Carter à la mi-août 1978, régulièrement mise en cause par des commissions d’enquête officielles ou la déclassification de ses archives (en particulier sous l’administration de M. William Clinton), la CIA, depuis sa naissance en juillet 1947, a certes connu des hauts et des bas. Toutefois, tous ceux qui ont participé aux actions clandestines du groupe de choc constitué en 1954 et élargi au fil des années ont bénéficié d’une constante : l’impunité. Pour n’en citer que quelques-uns, MM. Posada Carriles et Bosch vivent en liberté à Miami. M. Rodríguez Mendigutía, qui fit exécuter le Che, réside dans cette même ville, où il dirige une entreprise de conseil en sécurité. Après avoir été le premier ambassadeur des Etats-Unis en « Irak libéré », puis avoir passé vingt mois comme super-patron des services de renseignement américains, M. Negroponte est devenu numéro deux du département d’Etat en janvier 2007. Quant à M. Porter Goss, présent dans le « projet Cuba » dès 1960, il fut directeur de la CIA de septembre 2004 à mai 2006.
 

Par HERNANDO CALVO OSPINA, publié sur Le Grand Soir, le 23 juin 2009

HERNANDO CALVO OSPINA est journaliste. Auteur de Sur un air de Cuba, Le Temps des cerises, Pantin, 2005, de Rhum Bacardi. CIA, Cuba et mondialisation, EPO, Bruxelles, 2000, et de Colombie. Derrière le rideau de fumée. Histoire du terrorisme d’Etat, Le Temps des cerises, Pantin, 2008.


Notes :

(1) Il ne sera question dans cet article que de M. George Bush père.

(2) Common Cause, Washington DC, 4 mars 1990.

(3) William Colby, Trente Ans de CIA, Presses de la Renaissance, Paris, 1978.

(4) Ils ont été échangés par Cuba contre 54 millions de dollars d’aliments et de médicaments.

(5) Futur président de la Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), principale organisation anticastriste basée à Miami, qu’il dirigera jusqu’à sa mort en novembre 1997. La FNCA a été impliquée, entre autres, dans la vague d’attentats qui a affecté La Havane en 1997.

(6) Actuel président de la FNCA.

(7) Jean-Pierre Gillet, Les Bérets verts. Les commandos de la CIA, Albin Michel, Paris, 1981.

(8) Le Che et ses hommes se retireront en novembre 1965.

(9) David Corn, Blond Ghost : Ted Shackley and the CIA’s Crusades, Simon & Schuster, New York, 1994.

(10) Congrès américain, « Select committee to study governmental operations with respect to intelligence activities », 1976.

(11) Publié le 10 juin 1975, sous la présidence de Gerald Ford (1974-1977), le rapport Rockefeller accuse la CIA d’activités illégales « depuis vingt ans ». Les anciens présidents Lyndon Johnson (1963-1969) et Nixon (1969-1974) sont mis en cause.

(12) Coopération des services secrets des dictatures du sud du continent pour la répression et l’assassinat des opposants politiques.

(13) Peter Dale Scott et Jonathan Marshall, Cocaine Politics. Drugs, Armies, and the CIA in Central America, University of California Press, Los Angeles, 1991.

(14) Ibid.

Lorsque le monde tire la leçon des déboires américains

Difficile de ne pas soumettre cet article, certes long, mais nécessaire à la compréhension de la situation actuelle puis des enjeux financiers, géostratégiques potentiels. Nouvelles donnes en vue ?
 


Dé-dollarisation : le démantèlement de l’empire militaire et financier américain

Les membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai, réunis à Iekaterinbourg avec l’Inde et le Brésil, n’ont guère d’autre choix que de rechercher une alternative au dollar, juge l’économiste Michael Hudson. Continuer à financer à crédit la consommation américaine, les dépenses du Pentagone et de ses 750 bases à l’étranger, en accumulant des dollars et des bons du Trésor équivaudrait pour eux à accumuler en parallèle les risques tant financiers que militaires. Ils sont désormais contraints, estime-t-il, d’inventer une voie de sortie du dollar. L’heure est venue pour un monde multipolaire a affirmé le Président russe Medvedev, et le président de la Banque centrale chinoise lui fait écho en déclarant que l’objectif est désormais de créer une une monnaie de réserve internationale qui ne serve pas les intérêts exclusifs des USA. Hudson indique que les autorités américaines se sont vues infliger une fin de non recevoir à leur demande d’assister au sommet de l’OCS. Ce non, dit-il, c’est un mot que les américains vont entendre beaucoup plus souvent à l’avenir.

Par Michael Hudson, 13 juin 2009

La ville Russe de Iekaterinbourg, la plus importante à l’est de l’Oural, pourrait désormais être connue comme le lieu où sont morts non seulement les tsars mais aussi l’hégémonie américaine. Non pas uniquement l’endroit où le pilote américain Gary Powers a été abattu en 1960, mais aussi celui où l’ordre financier international dominé par les USA a été mis à bas.

La remise en cause de l’Amérique sera le thème principal des réunions élargies de Iekaterinbourg, en Russie (ex-Sverdlovsk) des 15 et 16 Juin rassemblant le président chinois Hu Jintao, le président russe Dmitri Medvedev et les représentant les six pays de l’ Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Cette alliance regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan. L’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Mongolie y ont le statut d’observateurs. Mardi le Brésil s’y joindra pour les discussions commerciales entre les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). 

Les participants ont assuré à des diplomates américains que leur objectif n’était pas le démantèlement de l’ empire financier et militaire des États-Unis. Ils veulent simplement discuter de l’aide mutuelle, indépendamment du rôle des États-Unis, de l’OTAN ou du dollar américain en tant que support du commerce international. Les diplomates américains se demandent ce que cela signifie vraiment, si ce n’est une étape visant à rendre l’hégémonie américaine obsolète. C’est ce que signifie « monde multipolaire », après tout. Pour commencer, en 2005, l’OCS avait demandé à Washington d’établir un calendrier de retrait de ses bases militaires en Asie centrale. Deux ans plus tard, les pays de l’OCS se sont ralliés officiellement à la position des ex-républiques de la CEI appartenant à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), qui avait été fondée en 2002 en tant que contrepoids à l’OTAN. 

Pourtant, la réunion n’a suscité que le désintérêt collectif de la presse aux États-Unis et même en Europe, bien que l’ ordre du jour y soit de remplacer le standard mondial du dollar par un nouveau système financier, ainsi qu’un nouveau système de coopération pour la défense. Un porte-parole du Conseil des Relations Extérieures (Un institut d’études géopolitiques américain, ndt) a déclaré qu’il pouvait difficilement imaginer que la Russie et la Chine puissent surmonter leurs rivalités géopolitiques [1], suggérant que l’Amérique peut pratiquer le « diviser pour régner » que la Grande-Bretagne a si habilement utilisé durant de nombreux siècles pour fragmenter les opposition dans son propre empire. Mais George W. Bush ( qui déclarait « Je suis un rassembleur, non un diviseur ») s’est placé dans la continuité de l’administration Clinton pour pousser la Russie, la Chine et leurs voisins à trouver un terrain d’entente, lorsqu’il s’agit de trouver une alternative au dollar, et du même coup à la possibilité pour les Etats-Unis de prolonger indéfiniment leur déficit de la balance des paiements.

Cette séquence, qui pourrait représenter les dernières manifestations de l’hégémonie américaine, a débuté dès le mois d’avril lors de la conférence du G-20, et est devenue encore plus explicite à Saint-Pétersbourg au Forum économique international du 5 Juin, lorsque M. Medvedev a demandé à la Chine, la Russie et l’Inde de « construire un ordre mondial de plus en plus multipolaire. » Ce qui signifie en clair : nous avons atteint nos limites en ce qui concerne les subventions à l’encerclement militaire de l’Eurasie par les Etats-Unis, tout en les laissant s’approprier nos exportations, nos entreprises, les actifs et les biens immobiliers en échange d’une monnaie de papier de valeur douteuse. 

« Le système unipolaire maintenu artificiellement » dont a parlé M. Medvedev [2], est fondé sur « un seul grand centre de consommation, financé par un déficit croissant, et donc de plus en plus de dettes, une monnaie de réserve jadis forte et une domination dans le système de l’évaluation des actifs et des risques. » A la racine de la crise financière mondiale, a t-il conclu, il y a le fait que les États-Unis produisent trop peu et dépensent trop. Leurs dépenses militaires sont particulièrement choquantes, comme par exemple le renforcement de l’aide militaire américaine à la Géorgie annoncé la semaine dernière, le bouclier de l’OTAN en Europe de l’Est, et la mainmise des États-Unis dans les régions riches en pétrole comme le Moyen-Orient et l’Asie centrale. 

Le point de friction avec tous ces pays est celui de la capacité qu’ont les États-Unis de faire fonctionner indéfiniment la planche à billets. Le surplus de dépenses d’importations des consommateurs américains par rapport aux exportations, les rachats par les USA de quantités de sociétés étrangères et de biens immobiliers, les dépenses que le Pentagone effectue à l’étranger : tous ces dollars aboutissent dans les banques centrales étrangères. Elles sont ensuite confrontées à un choix difficile : soit recycler ces dollars aux États-Unis en achetant des bons du trésor américains, soit laisser le « marché libre » déterminer le cours de leur monnaie par rapport au dollar – et par là même à déterminer le prix de leurs exportations sur les marchés mondiaux, créant ainsi du chômage et provoquant la faillite d’entreprises.

Lorsque la Chine et d’autres pays recyclent leurs flux de dollar US en achetant des bons du Trésor pour « investir » aux États-Unis, cette accumulation n’est pas vraiment volontaire. Cela ne reflète pas une foi en l’économie américaine qui rémunèrerait l’épargne des banques centrales, ni une quelconque préférence d’investissement, mais tout simplement un manque d’alternatives. Les « marchés libres » à la mode des USA piègent les pays dans un système qui les obligent à accepter indéfiniment des dollars. Mais désormais, ils veulent en sortir.

Cela implique la création d’une nouvelle alternative. Plutôt que de faire simplement « des changements cosmétiques comme certains pays et peut-être les organisations financières internationales pourraient le vouloir », comme l’a dit M. Medvedev à Saint-Pétersbourg : « ce dont nous avons besoin, ce sont des institutions financières d’un type tout à fait nouveau, où ne domineraient ni les problèmes politiques et les motivations [sous-jacentes], ni aucun pays en particulier. »

Lorsque les dépenses militaires à l’étranger ont provoqué le déficit la balance des paiements US et ont conduit les Etats-Unis à abandonner l’étalon or en 1971, les banques centrales se sont trouvées démunies de cet actif traditionnellement utilisé pour solder les déséquilibres des paiements. La solution par défaut a consisté à investir les flux issus des paiements ultérieurs en obligations du Trésor américain, comme si celles-ci étaient « aussi fiables que l’or ». Les banques centrales détiennent maintenant pour 4 000 milliards de dollars de ces obligations dans leurs réserves internationales. Ces prêts ont également financé la plupart des déficits budgétaires du gouvernement américain depuis maintenant plus de trois décennies ! Etant donné que la moitié environ des dépenses discrétionnaires du gouvernement américain est consacrée aux opérations militaires – dont plus de 750 bases militaires à l’étranger et dans des opérations de plus en plus coûteuses dans les pays producteurs de pétrole et ceux qui permettent son transit – le système financier international est organisé de manière à financer le Pentagone, ainsi que les rachats par les États-Unis d’actifs étrangers censés rapporter beaucoup plus que les bons du Trésor que les banques centrales étrangères détiennent.

La principale question à laquelle sont confrontées les banques centrales mondiales est donc de savoir comment éviter d’ajouter encore plus de dollars US à leurs réserves et, par conséquent, de financer encore plus les dépenses qui creusent le déficit des États-Unis – y compris les dépenses militaires à leurs propres frontières ? 

Pour commencer, les six pays de SCO et les pays du BRIC ont l’intention de commercer dans leurs propres monnaies afin de bénéficier mutuellement du crédit que les États-Unis avait monopolisé jusqu’à présent à son profit. À cette fin, la Chine a passé des accords bilatéraux avec l’Argentine et le Brésil pour effectuer leur échanges commerciaux en renminbi, la monnaie chinoise, plutôt qu’en dollar, en livre sterling ou en euros [3] . Il y a deux semaines, la Chine a également conclu un accord avec la Malaisie pour que les deux pays commercent en renminbi [5]. C’est l’objet des discussions à Iekaterinbourg.

En plus d’éviter de financer la prise de contrôle par les États-Unis de leur propre industrie et l’encerclement militaire américain de la planète, la Chine, la Russie et d’autres pays voudraient certainement se développer comme l’Amérique l’a fait. En fait, ils considèrent les États-Unis comme une nation hors-la-loi, financièrement et militairement. Comment caractériser autrement une nation qui promulgue un ensemble de lois pour les autres – sur la guerre, le remboursement de la dette et le traitement des détenus – mais n’en tient pas compte elle-même ? Les États-Unis sont maintenant le plus grand débiteur mais ont évité la punition des « ajustements structurels » imposés à d’autres pays endettés. Les taux d’intérêt US et les réductions d’impôt, alors les déficits commerciaux et budgétaires explosent, sont considérés comme le comble de l’hypocrisie, lorsqu’ils sont comparés à l’austérité que les programmes de Washington imposent aux autres pays par le biais du FMI et des officines de Washington.

Les États-Unis demandent aux pays endettés de vendre leurs services publics et leurs ressources naturelles, d’augmenter leurs taux d’intérêts et d’augmenter les impôts au détriment de la paix sociale pour dégager un maximum d’argent et payer les créanciers.

Et aux USA, le Congrès a empêché la société Chinoise CNOOK d’acheter Unocal pour des raisons de sécurité nationale, tout comme il a empêché Dubaï d’acquérir des exploitations portuaires américaines et empêché des fonds souverains d’acheter des infrastructures clés. Les étrangers sont invités à imiter les japonais qui avaient investi dans des « éléphants blancs » comme le Rockfeller Center, sur lequel les investisseurs ont rapidement perdu un milliard de dollars puis ont fini par se retirer. 

À cet égard, les États-Unis n’ont pas vraiment laissé à la Chine et aux autres pays en situation d’excédent de la balance des paiements d’autres choix que de devoir trouver un moyen d’éviter de nouvelles accumulations de dollars. À ce jour, la Chine tente de diversifier ses avoirs en dollars ailleurs qu’en bons du Trésor US, qui ne se sont pas révélés très fructueux. Hank Paulson, qui venait de la banque Goldman Sachs, avait conseillé à la banque centrale chinoise d’investir dans les titres à haut rendement émis par Fannie Mae et Freddie Mac, en expliquant que ceux-ci étaient de facto des obligations publiques. Ces titres se sont effondrés en 2008, mais au moins, le gouvernement américain a repris ces deux organismes de prêt hypothécaire, augmentant de facto de 5 200 milliards de dollars la dette nationale. En fait, ce renflouement a été rendu nécessaire en grande partie à cause des investissements effectués par les Etats étrangers.

Infliger des pertes aux investisseurs gouvernementaux étrangers aurait quelque peu atteint la réputation des bons du Trésor, non seulement en détruisant la crédibilité des États-Unis, mais aussi parce que les émissions d’obligations par le gouvernement étaient insuffisantes pour absorber les dollars qui coulaient à flot dans l’économie mondiale avec la montée en flèche du solde déficitaire de la balance des paiements des États-Unis. 

En recherchant de nouveaux actifs pour protéger la valeur de leurs avoirs en dollars alors que la bulle de crédit de la Réserve fédérale se traduisait par une baisse des taux d’intérêt, les fonds souverains chinois ont cherché à se diversifier à la fin de 2007. La Chine a pris des participations dans les fonds d’ investissement Blackstone et Morgan Stanley à Wall Street, Barclays en Grande-Bretagne, dans la Standard Bank d’Afrique du Sud (qui fut affiliée à la Chase Manhattan du temps de l’apartheid dans les années 1960) et dans le conglomérat financier belge Fortis proche de l’effondrement. Mais le secteur financier américain s’écroulait sous le poids de sa dette phénoménale, la valeur des actions des banques et des firmes d’investissement a plongé dans le monde entier.

Les étrangers voient le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce comme les représentants de Washington dans un système financier soutenu par les bases militaires américaines et les porte-avions qui entourent la planète. Mais cette domination militaire est un vestige d’un empire américain qui n’est plus en mesure de régner par sa force économique. La puissance militaire américaine est basée davantage sur des armes atomiques et les frappes aériennes à longue distance que sur les opérations au sol, qu’il est devenu politiquement trop impopulaire de monter sur une grande échelle. 

Sur le front économique, on ne voit pas comment les États-Unis pourraient trouver les 4 000 milliards de dollars qu’ils doivent aux gouvernements étrangers, à leurs banques centrales et aux fonds souverains mis en place pour écluser la surabondance de dollars. L’Amérique est devenue un mauvais payeur et de fait, une mauvais payeur agressif sur le plan militaire, car elle cherche à conserver le pouvoir sans pareil jadis gagné sur le plan économique. La question qui se pose est de savoir comment peser sur son comportement. Yu Yongding, un ancien conseiller de la banque centrale de Chine désormais membre de l’Académie des Sciences chinoise, a proposé de faire remarquer au secrétaire américain au Trésor Tim Geithner que les États-Unis devraient « épargner » d’abord et avant tout en pratiquant une réduction de leur budget militaire. « Les recettes fiscales des Etats-Unis ne sont pas susceptibles d’augmenter à court terme en raison de la faible croissance économique, de la rigidité des dépenses et du coût de mener deux guerres. » [6

À l’heure actuelle, c’est l’épargne étrangère, et non pas celle des américains, qui finance le déficit budgétaire américain en achetant la plupart des bons du Trésor. Cela se traduit par un impôt levé sans la contrepartie d’une représentation des électeurs étrangers sur la manière dont le gouvernement des États-Unis utilise leur épargne forcée. Pour les « diplomates » du système financier , il est donc nécessaire d’élargir le champ d’application de leurs politiques, au-delà du seul marché de secteur privé. Les taux de change sont déterminés par de nombreux facteurs, en plus de celui des « consommateurs brandissant des cartes de crédit » , pour reprendre l’euphémisme habituel qu’utilisent les médias américains à propos du déficit de la balance des paiements. Depuis le 13ème siècle, la guerre a été un facteur dominant dans la balance des paiements des grandes nations – et de leurs dettes. Les obligations d’Etat financent essentiellement des dettes de guerre, dans la mesure ou en temps de paix les budgets ont tendance à être équilibrés. Ceci relie directement le budget de la guerre à la balance des paiements et aux taux de change. 

Les pays étrangers se voient encombrés de reconnaissances de dette qui ne seront pas honorées – dans des conditions telles que s’ils agissent afin de mettre fin au festin américain, le dollar va plonger et leurs avoirs en dollars vont chuter par rapport à leur monnaie nationale et aux autres devises. Si la monnaie chinoise s’apprécie de 10% par rapport au dollar, sa banque centrale enregistrera l’équivalent de 200 milliards de dollars de pertes sur ses 2 000 milliards de dollars.

Cela explique pourquoi, quand les agences de notation envisagent que les titres du Trésor des États-Unis puissent perdre leur notation AAA, elles ne veulent pas signifier que le gouvernement ne serait pas en mesure d’imprimer des dollars papier pour honorer ses dettes. Elles indiquent plutôt que la valeur du dollar va se déprécier internationalement. Et c’est exactement ce qui se passe en ce moment. Lorsque M. Geithner prit un visage grave pour déclarer devant un auditoire à l’Université de Pékin au début du mois de Juin qu’il croyait en un « dollar fort » et que les investissements de la Chine aux États-Unis étaient sûrs, il a été accueilli par des rires sarcastiques [7]. 

L’anticipation d’une hausse des taux de change de la Chine incite les spéculateurs à chercher à emprunter des dollars pour acheter du renminbi et bénéficier de la hausse. Pour la Chine, le problème est que ce flux spéculatif deviendrait une prophétie auto-réalisatrice en faisant grimper sa monnaie. De ce fait, le problème des réserves est intrinsèquement lié à celui des contrôles de capitaux. Pourquoi la Chine devrait-elle voir ses compagnies rentables vendues pour des dollars fraîchement créés, que la banque centrale doit utiliser pour acheter à faible taux des bons du trésor américain ou perdre encore plus d’argent à Wall Street ? Pour éviter ce dilemme, il est nécessaire d’inverser la philosophie de l’ouverture des marchés de capitaux que le monde a adopté depuis Bretton Woods en 1944.

A l’occasion de la visite de M. Geithner en Chine, « Zhou Xiaochuan, directeur de la Banque populaire de Chine, la banque centrale du pays, a déclaré que c’était la première fois depuis que les pourparlers semestriels ont commencé en 2006, que la Chine avait besoin d’apprendre des erreurs de l’Amérique tout comme de ses succès » lorsqu’il fut question de la déréglementation des marchés de capitaux et du démantèlement des contrôles. 

Une ère est donc arrivée à son terme. Face à des dépenses démesurées des Etats-Unis, la dé-dollarisation menace de forcer les pays à revenir aux doubles taux de change, qui furent fréquents entre les deux guerres mondiales : un taux de change pour le commerce des produits, un autre pour les mouvements de capitaux et les investissements, tout au moins pour les économies de la zone dollar [8].

Même sans contrôle des capitaux, les pays réunis à Iekaterinbourg prennent des mesures pour éviter de recevoir involontairement de plus en plus de dollars. Voyant que l’hégémonie globale des États-Unis ne peut pas se poursuivre en l’absence du pouvoir d’achat qu’ils leur procurent eux-mêmes, ces gouvernements cherchent à hâter ce que Chalmers Johnson a nommé dans son ouvrage « les douleurs de l’empire » : la faillite de l’ordre mondial financier et militaire américain. Si la Chine, la Russie et leurs alliés non-alignés suivent leur propre chemin, les États-Unis ne pourront plus vivre grâce à l’épargne des autres (sous la forme de leurs propres dollars recyclés), ni disposer de cet argent pour financer des dépenses militaires illimitées. 

Des responsables américains voulaient assister à la réunion de Iekaterinbourg en tant qu’observateurs. On leur a répondu : non. C’est un mot que les américains vont entendre beaucoup plus souvent à l’avenir. 

Michael Hudson est un économiste spécialisé dans le domaine de la balance des paiements. Il a été le conseiller économique en chef du candidat Démocrate à la présidentielle Dennis Kucinich. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont : « Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire »
 

Source : Contre Info.info, le 17 juin 2009
Publication originale Michael Hudson, traduction Madeleine Chevassus pour Contre Info
 


Notes :

[1] Andrew Scheineson, “The Shanghai Cooperation Organization,” Council on Foreign Relations, Updated : March 24, 2009 : “While some experts say the organization has emerged as a powerful anti-U.S. bulwark in Central Asia, others believe frictions between its two largest members, Russia and China, effectively preclude a strong, unified SCO.”

[2] Kremlin.ru, June 5, 2009, in Johnson’s Russia List, June 8, 2009, #8.

[3] Jamil Anderlini and Javier Blas, “China reveals big rise in gold reserves,” Financial Times, April 24, 2009. See also “Chinese political advisors propose making yuan an int’l currency.” Beijing, March 7, 2009 (Xinhua). “The key to financial reform is to make the yuan an international currency, said [Peter Kwong Ching] Woo [chairman of the Hong Kong-based Wharf (Holdings) Limited] in a speech to the Second Session of the 11th National Committee of the Chinese People’s Political Consultative Conference (CPPCC), the country’s top political advisory body. That means using the Chinese currency to settle international trade payments …”

[4] Shai Oster, “Malaysia, China Consider Ending Trade in Dollars,” Wall Street Journal, June 4, 2009.

[5] Jonathan Wheatley, “Brazil and China in plan to axe dollar,” Financial Times, May 19, 2009.

[6] “Another Dollar Crisis inevitable unless U.S. starts Saving – China central bank adviser. Global Crisis ‘Inevitable’ Unless U.S. Starts Saving, Yu Says,” Bloomberg News, June 1, 2009.

[7] Kathrin Hille, “Lesson in friendship draws blushes,” Financial Times, June 2, 2009.

[8] Steven R. Weisman, “U.S. Tells China Subprime Woes Are No Reason to Keep Markets Closed,” The New York Times, June 18, 2008.

Afghanistan – Pakistan: Le trou noir de l’Empire

 Pourquoi Bush est allé en Afghanistan. Pourquoi Obama y va aussi. Les routes du gaz et du pétrole. Les causes de la remontée des Talibans et de l’effondrement de Karzaï. Qui profite de l’opium ? Pourquoi le Pakistan voisin risque d’éclater.

Interview de Mohamed Hassan, spécialiste du Moyen-Orient par Grégoire Lalieu et Michel Collon

 

Est-il possible de gagner la guerre en Afghanistan? Non, répondent les experts. Pourtant, l’Otan poursuit ses efforts pour venir à bout des Talibans et c’est le Pakistan qui s’embrase. Quelles sont les véritables raisons de cette guerre ? Les visées hégémoniques des Etats-Unis plongeront-elles la région dans le chaos ? Dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan répond à ces questions. Et il nous explique pourquoi c’est au peuple du Pakistan de sauver son pays d’une possible disparition…

En 2001, les Etats-Unis lançaient l’opération « Enduring Freedom » en Afghanistan car, selon eux, les Talibans refusaient de céder Oussama Ben Laden. Sept ans plus tard, plus personne ne parle de l’ennemi public numéro un. Quelles sont les raisons de cette guerre aujourd’hui?

Tout d’abord, vous devez considérer que les Talibans n’ont rien à voir avec Oussama Ben Laden. En 1996, Ben Laden, renvoyé d’Arabie Saoudite, trouvait refuge au Soudan. Les Saoudiens firent alors pression sur ce pays pour qu’il expulse le célèbre terroriste. C’est à ce moment que Ben Laden est venu en Afghanistan. Mais les attentats du 11 septembre n’avaient aucun rapport avec ce pays. Il y a juste cette réaction des Talibans lorsque Washington réclama Ben Laden : « Si vous voulez que Ben Laden soit jugé, donnez-nous les preuves et laissons-le juger par une cour islamique dans quelque pays musulman que ce soit ». En fait, les néoconservateurs de l’administration Bush ont surtout utilisé cet événement tragique comme un alibi.

Avec quelles intentions?

Trois ouvrages majeurs nous permettent de comprendre les racines de la vision des Etats-Unis. D’abord, La fin de l’Histoire de Francis Fukuyama. Il prétendait que l’Histoire de l’humanité était arrivée à son terme avec l’effondrement de l’Union soviétique et la domination de la démocratie libérale. Ensuite, Le choc des civilisations, de Samuel Huntington. Selon qui l’Histoire ne dépendrait pas de la lutte des classes mais plutôt d’un conflit entre civilisations. Huntington a donc divisé le monde entre ces différentes civilisations, décrétant que la plus agressive serait l’islamique. Le dernier ouvrage, Le grand échiquier de Zbigniew Brzezinski, considère que celui qui dominera l’Eurasie sera l’unique puissance du 21ème siècle. En effet, la majorité de l’humanité vit dans cette zone et l’activité économique y devient plus importante.
A présent, retournons à la fin de l’administration Clinton. L’année 1997 a été marquée par une sérieuse crise économique : avec l’éclatement de la bulle financière en Asie, le NASDAQ s’est effondré. Lorsque les néoconservateurs ont débarqué à la Maison Blanche avec Georges W. Bush en 2001, la situation économique n’était donc pas brillante. Malgré quoi, ils ont exposé leur objectif très clairement : personne ne doit être capable de rivaliser avec les Etats-Unis. Pour y arriver, la nouvelle administration cherchait à contrôler le monde en contrôlant les ressources les plus importantes, essentiellement le gaz et le pétrole.
Sous l’influence de Brzezinski, Clinton voulait d’abord dominer l’Europe en élargissant l’Otan, et ensuite gagner l’Asie Centrale. Mais les néoconservateurs ont dit : « Non, nous n’avons pas le temps pour cela. Vu cette crise, nous devons créer et contrôler le Grand Moyen-Orient pour disposer du pétrole ». On sent ce changement dans le discours de Bush après les attentats du 11 septembre lorsqu’il dit : « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Avec sa conception de l’Axe du Mal, il voulait élargir la guerre.
La guerre d’Afghanistan – qui pour la première fois dans l’Histoire a été planifiée par la CIA sans la collaboration du Pentagone – n’était donc qu’un prétexte pour entraîner les troupes US et leur donner l’expérience nécessaire pour ensuite attaquer l’Irak. Vous devez savoir que le renversement de Saddam Hussein était planifié bien avant les attentats du 11 septembre. 

Obama veut incarner le changement. Pourquoi concentre-t-il les efforts militaires en Afghanistan au lieu de l’Irak ?

D’abord, la guerre en Irak a soulevé des difficultés non prévues. Le gouvernement US pensait que c’était la cible la plus facile, car Saddam Hussein ne disposait pas d’une grande armée et une large partie de la population irakienne détestait son régime. Il n’aura fallu que quelques jours, du 20 mars au 10 avril 2003, pour que les Etats-Unis prennent Bagdad. Ensuite, ils ont uniquement protégé l’industrie pétrolière et laissé tout le reste exploser. Paul Bremer, le gouverneur US d’Irak, a détruit les bases de l’ancien régime irakien, démobilisé la police et la structure de l’armée. A ce moment, la résistance a augmenté, et aussi le coût de l’occupation US : huit milliards de dollars chaque mois, (auxquels vous pouviez ajouter un milliard et demi pour l’Afghanistan) ! Durant huit ans, l’administration néoconservatrice a dépensé tout son argent dans cette guerre, sans aucun résultat : ils ne sont parvenus ni à pacifier le pays, ni à créer le gouvernement qu’ils voulaient, ni à obtenir une base populaire, ni à contrôler le pétrole.
Lorsque la résistance irakienne a révélé la faiblesse de l’impérialisme US et son incapacité à remporter le conflit, le peuple des Etats-Unis est devenu plus attentif sur le plan politique. Le manque de soutien de l’opinion publique pour cette guerre a donc aussi poussé Obama à ce changement. D’autant que sur la scène internationale, cette guerre ne faisait pas l’unanimité : la France, l’Allemagne et d’autres pays ont refusé de partir en Irak. Bref, la décision d’Obama est aussi un moyen de maintenir l’alliance de l’Otan. Mais une défaite en Afghanistan pourrait marquer la fin de celle-ci.

Les Talibans n’ont pas toujours été les ennemis des Etats-Unis. L’ancienne secrétaire d’Etat US Madeleine Albright avait salué leur arrivée au pouvoir en 1996 comme un « pas positif ». Il semble même que ce pas ait été encouragé. Ce que l’ancienne ministre pakistanaise Benazir Bhutto résumait ainsi : « L’idée était anglaise, le financement saoudien, la supervision pakistanaise et l’armement américain ».  

A la fin des années 70, les Soviétiques vinrent en Afghanistan pour soutenir le gouvernement révolutionnaire menacé par des combats internes. Brzezinski, conseiller du président Carter, entreprit de faire de l’Afghanistan le Vietnam des Soviétiques pour porter ainsi un coup fatal à l’influence du socialisme dans la région. Pour combattre l’Union Soviétique et le gouvernement révolutionnaire d’Afghanistan, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite soutinrent donc les moudjahidines par l’intermédiaire du Pakistan. Quand l’Armée rouge quitta l’Afghanistan en 1989, les Etats-Unis savaient que les Soviétiques traversaient une sérieuse crise. Ayant atteint leur but, ils se lavèrent les mains et quittèrent la région qui se trouva plongée dans le chaos. En fait, Washington a utilisé les moudjahidines comme un préservatif : quand ils n’étaient plus d’aucune utilité, ils les ont jetés. Qui en a souffert ? Les peuples d’Afghanistan et du Pakistan.
En effet, lorsque les services secrets pakistanais ont soutenu les moudjahidines pour combattre les communistes, ils n’ont pas unifié ce mouvement, mais ont soutenu chaque seigneur de guerre séparément. Une fois les Etats-Unis partis, une sévère compétition a opposé les seigneurs de guerre afghans. Le pays a été totalement détruit par cette guerre civile. Des millions de réfugiés ont fui vers le Pakistan, alors touché lui-même par une grave crise, son économie déclinant avec l’arrivée de nombreux Afghans et barons de la drogue.
Dans ce contexte, apparurent les Talibans, des étudiants issus de la plus jeune génération de ces réfugiés. Leur arrivée au pouvoir offrait une opportunité aux Etats-Unis et au Pakistan. Mais en fait, ces trois acteurs avaient chacun des intérêts très différents.

C’est-à-dire ?

Le Pakistan, lorsque les pays d’Asie centrale sont devenus indépendants, a réalisé que son principal ennemi, l’Inde, était fort, alors que lui-même se trouvait en position délicate. La bourgeoisie pakistanaise décida, pour se développer économiquement et concurrencer l’Inde, d’utiliser l’Afghanistan comme porte d’accès aux marchés d’Asie centrale. Elle favorisa donc l’accès au pouvoir des Talibans en Afghanistan.
L’intérêt des Etats-Unis était de contrôler et dominer les richesses d’Asie centrale. La compagnie pétrolière US Unocal voulait construire un pipeline dans la région. Mais pour cela, il fallait que l’Afghanistan soit pacifié.
Enfin, l’intérêt des Talibans était de pacifier le pays et d’instaurer une révolution islamique. Ce qui rencontrait les intérêts de l’Arabie Saoudite qui souhaitait exporter l’idéologie islamique en Asie centrale, afin d’affaiblir la Russie et de contrôler le gaz dans cette région.
Appuyés donc par des puissances étrangères, les Talibans ont combattu les seigneurs de guerre et pris le pouvoir. Fatigué, le peuple d’Afghanistan voulait la paix. Les Talibans furent bien accueillis.

Finalement, ce plan n’a pas marché : les Etats-Unis n’ont pas réussi à pacifier la région, le Pakistan n’a pu s’ouvrir un accès au marché de l’Asie centrale et les Talibans ont été renversés. Pourquoi ?

L’Afghanistan comporte différents groupes ethniques. Le plus représenté est celui des Pachtounes : presque 50% de la population. Ensuite, il y a les Tadjiks, les Hazaras et les Kazakhs autour desquels la rivalité entre les seigneurs de guerre s’articule. Enfin, il y a d’autres minorités. Les Talibans sont Pachtounes. Un trait caractéristique de ce groupe est qu’ils sont très indépendants ! Les Etats-Unis et le Pakistan voulaient les utiliser comme des mercenaires, mais les Talibans avaient leur propre vision des choses. De plus, les Pachtounes ne reconnaissent pas la frontière séparant Afghanistan et Pakistan.

Pourquoi ?

Retournons au 19ème siècle, quand l’Inde était la précieuse colonie de l’Empire britannique, qu’inquiétait l’expansion des Russes en Asie centrale. Pour protéger leur colonie, les Britanniques souhaitaient utiliser l’Afghanistan. Cela a débouché sur trois guerres anglo-afghanes. Ce qui nous intéresse particulièrement est un résultat de la seconde guerre : en 1893, le gouverneur d’Inde, Sir Durand, traça une ligne dans le territoire pachtoune, afin de protéger sa colonie en créant une zone tampon entre l’Afghanistan et l’Inde britannique. Cette ligne est la frontière actuelle entre l’Afghanistan et le Pakistan. C’est pourquoi beaucoup de Pachtounes ne reconnaissent pas l’existence du Pakistan. Quand ce pays est devenu indépendant, le seul membre à voter contre son entrée aux Nations Unies était l’Afghanistan !
Il était donc clair que les Talibans, lorsqu’ils auraient pris le pouvoir, ne se soumettraient pas à ces intérêts étrangers. En mai 2001, six mois avant l’attaque du World Trade Center, Washington allouait sans aucun résultat une subvention de 43 millions de dollars au régime taliban dans le cadre du projet de pipeline d’Unocal. Mais avec le 11 septembre, tout le programme tomba à l’eau.

Les forces de la coalition ont facilement renversé le régime taliban mais n’ont pas réussi à prendre le contrôle du pays. Pourquoi ?

Tout d’abord, l’actuel gouvernement d’Afghanistan n’est pas reconnu par les Pachtounes. Quand les Talibans ont été renversés, les Etats-Unis ont placé Hamid Karzai comme président. Karzai, qui a travaillé pour Unocal, est un Pachtoune mais il n’a pas de base sociale en Afghanistan. En fait, les Pachtounes, premier groupe ethnique du pays, ne sont pas vraiment représentés dans ce gouvernement. Il y a juste quelques marionnettes de Washington sans aucune légitimité auprès de la population. Au départ, les Etats-Unis essayèrent bien d’acheter des Pachtounes représentatifs pour participer au gouvernement, mais ceux-ci ont pris l’argent et se sont tirés : comme je l’ai dit, les Pachtounes sont très indépendants !

Deuxièmement, les seigneurs de guerre présents au gouvernement travaillent chacun dans leur propre intérêt. Ils ne paient pas de taxes au gouvernement central, mais s’approprient les richesses. Chaque ministère est le ministère indépendant d’un seigneur de guerre. Une situation chaotique qui paralyse le gouvernement.
Troisièmement, les seigneurs de guerre ne font pas confiance aux Pachtounes. Ils pensent que si ces derniers prennent la majorité au gouvernement, ils imposeront leur vision. Bref, c’est un gouvernement où tout le monde est contre tout le monde. Tous les films que l’Occident s’est faits, ça ne marche absolument pas !
Enfin, nous pouvons dire également que les forces de l’Otan n’aident pas Hamid Karzai dans son travail en bombardant des paysans dans leurs fermes, dans les mosquées, à des mariages ou à des funérailles… L’actuel gouvernement est perçu par une grosse partie de la population comme un instrument de l’agresseur. Tous ces meurtres ont créé un soulèvement populaire et unifié la résistance des Talibans.

Conséquence de cette guerre, la production d’opium a augmenté : plus de 3.000% depuis la chute du régime taliban. Le département d’Etat US a accusé les Talibans d’utiliser la drogue pour financer la résistance…
L’opium est un produit chimique provenant du pavot. Quand la fleur de pavot éclot, vous la coupez, collectez le lait qui en coule et le vendez. C’est ce que font les paysans afghans. Ensuite, des personnes assèchent ce lait, le travaillent dans une machine en ajoutant des produits chimiques pour finalement obtenir de l’opium. Pour produire cette drogue, vous avez besoin d’un laboratoire et de connaissances en chimie. Je ne pense pas que les paysans afghans détiennent tous un diplôme de chimiste. Si c’était le cas, l’Afghanistan serait un pays très développé ! Pour tirer de l’argent du trafic d’opium, vous avez également besoin d’une certaine logistique pour pouvoir ramener le produit en Occident. Les Talibans n’ont rien de tout cela. En fait, l’opium provient des seigneurs de guerre, avec l’aide de la CIA. La plupart du temps, cette drogue vient des services secrets US qui l’utilisent comme un fonds rentable, portant la drogue dans les pays occidentaux, la vendant au prix du marché et utilisant ensuite cet argent sale pour financer leurs guerres.
En Afghanistan, la culture du pavot a commencé avec la guerre contre les Soviétiques et aujourd’hui, l’industrie de l’opium est aux mains de seigneurs de guerre. Or, pour un paysan, cultiver le pavot rapporte beaucoup plus que cultiver des tomates. Pour se constituer une base sociale, les seigneurs de guerre ont donc laissé les paysans cultiver ce qu’ils voulaient.

Par contre, lorsque les Talibans avaient pris le pouvoir dans les années 90, ils avaient brûlé les champs de pavots. Se faisant beaucoup d’ennemis au sein de la paysannerie. C’est pourquoi aujourd’hui, les Talibans n’empêchent plus les paysans de cultiver le pavot, mais interdisent la production d’opium. Ils retirent même des bénéfices grâce à la contribution financière des paysans. En fait, le gouvernement central n’a aucune possibilité de percevoir une taxe dans le Sud du pays, car tout est aux mains des Talibans. Or, un gouvernement incapable de percevoir une taxe n’est pas un gouvernement !

Beaucoup de spécialistes considèrent que la guerre en Afghanistan est impossible à gagner. Le général français Georgelin l’a même qualifiée de « merdier ingérable ». Quelles sont les difficultés rencontrées par les forces de la coalition ?  

L’OTAN tue des civils chaque jour. Dès lors, la population s’est rapprochée des Talibans. A présent, ceux-ci contrôlent le Sud du pays, avec un gouvernement de fait dans chaque village. Ils sont mélangés à la population et les forces de l’OTAN enregistrent des pertes. Du coup, dès que quelque chose de suspect bouge, les GI’s ouvrent le feu, tuant des civils par la même occasion. Donc, les Afghans font face, d’un côté, aux seigneurs de guerre impérialistes bombardant des civils et, de l’autre côté, aux seigneurs de guerre régionaux pillant le pays et vendant de la drogue. Voilà pourquoi les Talibans ont le soutien de la population. Non qu’ils aient des idées progressistes, mais elle attend d’eux qu’ils ramènent la paix dans le pays. Exactement comme ils l’ont fait en 1992.

Est-ce pour cela qu’Obama s’est dit prêt à négocier avec les Talibans modérés ?

Il essaie de protéger les Etats-Unis d’une crise qui s’est accumulée depuis les sept dernières décennies. Et c’est très difficile. Obama veut montrer qu’il n’y a pas de guerre contre les musulmans, qu’il rejette le prétendu choc des civilisations. Il s’est donc dit prêt à négocier avec les Talibans modérés. Telle est la nouvelle politique US pour de nombreux endroits du monde où il y a des mouvements musulmans : les diviser entre les bons et les méchants.
Je ne sais si ce genre de négociations pourra mettre fin au conflit. Si Washington essaie cette voie, elle devra probablement programmer une nouvelle propagande montrant les Talibans sous leur bon côté. Mais ils ont des mentalités arriérées : ils ont détruit des temples bouddhistes pour installer la révolution islamique, leurs positions contre les femmes sont primitives et leur vision du monde archaïque. D’un autre côté, pour obtenir le soutien de la population, ils ont quand même appris de leurs erreurs. J’ai évoqué la culture du pavot. Un autre exemple : contrairement à ce qu’ils avaient préconisé par le passé, les Talibans sont aujourd’hui d’accord avec le fait que les filles puissent aller à l’école. Ils ont évolué et sont plus forts pour résister. Mais ça ne veut pas forcément dire qu’ils seront ouverts pour négocier avec les Etats-Unis. Enfin, vous devez aussi tenir compte du fait que, désormais, le plus gros de la crise n’est plus en Afghanistan, mais au Pakistan.

Pourquoi la guerre afghane a-t-elle provoqué une telle crise au Pakistan ?

Comme je l’ai dit, la ligne de Durand tracée dans le territoire historique des Pachtounes est l’actuelle frontière séparant les deux pays. Ce qui veut dire que vous avez des Pachtounes des deux côtés de la frontière. Au Pakistan, ils sont le deuxième groupe ethnique après les Punjabis. C’est très important. Car l’élite pakistanaise, depuis l’indépendance du pays, a toujours soutenu l’impérialisme US. Vous pouvez travailler en tant qu’agent de votre patron quand vous accomplissez pour lui un boulot au loin, en Amérique du Sud ou en Afrique par exemple. Mais dans le cas de la guerre d’Afghanistan, c’est un suicide car les deux pays sont voisins et se partagent des groupes ethniques. 
Il y a des Talibans dans le Nord du Pakistan aussi. Chaque jour, ils attaquent et détruisent les ravitaillements des forces de la coalition supposés passer du Pakistan à l’Afghanistan par un endroit stratégique de la frontière. Pour résoudre ce problème, le gouvernement pakistanais, marionnette de Washington, autorise l’Otan à bombarder les Pachtounes sur son propre territoire. En conséquence, les Talibans pakistanais se sont développés et estiment maintenant que leur ennemi est au Pakistan. Ils ont déclaré vouloir marcher sur Islamabad.
C’est pourquoi la frontière entre les deux pays n’a plus de sens. Et le peuple pakistanais doit faire face à ce problème : où est la légitimité du gouvernement pakistanais s’il laisse l’OTAN bombarder ses propres civils ? Le peuple pakistanais a maintenant deux solutions : devenir nationaliste et refuser le diktat US ou continuer sur cette voie qui mène à la disparition de son pays.

Quelles pourraient être les conséquences de cette crise ?

La clé, c’est la stratégie des Etats-Unis pour bloquer la Chine. Quand le tsunami est survenu, Washington a envoyé une importante aide humanitaire en Indonésie. En profitant pour y construire une base militaire dans la province d’Aceh. Cette base fait face au détroit de Malacca et c’est par ce détroit que passe le pétrole provenant de l’Océan Indien et à destination de la Chine.

Aujourd’hui, les Etats-Unis sont installés à cet endroit stratégique. Au moindre problème avec la Chine, ils seront en mesure de fermer ce détroit et priver Pékin de son pétrole. Tenant compte de cette situation, le géant asiatique – qui a de plus en plus besoin de pétrole pour développer son pays – cherche d’autres voies d’acheminement. Une solution passe par la Birmanie, qui a des ressources et qui pourrait permettre un accès vers le Bangladesh.
Une autre possibilité, c’est le port de Gwandar, construit par la Chine au Baluchistan qui est la plus grande province du Pakistan : environ 48% de la superficie du pays. Mais c’est aussi la province la moins peuplée : 5% de la population totale. Cette province a d’importantes réserves de gaz et de pétrole. Pékin pourrait aussi construire un pipeline partant de l’Iran et passant par le Baluchistan avant de rejoindre la Chine occidentale. Mais les Etats-Unis veulent absolument empêcher cette province de passer dans la sphère d’influence chinoise. D’où leur soutien au mouvement séparatiste du Baluchistan, afin de prendre, eux, le contrôle du port de Gwandar.
Avec, d’un côté, le problème des Pachtounes, et, de l’autre côté, la possible sécession de sa plus grande province, le Pakistan risque une balkanisation : l’éclatement en une série de petits Etats. Aujourd’hui, le peuple pakistanais devient plus attentif. C’est à lui que revient le devoir de stopper ce désastre et de virer les Etats-Unis du Pakistan. Mais c’est aussi la responsabilité de tous les mouvements démocratiques révolutionnaires de la région. En effet, si le Pakistan connaît le même sort que la Yougoslavie, toute la région devra faire face à des très graves problèmes.

Mohamed Hassan recommande les lectures suivantes :

  • Ahmed Rashid, Taliban. Militant Islam, Oil and Fundamentalism in Central Asia, Yale University Press, 2001 (existe en français: Ahmed Rashid, L’ombre des Talibans, Autrement, 2001)
  • Antonio Giustozzi, War, Politics and Society in Afghanistan, 1978-1992, Georgetown University Press, 2000
  • Alfred W. McCoy, The Politics of Heroin in Southeast Asia. CIA complicity in the global drug trade, Harper & Row, 1972 (existe en français: Alfred W. McCoy, La politique de l’héroïne l’implication de la CIA dans le trafic de drogues, Ed. du Lézard, 1998)
  • Michel Collon, Media Lies and the Conquest of Kosovo, Unwritten History, 2007 (existe en français: Michel Collon, Monopoly, L’Otan à la conquête du monde, EPO, 2000)

Article de Michel Collon publié sur son site le 4 juin 2009

Le Pentagone se prépare à la guerre contre l’ennemi : la Russie

L’aggravation des rapports entre les USA et la Russie semble être rendue inévitable par la politique « impérialiste » de l’Amérique qui s’est accélérée après les attentats du 11 Septembre. Sous prétexte de se protéger des états « voyous » ou des terroristes, les Etats-Unis ont relancé le projet de bouclier anti-missile en Europe orientale. Cet outil de domination mondiale est perçu par la Russie comme une quasi déclaration de guerre. C’est dans cette logique de tension que s’était inscrite le conflit en Ossétie du Sud qui a opposé la Russie et la Géorgie, un des nombreux pays de l’ex-URSS devenus têtes de ponts pour l’OTAN. Mais si l’on en croit l’article ci-dessous, le pire reste à venir.


 

« Aujourd’hui la situation est beaucoup plus sérieuse qu’avant août 2008. […] Si la guerre éclate à nouveau, elle ne se limitera pas au Caucase.

[…] Le nouveau président des États-Unis n’a pas apporté de changement crucial en ce qui a trait à la Géorgie, mais en raison de son rôle dominant au sein de l’OTAN, il insiste toujours sur l’adhésion rapide de ce pays à l’alliance. Si celle-ci se concrétise, le monde fera face à une menace bien plus grave que les crises de la guerre froide.

[…] Dans ce nouveau contexte, la guerre de la Géorgie contre l’Ossétie du Sud pourrait facilement devenir la guerre de l’OTAN contre la Russie. Il s’agirait d’une troisième guerre mondiale. » (Irina Kadzhaev, politologue sud-ossète, South Ossetia Information Agency, avril 2009)

Le 12 mai, James Mattis, Commandant suprême allié Transformation (SACT) et commandant du U.S. Joint Forces Command (Commandement de la force interarmées) a prononcé un discours à un symposium de trois jours appelé Joint Warfighting 09 à Norfolk en Virginie, où se trouve la « Commandement allié Transformation » (ACT) de l’OTAN. « Je viens avec un sentiment d’urgence. L’ennemi aussi tient des réunions dans le même esprit », a-t-il affirmé. [1]

Un journal local a résumé son discours :

« Le Commandant Mattis a décrit un avenir où les guerres n’auront pas de débuts ni de fins précises. Une grande stratégie et un cadre politique pouvant guider la planification militaire sont nécessaires », a-t-il ajouté. [2]

Pour des raisons qui se veulent sans aucun doute diplomatiques, il a omis d’identifier qui est l’« ennemi ». Une suite d’événements récents, ou plutôt l’intensification d’événements en cours, indiquent toutefois de quelle nation il s’agit.

Le 7 mai dernier, durant un déjeuner du Defense Writers Group, le chef du US Strategic Command, le général Kevin Chilton, a déclaré aux reporters que « la Maison-Blanche maintient l’option de répondre par la force – peut-être même avec des armes nucléaires – si une entité étrangère dirige une cyberattaque neutralisant les réseaux informatiques étatsuniens […] ».

Un compte-rendu de son discours ajoute que « le général a insisté pour que toutes les options de frappe, y compris les frappes nucléaires, demeurent à la disposition du commandant en chef pour défendre la nation des cyberattaques. »

M. Chilton «  a dit qu’il ne pouvait pas exclure la possibilité d’une salve militaire contre des pays comme la Chine, même si Pékin possède des armes nucléaires » [3], bien que la première cible probable de présumées représailles à des cyberattaques, elles aussi présumées, serait un autre pays déjà identifié comme tel par des officiels militaires : la Russie.

À la fin avril et au début mai 2007, le gouvernement d’Estonie, membre de l’OTAN depuis 2004 et dont le président était et demeure Toomas Hendrik Ilves, né en Suède et élevé aux États-Unis (où il a travaillé pour Radio Free Europe), rapportait des attaques sur des sites web de son pays, pour lesquelles la Russie fut blâmée.

Cela fait plus de deux ans et aucune preuve n’a été présentée pour prouver le bien-fondé de l’allégation voulant que des pirates informatiques russes, encore moins le gouvernement russe lui-même, étaient derrière ces attaques. Cette allégation demeure malgré tout un article de foi dans les médias et parmi des officiels étatsuniens et occidentaux.

La réponse des autorités étatsuniennes a d’abord été si soudaine et sévère, même avant que des enquêtes ne soient menées, pour fortement donner à penser que si les attaques n’avaient pas été organisées, elles auraient dû être inventées.

Tout de suite après, le secrétaire de la force aérienne, Michael W. Wynne, affirmait : « La Russie, notre puissant rival de la guerre froide, semble avoir été la première à s’engager dans la conduite de la guerre informatique. »

La source d’information des Forces aériennes des États-Unis d’où est tirée cette citation ajoutait que les événements s’étant produits quelques jours plus tôt en Estonie « avaient déclenché une succession de débats au sein de l’OTAN et de l’Union européenne concernant la définition d’une opération militaire autorisée et ce pourrait bien être le premier test de l’application de l’article V de la Charte de l’OTAN concernant la défense collective dans le champ non cinétique. [4]

L’article 5 de la Charte de l’OTAN est une clause de défense militaire collective, en fait une clause de guerre, utilisée pour la première et seule fois pour soutenir la guerre prolongée et progressive en Afghanistan. 

La référence que l’on y a faite à l’époque n’est pas à prendre à la légère.

En visite en Estonie en novembre dernier, le chef du Pentagone Robert Gates a rencontré le premier ministre du pays, Andrus Ansip et a « discuté du comportement russe et de la nouvelle coopération sur la cybersécurité ».

On a rapporté que « M. Ansip a affirmé que l’OTAN opérera selon le principe de l’article 5 du traité de l’alliance, lequel stipule qu’une attaque visant un allié constitue une attaque visant tous les membres ». « Nous sommes convaincus que l’Estonie, en tant que membre de l’OTAN, sera très bien défendue » a-t-il ajouté. [5]

Il est révélateur que l’on continue à mentionner l’article 5 de l’OTAN à répétition un an et demi après les attaques présumées alors qu’aucune autre n’est survenue entre-temps.

Au début de ce mois-ci, le Pentagone a annoncé qu’il lançait ce qu’il appelle la « force guerrière numérique du futur » à Fort Meade au Maryland, sous le contrôle du U.S. Strategic Command, dont le chef cité plus tôt, Kevin Chilton, menace d’utiliser la force, y compris les armes nucléaires.

L’initiative a été décrite comme suit dans un reportage :

« Le lieutenant-général Keith Alexander, également commandant à la tête de la cyberguerre, a déclaré que les États-Unis sont déterminés à mener l’action mondiale d’utilisation de la technologie informatique afin de dissuader ou de vaincre des ennemis […] » [6]

Le Pentagone est une synecdoque pour le département de la Défense et tout ce qui est relié à ses activités est enveloppé dans le même euphémisme, donc lorsqu’ils seront questionnés, les États-Unis maintiendront que leur nouveau projet de guerre numérique ne servira qu’à des fins défensives. Toute nation et toute personne ayant fait les frais des actions du département étatsunien de la Défense sont plus avisées. La raison d’être de ce nouveau commandement de cyberguerre étatsunien repose sur une supposée menace russe émanant d’un incident non militaire survenu dans un pays balte il y a plus de deux ans. Ce commandement sera utilisé pour paralyser les systèmes informatiques de toute nation ciblée par un assaut militaire direct, la rendant ainsi sans défense, et sera particulièrement efficace dans le cadre de la planification des premières frappes provenant de l’espace et des guerres spatiales (boucliers antimissile, missiles intercepteurs).

Le jour même où est paru le reportage sur le général Alexander, promettant de « vaincre les ennemis », une autre nouvelle mentionnait qu’« un satellite quasi-classifié a été lancé mardi [12 mai]. Il servira d’ingénierie pionnière pour la technologie de poursuite des missiles balistiques. » [7]

Il s’agissait d’un satellite de Surveillance System Advanced Technology Risk Reduction (STSS-ATRR) (système spatial de poursuite et de surveillance de technologie avancée et de réduction des risques), faisant partie d’un système spatial pour la Missile Defense Agency.

« Les capteurs à bord du satellite STSS-ATRR et au sol communiqueront avec d’autres systèmes pour former une défense contre des missiles balistiques en approche. » [8]

Quelques jours plus tôt, dans un reportage intitulé « Ducommun Incorporé annonce la livraison de nanosatellites à l’Army Space and Missile Defense Command », le fabricant Ducommun, situé en Californie, annonçait que « sa filiale Miltec Corporation avait livré des nanosatellites prêts à être utilisés à la U.S. Army pace and Missile Defense Command/Army Forces Strategic Command (USASMDC/ARSTRAT) à Huntsville en Alabama le 28 avril 2009. »

La livraison constituait « l’aboutissement du premier programme de développement de satellite de l’armée étatsunienne depuis les satellites de télécommunications Courier 1B dans les années 1960 ». [9]

Les satellites militaires utilisés pour neutraliser le potentiel d’une nation rivale, pas vraiment pour lancer une première frappe, mais plutôt pour y répliquer, brouillent la distinction entre les soi-disant projets de bouclier de missiles nés de la Guerre des étoiles et la militarisation complète de l’espace.

Récemment, un commentateur russe le voyait exactement de cette façon :

« Le retrait du Traité sur les missiles antimissile balistique de 1972 a marqué un virage vers les tests et le déploiement d’un système de défense antimissile, dans le but de supprimer le potentiel dissuasif de la Chine et, partiellement, celui de la Russie.

Washington tente toujours d’éliminer les restrictions légales internationales sur la formation d’un système qui pourrait théoriquement le rendre invulnérable face à des représailles, même face à une frappe de riposte en cours d’attaque. » [10]

À cela s’ajoute un autre subterfuge « quasi-classifié » lié à la reprise potentielle des pourparlers entre les États-Unis et la Russie sur le Traité de réduction des armes stratégiques (START).

L’adjointe au secrétaire d’État étatsunienne Rose Gottemoeller a affirmé cette semaine que « les États-Unis ne sont pas prêts à réduire le nombre d’ogives qui ont été retirées des vecteurs de frappe et sont entreposées ». [11]

Donc, en plus des plans visant à déployer des systèmes antimissile au sol, dans les airs et dans l’espace, principalement autour et contre la Russie (en Pologne, en République tchèque, en Norvège, en Grande-Bretagne, au Japon et en Alaska jusqu’à maintenant), le Pentagone gardera des ogives nucléaires en réserve pour l’activation sans fournir de mécanisme de surveillance aux inspecteurs russes et aux négociateurs travaillant à la réduction des armes.

Le 6 mai, Euronews a interviewé le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov, qui a fait une mise en garde : « La façon dont il [le bouclier antimissile balistique étatsunien] est conçu n’a rien à voir avec le programme nucléaire iranien. Il cible les forces stratégiques russes et est déployé dans la partie européenne de la Fédération de Russie. »

La création par les États-Unis du Navy Air and Missile Defense Command (NAMDC) au Naval Support Facility à Dahlgren en Virginie le 30 avril ajoute aux inquiétudes de la Russie et d’autres nations.

« NAMDC est l’organisme à la tête de la Marine, combinée à l’Integrated Air and Missile Defense (IAMD). NAMDC est le seul centre d’excellence pour la guerre à synchroniser et intégrer les efforts de la Marine à travers le champ complet de la défense aérienne et antimissile, comprenant les défenses aériennes, antimissile de croisière et antimissile balistique. » [13]

Les deux dernières semaines regorgent d’histoires dans la même veine, et pour attirer l’attention plus près de la Terre, Strategy Page, un site étatsunien, rapportait que selon une source russe « les États-Unis ont acheté deux chasseurs à réaction Su-27 de l’Ukraine [qui] serviront à entraîner les pilotes militaires étatsuniens, lesquels pourraient faire face à des ennemis à bord de ces avions. L’armée étatsunienne les utilisera pour tester ses radars et son équipement de guerre électronique. » [14]

À ce moment même, le client des États-Unis en Ukraine, le président Viktor Iouchtchenko, dont la cote de popularité à dégringolé à près de 1 %, a signé une directive pour la préparation à l’adhésion complète à l’OTAN. Quelques jours plus tard, une délégation militaire étatsunienne a visité le pays pour inspecter un réservoir de stockage et planifier « une réforme du système d’entraînement au combat ». [15]

En matière d’entraînement à la guerre contre la force aérienne russe, ce qui s‘est passé en Ukraine n’est que la dernière d’un bon nombre d’actions de ce genre.

Immédiatement après la pleine adhésion du pays à l’OTAN, le 81e escadron de chasse étatsunien s’est rendu à Constanta en Roumanie (pays où le Pentagone a depuis acquis quatre nouvelles bases) afin de s’entraîner au combat contre les MiG-21 russes.

Selon un des pilotes étatsuniens présents, « c’était plutôt chouette : on est assis dans un MiG-21 qui décollera dans quelques jours avec un pilote expérimenté aux commandes. C’était un bras de l’Union soviétique et ces pilotes volaient avant qu’elle n’éclate. Ils ont une bonne idée de ce que c’est. » [16]

En juillet de l’année suivante, le 492e escadron de chasse étatsunien était déployé à la base aérienne de Graf Ignatievo en Bulgarie voisine afin que « les forces aériennes de divers pays [aient l’opportunité] de connaître les tactiques et les capacités des aéronefs de l’un et de l’autre. » 

« Au moment où la première semaine d’entraînement prend fin, les pilotes des F-15E Strike Eagles, des MIG-29 et des MIG-21 partagent leurs connaissances sur les aéronefs et les tactiques. »

On cite un colonel des forces aériennes étatsuniennes : « Seulement 2 des 38 membres de l’équipage d’aéronefs ont eu la chance de voler aux côtés des MIG. D’ici à ce que l’exercice soit terminé, tout le monde aura eu le temps de voler dans un MIG ou à leurs côtés. [17]

Un mois plus tard, le 22e escadron de chasse expéditionnaire des États-Unis est arrivé en Roumanie pour effectuer les exercices Viper Lance, lesquels « marquaient le premier entraînement de pilotes de F-16 étatsuniens en Roumanie [et] la première fois que des pilotes de MIG-21 et de F-16 volaient en formations pour mener des manœuvres de combat élémentaires, un entraînement au combat aérien avec différents types d’aéronefs, ainsi que des missions d’attaques air-sol ». [18]

La prochaine citation est d’un pilote de F-16 Fighting Falcon :

« Mon vol dans le siège arrière d’un Lancer [MiG-21] constitue une bonne opportunité de voir un aéronef différent et c’est un honneur et un véritable privilège. Je veux voir ce qu’ils voient de leur cockpit et avoir un autre angle de compréhension face à nos adversaires. » [19]

Il y a deux semaines, un escadron de combat de l’US Air Force s’est rendu à la base aérienne de Bezmer en Bulgarie. « C’est la première fois qu’un escadron de combat de l’USAFE [United States Air Forces in Europe] se déploie à cet endroit […] Ce qu’il y a de plus gratifiant dans cette expérience est de savoir que j’aide ces pilotes à s’entraîner pour la guerre », a souligné un des militaires de l’USAFE sur les lieux. [20]

Dans le but de préparer les États-Unis pour le combat aérien contre toute la gamme d’aéronefs militaires russes, l’Inde était invitée aux exercices de combat aérien annuels Red Flag en Alaska en 2007, des jeux de guerres « dont l’objectif est de former les pilotes des États-Unis, de l’OTAN et d’autres pays alliés pour de vraies situations de combat.

 Cela comprend l’utilisation d’équipement "ennemi" et de vraies munitions pour des exercices de bombardements. » [21]

L’Inde a fourni six chasseurs Sukhoi SU-30MKI, « particulièrement pertinents pour cet exercice puisqu’[ils sont] fabriqués en Russie, donc traditionnellement considérés comme "hostiles" ». [22] 

Le 1er mai, la patrouille aérienne tchèque de l’OTAN entamait sa rotation de six mois dans le ciel balte, au-dessus de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie – à cinq minutes de la deuxième plus grande ville russe, Saint-Pétersbourg. À cette occasion, un officiel tchèque se vantait : « La zone que nous protégeons est presque trois fois plus grande que la République tchèque. C’est un avant-poste de l’OTAN. »

Le commandant de la force aérienne lithuanienne, Arturas Leita, a pour sa part annoncé que « les pays baltes demanderaient probablement la prolongation de la mission des forces aériennes au sein de l’OTAN jusqu’en 2018. » [23]

Du 8 au 16 juin, la Suède accueillera une simulation de l’OTAN appelée Loyal Arrow, décrite comme « la plus grande simulation de forces aériennes jamais vue dans la baie de Botnie, située entre la Suède et la Finlande », [24] également à proximité de Saint-Pétersbourg. Un porte-avions britannique et plus de 50 chasseurs y participeront. 

Cet exercice débutera exactement une semaine après la fin des jeux de guerre Cooperative Lancer 09 de l’OTAN menés par les États-Unis en Géorgie, sur le flan sud de la Russie.

En parlant des dangers s’appliquant uniformément à tout ce qui précède, le site web du ministère de la Presse et des Médias de masse de l’Ossétie du Sud citait récemment la mise en garde de la politologue Irina Kadzhaev :

« Aujourd’hui la situation est beaucoup plus sérieuse qu’avant août 2008. La menace antérieure ne mettait que l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie en danger, mais comme la Russie a reconnu l’indépendance de ces deux États et a conclu des ententes envisageant la présence de ses forces armées sur leurs territoires, si la guerre éclate à nouveau, elle ne se limitera pas au Caucase.

Le nouveau président des États-Unis n’a pas apporté de changement crucial en ce qui a trait à la Géorgie, mais en raison de son rôle dominant au sein de l’OTAN, il insiste toujours sur l’adhésion rapide de ce pays à l’alliance. Si celle-ci se concrétise, le monde fera face à une menace bien plus grave que les crises de la guerre froide.

Dans ce nouveau contexte, la guerre de la Géorgie contre l’Ossétie du Sud pourrait facilement devenir la guerre de l’OTAN contre la Russie. Il s’agirait d’une troisième guerre mondiale. » [25]
 

Par Rick Rozoff
Article original "Pentagon Preparing For War With The Enemy: Russia", le 14 mai 2009.
Traduction : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca.
 


Notes :

  1. Virginian-Pilot, 13 mai 2009
  2. Ibid
  3. Global Security, 12 mai 2009
  4. Air Force Link, 1er juin 2007
  5. U.S. Department of Defense, 12 novembre 2008
  6. Associated Press, 5 mai 2009
  7. Space Flight Now, 5 mai 2009
  8. Pratt & Whitney, 5 mai 2009
  9. Ducommun Incorporated, 29 avril 2009
  10. Russian Information Agency Novosti, 7 mai 2009
  11. Russia Today, 5 mai 2009
  12. Euronews, 6 mai 2009
  13. Navy News, 30 avril 2009
  14. Moscow News, 11 mai 2009
  15. National Radio Company of Ukraine, 29 avril 2009
  16. Air Force Link, 2 août 2005
  17. U.S. Air Forces in Europe, 24 juillet 2006
  18. Stars and Stripes 26 août 2006
  19. Air Force Link, 17 août 2006
  20. Air Force Link, 28 avril 2009
  21. Indo-Asian News Service, 26 novembre 2007
  22. Avionews (Italy) 28 novembre 2007
  23. Czech News Agency, 1er mai 2009
  24. Barents Observer, 7 mai 2009
  25. Ministry for Press and Mass Media of the Republic of South Ossetia, 27 avril 2009

 


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Daniele Ganser : « Le président Sarkozy a accepté la domination des États-Unis »

Alors que l’Albanie et la Croatie ont adhéré à l’OTAN le 1er avril 2009 et que l’Alliance célèbrera son soixantenaire à Kehl, les 3 et 4 avril, le Réseau Voltaire a demandé au professeur Daniele Ganser son appréciation de cette organisation. Pour ce spécialiste mondialement reconnu de l’histoire de l’OTAN, l’Alliance n’a plus de vocation défensive depuis la fin de l’URSS et se résume désormais à la suzeraineté états-unienne sur l’Europe.
 


 

Présentation du Professeur Ganser :

Historien suisse spécialisé dans l’histoire contemporaine et les relations internationales depuis 1945, Daniele Ganser enseigne à l’université de Bâle. Il est l’auteur de l’ouvrage de référence sur les réseaux Stay-Behind, Les Armées secrètes de l’OTAN, disponible en de nombreuses langues dont le français. Ses travaux actuels portent sur la prétendue « guerre contre la terreur » et le pic pétrolier. Il a été nvité à maintes reprises par le Parlement et la télévision nationale suisses pour partager son expertise en matière de politiques étrangère et de sécurité.

Question : Professeur Ganser, la France vient de réintégrer officiellement le commandement militaire de l’OTAN après plus de 40 ans d’absence. Charles de Gaulle avait pris la décision de retirer son pays de l’organisation en mars 1966 au début de la Guerre froide. Le général avait du reste protesté non pas contre l’OTAN, mais contre la domination des États-Unis en son sein, c’est à dire qu’il ne voulait pas mettre les forces armées françaises sous la direction d’un général US.
Comment analysez-vous ce retour de la France dans l’OTAN et que se cache-t-il derrière, car l’OTAN est toujours un instrument de la domination militaire états-unienne ?

Daniel Ganser : Pour moi, c’est un signe que la France, ou au moins le président Sarkozy et la majorité du parlement français, ont accepté la domination des États-Unis dans les affaires du monde et de l’OTAN en particulier. Je ne saurais me prononcer à propos de la population française, si elle apprécie cette position dominante des États-Unis, ou si elle est prête à accepter une telle position de subordination, mais je sais que la population Suisse n’accepterait pas cela [1].

Cela me fait penser à la bande dessinée d’Astérix et Obélix. Pour suivre cette métaphore, M. Sarkozy a maintenant décidé d’abandonner ce petit village et de le placer sous commandement romain. Les États-Unis tentent beaucoup d’imiter les puissances romaine et grecque : regardez les bâtiments de Washington, la Maison-Blanche ou le Congrès au Capitole. Et les États-Unis veulent que les Européens acceptent leur rôle de subordonnés, et non pas d’être traités comme des égaux.

En Afghanistan, les soldats français, allemands ou néerlandais doivent combattre sous commandement américain. Bien sûr, il est clair que l’OTAN a toujours été dominé par les États-Unis, même lorsque les Français ne faisaient plus partie du commandement militaire intégré. Si vous regardez l’histoire de l’OTAN, vous verrez clairement que le commandant suprême des forces alliées en Europe, le SACEUR, qui est le plus haut officier de l’OTAN en Europe a toujours été un général américain.
L’OTAN est dirigée et commandée par le Pentagone. Si un pays ne veut pas accepter cet état de fait, il doit quitter l’OTAN, c’est aussi simple que cela.

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Question : Il y a pas longtemps, sous le prétexte des opérations de maintien de la paix dans le monde, le Secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon a signé un protocole avec l’OTAN l’autorisant à intervenir un peu partout dans le monde [2]. Pourquoi l’Alliance atlantique veut-elle devenir un gendarme mondial à votre avis ?

Daniel Ganser : Pendant la Guerre froide, l’OTAN a servi à protéger l’Europe de l’Ouest dans l’éventualité d’une invasion soviétique. La plupart des gens peuvent comprendre cette stratégie, parfaitement sensée. L’invasion ne s’est jamais produite, et par conséquent l’OTAN n’a jamais eu à lutter contre l’Union soviétique, fort heureusement d’ailleurs. Suite à l’effondrement de l’URSS en 1991, l’OTAN restait sans mission clairement définie. Beaucoup ont dit alors qu’elle devrait être dissoute et, en fait, je suis d’accord que cela aurait été la meilleure chose à faire. Au lieu de cela, l’OTAN a été élargie : la Pologne, la Roumanie et de nombreux autres pays sont devenus membres. Malgré le fait que l’OTAN avait promis à Gorbatchev et Eltsine qu’elle n’accepterait jamais de prendre des pays de l’ex-Pacte de Varsovie comme nouveaux membres.

Ainsi, l’OTAN a-t-elle manqué à sa parole, et les Russes se sentent encerclés par l’Alliance ; cela ne contribue pas à promouvoir la paix et la compréhension en Europe, parce que l’Europe est dépendante de la Russie pour son pétrole et son gaz, et provoquer l’ours russe en élargissant l’OTAN a été un jeu très dangereux pour utiliser un euphémisme ; un jeu qui, s’il a profité aux États-Unis, a porté préjudice aux relations entre l’Union européenne et la Russie. En outre, en 1999, l’OTAN a bombardé le Kosovo sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui constituait une guerre d’agression illégale. Et après le 11-Septembre, l’OTAN a activé l’article 5, (la clause de défense collective) et déclaré que ce n’était pas seulement les États-Unis, mais tous les pays de l’OTAN qui étaient en guerre, et elle a attaqué l’Afghanistan en octobre 2001 [3].

Donc vous le voyez, l’OTAN a connu une transformation très radicale après la fin de la Guerre froide, et en très peu d’années. Mais indépendamment de ce que M. Ban Ki Moon a déclaré, les gens se demandent quelle est la fonction de l’OTAN aujourd’hui. De plus en plus de gens réalisent que l’OTAN est devenue un instrument dans la lutte globale pour l’énergie. En Afghanistan, les contrats ont été signés pour la construction d’un oléoduc depuis la Caspienne jusqu’à l’océan Indien en passant par le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan. Donc vraiment je pense que la guerre en Afghanistan est une guerre pétrolière. Les talibans s’étaient rendus aux États-Unis dans les années 1990 pour parler de la construction de pipelines (gazéoléoducs) avec la firme Unocal, mais ils ne purent pas parvenir à un accord. Puis est survenu le 11-Septembre et tout à coup, la chose la plus importante au monde était la capture d’Oussama ben Laden.

Aujourd’hui, il ne semble plus être aussi important. Mais la sécurité énergétique, les pipelines et le contrôle des itinéraires d’acheminement dans le golfe d’Aden, sont, elles, des questions essentielles.

Question : Vous avez démontré dans votre livre que l’OTAN a été impliqué dans le passé dans des opérations de terrorisme d’État, dans des luttes souterraines et d’autres actions secrètes contre certains pays ou idéologies de manière géopolitique [4]. Pensez-vous que l’OTAN continue dans cette ligne ou y exerce encore aujourd’hui ce type d’action ?

Daniel Ganser : Pendant la Guerre froide, l’OTAN avait créé, et dirigeait, organisait, en secret des armées, dites « Stay-Behind » (qui devaient « rester derrière » les lignes ennemies après l’invasion soviétique pour la harceler et la combattre sur le terrain, de l’intérieur), dans tous les pays de l’Europe occidentale [5].

C’est ce qu’on appelle l’affaire ou le réseau Gladio [6], du nom de l’armée secrète en Italie qui est celle sur laquelle nous disposons de plus de documents [7]. L’OTAN n’a jamais voulu faire de commentaires sur cette stratégie du secret. Nous savons maintenant comment la CIA et le MI6 ont aidé l’OTAN à mettre en place ses armées secrètes, et que certaines d’entre elles liées aux extrémistes de droite, les anciens nazis et néo-fascistes, ont mené des attaques terroristes sous faux pavillon dans certains pays européens. C’est donc une affaire extrêmement sensible.

Le Parlement européen a écrit une lettre à l’OTAN et a protesté à la fin de l’année 1990, lorsque l’affaire Gladio fut révélée ; il a demandé une enquête détaillée. Mais l’OTAN a refusé tout commentaire. Ainsi, vous voyez, l’OTAN n’est pas une structure transparente, ni pendant la guerre froide et pas même aujourd’hui. Alors oui, bien sûr, il est tout-à-fait possible que des opérations secrètes continuent encore à ce jour, sans que le public en soit informé.

Question : Enfin, selon vous l’OTAN est-elle un instrument de souveraineté ou de domination pour l’Europe ?

Daniel Ganser : L’OTAN est un instrument pour dominer l’Europe, car les États-Unis, en tant qu’unique super-puissance la contrôle entièrement. Si vous regardez toutes les tentatives de ces 15 dernières années de la part des pays de l’Union Européenne pour établir une politique de défense de l’UE qui soit indépendante à la fois de l’OTAN et des États-Unis, vous verrez que Washington a protesté à chaque fois et s’y est opposé : une structure européenne de défense n’est pas quelque chose que souhaite le Pentagone.
 

Par Sandro Cruz le 2 avril 2009 pour le réseau Voltaire

Sandro Cruz est vice-président du Réseau Voltaire et directeur de l’Agencia informe de prensa internacional (IPI)
 


Références :

[1] « Pourquoi la majorité des citoyens suisses ne veulent pas adhérer à l’UE ? », par Nicolas G. Hayek, Réseau Voltaire, 31 mars 2009.

[2] « Ban Ki Moon aurait placé les forces de l’ONU au service de l’OTAN », Réseau Voltaire, 10 octobre 2008 ; Texte intégral de la « Déclaration commune sur la collaboration des Secrétariats des Nations Unies et de l’OTAN » du 23 septembre 2008, Réseau Voltaire ; « L’accord secret entre l’ONU et l’OTAN ne répond pas aux objectifs de la communauté internationale », par Karl Müller, RéseauVoltaire/Horizons et débats, 1er décembre 2008.

[3] Cf. Traité de Washington, dit « Traité de l’Atlanique Nord » du 4 avril 1949, Réseau Voltaire.

[4] « Le terrorisme non revendiqué de l’OTAN », entretien de Silvia Cattori avec Daniele Ganser à propos de son livre Nato’s secret Armies : Terrorism in Western Europe.

[5] « Stay-behind : les réseaux d’ingérence américains », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 20 août 2001.

[6] « Rapport Andreotti sur l’Opération Gladio » du 26 février 1991, texte intégral sur Réseau Voltaire.

[7] « 1980 : carnage à Bologne, 85 morts », Réseau Voltaire, 12 mars 2004.
 


ReOpenNews sur Daniele Ganser :

John Bolton considère que la politique menée par Obama met le pays en danger

Républicain de droite, nationaliste, ultra-radical, John Bolton est un "dur", dans la lignée de ceux qui luttent pour la souveraineté totale des États-Unis. Nommé en 2001 par G. W. Bush au Département d’Etat, il sera chargé des questions de désarmement : il s’occupera de traiter les programmes nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran contre lesquels il demandera des sanctions devant le Conseil de sécurité des Nations Unies.

En 2002, il est le signataire de la lettre indiquant à Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, que les États-Unis n’adhèrent pas à la Cour pénale internationale. Selon lui, le droit international n’a aucun sens car il n’y pas de sanctions contre les fauteurs de troubles. Il prône et encourage la guerre en Irak, mise sur la guerre préventive. Sachant que J. Bolton méprise l’ONU (il est contre les interventions humanitaires), le Président Bush le choisit pourtant, en 2005, comme Ambassadeur américain aux Nations Unies. Cette nomination fera grincer bien des dents au Sénat, mais G.W. Bush saura imposer son poulain.

L’enfant terrible du gouvernement inspire des critiques de la part de ses collègues : "c’est le genre de type qui fait de la lèche aux supérieurs et qui envoie des coups de pieds aux subordonnés."  Il est perçu comme quelqu’un de colérique, arrogant, brutal. Il finira par démissionner de son poste en 2006. Bien que le gouvernement Obama s’installe sans lui, un John Bolton ne saurait se faire oublier. Il lutte bec et ongles pour jeter son discrédit au gré de ses convictions avec en ligne de mire, Barack Obama. 

L’ancien ambassadeur des Nations Unies, John Bolton croit que la sécurité des Etats-Unis encourt un risque majeur sous l’administration Obama. Avant la réunion des conservateurs à Washington jeudi matin, il a suggéré, sur le ton de la plaisanterie, que le Président Barack Obama pourrait tirer une leçon indispensable si Chicago était détruite par une bombe nucléaire.

Paraissant à la Conférence de l’Action Politique des Conservateurs (CPAC), la conférence annuelle (1) la plus importante des conservateurs activistes, Bolton, un jusqu’au-boutiste des plus durs au sein de l’administration Bush, a longuement parlé de la naïveté d’Obama et de la façon dont diverses Nations -la Russie, la Corée du Nord, l’Iran – exploiteront le nouveau Président. L’effet le plus spectaculaire de son discours fut le moment où il lança une plaisanterie à propos d’une bombe atomique lâchée sur la ville d’Obama.

"Je ne crois pas qu’Obama pense que la politique étrangère soit une priorité." dit Bolton. "Durant sa campagne, il pensait que l’Iran ne représentait qu’une menace infime. Infime, tout dépend du nombre d’armes nucléaires qu’ils sont capables d’envoyer sur les cibles. C’est, heu, c’est infime comparé à l’Union soviétique, mais ça équivaut à la perte d’une ville américaine." – ici, Bolton change subtilement de ton pour amener sa plaisanterie : "Au hasard, sur Chicago. Est-ce là une infime menace ?"

Bolton ne fut pas le seul à trouver cela drôle. La salle éclata de rire et applaudit. Etait-ce la catharsis des conservateurs, l’aile droite imaginant avec délectation la destruction d’une ville représentant Obama ? Peut-être se vengeaient-ils par leurs rires. (Bolton est familier des remarques incendiaires. Une fois, il lança d’un ton sarcastique : " Le bâtiment des Nations unies à New York a 38 étages. Si on en perdait 10, ça ne ferait aucune différence.") ‘

A la CPAC, les croyances les plus fiévreuses de la Droite perdurent à propos d’Obama, des orateurs le décrivant comme un libéral radical qui veut compromettre les valeurs américaines, détourner l’argent durement gagné par les gens imposables vers des pauvres douteux, et comme l’a répété Bolton, affaiblir la Défense américaine.

Bolton a été présenté par Thomas Kilagannon, à la tête de "Freedom Alliance", une organisation fondée par Oliver North (2). Kilgannon a décrit les Nations unies, une organisation que Bolton méprise, comme étant un lieu où "l’anti- américanisme ne se fait doubler que par l’antisémitisme, où se perdent les impôts américains et où les dictateurs sont valorisés."

Bolton a été ovationné et a démarré en déclarant que le Président Obama est "le Président le plus radical jamais élu dans ce pays." Pour Bolton, le radicalisme d’Obama n’a d’équivalent que son manque de détermination. Le nouveau Président, a -t-il prévenu, n’a pas ce qu’il faut pour faire face aux plus méchants des acteurs mondiaux. Et l’attitude pusillanime d’Obama, a prédit Bolton, sera la cause de "l’affaiblissement et de l’insécurité de la Nation".

Un homme que Bolton considère courageux est le premier ministre russe, Vladimir Poutine, qui selon Bolton, peut sentir la faiblesse d’Obama et qui cherche déjà à la tester. Du point de vue de Bolton, le problème n’est pas simplement qu’Obama ne soit pas assez fort pour avoir l’avantage sur Poutine, c’est qu’Obama désire que les Etats-Unis deviennent une nation de second rang. "L‘administration veut revenir à une relation de contrôle des armements avec la Russie, ce qui nous affaiblira grandement, " a maintenu Bolton.

La Russie n’est pas la seule menace qu’Obama ne pourra affronter, dit Bolton. La Corée du Nord, a-til déclaré, est entrain de tester un missile qui peut frapper l’Alaska, et probablement Hawaï. Avec un "développement prolongé" a t-il ajouté, ce missile pourrait un jour être utilisé pour attaquer l’Amérique continentale. Et la Corée du Nord ne représente pas grand-chose comparée à l’Iran. "Nous avons perdu la course au nucléaire avec l’Iran", dit Bolton. "Maintenant, ils contrôlent complètement le cycle de l’énergie nucléaire. A plus ou moins long terme, il vaudrait mieux changer le régime de Téhéran et se débarrasser de la révolution de 1979, on n’a pas le temps de le faire avant qu’ils aient des armes nucléaires." Bolton a exprimé sa déception quant au fait que l’administration Bush n’ait pas utilisé la force contre l’Iran. À en juger par la réaction enthousiaste de la foule, de nombreux conservateurs pensent que l’échec de la politique étrangère de Bush tient à ce qu’il n’a pas suffisamment attaqué préventivement les pays du Moyen-Orient.

Bolton conclut en disant : "Je pense qu’il est clair que notre sécurité nationale court un risque sous ce gouvernement." Il reçut une standing ovation. Durant une brève cession de questions réponses, on lui demanda si les Américains se révolteraient à cause de la politique d’Obama. Cette question sur une révolution était curieuse, sachant que la cote de popularité d’Obama dépasse les 60 %. ‘

L’orateur qui prit la suite de Bolton, le républicain, membre du Congrès Paul Ryan, mit en lumière le conflit au sein de la CPAC. Les propositions de Ryan sur la politique intérieure furent exactement ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Stimuler le marché, bien ! Les dépenses du gouvernement, mal ! Réductions d’impôts, bien ! Modèle économique et social européen, mauvais ! Il termina en disant: "Avec le CPAC en tête, nous pouvons revitaliser ce mouvement." C’est bien le problème : cette année, le CPAC se consacre au retour du conservatisme. Mais la renaissance peut-elle se faire si les idées de Bolton, Ryan et les autres sont les mêmes que celles mises en avant ces huit dernières années ? Au moins, on pourra dire de Bolton : même s’il disparait de la scène, il n’y va pas de main morte.

Source : Motherjones.com

Traduit par apetimedia pour ReopenNews
 


Note :

(1) Les intervenants en 2008 étaient : le Président George W. Bush, le Vice Président Dick Cheney, le Senateur John McCain, le représentant Ron Paul, le Gouverneur Mitt Romney, David Horowitz, John Bolton… En 2009, la CPAC s’est tenue les 26-28 février à Washington D.C.

(2) Source wikipedia : "L’administration Reagan connut un scandale important et fit l’objet d’enquêtes portant sur son soutien secret aux conflits iranien et nicaraguayen : l’affaire Iran-Contra. Deux membres de l’administration, le conseiller à la Sécurité nationale John Poindexter et le colonel Olivier North, avaient élaboré un plan pour vendre des armes au gouvernement iranien et distribuer le bénéfice aux guérillas Contras anticommunistes au Nicaragua, pays qui souffrait d’une guerre civile sanglante."


Articles connexes :

A voir :

Interview de Bolton sur Fox News Gaza / Israel / en anglais

 

APPEL : Non à la guerre – Non à l’OTAN

ReOpen911, association pacifiste et citoyenne, est fière de relayer l’appel à aller manifester à Strasbourg début avril, contre les politiques guerrières de l’OTAN, et contre la décision unilatérale prise par notre gouvernement, du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Nous appelons nos adhérents et sympathisants à se rendre au contre-sommet de l’OTAN du 1er au 5 avril 2009 afin de représenter l’association ReOpen911 et de dénoncer l’absurdité de cet alignement avec la politique atlantiste, à l’heure où la France devrait, bien au contraire, aider à construire une Europe forte, pacifiste et indépendante. 

******** A P P E L ********

A l’occasion du soixantième anniversaire de l’OTAN, nous vous appelons à venir manifester à Strasbourg le 4 avril 2009 contre les politiques militaires et nucléaires agressives de l’OTAN et à participer au contre-sommet pour affirmer qu’un monde de justice et de paix est possible.

  • Nous l’affirmons avec force: la France doit renoncer à son intégration dans le commandement militaire de l’OTAN. Elle doit rompre avec une politique aux visées dominatrices méprisant les droits des peuples.
  • Nous refusons la vision dangereuse et manichéenne de la "guerre des civilisations" et toutes réponses militaires aux crises mondiales et régionales.
  • Nous rejetons la course aux armements et refusons de vivre dans la crainte du recours à l’arme nucléaire. Il est inacceptable que les dépenses militaires engloutissent l’argent nécessaire à la satisfaction des besoins vitaux de l’humanité; d’autant plus que les gouvernements voudraient faire payer aux peuples les dégâts du libéralisme financier.
  • Nous exigeons la fermeture des bases militaires étrangères dans tous les pays.
  • Pour construire un monde plus sûr et plus juste, nous voulons démilitariser et démocratiser les relations entre les peuples et établir de nouvelles formes de solidarité et de coopération.

En Afghanistan, le bilan de l’occupation militaire est dramatique. Les populations afghanes doivent retrouver les moyens de décider de leur avenir. Il est temps de mettre en oeuvre une solution politique internationale fondée sur l’aide d’urgence et la reconstruction dans le respect des droits du peuple afghan, en particulier des droits des femmes. Nous demandons le retrait du dispositif militaire français des troupes de l’Otan.

Premières organisations signataires

Action des citoyens pour le désarmement nucléaire (ACDN) – Afghanes, Afghans Après Athènes 2004 (AAAA) – Agir contre la guerre (ACG) – Américains contre la guerre (AAW) – Appel des Cent pour la Paix – Association des Combattants de la Cause Anticoloniale (ACCA) – Association des communistes unitaires (ACU) – Association Nationale des Elus Communistes et Républicains (ANECR) – Association pour la Défense des Prisonniers Politiques et d’Opinion en Iran – Association Républicaine des Anciens Combattants (ARAC) – Association pour la Taxation des Transactions pour l’Aide aux Citoyens (ATTAC) – Centre d’Etudes et d’Initiatives de Solidarité International (CEDETIM) – Centre quaker international de Paris (CQI) – Collectif Faty Koumba Libertés, Droits de l’Homme et non-violence – Collectif "La guerre tue" (Toulouse) – Collectif Non au missile M51 – Collectif de Pratiques et de Réflexions Féministes « Ruptures » – Comité des iraniens contre la guerre – Comité Saintonge Palestine – Confédération Générale du Travail (CGT) – Congrès National d’Afghanistan – Convergence des causes – Coordination nationale des collectifs unitaires pour une alternative au libéralisme (CNCU) – Droit Solidarité – Enseignants pour la Paix (EPP) – Europe solidaire sans frontières (ESSF) – Fédération des Associations des Travailleurs et des jeunes (DIDF) – Fédération Syndicale Unitaire (FSU) – Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTC2R) – Femmes en noir de Paris – Forum social d’Iran – Génération Palestine – La Gauche Cactus – Les Alternatifs – Les Verts – Le Mouvement de la Paix – Ligue communiste révolutionnaire (LCR) – Ligue des Femmes pour la Paix et la Liberté / Section française – Marche Mondiale des Femmes – Mémoire des luttes – Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) – Mouvement de la jeunesse communiste de France (MJCF) – Mouvement International de la Réconciliation (MIR) – Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP) – Parti communiste français (PCF) – Parti communiste des ouvriers de France (PCOF) – Parti de Gauche – Parti Pour La Décroissance (PPLD) – Réseau Féministe « Ruptures » – Sud Etudiant – Une autre gauche – Union des étudiants communistes (UEC) – Union Générale des Etudiants de Palestine (GUPS) – Union Juive Française pour la Paix (UJFP) – Union pacifiste de France (UPF) – Union Syndicale Solidaires.

Transports organisés pour s’y rendre

Liste complète et détails disponible ici : http://www.otan-non.org/index.html?transports
Depuis Paris
Depuis Bobigny / Blanc Mesnil (93)
Depuis Saint-Denis (93)
Depuis Albertville (73)
Depuis Chambéry (73)
Depuis Amiens (80)
Depuis Besançon (25)
Depuis Caen (14)
Depuis Vire (14)
Depuis Dijon (21)
Depuis la Franche-Comté
Depuis Gap (05)
Depuis Grenoble (38)
Depuis Lyon (69)
Depuis Marseille (13)
Depuis Mulhouse (68)
Depuis Nancy (54)
Depuis Nice (06)
Depuis Orléans (45)
Depuis Saint-Étienne (42)
Depuis Toulouse (31)


Note : Sur le plan local, à Strasbourg le Collectif qui prépare le Contre-sommet vous informe sur http://www.non-otan-strasbourg.eu

 

Le 11 septembre 2001 : une provocation mondiale

Politologue russe influent, issu des milieux nationalistes, le général Léonid Ivashov était chef d’état-major des armées le 11 septembre 2001. Ce jour-là, il avait placé ses satellites en alerte pour observer les manœuvres militaires aériennes annoncées aux USA, mais c’est un tout autre spectacle auquel il fut confronté. Au vu des analyses de cet événements par ses experts, il a écarté l’hypothèse Al-Qaïda et conclu à une provocation de l’élite financière anglo-saxonne. Sur cette base, il développé la vision stratégique russe du monde post-11-Septembre. Nous reproduisons ici un de ses articles, représentatif de sa pensée et de celle des officiers supérieurs russes. Le lecteur sera surpris de constater que ce qui est considéré comme un délire dans les pays de l’OTAN est une vérité d’évidence en Russie, comme d’ailleurs dans de nombreux autres régions du monde. Au-delà de la question d’établir la vérité, l’honnêteté intellectuelle exige de comprendre et d’accepter la relativité des points de vue. Cet article sera particulièrement précieux pour les militaires français au moment où le ministre de la Défense a engagé une chasse aux sorcières contre les enseignants de l’École de guerre qui ont osé rendre compte de la diversité des interprétations du 11-Septembre.

L’expérience de l’humanité montre que le terrorisme apparaît partout où se produit à un moment donné une aggravation des contradictions, où les relations commencent à se dégrader au sein de la société et où l’ordre social change, où surgit l’instabilité politique, économique et sociale, où se libèrent des potentiels d’agressivité, où les valeurs morales périclitent, où triomphent le cynisme et le nihilisme, et où la criminalité explose.

Les processus liés à la mondialisation créent des conditions favorables à ces phénomènes extrêmement dangereux. Ils entraînent un redécoupage de la carte géopolitique du monde, une redistribution des ressources planétaires, violent la souveraineté et effacent les frontières des États, démantèlent le droit international, anéantissent la diversité culturelle, appauvrissent la vie spirituelle et morale.

Je pense que nous sommes en droit aujourd’hui de parler de crise systémique de la civilisation humaine. Elle se manifeste de manière particulièrement aiguë au niveau de l’interprétation philosophique de la vie. Ses manifestations les plus spectaculaires concernent le sens donné à la vie, l’économie et le domaine de la sécurité internationale.

L’absence de nouvelles idées philosophiques, la crise morale et spirituelle, la déformation de la perception du monde, la diffusion de phénomènes amoraux contraires à la tradition, la course à l’enrichissement illimité et au pouvoir, la cruauté, conduisent l’humanité à la décadence et peut-être à la catastrophe.

L’inquiétude, ainsi que le manque de perspectives de vie et de développement de nombreux peuples et états constituent un important facteur d’instabilité mondiale.
L’essence de la crise économique se manifeste dans la lutte sans merci pour les ressources naturelles, dans les efforts déployés par les grandes puissances du monde, avant tout par les États-Unis d’Amérique, mais aussi par des entreprises multinationales pour soumettre à leurs intérêts les systèmes économiques d’autres États, prendre le contrôle des ressources de la planète et surtout des sources d’approvisionnement en hydrocarbures.

La destruction du modèle multipolaire qui assurait l’équilibre des forces dans le monde a entraîné également la destruction du système de sécurité internationale, des normes et des principes qui régissaient les relations entre États, ainsi que du rôle de l’ONU et de son Conseil de sécurité.
Aujourd’hui les États-Unis d’Amérique et l’OTAN se sont arrogés le droit de décider du destin d’autres États, de commettre des actes d’agression, de soumettre les principes de la Charte des Nations Unies à leur propre législation.

Ce sont précisément les pays occidentaux qui, par leurs actions et agressions contre la République fédérale de Yougoslavie et l’Irak, ainsi qu’en permettant de toute évidence l’agression israélienne contre le Liban et en menaçant la Syrie, l’Iran et d’autres pays, ont libéré une énorme énergie de résistance, de vengeance et d’extrémisme, énergie qui a renforcé le potentiel de la terreur avant de se retourner, comme un boomerang, contre l’Occident.

L’analyse de la substance des processus de mondialisation, ainsi que des doctrines politiques et militaires des États-Unis d’Amérique et d’autres États, permet de se convaincre que le terrorisme favorise la réalisation des objectifs de domination du monde et la soumission des États aux intérêts de l’oligarchie mondiale. Cela signifie qu’il ne constitue pas un sujet en tant que tel de la politique mondiale mais un simple instrument, le moyen d’instaurer un nouvel ordre unipolaire ayant un centre de commandement mondial unique, d’effacer les frontières nationales et d’assurer la domination d’une nouvelle élite mondiale. C’est elle qui constitue le sujet principal du terrorisme international, son idéologue et son « parrain ». C’est elle aussi qui s’efforce de diriger le terrorisme contre d’autres États, y compris contre la Russie.

La principale cible de la nouvelle élite mondiale est la réalité naturelle, traditionnelle, historique et culturelle qui a jeté les bases du système de relations entre les États, de l’organisation de la civilisation humaine en États nationaux, de l’identité nationale.

Le terrorisme international actuel est un phénomène qui consiste, pour des structures gouvernementales ou non gouvernementales, à utiliser la terreur comme moyen d’atteindre des objectifs politiques en terrorisant, déstabilisant les populations sur le plan socio-psychologique, en démotivant les structures du pouvoir d’État et en créant les conditions permettant de manipuler la politique de l’État et le comportement des citoyens.

Le terrorisme est un moyen de faire la guerre de manière différente, non conventionnelle. Simultanément, le terrorisme, allié aux médias, se comporte comme un système de contrôle des processus mondiaux.
C’est précisément la symbiose des médias et de la terreur qui crée les conditions favorables à des bouleversements dans la politique mondiale et dans la réalité existante.
Si l’on examine dans ce contexte les événements du 11 septembre 2001 aux États-Unis d’Amérique, on peut en tirer les conclusions suivantes :

  • l’attentat terroriste contre les tours jumelles du World Trade Center a modifié le cours de l’histoire du monde en détruisant définitivement l’ordre mondial issu des accords de Yalta-Potsdam ;
  • il a délié les mains des États-Unis d’Amérique, de la Grande-Bretagne et d’Israël, leur permettant de mener des actions contre d’autres pays en faisant fi des règles de l’ONU et des accords internationaux
  • il a stimulé l’amplification du terrorisme international.

D’autre part, le terrorisme se présente comme un instrument radical de résistance aux processus de mondialisation, comme un moyen de lutte de libération nationale, de séparatisme, un moyen de résoudre les conflits entre les nations et entre les religions, ainsi que comme in instrument de lutte économique et politique.

En Afghanistan, au Kosovo, en Asie centrale, au Proche Orient et dans le Caucase nous constatons que la terreur sert aussi à protéger des narcotrafiquants en déstabilisant leurs zones de passage.
On peut constater que dans un contexte de crise systémique mondiale la terreur est devenue une sorte de culture de la mort, la culture de notre quotidien. Il a fait irruption dans la prospère Europe, tourmente la Russie, secoue le Proche-Orient et l’Extrême-Orient. Il favorise l’accoutumance de la communauté internationale à des ingérences violentes et illégales dans les affaires intérieures des États et à la destruction du système de sécurité internationale.

La terreur engendre le culte de la force et lui soumet la politique, le comportement des gouvernements et de la population. Le plus effrayant est que le terrorisme a un grand avenir en raison de la nouvelle spirale de guerre qui s’annonce pour la redistribution des ressources mondiales et pour le contrôle des zones clé de la planète.
Dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, approuvée cette année par le Congrès états-unien, l’objectif avoué de la politique de Washington est « de s’assurer l’accès aux régions clé du monde, aux communications stratégiques et aux ressources mondiales », avec comme moyen pour y parvenir de procéder à des frappes préventives contre n’importe quel pays. Du point de vue du Congrès, les États-Unis d’Amérique peuvent donc adopter une doctrine de frappes nucléaires préventives qui s’apparente à du terrorisme nucléaire.
Cela implique l’utilisation à grande échelle de substances nocives et d’armes de destruction massive. On ne s’embarrassera pas de scrupules pour choisir les moyens de répondre à une attaque. Pour se défendre les parties n’auront que le choix des moyens.

La provocation par un acte terroriste devient un moyen d’atteindre des objectifs politiques d’ampleur globale, régionale et locale. Ainsi, une provocation organisée dans la localité de Rachic (Kosovo, Serbie) a fini par entraîner le changement de régime politique en Serbie et l’effondrement de la République fédérée de Yougoslavie, tout en servant de prétexte à l’agression de l’OTAN et à la séparation du Kosovo de la Serbie. Il s’agit d’une provocation d’ampleur régionale.

Les explosions dans le métro de Londres, les désordres à Paris en 2005-2006 sont des provocations locales qui ont eu des répercussions sur la politique et l’opinion publique en Grande Bretagne et en France.
Pratiquement chaque acte terroriste dissimule des forces politiques puissantes, des entreprises transnationales ou des structures criminelles ayant des objectifs précis. Et presque tous les actes terroristes, à l’exception des activités de libération nationale) sont en réalité des provocations.

Même en Irak, les explosions dans les mosquées sunnites et shiites ne sont rien d’autre que des provocations organisées en vertu du principe « diviser pour régner ». Il en va de même de la prise en otage et de l’assassinat de membres de la mission diplomatique russe à Bagdad.
L’acte terroriste commis à des fins de provocation est aussi ancien que l’humanité elle-même. Ce sont précisément des provocations terroristes qui ont servi de prétextes au déclenchement des deux guerres mondiales. Les événements du 11 septembre 2001 constituent une provocation mondiale. On peut parler d’opération d’ampleur mondiale. De telles opérations permettent en général de résoudre plusieurs problèmes mondiaux à la fois. On peut les définir comme suit :

  1. L’oligarchie financière mondiale et les États-Unis d’Amérique ont obtenu le droit non formel de recourir à la force contre n’importe quel État.
  2. Le rôle du Conseil de sécurité s’est trouvé dévalué. Il fait de plus en plus figure d’organisation criminelle complice de l’agresseur et alliée à la nouvelle dictature fasciste mondiale.
  3. Grâce à la provocation du 11 septembre, les États-Unis d’Amérique ont consolidé leur monopole mondial et ont obtenu l’accès à n’importe quelle région du monde et à ses ressources.

Dans le déroulement d’une opération-provocation il y a toujours trois éléments obligatoires : le commanditaire, l’organisateur et l’exécutant. En ce qui concerne la provocation du 11 septembre et contrairement à l’opinion dominante, « Al-Qaida » ne pouvait être ni le commanditaire, ni l’organisateur, ne disposant pas des moyens financiers suffisants (et ils sont énormes) pour commander une action d’une telle ampleur.

Toutes les opérations menées par cette organisation ne sont que des actions locales et assez primitives. Elle ne dispose pas des ressources humaines, d’un réseau d’agents suffisamment développé sur le territoire des États-Unis d’Amérique, pour réussir à pénétrer les dizaines de structures publiques et privées qui assurent le fonctionnement des transports aériens et veillent à sa sécurité. Al-Qaida ne saurait donc avoir été l’organisateur de cette opération (sinon à quoi peuvent bien servir le FBI et la CIA ?). Ces gens pourraient en revanche fort bien avoir été de simples exécutants de cet acte terroriste.

À mon avis, le commanditaire de cette provocation pourrait avoir été l’oligarchie financière mondiale, dans le but d’installer une fois pour toutes « la dictature fasciste mondiale des banques » (l’expression appartient à l’économiste états-unien bien connu Lyndon LaRouche) et d’assurer le contrôle de ressources mondiales en hydrocarbures limitées. Il se serait agi par la même de s’assurer la domination mondiale pour longtemps.

L’invasion de l’Afghanistan, riche en ressources gazières, de l’Irak et peut-être aussi de l’Iran, qui possèdent des réserves mondiales de pétrole, mais aussi l’instauration d’un contrôle militaire sur les communications pétrolières stratégiques et l’augmentation radicale du prix du pétrole sont des conséquences des événements du 11 septembre 2001.

L’organisateur de l’opération pourrait avoir été un consortium bien organisé et abondamment financé formé de représentants (anciens et actuels) des services secrets, d’organisations maçonniques et d’employés des transports aériens.

La couverture médiatique et juridique a été assurée par des organes de presse, des juristes et des politiciens stipendiés. Les exécutants ont été choisis sur la base de leur appartenance ethnique à la région qui possède les ressources naturelles d’importance mondiale.

L’opération a réussi, les objectifs sont atteints.

L’expression « terrorisme international » en tant que principale menace pour l’humanité a fait irruption dans le quotidien politique et social.
Cette menace a été identifiée en la personne d’un islamiste, ressortissant d’un pays disposant d’énormes ressources en hydrocarbures.
Le système international mis sur pied à l’époque où le monde était bipolaire a été détruit et les notions d’agression, de terrorisme d’État et de droit a la défense ont été altérées.

Le droit des peuples de résister aux agressions et aux activités subversives des services secrets étrangers ainsi que de défendre leurs intérêts nationaux est foulé aux pieds.
Toutes les garanties sont assurées en revanche aux forces qui cherchent à instaurer une dictature mondiale et à dominer le monde.
Mais la guerre mondiale n’est pas encore finie. Elle a été provoquée le 11 septembre 2001 et elle n’est que le prélude à de grands événements à venir.

Général Leonid Ivashov
Traduction par le Réseau Voltaire publiée le 17 mars 2009

Le général Leonid Ivashov est vice-président de l’Académie des problèmes géopolitiques. Il fut chef du département des Affaires générales du ministère de la Défense de l’Union soviétique, secrétaire du Conseil des ministres de la Défense de la Communauté des États indépendants (CEI), chef du Département de coopération militaire du ministère de la Défense de la Fédération de Russie. Il était chef d’état-major des armées russes, le 11 septembre 2001.

Obama, l’armée et la menace de la dictature aux Etats-Unis

En choisissant l’amiral Dennis Blair en tant que directeur du renseignement américain, le président désigné Barack Obama a intégré à son cabinet trois officiers à quatre étoiles qui sont à la retraite depuis peu. Cette représentation sans précédent du corps des officiers au sein de la prochaine administration démocrate est une indication de la croissance du pouvoir politique de l’armée américaine qui menace sérieusement les droits démocratiques fondamentaux.

Commandant en chef de l’armée des Etats-Unis dans le Pacifique en 1999-2000, Blair s’est distingué par ses tentatives de rapprochement entre le Pentagone et l’armée de l’Indonésie au moment où cette dernière procédait à une véritable boucherie au Timor-Oriental. Cela a eu pour effet de contrecarrer complètement les inquiétudes tièdes qu’avait exprimées l’administration Clinton quant aux droits humains dans cette région du monde.

Avant de faire appel à Blair, Obama avait nommé l’ancien général de la marine, James Jones, au poste de conseiller à la Sécurité nationale et l’ancien chef d’état-major de l’armée, le général Erik Shinseki, au poste de secrétaire aux Anciens combattants. On rapporte aussi que la prochaine administration pourrait demander au général à la retraite de l’Air Force, Michael Hayden, de demeurer au poste de directeur de la CIA.

Le Washington Post avait décrit samedi dernier cette concentration d’anciens hauts officiers dans l’administration comme une « tendance inhabituelle pour une administration démocrate, une tendance qui a surpris les deux camps politiques ».

Ces nominations ont été précédées par l’annonce que Robert Gates, le secrétaire à la Défense de l’administration Bush, allait demeurer à son poste au Pentagone, où de nombreuses « équipes de transition » sont à l’œuvre pour s’assurer que les guerres d’agression des Etats-Unis se poursuivent et que l’immense pouvoir de l’armée demeure illimité.

Plus tôt ce mois-ci Obama avait explicitement décrit sa soumission au Pentagone en déclarant, « Pour s’assurer la prospérité au pays et la paix à l’étranger, nous croyons tous qu’il faille maintenir l’armée la plus puissante de la planète. » A cette fin, il s’est engagé à augmenter les effectifs des forces terrestres américaines de 100 000 soldats et marines et a clairement fait savoir qu’il n’y aurait pas de coupures importantes au budget militaire. Ce dernier engouffre environ 850 milliards $ annuellement, dans des conditions d’énormes déficits et de crise financière qui s’intensifie.

Un élément de calcul politique se retrouve sans aucun doute dans la décision d’Obama de s’entourer de l’état-major de l’armée et de s’assurer qu’il soit perçu comme « soutenant nos troupes ». Il y a en effet l’amère expérience de la précédente administration démocrate. Le premier mandat de Bill Clinton était venu près d’être anéanti par sa confrontation avec l’état-major sur sa proposition de retirer l’interdiction d’accès des homosexuels dans l’armée. Clinton fut traité avec mépris par la majorité du corps d’officiers durant le reste de son mandat présidentiel.

Le risque d’une confrontation encore plus acerbe sous Obama est bien réel étant donné les conséquences désastreuses des guerres en Irak et en Afghanistan sur l’armée. On rapporte aussi le développement de l’illusion au sein du corps d’officiers que les échecs des opérations militaires américaines dans ces pays sont le résultat d’une « traîtrise » de la part des autorités civiles, des médias et de la population américaine elle-même.

Mais un processus encore plus fondamental sous-tend l’expérience Clinton et la prosternation d’Obama devant l’armée aujourd’hui : l’immense développement du pouvoir du « complexe militaro-industriel » contre lequel avait mis en garde le président Dwight Eisenhower près d’un demi-siècle plus tôt. Ce pouvoir a crû sans interruption durant toute la Guerre froide.

Au cours des sept dernières années de la soi-disant « guerre mondiale contre le terrorisme », le développement de ce pouvoir, parallèlement à l’augmentation du financement de l’armée, s’est accéléré, accompagné d’éléments de plus en plus sinistres liés à l’impérialisme américain et à son recours accru au militarisme pour contrer le déclin de sa position économique mondiale.

Les chefs militaires des commandements régionaux du Pentagone (CENTCOM, PACOM, SOUTHCOM et le nouvel AFRICOM) ont pour la plupart supplanté les ambassadeurs et les officiels civils en tant que représentants des intérêts et du pouvoir américains à travers le monde.

En menant deux guerres en Irak et en Afghanistan, le commandement militaire a maintenant la tâche de diriger des administrations néocoloniales, obtenant ainsi un pouvoir pratiquement illimité sur des populations entière.

Et de plus, avec la création de tribunaux et prisons militaires, comme à Guantanamo, l’armée a usurpé des tâches qui ont été historiquement dévolues aux tribunaux civils fonctionnant sous les règles de la Constitution des Etats-Unis.

Ces changements capitaux ont pris place alors même que l’armée, et surtout son corps d’officiers, est devenue de plus en plus séparée et isolée du monde civil et dominée par la politique républicaine et les croyances de l’évangélisme chrétien. Etant une armée de « professionnels » qui sont « volontaires », elle est davantage isolée des pressions populaires que ne l’étaient les armées de conscrits et de « citoyens soldats » des générations antérieures.

Le Washington Post a publié dimanche un commentaire exceptionnellement direct d’un ancien assistant à la secrétaire d’Etat dans l’administration Bush, Thomas Schweich, sur la domination croissante de l’appareil militaire sur l’Etat américain.

 « Notre Constitution est en danger », a écrit Schweich. Il a averti que la nomination d’un nombre sans précédent d’anciens hauts officiers dans le cabinet Obama pourrait venir « compléter le coup d’Etat militaire silencieux qui fait des avancés constantes à l’insu de la majorité des Américain et des médias ». Schweich, ancien diplomate pour la lutte contre le trafic de drogue en Afghanistan qui a œuvré au service des stupéfiants du département d’Etat, a écrit qu’il a « lui-même été témoin de la prise de pouvoir militaire de facto aux dépens du gouvernement américain », qui, en Irak et en Afghanistan, « était, en théorie, justifiée par les exigences de la guerre », a-t-il affirmé.

Il a insisté que ce qui a commencé à l’étranger allait se produire au pays. « Le Pentagone a élaboré des plans pour déployer 20 000 soldats américains à l’intérieur de nos frontières d’ici 2011, officiellement pour aider les responsables régionaux et d’Etat à réagir aux attaques terroristes ou à d’autres catastrophes. » Cette mission, a-t-il indiqué, « pourrait facilement passer de travail de contre-terrorisme d’urgence à du contrôle frontalier, du travail de renseignement ou des opérations policières ».

Un article paru le mois dernier dans un magazine publié par le US Army War College, quelques semaines seulement après l’élection, indique que le Pentagone prépare sa propre « transition », un processus motivé non pas par les vagues promesses de « changement » d’Obama mais par ce que le commandement militaire perçoit comme une crise historique de l’ordre actuel qui pourrait nécessiter l’emploi de la force armée pour étouffer les luttes sociales aux pays.

Intitulé, « Known Unknowns: Unconventional ‘Strategic Shocks’ in Defense Strategy Development » (Ce que l’on sait des inconnues: Les “chocs stratégiques” non-conventionnels dans le développement de la stratégie de défense), la monographie a été produite par Nathan Freier, un lieutenant-colonel de l’armée à la retraite depuis peu qui est professeur au US Army War College, la principale institution de formation de l’armée pour les futurs officiers. Selon le magazine, il « continue de conseiller, en tant qu’expert, les rôles clé des communautés de politiques et d’analyse à la sécurité et à la défense. »

Freier insiste que l’un des principaux imprévus auxquels doit se préparer l’armée des Etats-Unis est un « violent bouleversement stratégique à l’intérieur des Etats-Unis », qui pourrait être provoqué par un « effondrement économique inattendu » ou le « disfonctionnement de l’ordre politique et légal ».

Il écrit : « Dans la mesure où des événements de ce type impliquent une violence organisée contre les autorités locales, étatiques et nationale, et que ces dernières n’ont pas la capacité de rétablir l’ordre public et de protéger les populations vulnérables, le DD [département de la Défense] serait appeler à combler les lacunes. »

Freier poursuit : « Une violence civile généralisée à l’intérieur des Etats-Unis forcerait l’establishment de la défense à réorienter ses priorités in extremis pour défendre l’ordre fondamental au pays… Un gouvernement américain et un establishment de la défense endormis par une longue période de sécurité au pays seraient forcés de renier certains ou la plupart de leurs engagements de sécurité externes afin de réagir à l’insécurité humaine croissant rapidement au pays. »

Autrement dit, une intensification marquée de l’actuelle crise capitaliste accompagnée d’une éruption de lutte de classe et la menace de révolution sociale aux Etats-Unis pourraient forcer le Pentagone à rappeler ses armées de l’Irak et de l’Afghanistan pour les utiliser contre les travailleurs américains.

Dans de telles conditions, il ajoute : « Le DD pourrait se voir forcé par les circonstances de placer ses importantes ressources à la disposition des autorités civiles pour maintenir et contrer les menaces violentes à la tranquillité domestique. Dans les circonstances les plus extrêmes, cela pourrait signifier l’emploi de la force militaire contre des groupes hostiles à l’intérieur des Etats-Unis. De plus, le DD deviendrait, par nécessité, le centre essentiel pour la continuité de l’autorité politique dans le contexte d’un conflit civil dans plusieurs Etats ou à l’échelle nationale.

Cette formulation étrange : « le centre essentiel pour la continuité de l’autorité politique », est un euphémisme pour dictature militaire.

Il termine cette section de l’article en notant que, « le DD est déjà mis à l’épreuve par les efforts de stabilisation à l’étranger. Imaginez ce qu’impliquerait la même chose mais à beaucoup plus grande échelle au pays ».

Le message est clair. Ayant échoué à étouffer la résistance et rétablir l’ordre en Irak et en Afghanistan, quelles seraient les chances de l’armée de réussir une occupation des Etats-Unis mêmes.

Le fait que ces questions soient posées par les stratèges du Pentagone doit être pris très au sérieux. Ceux qui commandent les forces armées de l’Etat capitaliste américain anticipent que la crise actuelle va créer les conditions pour la révolution et se préparent en conséquence.

Par Bill Van Auken pour WSWS
Article original en anglais, paru le 22 décembre 2008.

Samuel Huntington est mort, mais pas sa pseudo-doctrine…

L’idéologue et théoricien Samuel Huntington est mort mercredi dernier à l’âge de 81 ans. Devenu à la fin de sa carrière l’un des intellectuels américains les plus connus dans le monde en vertu de sa célèbre formule "le Choc des civilisations", il nous laisse un lourd héritage : une nouvelle vision du monde qui a servi et sert encore de caution intellectuelle aux agissements des dirigeants américains et leurs alliés. 

En 1993, son article The Clash of Civilisations ? publié dans la revue Foreign Affairs lui vaut un début de renommée, mais également beaucoup de critiques. En 1996, l’article devient un livre (à noter que le titre passe du questionnement à l’affirmation avec la suppression du point d’interrogation). Mais c’est avec les évènements du 11 Septembre qu’Huntington accède à la gloire, quand les commentateurs voient une validation de sa théorie et s’emparent de sa formule pour accompagner les images de l’effondrement des Tours Jumelles. En quelques jours, la théorie du choc des civilisations devient, dans le discours médiatique, la clé de compréhension des attentats, effaçant toute autre explication. Comme le décrit Libération :

Chez Huntington, les enjeux ethniques, économiques, géographique ne pèsent rien. Seuls comptent la communauté, le groupe, l’identité, ce «gros "nous"», qui s’oppose «à tous les autres "eux"», écrit-il crûment. Au 19ième siècle, les guerres se faisaient au nom des nations, explique-t-il encore ; au 20ième, pour défendre une idéologie ; au 21ième, la civilisation sera à l’origine des principaux conflits. Ce qui le conduit à découper le monde en huit «civilisations» antagonistes, dont seules deux l’intéressent vraiment : la Chine, et surtout l’islam, dont il décrit «les frontières sanglantes», analysant avec la même grille des conflits aussi divers que la Bosnie, le Soudan, la Tchétchénie, le Pakistan… «Le problème de l’Occident n’est pas avec l’islamisme, mais avec l’islam.»

«Un livre simplificateur et explosif», écrit le spécialiste des relations internationales Pierre Hassner quand il sort en français. Pour Marc Crépon [auteur en 2002 de l’Imposture du choc des civilisations (Ed. Pleins feux)], le livre d’Huntington «ne cesse de chercher à provoquer la peur du lecteur» et, plus précisément, à «apprendre aux Américains à redouter l’islam […] et la Chine». «Les différences de religion, complète Jean-Pierre Filiu, c’est plus facile à comprendre que les problèmes ethniques, les modes de production ou la globalisation. Il a permis à monsieur Toutlemonde d’énoncer des stéréotypes en se sentant intelligent. Prétendre que les musulmans font la guerre au monde entier cesse d’être du racisme, puisqu’on va pouvoir ajouter : "Comme le dit Huntington"…»

Avant le 11 Septembre, la plupart des intellectuels français ont donc jugé la théorie d’Huntington simpliste ; aussi est-elle dangereusement dédaignée. En conséquence, le public français est complètement sous-informé au sujet des pseudos-fondements de la politique étrangère américaine menée par les néoconservateurs. Pourtant le livre du théoricien est choquant et instructif car il a servi d’habillage idéologique à toutes les exactions de huit années d’administration Bush.

En effet, ce choc des civilisations tant redouté n’est-il pas surtout et avant tout un prétexte, une pseudo-doctrine qui permet de faire oublier les véritables visées des néo-conservateurs. Ainsi, dans le fameux think tank du PNAC « Project for a new American Century » (traduit ici) qui compte entre autres Wolfowitz, Rumsfeld, Cheney, Perle et Clarke  parmi ses membres, nulle trace de ce "choc des civilisations" ou de terreur islamiste. En revanche, le PNAC aborde en détail les raisons géopolitiques d’une nécessaire domination américaine, notamment dans le Moyen-Orient. Il prône, dès 2000, des réformes radicales pour la garantir, en assurant notamment son indépendance énergétique. Le projet précisait que seul un « nouveau Pearl Harbor serait susceptible d’accélérer les réformes”… dans les délais souhaitables, c’est-à-dire sans doute les huit années potentielles d’administration Bush.

Le 11 Septembre a constitué ce nouveau Pearl Harbor tant attendu par ces faucons issus de l’industrie pétrolière et du lobby militaro-industriel et financier. Mais exploitant la doctrine d’Huntington, l’administration Bush présente les attentats comme un acte de guerre de militants islamistes animés par leur haine (aveugle, fanatique, irrépressible et quasi atavique !) à l’encontre de la civilisation occidentale, sa liberté et sa démocratie. Les nombreuses zones d’ombre, mensonges et contradictions contenus dans les 4 principaux rapports officiels sur le 11/9 (Joint Committee, FEMA, 911 Commission et NIST) n’y changeront rien: les médias ne remettront pas en cause cette explication simpliste érigée en dogme.

Les éclaircissements sur qui porte réellement la responsabilité du 11/9 sont plus que jamais nécessaires pour comprendre pourquoi des théories fausses et dangereuses comme celles de Huntington nous ont menés au chaos que nous connaissons aujourd’hui : : plusieurs centaines de milliers de morts afghans et irakiens, plus de 4 millions d’exilés, des dizaines de milliers d’arrestations et de détentions illégales, la fin de l’Etat de Droit dans la soi-disant plus grande démocratie du monde, sans oublier enfin l’explosion des budgets militaires au service de l’impérialisme US.

Par SpotlessMind et BlueRider pour ReOpenNews

Les États-Unis se déclarent au-dessus des lois

Nous reproduisons ici un nouvel article de Paul Craig Roberts, éminent homme politique et journaliste américain, dans lequel il critique avec virulence l’hypocrisie et le mépris dont fait preuve son gouvernement en matière de respect du droit international. 

Paul Craig Roberts fut sous-secrétaire au Trésor dans l’Administration Reagan, et s’est fait connaître comme l’un des pères fondateurs de la Reaganomics. Il a enseigné l’économie politique au Center for Strategic and International Studies et a occupé les postes de rédacteur et chroniqueur de divers journaux, notamment The Wall Street Journal et BusinessWeek. Il est l’auteur de huit ouvrages, portant notamment sur le marxisme ou le libéralisme. En termes de politique extérieure américaine, ses convictions sont à l’opposé de celles des néo-conservateurs qu’il n’hésite pas à classer parmi les plus grands ennemis de l’humanité. Ainsi, il a marqué son opposition à la guerre en Irak, s’est montré très critique envers la politique américaine vis-à-vis de l’Iran et a dénoncé l’envol des dépenses militaires et de la dette de son pays. Par ailleurs, il fait partie des courageuses personnalités qui osent remettre en question la version officielle du 11 Septembre et il dénonce le blocage médiatique entourant ce débat.


Par Paul Craig Roberts, le 5 décembre 2008 pour Information Clearing House

Le gouvernement US n’a pas le monopole de l’hypocrisie, mais aucun autre gouvernement ne lui arrive à la cheville.

Il est à présent parfaitement établi et connu du monde entier que le gouvernement US a torturé des détenus à Abu Ghraib et à Guantanamo et a enlevé puis « remis » des personnes, c’est-à-dire qu’il les a envoyées dans des pays du tiers monde, notamment en Égypte, pour y être torturées.

Il est aussi parfaitement établi et documenté que le Ministère de la Justice a rédigé des mémos pour justifier la torture des détenus. Un promoteur de la torture, et auteur de ces mémos autorisant le régime de Bush à y recourir, s’appelle John Yoo, un immigré d’origine vietnamienne qui, d’une manière ou d’une autre, a réussi à entrer au Ministère de la Justice et à trouver un poste de professeur à l’université de Californie, Berkeley, au Boalt Hall School of Law. John Yoo est un des meilleurs arguments contre l’immigration que je connaisse.

Certains membres du Conseil Municipal de la ville de Berkeley pensent que Yoo devrait être inculpé pour crimes de guerre. Le gouvernement US a déjà inculpé pour crimes de guerre des personnes bien moins coupables que Yoo. Yoo a aidé le régime de Bush à contourner les interdictions de torture formulées aussi bien dans notre propre loi et dans les Conventions de Genève.

Le contournement de la loi, imaginé par Yoo pour le régime sadique de Bush, a été interrompu par la Cour Suprême des États-Unis qui a rejeté les arguments de Yoo, et le mémo de Yoo fut annulé par le Ministère de la Justice. Néanmoins, l’incompétence manifeste de Yoo en matière de droit constitutionnel, qui dans ce cas précis est totale, n’a eu aucun effet sur son poste de professeur de droit constitutionnel à Berkeley. On peut imaginer les dégâts qu’il est en train de provoquer en enseignant à de futurs cadres et fonctionnaires que la torture est compatible avec la Constitution. Combien souffriront des conséquences de l’enseignement de cet ignare ?

Mais je m’égare. Au moment même où le gouvernement des États-Unis pratiquait la torture, le même gouvernement des États-Unis poursuivait le fils de Charles Taylor, ancien dirigeant du Libéria, pour torture sur des opposants politiques. Le gouvernement US n’a pas invoqué le mémo de Yoo pour justifier la torture pratiquée par le Libéria contre tous ceux qui cherchaient à renverser le régime ou bien à commettre des actes de terrorisme contre lui. Pour le gouvernement des États-Unis, le gouvernement libérien n’a pas le droit de pratiquer la torture pour se défendre. Seule une « nation indispensable » comme les États-Unis a le droit de torturer ceux qu’elle imagine être une menace.

J’utilise le terme « imagine » parce qu’environ 99 % des détenus torturés par l’Amérique étaient totalement innocents et avaient été raflés au hasard ou vendus par des chefs de guerre comme des « terroristes » aux « stupides Américains ». (Le gouvernement US offrait des récompenses, comme au temps du Far-West. Le résultat fut que les chefs de guerre en Afghanistan et au Pakistan ramassaient n’importe qui dont la tête ne leur revenait pas et les vendaient aux Américains comme des « terroristes ».)

Selon Carrie Johnson, journaliste au Washington Post, le 30 octobre 2008, un jury fédéral de Miami a déclaré le fils de Charles Taylor, Chuckie, coupable de torture. Chuckie sera condamné en janvier par les indispensables américains pour torture, conspiration et infraction à la législation sur les armes. Il pourrait passer le reste de sa vie en prison.

Au moment même où se déroulait le procès de Chuckie, le régime de Bush était en train de pratiquer la torture.

Le Washington Post écrit que la condamnation de Chuckie constitue « le premier test pour la loi américaine qui autorise les procureurs à poursuivre ceux coupables de torture commise à l’étranger. » En d’autres termes, la loi US contre la torture s’applique au monde entier, à tous les autres pays à l’exception des États-Unis. La démesure de la chose est inimaginable : aucun pays n’a le droit de torturer, sauf les États-Unis.

Tous ceux qui torturent écoperont d’une peine de prison à vie ou, comme pour Saddam Hussein, seront pendus jusqu’à ce que mort s’ensuive.

C’est super d’être Américain. Nos lois ne s’appliquent qu’aux autres. C’est ça, lorsqu’on est le phare du monde, la puissance par excellence, le sel de la terre.

La pauvre Carrie Johnson et ses chefs du Washington Post n’y voient aucune ironie ou contradiction. Johnson écrit dans le Washington Post que les procureurs US « ont accusé Taylor d’avoir pris part à des atrocités et d’avoir ordonné à des subordonnés de torturer leurs victimes avec… des appareillages électriques, entre 1999 et 2002. » Cette accusation recouvre pratiquement exactement l’époque où des instructions ont été données par Bush, ou Cheney, ou Yoo, ou le Ministère de la Défense (lire l’article sur le rapport du Sénat au sujet de la responsabilité de Rumsfeld), ou par je ne sais qui d’autre, à des subordonnés pour torturer ceux détendus par les États-Unis à Abou Ghraib, Guantanamo, et différents sites de détention de la CIA. Mais tout le monde connait la photo de l’Irakien encagoulé debout sur une caisse en bois et attaché à des fils électriques.

Si seulement les lois américaines s’appliquaient au gouvernement américain ! Alors, les criminels qui ont dirigé ce pays pendant 8 ans seraient poursuivis pour leurs violations ouvertes des lois en vigueur dans ce pays. Évidemment, ce gouvernement hautement moral est très au-dessus des lois. Les lois US ne s’appliquent qu’aux Nations « non indispensables ». Les États-Unis n’ont pas à répondre devant la loi, pas à leurs propres lois, encore moins aux lois internationales. Le ministre de la Justice, Michael Mukasey, a confirmé que le gouvernement des États-Unis était au-dessus des lois lorsqu’il a déclaré, devant la Commission judiciaire du Sénat, qu’il n’y aurait aucune enquête ou poursuite contre les officiels du régime de Bush qui ont autorisé la torture ni contre ceux qui se sont livrés à ces actes sadiques.

Le gouvernement US, le gouvernement de cette grande nation indispensable, n’a pas de comptes à rendre. Les puissants agissent selon leur volonté. Les faibles souffrent selon la nécessité.

Traduction Traduction VD pour Le Grand Soir

 


Notes de ReOpenNews : du même auteur vous pouvez lire les articles suivants, déja parus dans nos pages :

 

Les présidents changent, l’empire américain demeure

Voici un article paru dans Le Monde Diplomatique en septembre 2008, soit deux mois avant les élections américaines et qui se positionne sur la même ligne que le texte de Michel Collon publié récemment dans nos pages, à savoir que "Les Présidents passent, les multinationales restent". Cette fois l’auteur est Arno J. Mayer, chargé de cours au Collège de France, et historien très réputé aux États-Unis. L’auteur nous y explique que "L’empire américain ne tient pas — et n’a jamais tenu — à la personne de M. Bush ", et que malgré la présentation qui en est faite dans les médias occidentaux, "aucun des candidats à la présidence ne propose de solution de rechange à la mission impériale des Etats-Unis"
 

Par Arno J. Mayer pour Le Monde Diplomatique, septembre 2008
 
Arno Joseph Meyer
 
S’adressant à plusieurs centaines de milliers d’Allemands, le candidat démocrate Barack Obama a présenté l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) comme « la plus grande alliance jamais formée pour défendre notre sécurité commune ». Le républicain John McCain souhaite que cette dernière s’engage davantage dans le conflit ayant éclaté en Géorgie. En dépit de leurs différences, une même conception de la place des Etats-Unis dans le monde unit les deux principaux partis.

Tirer à boulets rouges sur le président George W. Bush, un « canard boiteux » désormais, est définitivement passé de mode. Le nouveau sport en vogue consiste à spéculer sur la manière dont M. John McCain ou M. Barack Obama redessinera la politique étrangère américaine. Cet exercice n’est pourtant pas plus productif.

Caligula, troisième empereur de Rome, était un despote cruel. On raconte néanmoins qu’il caressait une idée — significative du peu de respect que lui inspirait son personnage public : nommer son cheval préféré, Incitatus, d’abord au Sénat puis à un poste de consul. Caligula sous-entendait peut-être que la mécanique de l’Empire romain fonctionnait par elle-même et, une fois lancée, qu’elle pouvait s’affranchir de sa cohorte de césars.

Aujourd’hui, alors que les Etats-Unis se trouvent dans l’impasse en Irak et que des bombes à retardement couvent dans le « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East) et dans le Caucase, le problème réside moins dans la désastreuse médiocrité de M. Bush, ou dans l’impériale ardeur du prochain président américain, que dans la volonté propre d’un empire né de la guerre contre l’Espagne (1898) et ordonnateur d’une pax americana au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Les Etats-Unis ont survécu à l’aventure vietnamienne ; ils peuvent sortir pratiquement indemnes du fiasco irakien. Momentanément déconcerté, l’empire continuera sa route, entre bipartisme, pressions des milieux d’affaires et bénédictions évangéliques. Cette aptitude à s’offrir des gaffes coûteuses — non pas pour les élites mais pour les classes populaires — caractérise d’ailleurs les Etats impériaux parvenus à maturité. L’empire américain finira certes par s’effondrer, mais les prédictions de déclin précipité sont exagérées. Sans rival militaire à leur mesure, les Etats-Unis demeureront, quelque temps encore, l’unique superpuissance mondiale.

Cependant, à force de lutter contre l’érosion, les empires vaniteux et trop expansionnistes sapent leur pouvoir et leur prestige. Leur nervosité s’accroît. Et leur férocité. On les voit alors trépigner pour rappeler au monde qu’ils ne sont pas des tigres de papier. Etant donné leur posture en Irak et les retombées de cette crise dans la région, les Etats-Unis opteront-ils pour une escalade en Iran, en Syrie, au Liban, en Afghanistan, au Pakistan, au Soudan, en Somalie, en Géorgie, au Venezuela ? Les points de vue de MM. McCain et Obama diffèrent quant au lieu de l’intervention, aux tactiques à mettre en œuvre. Mais ni l’un ni l’autre ne doutent de l’urgence ou de la légitimité d’une telle action. Le premier situe la ligne de front de la « guerre contre le terrorisme » en Irak ; le second en Afghanistan et au Pakistan.

Les Etats-Unis possèdent l’armée la plus puissante du monde. Elle surpasse de très loin toutes celles des anciens empires. Omniprésent sur les mers, dans les airs, dans l’espace et le cyberespace, Washington sait projeter sa force à une vitesse record sur des distances considérables. Ainsi, tel un shérif autoproclamé, se précipite-t-il d’un bout à l’autre de la planète pour maîtriser ou exploiter des crises, réelles ou putatives. « Aucun coin du monde n’est assez reculé, aucune montagne n’est assez haute, aucune grotte ni aucun bunker assez profonds pour mettre nos ennemis hors de notre portée », affirmait M. Donald Rumsfeld, alors ministre de la défense (1). L’Amérique consacre plus de 20 % de son budget annuel à son armée, soit autant que les dépenses militaires du reste du monde. Qu’importe si cela nuit à la société. Les industries d’armement ne réalisent-elles pas de lucratives ventes à l’étranger ? Dans le « Grand Moyen-Orient », les Etats du Golfe — Arabie saoudite en tête — leur achètent pour des milliards de dollars de matériels de défense sophistiqués (2).

Au lieu d’établir des colonies territoriales classiques, les Etats-Unis assurent leur hégémonie en installant des bases militaires, navales et aériennes. Il en existe dans plus de cent pays, les plus récentes en Bulgarie, en République tchèque, en Pologne, en Roumanie, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, en Ethiopie et au Kenya. Seize agences de renseignement, dont les bureaux sont disséminés de par le monde, constituent l’ouïe et la vue de cet empire sans frontières.

Washington possède douze porte-avions, dont trois seulement ne sont pas nucléaires. Ces bâtiments transportent jusqu’à quatre-vingts avions ou hélicoptères ainsi que de forts contingents de soldats, de marins et de pilotes. Autour de ces bâtiments titanesques gravitent des croiseurs, des destroyers, des sous-marins souvent autoguidés et équipés de missiles. La marine américaine veille dans des bases éparpillées sur la surface du globe et patrouille les principales routes maritimes. Elle est l’épine dorsale, le flux sanguin d’un empire d’un nouveau genre. Les bateaux déplacent les avions, qui sont les principaux pourvoyeurs de soldats, de matériel et de ravitaillement. A Washington et au Pentagone, l’US Navy a récemment pris l’ascendant sur les armées de terre et de l’air (3).

Démocratie, droits et… capitalisme

Entre 2006 et 2008, la présence américaine à l’est de la Méditerranée, en mer Rouge, dans le Golfe et dans l’océan Indien témoigne du désir de Washington de montrer sa force partout dans le monde (4). Au besoin en livrant de l’aide humanitaire à la pointe du fusil, dans l’attente d’un avantage politique. Au moins deux porte-avions stationnent actuellement entre Bahreïn, le Qatar et Djibouti. Entièrement équipés en matériel terrestre et en véhicules amphibies, ils transportent des milliers de soldats et de marins ainsi que des personnels formés aux opérations spéciales. Ces géants des mers sont là pour rappeler, comme le déclarait en janvier 2007 le ministre de la défense Robert Gates, que les Etats-Unis « maintiendront longtemps encore leur présence dans le Golfe  (5) ».

Une semaine plus tard, le sous-secrétaire d’Etat chargé des affaires politiques, M. Nicholas Burns, estimait que « le Proche-Orient n’a pas vocation a être dominé par l’Iran ; les eaux du Golfe n’ont pas vocation à être contrôlées par l’Iran. C’est pourquoi les Etats-Unis ont stationné deux unités de combat dans la région (6)  ». Ces paroles de MM. Gates et Burns auraient pu émaner de n’importe lequel des ministres de la défense, des secrétaires d’Etat américains, des directeurs de la Central Intelligence Agency (CIA) ou des présidents des soixante dernières années.

Dans le discours qu’il prononça en janvier 1980, un peu plus d’un an après Camp David I, et quelques semaines seulement après la crise des otages à Téhéran et l’invasion soviétique en Afghanistan, le président James Carter avait été très clair : « Toute tentative d’une force extérieure de prendre le contrôle du golfe Persique sera perçue comme une attaque contre les Etats-Unis. Les moyens adéquats, y compris l’usage de la force, seront utilisés pour repousser celle-ci (7). » Il ajoutait que la présence de l’armée russe en Afghanistan constituait « une menace » pour une région qui « détient les deux tiers des ressources pétrolières exportables du monde » et se trouve « à trois cents miles de l’océan Indien et du détroit d’Ormuz, une voie maritime par laquelle doit transiter l’essentiel des ressources pétrolières du monde ».

Un quart de siècle plus tard, M. Henry Kissinger, ancien secrétaire d’Etat américain, désormais consultant, remettait au goût du jour la doctrine Carter en déplaçant la menace de Moscou à Téhéran : « Si l’Iran devait persister à combiner tradition impériale perse et ferveur islamique contemporaine (…), il ne lui serait tout simplement pas permis de réaliser son rêve impérialiste dans une région aussi importante pour le reste du monde (8). »

Certes, les soldats équipés d’armes conventionnelles ultrasophistiquées sont mal préparés pour ces guerres asymétriques qui ne se déroulent plus entre Etats mais contre des entités ayant recours à des armes et à des techniques non conventionnelles. Mais les porte-avions, les avions de combat, les missiles antimissiles, les satellites militaires, les robots de surveillance, les véhicules et les bateaux autoguidés ont encore de beaux jours devant eux.

Qu’elles soient directes ou indirectes, ouvertes ou secrètes, militaires ou civiles, les intrusions dans les affaires intérieures d’autres Etats constituent, depuis 1945, la pierre angulaire de la politique étrangère américaine. Washington n’a pas hésité à intervenir, le plus souvent de manière unilatérale, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, au Liban, en Palestine, en Iran, en Syrie, en Somalie, au Soudan, en Ukraine, en Géorgie, au Kazakhstan, au Nicaragua, au Panamá…, défendant inlassablement les intérêts américains tout en prônant des variantes de la démocratie, du capitalisme, des droits humains.

Prenant pour modèles l’Agence américaine pour le développement international (United States Agency for International Development, Usaid), le programme Fulbright (9) et le Congrès pour la liberté de la culture (10) lancés à l’époque de la guerre froide, les gros bras de la nouvelle « guerre mondiale contre le terrorisme » ont imaginé des mécanismes équivalents : Compte du défi du millénaire (Millenium Challenge Account), Initiative pour le partenariat au Proche-Orient (MEPI), l’un et l’autre émanant directement du département d’Etat. Se remémorant les jours glorieux de la Rand Corporation, de l’Institut d’analyse stratégique et des chaires d’études soviétiques, le ministère de la défense a enrôlé des universitaires dans le projet Minerva afin qu’ils apportent leur concours aux nouveaux combat anti-insurrectionnels.

L’économie surpuissante de l’Amérique, sa culture syncrétique et sa science sont à l’image de sa puissance militaire : inégalées. Mis à part les déficits fiscaux et commerciaux abyssaux, qui grippent parfois son système financier et secouent la planète, l’économie américaine demeure robuste et bat la cadence de la « destruction créatrice (11) », sans tenir compte de son coût social, aux Etats-Unis comme à l’étranger.

Le rétrécissement de son secteur industriel et manufacturier pourrait s’avérer le maillon faible. Cependant, les Etats-Unis tiennent encore le haut du pavé en matière de recherche et de développement, de brevets en cybernétique, biologie moléculaire et neurologie. Leur ascendant planétaire est conforté par les crédits publics, les dons privés et le mécénat d’entreprise dont bénéficient leurs universités et leurs instituts de recherche, qui établissent des antennes à l’étranger en même temps qu’ils drainent les cerveaux du monde entier. L’engouement pour les musées globalisés, l’architecture des sièges des grandes entreprises et la généralisation des stratégies de marketing politique ou commercial obligent ceux qui en douteraient encore à admettre que le modèle américain perdure bel et bien.

Recruter des soldats à prix cassé

Il n’est donc pas étonnant que le pays récolte une moisson disproportionnée de récompenses internationales en économie mais aussi en sciences naturelles. Plus édifiant encore, l’anglais américain s’impose dans le monde entier comme une lingua franca (une langue universelle), en particulier pour les jeunes générations et les utilisateurs d’Internet. Ce phénomène explique et alimente l’immense influence des multinationales et des institutions financières publiques et privées américaines. La culture populaire et les modes de consommation américains pénètrent les endroits les plus reculés du globe, pour le meilleur et pour le pire. Wal-Mart, McDonald’s, Hollywood, les stades et les séries télévisées rassasient les masses de pain et de jeux. Aux confins instables de l’empire, Washington, Wall Street et K Street (la rue de Washington où se concentrent nombre de lobbys) soutiennent les régimes et les élites disposés à collaborer.

Cette puissance n’est en rien le produit d’une génération spontanée. Dans sa quête permanente de ressources naturelles, de nouveaux marchés et de positions stratégiques, elle trahit des ressemblances troublantes avec les empires du passé. La plupart des Américains estiment qu’ils ont tout à gagner à conserver leur position dominante. Bien sûr, certaines couches sociales sont plus avantagées que d’autres. Mais, dans l’ensemble, l’empire leur profite sur les plans économique, culturel et psychologique. Cela vaut également pour l’intelligentsia, les professions libérales et la presse.

Les Etats-Unis conservent de gigantesques réserves, notamment militaires, qui leur permettent de poursuivre leur interventionnisme mondial. Ils peuvent mobiliser les ressources et la volonté nécessaires pour sortir de l’impasse irakienne. L’armée manque certes d’unités de combat pour certaines manœuvres terrestres de grande envergure, et l’on a pu observer une certaine incohérence stratégique dans les opérations menées contre des groupes d’insurgés, une guérilla ou des forces terroristes. Mais la pénurie de soldats ne devrait pas durer. Des entreprises privées recruteront à prix cassé, de préférence dans les « dépendances du tiers-monde », des mercenaires en armes ou des civils qu’ils projetteront sur les théâtres d’opérations.

Lorsque Washington entonne le couplet de la défense désintéressée des droits humains, des programmes sociaux, de la libération des femmes, de l’Etat de droit et de la démocratie pour tous, il s’agit, pour partie, d’un artifice. Tous les dirigeants américains ont eu les mêmes priorités : terrasser le spectre du communisme, avant l’implosion de l’Union soviétique ; étouffer le serpent de l’islamisme radical depuis le 11 Septembre.

Le rapport de la commission bipartie Baker-Hamilton sur l’Irak, rendu public le 6 décembre 2006, ne se préoccupait pas tant du chaos sur les rives du Tigre que de ses éventuelles répercussions aux Etats-Unis mêmes : « L’Irak, indispensable à la stabilité régionale et même mondiale, joue un rôle très important pour les intérêts américains. Le pays se trouve sur la ligne de fracture entre l’islam chiite et l’islam sunnite, et entre les populations kurdes et arabes. Il détient la deuxième réserve de pétrole du monde. Il sert aujourd’hui de base d’opérations au terrorisme international et à Al-Qaida. L’Irak, pièce maîtresse de la politique étrangère américaine, influence la manière dont les Etats-Unis sont perçus dans la région et dans le monde (12). » En somme, l’importance du pays envahi tient à ce que son effondrement ternirait l’image de l’Amérique dans le monde…

En accord avec la légion d’experts de politique étrangère acquis à la ligne officielle, MM. James A. Baker (républicain) et Lee H. Hamilton (démocrate) ont postulé que Washington continuerait à faire la loi dans le « Grand Moyen-Orient ». Le rapport était très clair sur ce point : « Même après le départ des brigades d’intervention américaines d’Irak, nous maintiendrons une importante présence militaire dans la région, grâce à nos forces militaires restées sur le terrain en Irak, à notre déploiement de forces terrestres, navales et aériennes depuis le Koweït, Bahreïn et le Qatar et à notre présence croissante en Afghanistan. »

Il n’est pas surprenant que MM. Baker et Hamilton aient demandé conseil aux plus brillants instituts de recherche stratégiques « indépendants » ou bipartis et autres « boîtes à idées » qui prolifèrent depuis la fin de la guerre du Vietnam, au point de former un cinquième pouvoir. Dans nombre de ces instituts, dirigeants, consultants et intellectuels attitrés ne font pas mystère de leur engagement. Certains ont même fourni des notes de synthèse et des textes clés en main pour ce rapport sur l’Irak.

En partie financé par la Fondation Bill et Melinda Gates, le Centre d’études stratégiques et internationales (Center for Strategic and International Studies, CSIS) fut l’un des Pygmalion de la commission Baker-Hamilton. Regroupant des administrateurs et des experts issus de la fonction publique comme du secteur privé, il affiche son objectif : « Améliorer la sécurité et veiller à la prospérité dans une époque de transformation politique, en offrant aux dirigeants des analyses stratégiques et des solutions pratiques afin qu’ils puissent imaginer l’avenir et anticiper les changements. »

Parmi ses membres figurent l’actuel et les ex-présidents du conseil d’administration de Time Inc., Coca-Cola, Merrill Lynch, Lehman Brothers, ExxonMobil, Morgan Stanley. Sans oublier le dernier oracle du soft power, le professeur Joseph S. Nye, de la Kennedy School of Government Harvard. Quant au panel des consultants, il regroupe une brochette d’anciens hauts responsables d’administrations démocrates et républicaines : MM. Harold Brown, Zbigniew Brzezinski, Frank Carlucci, Henry Kissinger, James Schlesinger, Brent Scowcroft et Mme Carla Hills.

Des organismes semi-privés exploitent le même créneau. Officiellement indépendant, l’Institut républicain international, très impliqué en Irak (et présidé par le sénateur McCain), entend « faire avancer la cause de la liberté et de la démocratie dans le monde en aidant au développement des partis politiques, des institutions publiques, des élections libres, de la bonne gouvernance et de l’Etat de droit ». Dans la même veine, une autre structure « à but non lucratif », l’Institut démocratique national pour les affaires internationales, présidé par l’ancienne secrétaire d’Etat Madeleine Albright, œuvre au « renforcement et au développement des valeurs, des pratiques et des institutions démocratiques (…) dans toutes les régions du monde ».

Avec un cahier des charges plus restreint, l’Institut pour la politique du Proche-Orient, autoproclamé pluraliste mais clairement situé à droite, se propose « d’œuvrer pour une meilleure compréhension, réaliste et équilibrée, des intérêts américains au Proche-Orient (…) et de promouvoir dans la région un engagement américain basé sur le renforcement des alliances, l’amitié, qui apporterait la sécurité, la paix, la prospérité et la démocratie aux populations ».

La commission Baker-Hamilton a également sollicité les avis du Council on Foreign Relations, du Brookings Institute, de la Rand Corporation et de l’American Enterprise Institute. Quels que soient leurs penchants politiques, tantôt à droite, tantôt au centre, les collaborateurs, associés ou mécènes de ces officines ne s’interrogent guère sur les coûts et avantages politiques, économiques et sociaux de l’empire pour les Etats-Unis et pour le reste du monde. Les désaccords et les débats portent invariablement sur la meilleure manière d’assurer la sécurité, d’exploiter et de protéger l’hégémonie américaine, plutôt que sur les valeurs, les objectifs et l’éthique qu’elle est censée défendre. Là où les néoconservateurs prêchent sans complexe la poursuite de la mission civilisatrice de l’Amérique, les centristes « pluralistes » disent la même chose, mais sotto voce.

Rappelant que le rôle des Etats-Unis est « unique » dans un monde où « peu de problèmes peuvent se résoudre sans nous », la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice a ingénument admis : « Nous, les Américains, nous nous engageons en politique étrangère parce que nous le devons, et non pas parce que nous le voulons. C’est là une saine position, celle d’une république et non d’un empire (13). »

Toutefois, même les critiques centristes de la politique étrangère de l’administration Bush se gardent d’interpeller Washington sur son soutien inconditionnel à Israël. Et, comme les néoconservateurs, ils refusent de lier le marasme irakien et l’impasse israélo-palestinienne. Les uns comme les autres expriment des réserves à l’égard d’une des conclusions du rapport Baker-Hamilton, celle qui pose que les Etats-Unis « ne pourront pas atteindre leurs objectifs au Proche-Orient s’ils ne s’attaquent pas directement au conflit israélo-arabe et à l’instabilité régionale qui en découle ». De même, sur la question de l’Iran, démocrates et républicains pourraient presque parler d’une seule voix tant ils semblent s’accorder pour planifier des interventions secrètes en agitant sans cesse la menace d’un embargo économique renforcé ou d’une action militaire.

L’empire américain ne tient pas — et n’a jamais tenu — à la personne de M. Bush. Demain, il ne s’identifiera pas davantage à celle de M. McCain ou de M. Obama. Le candidat démocrate aurait pu s’exprimer au nom des deux partis à la fois lorsqu’il annonça en mars 2008 : « Ma politique étrangère se veut un retour à la politique réaliste et bipartisane du père de George Bush, de John Kennedy et, à certains égards, de Ronald Reagan (14). » Aucun des candidats à la présidence ne propose de solution de rechange à la mission impériale des Etats-Unis, hormis peut-être la mise en sourdine de l’habituelle rhétorique messianique et moralisatrice dans les rapports potentiellement conflictuels avec l’Iran, la Chine, l’Inde, sans oublier une Russie revigorée. Quatre pays tentés d’instaurer des formes nationales de capitalisme.

Au cours d’une campagne présidentielle dont l’enjeu a largement débordé les frontières américaines, les deux candidats ont transformé les capitales étrangères en autant d’estrades du haut desquelles ils ont pu réaffirmer leur détermination. Au moment de prononcer son discours d’investiture, M. Obama a d’ailleurs préféré se détourner du Pepsi Center de Denver, lieu de la convention démocrate, au profit du stade des Denver Broncos. Une arène qui peut contenir soixante-quinze mille spectateurs, soit vingt-cinq mille de plus que le Colisée…

Arno J. Meyer

 

(1) Discours de M. Donald Rumsfeld, « Transforming the military », janvier 2002, publié dans Foreign Affairs, vol. 81, no 3, New York, mai-juin 2002.

(2) Lire Maurice Lemoine, « Aux armes ! », Le Monde diplomatique, septembre 2007.

(3) L’amiral Michael Mullen est chef d’état-major des armées ; l’amiral Eric T. Olson est à la tête du commandement des opérations spéciales, qui planifie et coordonne les interventions secrètes antiterroristes dans le monde ; l’amiral William J. Fallon a dirigé jusqu’au 11 mars 2008 le commandement central, qui protége les intérêts américains dans une zone couvrant plus de trente pays, du Proche-Orient au Pakistan.

(4) Le 24 avril 2008, l’amiral Gary Roughead annonçait le rétablissement de la IVe flotte (supprimée en 1950), dont le théâtre d’opérations sera l’Amérique du Sud, l’Amérique centrale et l’espace Caraïbes.

(5) Déclaration faite à Bruxelles, le 15 janvier 2007.

(6) Discours à Dubaï, 23 janvier 2007.

(7) Discours sur l’état de l’Union, 23 janvier 1980.

(8) International Herald Tribune, Paris, 2 août 2006.

(9) Système de bourses financé par le département d’Etat.

(10) Associations rassemblant des intellectuels dont l’objectif est de lutter contre le communisme. Plusieurs seront financées par la CIA.

(11) Expression inventée par le « Prix Nobel » d’économie Joseph Schumpeter pour décrire le capitalisme.

(12) James A. Baker et Lee H. Hamilton (coprésidents de la commission), « The Iraq study group report », Washington, 6 décembre 2006 ;

(13) Condoleezza Rice, « Rethinking the national interest. American realism for a new world », Foreign Affairs, vol. 87, n° 4, juillet-août 2008.

(14) Discours de Greensburg, Pennsylvanie, 28 mars 2008.

Perle, fouteur de guerre

Quand Richard Perle n’est pas occupé à engranger les dividendes des guerres qu’il a contribué à provoquer, ce spécialiste de cuisine française savoure en toute simplicité sa villégiature de Gordes, dans le Luberon… Portrait d’un faucon en plein vol.

CONNAISSEZ-VOUS M. Perle ? Ce Dr Mabuse de la stratégie américaine, surnommé « Prince of darkness » est aussi qualifié de « War architect », rien que ça ! Le récent conflit en Géorgie lui a permis d’endosser sa panoplie d’expert lors d’une interview sur la chaîne France 24 (18 août), où il n’a pas craint de recourir à des comparaisons peu diplomatiques entre l’intervention russe et l’invasion des Sudètes par Hitler. En réponse à l’influence de la Russie, il prône l’intégration de l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN, « au plus vite ». De quoi fomenter les prochains conflits de l’Empire… Et pas besoin d’être un grand stratège pour flairer que le corridor caucasien intéresse au plus haut point ses petites affaires.

Le Wall Street Journal du 29 juillet annonce que Richard Perle négocie en douce avec une compagnie pétrolière privée turque, AK Group International, pour forer dans la zone kurde irakienne et prospecter au Kazakhstan. En gros, il essaie de se tailler des parts de gâteau à la limite de la légalité et du respect de la souveraineté de l’État irakien. Le journal mentionne également dans ce deal un lobby pro-turc, l’American Turkish Council (aux multiples activités criminelles, selon le FBI et la CIA) et un certain Alexandre Mirtchev, conseiller du président ultra-corrompu du Kazakhstan, Nazarbayev, que Perle décrit comme un « visionnaire et un sage », presque un démocrate quoi ! À ces révélations, Perle fournira un démenti évasif et partiel comme quoi il n’est pas « partie prenante dans un consortium comprenant M.Mirtchev… »

Tout ceci est quelque peu confus et finalement pas très spectaculaire, mais bien révélateur des pratiques du faucon affairiste. Ce n’est pas la première fois que Perle se mélange les casquettes et se taille des commissions juteuses grâce à son expertise d’ex-conseiller auprès du Pentagone durant la première Administration Bush. Le 9 mars 2003, le NewYorker révélait un conflit d’intérêts auprès d’investisseurs saoudiens  : « Perle fut en réalité l’un des premiers capitalistes du désastre de l’après 11 Septembre  – à peine deux mois après les attentats, il créait Trireme Partners, société de capital-risque qui investirait dans des entreprises mettant au point des produits et des services liés à la défense et à la sécurité intérieure. [l’impression [qu’il avait donnée] de posséder les armes de destruction massive, en tout cas du fait qu’il n’ait rien fait pour nous en dissuader. (France 24, le 18/08) »

Après avoir frayé avec tous les think tanks néoconservateurs depuis la présidence Reagan, on se doute que Richard Perle est expert en rhétorique retorse. Ainsi, dès 1997 il collabore au Projet pour un nouveau siècle américain (PNAC), avec Dick Cheney et Paul Wolfowitz, dévoué à renforcer à tout prix la politique de défense américaine. Un des documents, Rebuilding America’s Defense [Reconstruire la Défense américaine - NdT], stipulait en 2000 que « le processus de transformation [de la stratégie américaine], même s’il conduit à des changements radicaux, est susceptible d’être long, à moins d’un événement catastrophique et catalyseur – à l’instar d’un nouveau Pearl Harbor ». Autant dire que le 11 Septembre a objectivement fait l’effet d’une divine surprise pour ces profiteurs de guerre.

Mais l’influence de Perle ne se limite pas à celle d’éminence grise. Les médias sont friands de ses commentaires à l’emporte-pièce. Comme l’observe Naomi Klein, « des personnes comme Richard Perle […] façonnent des politiques, fournissent des conseils au plus haut niveau et s’expriment devant les médias comme s’ils étaient des spécialistes et des hommes d’État impartiaux, alors qu’ils participent pleinement aux affaires de la guerre et de la reconstruction privatisées. » [L’hypothèse que mes opinions pourraient avoir un rapport avec les investissements dans la sécurité intérieure est un non-sens absolu », s’offusquait-il sur CNN en mars 2003. Un expert ? En foutage de gueule, oui !

[1] Naomi Klein, La Stratégie du choc, Actes Sud, 2008.
[
2] Ibid

Mis à jour le :15 septembre 2008. Auteur : Anatole Istria.
Article publié dans CQFD n°59, septembre 2008.

Le complexe militaro-industriel américain veille

Dans son film La Cabale, [qui a été diffusé le mardi 28 octobre dernier et sera rediffusé le 10 novembre à 3h52] sur France 5, le documentariste Mathieu Verboud revient sur la genèse de la guerre d’Irak et sur la philosophie politique des Etats-Unis, toujours prompts à guerroyer du moment que le business militaro-industriel a à y gagner. Rappelons-nous ce chiffre : durant le XXe siècle, les Etats-Unis ont dépêché des troupes dans près de trente Etats (sans compter les deux guerres mondiales).

C’est avec une image du mémorial du corps des Marines des Etats-Unis, à Washington, que commence ce documentaire. Sur le socle de ce célèbre monument représentant le prise d’Iwo Jiwa, sont inscrits les noms des grandes batailles américaines. Dernier nom gravé : l’Irak. Mais il y a encore de l’espace sur le socle. Beaucoup d’espace. Et les dirigeants de Lockheed, Halliburton, Blackwater peuvent se frotter les mains. Tant que l’on fera vibrer la corde patriotique, nationaliste et revancharde, tant que l’on dira au peuple américain qu’il doit combattre pour la liberté, ils accumuleront les dividendes. Pour comprendre la guerre d’Irak, il faut se rappeler les avertissements que lança en 1961 un certain Eisenhower et, bien avant lui, le général Smedley Butler. Le complexe militaro-industriel veille, les lobbies veillent pendant que tout le monde dort. Mais il y a lobby et lobby et Mathieu Verboud ne tombe pas dans les travers des complotistes.

Sur la guerre d’Irak, on croyait tout savoir. Mathieu Verboud ne nous apprendra rien de nouveau. Son intention est claire : "apprécier les symptômes liés à la guerre d’Irak, à la genèse de cette guerre, puis réfléchir plus largement à l’addiction américaine à la guerre depuis un demi-siècle." Mais il apporte un éclairage nécessaire. Il clarifie. Il dépouille volontairement son film. Choisissant de ne faire intervenir que deux protagonistes – Karen Kwiatkowski, ex-militaire de carrière, et Joe Trento, écrivain -, et utilisant à bon escient les images d’archives, il nous explique comment et pourquoi la guerre d’Irak a lieu. Pourquoi, quel que soit le nom du prochain locataire de la Maison-Blanche, elle a toutes les chances de continuer, et pourquoi elle peut s’étendre à l’Iran. Désespérant, mais salutaire.

Pour les RDV de l’Agora, Mathieu Verboud répond aux questions d’Olivier Bailly

Agoravox : Avez-vous rencontré des difficultés pour tourner ce documentaire ?

Mathieu Verboud : Si l’on entend par difficultés des blocages institutionnels divers et variés, aucune difficulté. La parole sur ces questions-là est assez libre en Amérique. C’est le paradoxe. Des choses extrêmement importantes sont dites. Aujourd’hui, il est admis par tout le monde, y compris par les gens qui étaient partisans de la guerre d’Irak, qu’il y a eu mensonge sur la genèse de cette guerre, mais rien n’embraye derrière. C’est un phénomène qu’on observe partout : des gens disent des choses, on sait que c’est là, mais on regardera plus tard car ce n’est pas encore prêt dans les esprits.

A : Avez-vous rencontré des difficultés pour le diffuser en France ?

MV : On l’avait proposé à une chaîne qui venait d’acheter un autre documentaire américain qui focalisait uniquement sur le Bureau des plans spéciaux et qui, ayant acheté ce film-là, ne pouvait plus acheter le mien. Il a fallu apparemment qu’on insiste auprès de France 5 pour qu’ils le prennent. Evidemment pour eux tout ça est extrêmement mélangé. Entre la guerre d’Irak qui a échoué, l’autoritarisme de Rumsfeld, la folie guerrière, la genèse de la guerre d’Irak… Quand vous arrivez avec une information qui pointe l’aspect très caractéristique et très inédit de la genèse de cette guerre – le film le dit : c’est la première guerre de toute l’histoire des Etats-Unis qui n’apporte rien de positif au pays. Du point de vue négatif au contraire, il n’y a que des recettes -, lorsque vous arrivez avec une information comme celle-là la chaîne dit « très bien on le prend » et comme ils vous sentent en position de force ils vous préviennent : « Attention, ne faites pas un film conspirationniste parce qu’avec ce que vous allez dire-là n’importe quel clampin peut s’autoriser tous les commentaires débiles… » On leur a donc dit qu’on faisait un film sur le complexe militaro-industriel.

A : Vous ne révélez rien, mais vous apportez un éclairage plus large sur la genèse de la guerre d’Irak. N’est-ce pas ce qui a manqué dans les analyses de ce conflit ? On s’est focalisé sur le 11-Septembre, y voyant une cause.

MV : Dès qu’on parle du 11-Septembre, on est forcément toujours amené à répondre à des questions sur les seuls qui sont connus pour travailler en permanence sur le 11-Septembre, c’est-à-dire « les théoriciens du complot ». Malheureusement, on n’entend personne d’autre réfléchir à la question, on ne sait pas ce que font les historiens, par exemple. Je ne me situe pas par rapport à ces gens-là ni par rapport à d’autres, ils posent des questions, comme tout le monde. Je ne révèle rien parce qu’on sait que la genèse de la guerre d’Irak, que l’analyse globale de ce conflit, sous-pondère l’aspect genèse.
Même s’il y avait eu un but de guerre « entendable », la guerre d’Irak aurait probablement été un fiasco, Abou Ghraïb aurait été là et ça aurait suffi à ce que cette guerre ait été une « guerre dégueulasse ». Il se trouve qu’en plus il y a une complication en amont qui explique beaucoup de choses et qui selon moi est très caractéristique, c’est Abou Ghraïb. Ils ont été jusque-là. Abou Ghraïb c’est un drame, un scandale, mais c’est la conclusion d’un état d’esprit et de pratique politique.

Et c’est autrement plus compromettant de créer une guerre à partir de rien que de faire une bavure dans une prison. C’est comme décrire la famille en occultant systématiquement le rôle de la grand-mère. Effectivement, dans ce film, je dis « la grand-mère existe », on me répondra « on le savait ». Eh bien alors pourquoi vous ne le dites pas ! Je ne vais pas reprocher aux autres de ne pas dire ce qu’ils ne disent pas, mais avec ce film j’ai observé deux symptômes : d’abord je pense que la genèse de la guerre d’Irak, à elle toute seule, est un symptôme infiniment plus grave parce que c’est un chaudron dans laquelle on fabrique les guerres.

On ne fabrique pas une nouvelle guerre avec Abou Ghraïb, tandis qu’avec les méthodes qui ont été employées dans toutes les guerres d’Irak on fabrique la matrice de toutes les guerres à venir. Je parle de la guerre qu’on crée sur un coin de table, la guerre sans but, sans intérêt pour le pays, et la guerre éternelle sans aucune définition claire de la victoire. Donc on crée la matrice de la guerre parfaite. Evidemment, on va prendre un moustachu pas sympathique et même particulièrement odieux qui s’appelle Saddam Hussein et, pour peu qu’il y ait eu un attentat quelques jours avant, ça fait l’affaire.

La deuxième chose, c’est qu’il faut toujours dézoomer. On me parle de la guerre d’Irak, moi je préfère parler de la genèse de la guerre que de son déroulement. Ensuite, on me parle de l’appétit des Américains. Là pareil, avant de prononcer un quelconque mot, je dézoome et je me rends compte qu’avant moi il y a une poignée de gens, des conspirationnistes, mais aussi le président Eisenhower qui l’a dit – mais le problème c’est qu’à l’époque d’Eisenhower il n’y avait pas de marketing, pas de Cheney qui était un gamin, c’étaient les années 60. Eisenhower vous dit que c’était déjà là. Puis vous allez voir le personnage principal de votre film qui vous dit que quelqu’un – Smedley Butler en l’occurrence – l’a dit encore vingt ans avant Eisenhower…

Aujourd’hui, des gens vous expliquent à la télévision que l’amiante est dangereux. Ceux qui travaillent sur l’amiante savent que les effets nocifs de l’amiante ont été documentés par la médecine dans les années 10. A la seconde où vous savez ça, cela change tout. Cela signifie que la médecine du travail était complice des entreprises, et maintenant c’est quelque chose qui est reconnu par tout le monde depuis soixante-dix ans.

Les responsabilités sont décuplées à l’instant où vous apprenez que la médecine du travail le savait. Après, il y a un autre problème. Si vous dites « prendre de l’héroïne ce n’est pas bon pour la santé », on va vous répondre « on le sait depuis longtemps, vous n’apportez rien de nouveau ». Effectivement, comme tout le monde le sait et que tout le monde sait qu’on le sait depuis très longtemps, il n’y a rien à dire à tout le monde.

Là, je remarque qu’il y a une chose que l’on sait lorsqu’on va chercher le bouquin sur l’étagère, à savoir que tout a commencé il y a déjà un siècle, mais que chaque jour où l’on en parle on fait semblant de croire que c’est arrivé hier. Non ! Les choses ont une histoire, voilà, et on peut voir dans tel ou tel aspect de la guerre d’Irak des choses nouvelles, comme par exemple la privatisation à outrance des services, ce qui n’existait pas à l’époque d’Eisenhower. En revanche, sortir le bâton dès qu’il y a un problème et taper, ça, ça ne date pas de Dick Cheney.

A : Les néo-conservateurs pêchent-ils par idéologie ou par affairisme ?

MV : Ils sont connus pour prêcher dans les deux domaines. Ils sont connus comme tels par les services secrets américains. C’est le sujet d’un autre film que je prépare. Plusieurs des personnes impliquées dans la guerre d’Irak sont là depuis trente ans et depuis trente ans trafiquent, donnent des coups de tampon illégaux sur les exportations d’armes, jouent de leur influence, la monnaye et parfois sont directement impliqués comme intermédiaires. Ils sont connus y compris pour transmettre des secrets d’Etat à des pays étrangers comme Israël, par exemple.

A : Quel que soit le nom de celui qui s’installera à la Maison-Blanche en novembre prochain, cela ne changera pas grand-chose par rapport au complexe militaro-industriel. Qu’est-ce qui pourrait faire changer la donne ?

MV : Entre le foudre de guerre Reagan et le foudre de guerre Georges W. Bush (je passe sur le père), on a eu Clinton pendant huit ans. Mais, si vous prenez Clinton et Georges Bush père, vous avez ce qu’on appelle des « modérés », des gens plus prudents, plus centristes, plus atlantistes, moins unilatéraux. Le business a prospéré quand même. Ajoutez à cela que les marchands de canons font des affaires y compris en temps de paix…

L’Amérique vend ses armes et, actuellement, ça marche du feu de Dieu, ils vendent de plus en plus. L’armement est également un outil d’entrisme économique. Le complexe militaro-industriel est vraiment au cœur de l’économie américaine. On sait d’ailleurs que globalement l’industrie de l’armement fait beaucoup tourner l’économie, c’est un lieu d’innovation, etc. Il se trouve que les Américains, pour donner un bonus aux accords de paix israélo-arabes des années 70, versent depuis cette époque-là, c’est tout à fait connu, plusieurs milliards de dollars par an en aide militaire gratuite qu’empochent les Israéliens et les Egyptiens.

Comme le disent beaucoup d’intervenants aux Etats-Unis, on peut se demander si cet argent que l’Amérique verse entre autres pays à Israël, en quoi cela a pu modérer Israël, la rassurer et est-ce que ça a pu générer une volonté, tant en Israël qu’aux Etats-Unis, d’aller vers des accords de paix avec les Palestiniens ? Apparemment non.
Il y a un gros aggiornamento qui a actuellement cours aux Etats-Unis à propos du lobby pro-israélien. Le seul problème, c’est que s’en distancier est extrêmement compliqué. La distanciation par rapport à ce lobby est aussi compliquée que de se distancier de la guerre d’Irak ou se distancier du pétrole.

A : Vous évoquez l’Aipac, un lobby pro-israélien très puissant auquel tous les politiques, démocrates comme républicains, font allégeance.

MV : Un jour un congressiste a dit : « imaginez la puissance du lobby du bois lorsque vous êtes à Seattle, dans l’Etat de Washington. Vous êtes dans un Etat où si vous êtes contre le lobby du bois vous êtes mort politiquement. L’Aipac, c’est l’équivalent du lobby du bois, mais à l’échelon du pays. Les ministres reculent devant l’Aipac. L’Aipac fait atteindre aux motions qui défendent Israël au Congrès des scores brejnéviens. L’Aipac est légendairement connu à Washington.

Son patron politique vient de se faire arrêter pour espionnage au profit d’Israël, c’est l’affaire Franklin, un ancien collaborateur de Doug Feith, qui a donné des documents sur le programme nucléaire iranien à l’Aipac qui les a immédiatement transmis au Mossad à Washington. Tous les protagonistes ont été arrêtés et le directeur exécutif de l’Aipac, connu comme le loup blanc à Washington, Steve Rosen est actuellement au trou pour avoir transmis des informations à Israël, le collaborateur de Douglas Feith est au trou également pour les mêmes raisons. Le procès qui devait commencer il y a un an, que je devais filmer il y a six mois en est à son neuvième ajournement. C’est le procès impossible. La défense veut faire citer à la barre Cheney, Condee Rice, etc.

Il se trouve que l’adjoint de Douglas Feith, Franklin, l’homme qui a fourni à l’Aipac les documents sur le programme nucléaire iranien qu’il avait dans son coffre au Pentagone, est parti pour douze ans en tôle. Certains m’ont dit qu’il était sorti alors que d’autres m’ont affirmé que non, il est bien en tôle ! Vous allez sur internet et vous ne savez pas si cet espion est en tôle ou pas ! Ce procès a terriblement gêné les grands médias parce qu’il exposait au grand jour la réalité de l’Aipac et c’est là où l’on voit ressortir un magnifique article de Seymour Hersch qui, un an avant son arrestation, avait rencontré le patron de l’Aipac et lui avait demandé comment fonctionnait l’Aipac, qu’est-ce qu’on y faisait, etc. Et le patron de l’Aipac lui avait répondu : « l’Aipac est comme une fleur vénéneuse : elle vit la nuit et se couche au petit matin ».

Des bouquins décrivent les membres de l’Aipac qui au moment d’une résolution se pointent juste dans les couloirs, ouvrent une porte où des gens sont en train de voter, passent leur tête à la porte. Dix, vingt personnes dans la salle savent ce qui se passe : le lobby est passé, il est temps de bien voter. Ils disent tous : si on se met contre ce lobby on se suicide politiquement.

L’Aipac est considéré par les congressistes américains comme le deuxième lobby le plus puissant des Etats-Unis après le lobby des personnes âgées. Et le troisième est le lobby des armes.

A : Eh bien justement, terminons sur une personne âgée, le sénateur Robert Byrd, seule voix discordante au Congrès à propos de la guerre d’Irak. A-t-il dit tout haut ce que tout le monde aux Etats-Unis pense tout bas ?

MV : Je vais vous raconter une anecdote tirée du film The Israël lobby de la réalisatrice néerlandaise Marije Meerman : dans ce film, un historien anglais, Juif, critique vis-à-vis d’Israël, témoigne. Un jour cet historien, Tony Judt est à Paris. Il est avec un congressiste américain qui tient des propos sur le conflit israélo-palestinien qui lui semblent assez sensés. Il lui dit « je suis d’accord avec ce que vous racontez, vous avez une position équilibrée, il me semble que c’est quelque chose que vous ne racontez nulle part en Amérique publiquement ». Le congressiste opine. Et Tony Judt qui n’est pas dupe lui demande « Est-ce que vous faites ça parce que vous avez peur de perdre votre vote juif ? »

Le type sourit et lui répond : « Je viens d’une circonscription du Middle-West, je n’ai quasiment aucun Juif dans ma circonscription et de toute façon ils votent tous pour moi, donc je n’ai aucun risque de perdre des électeurs Juifs en disant publiquement ce que je pense du conflit israélo-palestinien. En revanche, si je le dis, la rétorsion viendra plus tard, elle ne sera pas forcément orchestrée dans le lobby, mais mes collègues en ont tellement peur que tout autre projet, toute autre requête ou résolution que je mettrais aux voix au Congrès à l’avenir seront systématiquement bloqués. Ça serait un suicide politique ».

Robert Byrd est trop vieux. Au pire, il fait encore un mandat, mais il est hors d’atteinte. C’est par ailleurs un personnage paradoxal puisque c’est un ancien membre du Ku Klux Klan…

Robert Byrd dit-il tout haut ce que tout le monde pense tout bas ? Quand vous avez une terreur collective, il y a une peur collective des uns des autres, du côté maccarthyste de l’administration Bush. S’opposer à la guerre c’est passer pour un anti-patriote, s’opposer à la guerre après le 11-Septembre c’est passer en plus pour un con, et derrière si vous rajoutez que le lobby vous guette en disant manque de pot, sur cette équation-là il y a l’ingrédient Israël, si vous votez contre c’est que vous êtes des traîtres… Pourquoi Obama à l’époque dit qu’il est contre la guerre ? Parce qu’il est encore trop petit, il peut encore se permettre de le dire. Dès que vous passez l’échelon au-dessus jamais vous n’allez prendre la position du maverick comme dirait McCain, du franc-tireur.

A : Quels sont les rapports entre l’Aipac et Israël ? Car, après tout, l’Aipac n’est pas Israël…

MV : Ce n’est pas une courroie de transmission organique, c’est-à-dire qu’il n’est pas mandaté par l’Etat israélien. Imaginons que vous êtes un chanteur et que vous avez un club de fans. C’est pareil. Il n’est pas mandaté par vous, il peut même vous irriter. On sait qu’il y a des chanteurs qui ont douze clubs de fans et qui sont irrités par tel ou tel club de fans qui fait des trucs qui ne leur plaisent pas. Bon, voilà, c’est un club de fans auto-constitué qui rend malgré tout énormément de services au gouvernement israélien.

Sharon a sorti un jour une boutade : "Américains si vous voulez aider Israël, aidez l’Aipac !" Il se trouve que l’Aipac a fait une OPA. Il y a une chose très particulière en Amérique : il y a des milliers d’associations juives ou pro-israéliennes et l’Aipac n’est que l’une d’entre elles. Mais elle a pris un virage à droite et a mobilisé le débat sur un aspect très particulier qui est la politique étrangère américaine. Grosso modo vous pouvez être dans une association juive non politisée, qui n’affiche pas de position politique ni démocrate ni républicaine aux Etats-Unis, ni Likoud ni travailliste en Israël, mais à un moment donné, si par exemple il y a un pépin dans le monde avec Israël, vous allez vous en remettre à la ligne politique décidée par l’Aipac parce qu’il n’y a plus qu’elle qui se voit en Amérique…

Les deux questions qui suivent (ainsi que les réponses, bien sûr) ont été rédigées par Matthieu Verboud lui-même. Il les destinait au site web de France 5 qui a omis de les y faire figurer. Nous remercions Matthieu Verboud de nous autoriser à les reproduire.

Pourquoi ce film ?

Parce que l’heure est, une fois encore, à la guerre. Irak, Afghanistan, Georgie, demain peut-être l’Iran… Parce que les experts de ces questions évoquent aujourd’hui, non sans réelles inquiétudes, des perspectives tout simplement terrifiantes : Troisième Guerre mondiale, risque d’embrasement nucléaire, tout ça sur fond de reprise possible de la guerre froide. A chaque fois, les Etats-Unis sont au centre de l’équation. On ne le dit jamais parce qu’on l’ignore, mais ce pays représente aujourd’hui 75 % des dépenses militaires de la planète ! Ça fait beaucoup pour un seul pays, un pays qui ne représente que 5 % de la population mondiale. Bien sûr, l’Histoire témoigne que de tous les grands empires de l’Histoire, l’empire américain est sans conteste le plus démocratique, le moins barbare. Et pourtant, en un peu plus d’un siècle (guerres mondiales mises à part), les États-Unis ont fait peser le poids de leurs interventions militaires aux quatre coins du globe. Depuis cinquante ans, date de l’émergence du complexe militaro-industriel, le nombre d’interventions américaines dans le monde a tout simplement doublé par rapport au demi-siècle précédent ! Bien sûr, il ne s’agit-là que d’un chiffre grossier dans la mesure où le complexe militaro-industriel fait des affaires même en temps de paix, mais il témoigne néanmoins des perspectives colossales que les États-Unis offrent historiquement à leurs marchands de canons. Pour mémoire, le coût des opérations militaires américaines depuis le 11-Septembre avoisine désormais celui de la guerre de Corée.

En quoi la guerre d’Irak constitue un cas d’école ?

Parce que comme le disent nos personnages, elle incarne la guerre de l’avenir : la guerre sans fin, sans vainqueur, sans claire définition de la victoire, la guerre éternelle. Et aussi parce qu’en attaquant une seconde fois l’Irak en 2003, les Etats-Unis attaquaient un pays dont ils savaient eux-mêmes au-delà de tout doute possible qu’il ne constituait plus, et depuis longtemps, une quelconque menace militaire. L’un de nos deux personnages, le lieutenant colonel Karen Kwiatkowski, le raconte : dans les douze ans qui séparent les deux guerres d’Irak, les Américains et les Anglais ont lancé plus de bombes sur ce pays que sur le Vietnam ! Au fil des ans, la US Air Force en était à vider ses munitions sur des rochers. Il ne restait plus que ça à viser. Quelles que soient les raisons de se réjouir que l’on pouvait avoir à l’époque en voyant une démocratie chasser un dictateur sanguinaire du pouvoir, partir en guerre sur de telles prémices était un mensonge fait au monde, mais aussi un crime majeur contre la Constitution des Etats-Unis.

Par Olivier Bailly pour Agoravox, le mardi 28 octobre 2008

Condoleezza Rice, toujours « deux fois meilleure que les autres »

Le moment est venu de dresser le bilan de l’Administration Bush qui arrive au terme de son second et dernier mandat. Nous revenons aujourd’hui sur la dérive de Condoleezza Rice. Première femme noire à la tête du Conseil national de sécurité, puis du département d’État, elle suscitait les espoirs des féministes et des militants des droits civiques. Elle sera devenue en définitive, l’égérie du bellicisme WASP et du recours à la torture. par Thierry Meyssan pour le Réseau Voltaire

Lorsque, en janvier 2001, Condoleezza Rice fut nommée conseillère nationale de sécurité des États-Unis, la presse redécouvrit son visage et se passionna pour son histoire. Elle avait déjà connu la célébrité médiatique dans les années 89-90. À cette époque, elle travaillait précisément au conseil national de sécurité en tant que responsable des relations avec l’URSS et l’Europe orientale. Elle commentait sur les chaînes de télévision les rencontres entre George H. Bush (le père) et Mikhail Gorbatchev.

Dix ans plus tard, la presse avait oublié son passé de soviétologue pour ne retenir qu’une chose : elle était la première femme noire à présider le Conseil national de sécurité. Les conseillers en communication de la Maison-Blanche lui imaginèrent une biographie sur mesure qui en fit un symbole du « rêve américain ». Née dans une famille modeste à Birmingham, une ville d’Alabama qui symbolise la violence raciste dans l’histoire US, elle a gravit tous les échelons jusqu’à atteindre le sommet. Mieux encore, elle n’a jamais cherché à bénéficier de la politique des quotas (à laquelle s’oppose le Parti républicain), et ne doit sa réussite sociale qu’à son propre travail.

L’histoire est si belle qu’elle a été développée à longueur d’articles sans que l’on cherche à la vérifier. Fille unique d’un pasteur presbytérien et d’une professeur de musique, Condoleezza doit son prénom à cette dernière. « Con dolcezza » est une expression italienne indiquant qu’un morceau de musique doit être joué « avec douceur ». De sa mère, elle tient aussi son goût pour le piano qui l’a conduite, un temps, à espérer devenir soliste classique.

Le clou de sa biographie, c’est évidemment qu’elle a vécu enfant un épisode célèbre de l’histoire du pays. En avril 1963, le pasteur Martin Luther King organise une manifestation anti-ségrégationniste à Birmingham où les violences racistes se multiplient à l’initiative de policiers proches ou membres du Klu Klux Klan. Le pasteur Rice ne se joint pas à la manifestation, mais il l’observe passer en portant sa fille sur les épaules. Lorsqu’elle se remémore l’événement, elle déclare : « je regardais l’histoire en train de s’écrire ». King est arrêté et jeté en prison. De sa cellule, il écrit une lettre ouverte à d’autres leaders religieux dans laquelle il souligne que la voie juridique est impuissante à mettre fin à la ségrégation si elle n’est pas appuyée par l’action de rue. Le président John Fritzgerald Kennedy parvient à faire libérer le pasteur King ; la Cour suprême déclare la réglementation ségrégationniste de Birmingham anticonstitutionnelle ; puis Kennedy fait adopter une loi interdisant la ségrégation dans tous les lieux publics ; en août King organise la marche sur Washington et prononce son célèbre discours, « I have a dream » (j’ai un rêve).

Mais le Klu Klux Klan ne s’avoue pas vaincu. Le 15 septembre 1963, toujours à Birmingham, l’église baptiste noire de la 16ème rue est dévastée par un attentat à la bombe. Quatre petites filles noires périssent, dont sa camarade de classe, Denise McNair. Condi, qui n’a que 11 ans, vient de faire l’expérience cruelle du racisme états-unien. Ce crime suscite une émotion nationale. Le pasteur King vient célébrer les funérailles des fillettes. Le mouvement des droits civiques manifeste à nouveau, mais le pasteur Rice (le père de Condi) ne l’entend pas ainsi. Pour lui, il n’y a rien à revendiquer dans la rue. Les noirs doivent se faire leur place en étant « deux fois meilleurs que les blancs ». Une philosophie qui résume la psychologie de Condi, la petite fille modèle qui a toujours voulu échapper à la violence des blancs en étant parfaite selon leurs critères. Non seulement les suprémacistes blancs ne l’écraseraient jamais, mais un jour, elle les dominerait.

Adoptée par le père de Madeleine

Adolescente, Condi rejoint l’université de Denver pour parfaire son éducation musicale. Las ! elle se rend vite compte que si elle est une excellente interprète, elle n’a pas le talent d’une grande artiste. « J’ai compris que si je continuais avec la musique, je ne me destinais pas à une carrière à Carnegie Hall, mais dans un piano bar, ou peut-être à enseigner à des gosses de treize ans à massacrer Beethoven », dira t-elle à CNN. Comme elle ne peut s’imaginer que « deux fois meilleure que les autres », elle change d’orientation.

À l’université, elle se forme à la science politique et aux relations internationales. Elle devient la meilleure élève du professeur Josef Korbel (que dis-je ? deux fois meilleure que les autres), un des universitaires les plus en vue dans ce domaine.
Korbel, un juif social-démocrate, a fuit la Tchécoslovaquie en 1939, lors de l’arrivée des nazis. Refugié à Londres, il s’est converti au catholicisme et a servi de conseiller au président tchéque en exil, Edouard Benes. À la fin de la grande guerre patriotique, il rentre à Prague où il reçoit en remerciement des services rendus l’appartement de l’industriel autrichien Karl Nebrich, confisqué en vertu de l’Accord de Postdam. Au passage, il vole les meubles précieux et les œuvres d’art de l’industriel vaincu. Benes nomme Korbel ambassadeur de Tchécoslovaquie en Yougoslavie. Mais début 1948, les ministres sociaux-démocrates démissionnent laissant le champ libre aux communistes qui s’emparent de tous les rouages du pouvoir. Ce retournement est connu sous le nom de « Coup de Prague » pour les uns ou de « Février victorieux » pour les autres. Violemment anti-communiste, Josef Korbel s’enfuit aux États-Unis avec « ses » œuvres d’art.
Korbel enseigne les théories « réalistes » d’Hans Morgenthau, autre intellectuel juif émigré aux États-Unis. Rompant avec la doctrine dominante, il affirme que les États ne sont pas mus par des idéaux, mais par leurs seuls intérêts. Sur cette base, Korbel s’oppose à l’anti-communisme forcené des idéologues de la Guerre froide et préconise la détente avec Moscou, simultanément il soutient la guerre du Vietnam et la politique d’isolement de l’URSS (« containment »).

Condoleezza Rice devient la meilleure propagandiste de l’école réaliste de Morgenthau et Korbel. Elle apprend le russe et se met même au tchèque. Elle consacre sa thèse aux relations de l’Armée tchécoslovaque avec les communistes et l’URSS. Son professeur est si fière d’elle qu’il l’a fait entrer dans sa famille, comme une sorte de fille adoptive. Elle y fait la connaissance de la fille de Korbel, Madeleine Albright, de 17 ans son aînée. Madeleine est assistante parlementaire d’un sénateur démocrate et Condi, qui se doit d’être « deux fois meilleure », s’engage pour le président Jimmy Carter. Elle fait même un stage au Bureau des Affaires culturelles du département d’État.

Marchand sur les pas de Josef Korbel, Condoleezza devient elle-même professeur de sciences politiques à Stanford (Californie) ; une très rapide nomination qui s’explique par la volonté de l’université de faire entrer des enseignants de couleur et des femmes dans son corps professoral. Et en la matière, Condi compte double dans les statistiques.

Prise en main par l’adjoint d’Henry Kissinger

Bien qu’elle prétende aujourd’hui avoir été déçue par la faiblesse du président Carter lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge et être alors entrée au Parti républicain, elle est en réalité restée au Parti démocrate jusqu’en 1985. Elle fut même conseillère de politique étrangère dans l’équipe de campagne présidentielle de Gary Hart lors des primaires démocrates, en 1984. Son revirement ne s’explique pas par une réaction à des événements politiques, mais par un changement de mentor. Elle fut en effet remarquée, lors d’une conférence, par l’éternel adjoint d’Henry Kissinger, le général Brent Scowcroft. La petite fille modèle se devait dès lors de devenir « deux fois meilleure » que les républicains.

Condoleezza Rice termine l’écriture d’un livre sur le système soviétique. Elle y observe que la tutelle de Moscou sur l’Europe orientale coûte plus cher qu’elle ne rapporte et que, si les États se comportaient comme des entreprises, l’URSS devrait abandonner ses vassaux. Sur ce, Condi, recommandée par le général Scowcroft, est nommée pour un an consultante sur les questions nucléaires soviétiques auprès du chef d’état-major interarmes, l’amiral William J. Crowe. En 1989, lorsque George H. Bush (le père) devient président des États-Unis, il nomme Brent Scowcroft conseiller national de sécurité, lequel s’adjoint Condi pour les affaires d’Europe centrale et Robert Gates pour les questions soviétiques.

L’administration Bush père est divisée sur l’attitude à adopter face à l’URSS de Mikhail Gorbatchev. Le secrétaire à la Défense, Dick Cheney, assisté de Paul Wolfowitz, est partisan dans la lignée de Reagan d’accélérer la course aux armements jusqu’à l’essoufflement économique complet de l’Union soviétique. Il pronostique l’effondrement du système et y voit une occasion inespérée pour étendre la domination des États-Unis sur l’ensemble du monde. À l’inverse, Brent Scowcroft, soutenu par le secrétaire d’État James Baker, craint que l’essoufflement économique de l’URSS n’ouvre une période d’instabilité générale qui soit en définitive préjudiciable aussi aux intérêts états-uniens. Il préconise donc de ne pas brusquer les Soviétiques, mais d’accompagner leur chute en douceur.

Comme sa psychologie le laissait prévoir, Condi se range à l’avis de son patron, Brent Scowcroft. Mais elle fait plus encore : elle s’attache à convaincre le président Bush père que Scowcroft a raison. Elle se découvre alors un talent pédagogique surprenant. Au point que lors du sommet de Malte, Bush père la présentera à Mikhail Gorbatchev en déclarant : « Voici la femme qui m’a dit tout ce que je sais sur l’Union soviétique ». Et le président Gorbatchev de répondre du tac-au tac en se tournant vers Condi : « J’espère que vous en savez beaucoup ».

Condoleezza Rice évite donc d’être mêlée aux coups fourrés de Dick Cheney. Celui-ci dispense un appui logistique secret à Boris Eltsine, dont le staff reçoit une formation à Moscou et aux USA sous la direction de Richard Perle et John Bolton. Il s’agit de constituer une équipe russe que la CIA aidera à prendre le pouvoir et qui, en échange, fermera les yeux sur le dépeçage de l’Union soviétique. Lors d’un épisode célèbre, Eltsine se présente à la Maison-Blanche et exige de rencontrer le président Bush père, mais Condoleezza lui fait barrage, soulignant que le président des États-Unis ne peut être personnellement impliqué dans un complot visant à renverser son homologue soviétique.

Dans cette période, l’activité principale de Condi tourne autour de la question allemande. L’objectif principal du chancelier Helmut Köhl est de parvenir à la réunification politique, quel qu’en soit le coût économique. Le président François Mitterrand accepte de ne pas y faire obstacle à la condition que cela ne créé pas un déséquilibre préjudiciable à la France en Europe. Il exige donc une fusion simultanée des monnaies allemande et française, qui donne naissance à l’euro. Condi, quant à elle, a vu là l’occasion de faire entrer sans le dire la République démocratique allemande dans l’OTAN et d’entamer un jeu de domino qui va permettre de faire basculer toute l’Europe de l’Est jusqu’à ce que les frontières de l’OTAN touchent celles de l’URSS, comme un nœud coulant que l’on serre lentement pour étouffer une proie.

C’est elle qui dupe Mikhail Gorbatchev auquel Bush père avait promis oralement de dissoudre l’OTAN en même temps que le Pacte de Varsovie. Car si Condi ne comprend pas grand chose à l’âme russe et se trompe souvent lorsqu’il s’agit d’analyser les évolutions en cours à Moscou, elle a une vraie connaissance des mentalités d’Europe centrale et de la manière d’exploiter leurs vulnérabilités. L’entrée de la RDA dans l’OTAN, via sa fusion avec la RFA, est pour elle l’exploit de sa vie. Elle en tire pour la première fois une ivresse de la toute-puissance à laquelle elle ne va pas tarder à devenir accroc.

Les meilleurs choses ont une fin. En 1991, Bush père ne parvient pas à se faire réélire et doit céder la Maison-Blanche à Bill Clinton. Par un étrange concours de circonstances, Madeleine Albright, la fille de Josef Korbel et sœur de cœur de Condi est nommée ambassadrice à l’ONU, puis secrétaire d’État.

Repêchée par George Schultz

Condoleezza Rice doit se reconvertir dnas le privé. Elle se trouve alors un nouveau mentor qui va lui faire découvrir les délices du pouvoir au sein des multinationales : George Shultz. Dans ce monde-là aussi, elle va s’efforcer d’être « deux fois meilleure que les autres ». Ancien secrétaire au Trésor et secrétaire d’État, Shultz est un des principaux tireurs de ficelles à Washington. Plus que tout autre, il incarne le capitalisme états-unien et les liens incestueux du business et de la politique. Il fait entrer Condi aux conseils d’administration de Charles Schwab (1ère société de courtage mondiale), Chevron (5ème société d’énergie mondiale), Hewlett Packard (1er vendeur mondial d’ordinateurs personnels), et Transamerica (holding d’assurances).

Chez Chevron, elle prend en charge le dossier du gisement pétrolier géant découvert au Kazakhstan. Elle négocie directement la construction d’un pipe line reliant le champ kazakh de Tengiz au port russe de Novorossiyisk. Cette opération sera extrêmement profitable pour Chevron qui, en remerciement, nomme un de ses super-tankers, le « Condoleezza Rice ».

George Schultz fait également entrer Condi dans des think tanks : la Fondation Carnegie pour la paix internationale, l’Institut Aspen, la Hoover Institution et la Rand Corporation. Il l’aide a être nommée prévôt de l’université Stanford où elle a enseigné. À seulement 38 ans, elle gère plus de 10 000 employés avec un budget de plus d’1,5 milliard de dollars. Elle satisfait ses commanditaires en faisant en tant que femme noire tout ce qu’un homme blanc ne pourrait pas se permettre dans ce haut lieu de la contestation californienne : elle casse toutes les organisations militantes au sein de l’universités, féministes et minorités raciales, et licencie leurs leaders. Simultanément, elle engage des professeurs à l’étranger, à la fois pour leur compétence et pour les inscrire dans le cercle relationnel de ses amis républicains. C’est par exemple le cas de l’ex-ministre français de l’Économie, Dominique Strauss-Khan, dont elle fera plus tard un directeur du Fonds monétaire international.

Choisie par George W. Bush

Dès août 1998, Condoleezza Rice rejoint l’équipe de pré-campagne présidentielle de George W. Bush (le fils). Elle se montre aussi bonne pédagogue avec lui qu’avec son père, mais avec ce nouvel élève, il faut prendre l’étude des relations internationales à zéro. Sous l’impulsion d’Henry Kissinger, de Brent Scowcroft et de George Schultz, Condi se voit chargée de la formation accélérée du candidat-président qui n’a jamais voyagé hors des USA et brille par son ignorance crasse du reste du monde. Elle constitue un groupe de spécialistes qui prodigue des cours à « W. ». Ils se nomment « Les Vulcains », par analogie avec le dieu antique qui forgeait les armes des autres dieux, et en souvenir de la statue de Vulcain qui ornait une place de Birmingham face à sa maison natale. Ils constitueront le noyau dur de la prochaine administration Bush.

Fin 2000, balayant la contestation du trucage des élections, la Cour suprême (dont la majorité des juges a été nommée par Bush père) nomme Bush fils 43e président des États-Unis. Condoleezza est nommée conseillère nationale de sécurité. C’est l’aboutissement d’une longue ambition, mais qu’est devenue la vie privée de Condi durant cette longue ascension ? Personne ne le sait. Tout s’est passé comme si la petite fille modèle occupée à être « deux fois meilleure que les autres » avait oublié d’être une femme, de vivre et d’aimer. On ne lui connaît aucune aventure. Les langues se délient. Elle serait « vieille fille » et partagerait depuis 25 ans sa maison avec une autre femme aigrie, la documentariste Randy Bean. Toutefois une rumeur lui accorde une liaison avec « W. ». La rumeur ne cessera d’enfler d’autant que le président l’appelle en public « ma cocotte » et que, lors d’un cocktail officiel à Washington », elle commet un lapsus. Annonçant que George W. Bush a été retardé par les affaires de l’État mais sera bientôt là, elle déclare « Mon mari ne va plus tarder ». Les choses ne font plus guère de doutes lorsqu’on observe la manière dont Laura Bush et elle s’évitent mutuellement.

Condi joue du piano pour George. Elle explique que Brahms est son compositeur favori « parce qu’il est passionné sans être sentimental ».

Quoi qu’il en soit, le travail se poursuit. Mlle Rice est un conseiller de sécurité nationale « deux fois meilleur que les autres ». Quand son amant de président lance la « Guerre globale au terrorisme », elle réunit un groupe de travail pour préciser les tortures qui seront pratiquées par la CIA et les militaires. Il y a là le vice-président Dick Cheney (qui fit rédiger les manuels de tortures de l’armée US dans les années 80), le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, le secrétaire d’État Colin Powell, le secrétaire à la Justice John Ashcroft, et le directeur de la CIA George Tenet. C’est ce dernier qui révélera ultérieurement l’existence de ces réunions à la chaîne de télévision CBS. Mlle Rice fait procéder à des simulations. Des tortures sont pratiquées, dans une salle de réunion de la Maison-Blanche, devant cet aréopage en costume cravate. Elles sont inspirées par les techniques utilisées par les forces communistes durant la guerre de Corée contre les prisonniers US. Bien qu’elles soient utilisées dans le cadre d’interrogatoires, leur but n’est pas d’obtenir des aveux, mais de « laver le cerveau » des victimes qui doivent à la fin s’accuser de crimes imaginaires en étant persuadés de les avoir commis. Les décisions prises lors de ces réunions ont été appliquées à Guantanamo et dans les prisons secrètes de la CIA sur plus de 80 000 personnes. Elles ont permis de fabriquer des témoins de l’existence d’Al Qaida et d’exonérer ainsi la CIA des actions secrètes qu’elle a commanditées auprès de mercenaires musulmans. Sur le moment, les participants à ces séances se sont émerveillés du zèle de Mlle Rice. Seul John Ashcroft, un suprémaciste blanc, se sentit déstabilisé par cette jeune femme noire qui semblait n’éprouver aucune émotion. Il émit des réserves, faisant valoir que les pires tyrans ont toujours évité de se salir eux-mêmes les mains, il craignait que cette activité ne finisse par s’ébruiter et ne soit pas jugée très favorablement par l’Histoire.

Condi excelle tellement en toutes choses que George W. Bush a fini par la nommer secrétaire d’État. La petite fille noire fait aussi bien que sa sœur de cœur Madeleine Albright. Non, elle se doit de faire « deux fois mieux ».

Au contact de W., Condoleezza s’est écartée du « réalisme » politique de sa jeunesse. Elle partage désormais les crises de mysticisme du président. Si George W. Bush revendique devant ses interlocuteurs ébahis prendre ses décisions sous inspiration divine directe, Condi quant à elle est persuadée d’accomplir les prophéties bibliques. Elle participe aux conventions baptistes et dans des discours enflammés résume sa nouvelle politique « Le message de l’Amérique ne peut être plus clair : les gouvernements n’ont aucun droit de s’interposer entre les individus et le Tout-Puissant ». Lorsqu’à l’été 2006, les avions israéliens déversent un tapis de bombes états-uniennes pour raser le sud du Liban, Condoleezza récuse toute interruption diplomatique des opérations et déclare extatique : « Je ne vois pas l’intérêt de la diplomatie si c’est pour revenir au status quo ante entre Israël et le Liban. Je pense que ce serait une erreur. Ce que nous voyons ici, d’une certaine manière, c’est le commencement, les contractions de la naissance d’un nouveau Moyen-Orient et quoique nous fassions, nous devons être certains que nous poussons vers le nouveau Moyen-Orient et que nous ne retournons pas à l’ancien ». Les mots sont choisis, ils font référence à L’Évangile selon Saint Mathieu (chapitre 24) : la destruction du Liban serait un signe annonciateur du retour glorieux du Christ.

L’enfoncement de Washington dans l’irrationnel suscite des réactions aux États-Unis. Le magazine National Enquirer révèle que Condi et Randy ne sont pas deux « vieilles filles » partageant leur maison par souci d’économie, mais ont une liaison depuis 25 ans. À la Knesset, un député irrité évoque publiquement une relation entre la ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, et son homologue états-unienne. Le lesbiannisme de la secrétaire d’État fait un peu désordre dans le milieu puritain, mais il est trop tard pour protéger un jardin resté si longtemps secret.

Le mandat de George W. Bush touche à sa fin. Le moment est venu pour Condi de se trouver un nouveau mentor, un nouveau domaine où elle puisse « être deux fois meilleure que les autres ». La presse US évoque son possible rôle de candidate à la vice-présidence dans un ticket avec John McCain. Elle dément : « Je n’ai pas le temps, j’ai trop de choses en main ». Pourtant, elle commande des sondages sur sa popularité.

Arme de dérision massive

TERRY JONES DÉFOURRAILLE CONTRE LA GUERRE AU TERRORISME


 

Par Anatole Istria pour CQFD n°35.

Alors que les surhommes du monde civilisé volent de succès en victoire – dernièrement : vingt-quatre villageois irakiens massacrés par des GI -, l’ex-Monty Python Terry Jones dégaine Ma Guerre contre la guerre au terrorisme, un livre saignant dans lequel il dézingue la propagande d’une invasion écrite à l’avance. CQFD l’a rencontré à Londres autour d’une bière. « And now for something completely different ! »

TERRY JONES, C’EST LE GALLOIS des Monty Python, le spécialiste des rôles de rombières british, le réalisateur de la plupart des films de la bande. Histoire de bien le visualiser, c’est lui qui joue le sage Sir Bedevere dans Sacré Graal !, la mère du prophète malgré lui dans La Vie de Brian et le vomitif Mister Creosote dont la panse explose dans Le Sens de la vie. Comme l’humanité se divise en deux groupes, ceux qui aiment l’humour des Monty Python et les autres malheureux, on s’est trouvé conforté dans la première catégorie en apprenant que Terry Jones attaquait l’Axe du Bien : Ma Guerre contre la guerre au terrorisme (Flammarion), un recueil de quarante articles publiés entre décembre 2001 et décembre 2005. On y retrouve le bon vieil humour absurde et saignant des Monty, par exemple lorsqu’il se réjouit de l’arrestation de membres présumés d’Al-Qaïda en tant que président de la Société Humaine Pour la Pose de Sacs sur la Tête des Suspects (SHPPSTS), ou quand il préconise l’application au quotidien de la guerre préventive « pour-rendre-lemonde- plus-sûr » en massacrant ses voisins soupçonnés de vouloir éventuellement commettre un crime, ou en attachant son fils au radiateur pour lui faire avouer où il se rend après la chorale… Terry Jones reçoit CQFD chez lui dans le nord de Londres, un mardi about tea time. Sans se la jouer artiste engagé et en troquant pas mal de nonsense contre beaucoup de bon sens, le bonhomme paraît clairement indigné par la croisade dans laquelle Tony Blair a précipité son pays.

CQFD : Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ces articles ?

Terry Jones : Je crois que c’était purement de la colère. Quand j’ai vu nos dirigeants provoquer une situation qui se solderait par la mort de milliers d’innocents tout en mentant sur les causes, je n’ai pas pu la fermer. Les choses me paraissaient tellement évidentes : au lieu de montrer la réalité, la presse et la télé parlaient dans les mêmes termes que les politiciens. Ça me rendait dingue… On était deux millions contre la guerre dans les rues de Londres mais ça n’a même pas fait ciller Tony Blair.

Tu n’as pas eu trop de mal à trouver des journaux disposés à te publier ?

Au début, j’écrivais pour The Observer. Puis j’ai réalisé qu’il adoptait une ligne de plus en plus pro-invasion et que mes articles ne passaient plus. Ils me disaient « merci pour ton article, c’est super marrant  », et une semaine plus tard ils ajoutaient « désolé, on n’a pas pu l’intégrer pour telle ou telle raison  ». Alors ils le publiaient sur leur site Internet mais pas sur papier. J’en ai eu marre, puis The Guardian s’est mis à les publier. Le recueil des articles n’a pas été édité en Angleterre, seulement aux États-Unis et en France.

Ton livre s’attaque entre autres au « Projet pour un nouveau siècle américain » [. Comment as-tu découvert ce document ?

C’est John Pilger [grand reporter opposé à la guerre, NDLR] qui a commencé à l’évoquer dans un article. Son existence ne m’a pas étonné, mais quand je l’ai lu, j’ai été choqué qu’ils dressent leurs plans d’une manière si éhontée, qu’ils les développent aussi clairement avant de les mettre à exécution.

Dans le texte « Rebuilding America’s defense » (Reconstruire la défense de l’Amérique), rédigé en 2000, on peut lire notamment que « le processus de transformation [de la stratégie américaine], même s’il conduit à des changements radicaux, est susceptible d’être long, à moins d’un événement catastrophique et catalyseur – à l’instar d’un nouveau Pearl Harbor  ». On pense évidemment au 11-Septembre, comme si les objectifs de la guerre contre le terrorisme étaient inscrits avant leurs causes mêmes.

Je pense en effet que les plans de guerre étaient antérieurs au 11-Septembre et que la décision de renverser le régime de Saddam Hussein était secondaire par rapport à la volonté d’imposer la présence militaire américaine au Proche-Orient. Sur ce point, il faut leur reconnaître le mérite d’une totale franchise. Ce que je trouve incompréhensible, dans l’attitude des médias, c’est qu’ils continuent à discuter des motivations de la guerre alors qu’elles étaient clairement annoncées un an avant, comme s’il y avait un mystère là-dessous. Ils invoquent d’autres motifs principaux comme d’« instaurer un nouveau régime  » ou de « venir en aide au peuple irakien  »… Belle aide en effet que de provoquer la mort de centaines de milliers de personnes !

Certains voudraient en déduire que le 11-Septembre n’est rien d’autre que la grande conspiration d’un gang de profiteurs de guerre [Tout est possible. Mais il me semble quand même invraisemblable qu’ils aient tout monté de A à Z. Ce qui est choquant, c’est que tout se soit déroulé exactement comme ils l’avaient escompté et qu’ils s’en servent à des fins personnelles. Sans doute sont-ils responsables d’avoir laissé faire et de ne pas avoir pris de mesures assez rapides au moment des faits. Par exemple, ils ont favorisé la fuite de la famille de Ben Laden du territoire américain au lendemain des attentats, c’est hallucinant ! Deux avions sont détournés par des Saoudiens qui s’explosent sur le World Trade Center et les États-Unis vont bombarder l’Afghanistan puis occuper l’Irak, quel est le sens de tout ça ?

En France, un certain nombre d’intellectuels médiatiques assimilent volontiers toute critique de la politique américaine à un soutien aux dictatures. As-tu eu à faire à ce genre de roquets ?

Personne ne m’a encore jamais accusé d’être un supporter de Saddam Hussein. C’est délirant de continuer à épiloguer sur lui alors que depuis sa chute des centaines de milliers de personnes sont mortes. Les réactions à mes articles ont plutôt été dans le sens de « Dieu merci, il reste des gens à dire la vérité  ». De temps en temps, il y a bien un ou deux psychopathes de droite qui m’envoient des lettres d’insultes.

Tu traites la guerre par l’ironie. Est-ce que tu as parfois du mal à garder ton humour sur ce sujet ?

J’essaie de tourner les choses dans une nouvelle forme à chaque fois, mais c’est épuisant. La colère me pousse à me répéter. C’est paradoxal, puisqu’en miroir ceux qui perpétuent ces crimes de guerre répètent les mêmes sempiternels mensonges sans jamais se lasser, eux.

Comment les autres anciens Monty Python ont réagi à tes prises de position ?

Je ne sais pas vraiment, on n’en cause pas des masses. De temps en temps ils me disent « on a vu ton papier dans The Guardian, c’était marrant  ». En tout cas, ça n’a pas été un motif de discorde !

Ta formation d’historien te pousse à faire des comparaisons avec des situations antérieures comme les croisades, l’empire romain…

Je ne suis pas vraiment historien, mais j’ai étudié la littérature anglaise à Oxford. J’en suis arrivé à étudier l’histoire en m’attardant sur trente lignes de Chaucer [l’auteur des Contes de Canterbury, NDLR]. Pour expliquer ce texte, j’ai eu à creuser l’histoire militaire de la fin du XIVe siècle, ce qui ne me branchait pas jusque-là. Il y a environ quatre ans, j’ai écrit un livre intitulé Qui a assassiné Chaucer ? C’est l’histoire d’une usurpation en 1399, qui met en lumière le règne de Richard II et la prise de pouvoir de Henry IV. J’étais en conférence à Kalamazoo, aux États-Unis, pour tenter de réhabiliter Richard II devant des médiévistes patentés. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’un tyran, c’était un souverain plutôt « libéral » pour l’époque mais qui a été victime d’une campagne de propagande de la part de son cousin Henry IV. J’ai aussi parlé de l’empire romain et des barbares à l’université de Pace. On m’a ovationné lorsque j’ai fait le parallèle avec la situation actuelle : Rome se considérait comme une superpuissance et mettait en place une politique étrangère de frappes préventives en neutralisant les régions limitrophes. L’autre parallèle, c’est que les Romains aussi étaient gouvernés par la peur. Notamment celle des invasions barbares.

Une des idées fortes du livre est que « la grammaire est la première victime de la guerre  », ce qui renvoie au vieux thème orwellien de « la guerre c’est la paix  ».

Le détournement des mots est un élément important du lavage de cerveau. Quelqu’un qui avait grandi sous le régime soviétique m’a dit qu’à l’époque au moins les gens savaient que les informations étaient bidonnées. Le problème, ici et aujourd’hui, c’est qu’on ne réalise pas que le langage est tronqué. On parle des troupes américaines et britanniques comme de « forces de sécurité » alors que les Irakiens qui défendent leurs maisons sont traités d’« insurgés » ou de « terroristes ». C’est Alice au pays des merveilles ! Les mots finissent par dire le contraire de ce qu’ils signifient en réalité.

Tu soulignes aussi que faire la guerre au terrorisme, c’est faire la guerre à une abstraction.

La guerre contre le terrorisme rappelle la situation décrite par Chaucer au XIVe siècle. Henry IV avait usurpé le pouvoir avec l’aide de l’ancien archevêque de Canterbury, Thomas Arundel. Tous deux étaient donc en situation très précaire. Pour consolider leur pouvoir, Thomas Arundel a déclaré la guerre à l’hérésie et en a fait sa priorité, en se donnant toute latitude pour donner le sens qu’il souhaitait au mot « hérésie ». Il en va de même aujourd’hui pour le sens à donner au « terrorisme ». La guerre contre le terrorisme est une tactique. Ce n’est pas une guerre que l’on peut gagner, c’est ridicule de penser ça.

Comment as-tu réagi aux attentats du métro de Londres ?

Je me suis dit que c’était exactement ce à quoi il fallait s’attendre. Avec son charabia sur le renforcement de la sécurité contre les risques d’attentat, il était évident que Blair allait nous placer en première ligne et faire du pays une cible. La seule surprise est venue de ce que Blair a rejeté l’hypothèse d’un rapport entre l’occupation de l’Irak et les attentats, en laissant entendre que les événements se seraient produits de toute manière. C’est incroyable ! Jack Straw, le ministre des Affaires étrangères, avait pourtant souligné l’évidence en disant que le pays deviendrait une cible en partant en guerre contre l’Irak.

Quelle issue vois-tu à tout ce bordel ?

Si jamais il existe une justice digne de ce nom et que les tribunaux internationaux ont le moindre sens, Blair et Bush devront y être traînés pour la destruction de Falloujah. On n’a vu aucune photo de cette ville pour la simple raison qu’ils l’ont rayée de la carte. Dahr Jamail, un reporter américain arabophone présent à Falloujah, a pu constater l’ampleur de la destruction [voir ci-dessous]. Tout dans cette affaire pue le crime de guerre. Comme les Américains et les Britanniques se refusent toujours à dénombrer les victimes de leur occupation de l’Irak, les seuls indices que l’on détient proviennent de The Lancet, une revue médicale qui fournit une estimation d’au moins cent mille morts. Tous les autres nient ce chiffre. Bush lui-même évoque trente mille morts possibles… Foutaises ! En réalité, le chiffre de deux cent mille est probablement plus proche de la réalité.

On peut s’attendre à une guerre perpétuelle, comme dans 1984

L’état de guerre permanent convient aux régimes de Blair et de Bush car c’est comme ça qu’ils se font du fric. C’est comme au XIVe siècle, quand les « faucons » s’opposaient au parti de la Cour qui souhaitait la paix avec la France. Le comte d’Arundel, le duc de Gloucester et le comte de Warwick voulaient poursuivre la guerre contre la France car c’est d’elle qu’ils tiraient leur richesse. La guerre a toujours été source de profits, et, tant que des gens comme Rumsfeld et Cheney seront aux commandes, elle restera une affaire juteuse. Eisenhower lui-même mettait en garde contre « la toile d’influence tissée par la gigantesque machinerie militaro-industrielle  ». Ce que j’ai plus de mal à appréhender, c’est la dimension religieuse : des gens comme Bush et Ashcroft croient en une Révélation imminente (« the Rapture »), ils pensent réellement que sous certaines conditions, comme un désastre en Israël, le Christ réapparaîtra pour prendre les élus par la main et les accompagner jusqu’au paradis. Ils attendent l’Armageddon [l’Apocalypse], et ça, ça fait vraiment flipper. Bouahh !… [Terry mime des frissons] Cela dit, même aux États-Unis, même en Arkansas, j’ai pu me rendre compte qu’énormément de gens sont conscients de ce qui se passe et épouvantés par leur gouvernement, de la même façon que nous à l’égard de Blair. Tout n’est pas perdu. De même, lors d’un tournage en Iran en décembre, j’ai rencontré des tas de gens horrifiés par les ayatollahs. Horrifiés aussi de voir les Américains lancer des ultimatums à leur pays : « Pourquoi ils nous menacent ? On pourra nous débarrasser de notre gouvernement nous-mêmes quand le temps viendra, quand on le pourra.  »

Parlons un peu de tes activités plus artistiques. Est-ce que tu comptes y incorporer une dimension politique ? Après tout, les Monty Python pratiquaient la subversion…

C’est pas mon truc de faire de la politique dans mon travail. J’en deviens un peu pédant. Je m’aperçois à travers mes articles que j’ai tendance à employer tout le temps le même ton et ça me nifle un peu. Les Monty Python n’avaient pas un but directement subversif, on ne visait personne en particulier, il s’agissait plutôt d’une dérision appliquée à l’humanité entière. Actuellement, j’écris un livre intitulé Evil machines [Machines diaboliques], un recueil de nouvelles fantastiques décrivant un monde dans lequel l’homme et la machine entrent en dialogue. J’espère en tirer un film, alors je fais tout pour le terminer… On pourrait aller goûter une anglaise bière, ne pourrait-on pas ?

Propos recueillis par Anatole Istria
(traduit de l’anglais par Jérome Harber)

Remise à jour du 15 juin 2006.


[1] « Plans for a new american century » est un think tank néoconservateur fondé en 1997, animé par le gratin des faucons (Donald Kagan, Paul Wolfowitz, Donald Rumsfeld, Dick Cheney, Jeb Bush…) et dont les objectifs déclarés sont « d’augmenter le budget des dépenses militaires, de renverser les régimes hostiles à l’intérêt et aux valeurs des États-Unis  ».

[2] Juste par curiosité, pour l’excitation du trouble et en attendant l’ouverture des archives secrètes du Pentagone en 2171, on pourra jeter un oeil conspirationniste au film Loose Change disponible sur http://reopen911.online.fr


Références de l’ouvrage :

Ma Guerre Contre La Guerre Au Terrorisme
Éd. Flammarion – 18 euros – Parution : 10 mars 2006
232 pages – 14 x 21 cm – ISBN : 2-08-210562-8
Traduction, préface et notes par Marie-Blanche et Damien-Guillaume Audollent.

11 Septembre, Superclan et crise du Caucase, l’opinion de Giuletto Chiesa

Était organisé ce 16/09/08 à l’espace Delvaux à Bruxelles, une projection du film « Zéro, Enquête sur le 11 Septembre » suivie d’un débat animé par deux invités, Jean-Luc Guilmot et Giuletto Chiesa.

par Montag, Bruxelles – 26/09/08

(1ère partie)

Le premier est ingénieur et conseiller communal en Belgique ainsi qu’administrateur d’un site Internet francophone regroupant les témoignages de plus de 750 personnalités états-uniennes et internationales remettant en cause le rapport officiel sur le 11 Septembre, et présentant la controverse sur le WTC7. Le deuxième, Monsieur Chiesa, est journaliste italien et député au Parlement européen depuis 2004. Il est également l’un des réalisateurs du film en question.

J’ai eu l’occasion d’assister à cette soirée et d’enregistrer le débat. L’objet de cette série d’articles, qui comportera 3 parties, est de vous faire part des interventions clés du débat. La 1ère partie est centrée sur les objectifs du film et donc de facto sur les attentats du 11 Septembre. La 2ème partie s’attardera sur ce que G. Chiesa appelle le » Superclan» , à savoir les personnes qui détiennent le pouvoir en Occident. La 3ème quant à elle, se penchera sur le conflit récent qui s’est déroulé entre la Géorgie et la Russie. Il est à noter que chacun des 3 articles sera accompagné d’un document audio correspondant aux passages cités. Mais trêve de commentaires, entrons à présent dans le vif du sujet.

Quel est le but du film?

G. Chiesa : « C’est une opération politique, ouvertement politique, dont l’objectif est de créer une nouvelle commission d’enquête, mais cette fois internationale et indépendante. »

JL Guilmot : « Nous n’avons pas à jouer le rôle d’un tribunal qui établit la vérité, pas plus  que vous-même. Vous comme nous, avons été témoins d’un crime. Lorsque vous êtes témoin d’un incident ou d’un crime, il en va de votre responsabilité de le reporter aux autorités compétentes.»

G. Chiesa : « On ne prétend pas que tout ce qui a été montré dans le film est rigoureusement exact. Il est probable que le film comporte certaines erreurs, comme il y a des erreurs dans les films » Loose Change»  ou dans » Confronting the evidence»  etc.  […] Il est possible que des éléments nouveaux apparaissent dans le futur, comme il y a eu des développements très importants au cours des années 2006 et 2007, c’est donc un » work in progress» . »

Comment le film a-t-il été fait?

G. Chiesa : « Comment a-t-on fait ce film ? Très simplement. On a fait notre travail de journalistes, on a examiné le résultat officiel contenu dans » The 9/11 Commission Report» . C’est un document de 500 pages qui est le résultat de la commission officielle des États-Unis d’Amérique qui a réalisé l’enquête sur le 11 septembre. On a pris ce document, on a lu ces 500 pages, on a analysé chaque page et on a trouvé plus de 150 passages où la version officielle ne correspond pas à la réalité, aux faits élémentaires que nous sommes en condition d’analyser. […] Vous (NDLR la commission d’enquête) avez menti, c’est vous qui nous avez raconté des histoires fausses, ce n’est pas Oussama Ben Laden. C’est le président de la commission d’enquête officielle qui ouvertement ment sur ces questions. […] Et donc, on a fait un film où l’on pose des questions. Des questions qui restent ouvertes, qui ne sont pas résolues dans ce film. »

JL Guilmot : « Le seul objectif, comme l’a très bien dit Monsieur Chiesa, c’est d’être critique, c’est de faire travailler nos neurones, c’est de réfléchir par nous-mêmes sur base d’éléments factuels qui ont été soustraits au vu et au su de tous. » En effet, les questions ne sont pas résolues dans le film. Néanmoins, en le regardant, on en déduit rapidement que la thèse privilégiée par les réalisateurs est celle de l’opération sous fausse bannière (false flag operation), autrement dit, des attentats organisés par les États-Unis eux-mêmes. Les questions qui viennent naturellement à l’esprit lorsque l’on découvre pareille théorie, c’est alors de se demander :

Comment ont-ils pu organiser ces attentats, comment ont-ils fait pour qu’il n’y ait pas de fuites?

G. Chiesa : « Il faut savoir comment travaillent ceux qui organisent le terrorisme d’état à grand niveau : ce sont des personnes très bien préparées, qui connaissent la psychologie des individus. Par exemple, ils connaissaient très bien le fait que la plupart, la grande majorité, l’écrasante majorité de ceux qui vont réagir (NDLR : face aux attentats du 11/09) seront incapables de comprendre, ce qu’aucun d’entre nous n’est capable de concevoir : ici dans cette salle, je pense que personne n’a jamais tué personne ; nous ne sommes pas des assassins, pour nous il est déjà difficile de comprendre comment on peut tuer quelqu’un. Et nous sommes en face de gens qui sont capables de penser à tuer des milliers de personnes. Donc, la réaction psychologique est évidente : c’est-à-dire que tout le monde va penser que ce sont sûrement des fous qui ont fait cela, sûrement des fous… Cela ne peut pas être une personne qui organise rationnellement une opération pareille. Nous ne sommes pas capables d’imaginer des choses comme celles-là. La réaction automatique est donc de penser que ce sont des fous, des fanatiques. Alors, ils ont créé des fous et des fanatiques. C’est le premier point, ils étaient déjà prêts… Deuxième point, quand on organise des choses comme celles-là, et là je parle en tant qu’Italien qui a bien vu et qui a analysé le terrorisme en Italie pour lequel on retrouve exactement le même schéma : le système consiste à utiliser plusieurs personnes qui participent à l’action terroriste sans même savoir qu’ils y participent. Comment peut-on arriver à cela ? On peut y arriver » merveilleusement» , en attribuant simplement à chacun un petit morceau de cette action terroriste. »

JL Guilmot : « Cela s’appelle de la compartimentation. »
 

(2ième partie) 

Deuxième volet de cette série de trois, dans le prolongement du débat tenu à Bruxelles le 16/09/08 après la projection du film ‘Zéro, Enquête sur le 11 Septembre» , nous présentons ici les vues de Giuletto Chiesa sur ce qu’il appelle le Superclan.

À noter lors de cette soirée la diversité de l’audience, composée de quelque 300 personnes, plutôt, » Monsieur et Madame tout le monde»  entre 20 et 65 ans, et non simplement de jeunes altermondialistes. C’est donc devant ce public que Monsieur Chiesa a tenu des propos sortants du strict cadre du film. Cette 2ème partie regroupe ses opinions sur ceux qui, selon lui, détiennent véritablement le pouvoir en Occident.

Qui sont-ils?

« J’ai écrit un livre il y a quatre ans qui s’appelait » Superclan» . Le Superclan c’est un petit groupe de personnes, ils ne sont pas très nombreux, tout au plus 400 à 500 personnes. Ils détiennent le véritable pouvoir dans ce monde, ce ne sont pas nécessairement les chefs de gouvernement. C’est un groupe qui possède des pouvoirs qui, pour nous simples citoyens (et je me considère comme en faisant partie), sont pratiquement inconcevables. C’est l’Empire ! Ce sont eux qui décident de la structure des médias, de l’information générale et du niveau émotionnel de la population du monde… »

L’Empire est avant tout médiatique.

« Nous ne sommes plus, depuis longtemps, des citoyens libres : nous sommes dépendants de l’Empire. C’est l’Empire qui impose ses règles quant à ce que nous devons savoir, ce que nous pouvons savoir et ce qui est à empêcher de connaitre. L’Empire possède le domaine de la communication. Ce n’est pas une exagération, c’est la vérité, je peux vous donner beaucoup d’exemples, mais le 11 septembre c’est le paradigme de tous les mensonges du monde. C’était un évènement médiatique très puissant : pendant une journée, trois milliards de personnes ont regardé la même chose, ont éprouvé les mêmes sentiments et ont été manipulés de la même façon. On n’a rien pu comprendre, mais on a pensé qu’on avait tout vu… C’était une incroyable opération médiatique, sans précédent. »

Avec une telle grille d’analyse, Giuletto Chiesa possède un avis bien tranché sur la situation actuelle de notre planète: selon lui, tout est à relier au Superclan et il n’est pas très optimiste quant aux suites à venir.

Coup d’État et abandon du capitalisme?

« Au vu de la guerre d’Ossétie du Sud, de la crise financière internationale, de la crise énergétique, de la crise climatique et de la crise alimentaire, nous sommes malheureusement au commencement d’une grande, d’une terrible catastrophe, et ce, pour nous tous. Je suis persuadé que la crise ne date pas d’hier, elle a commencé dès les années 1999, 2000 et 2001. Bush ne devrait pas être le Président des États-Unis : les États-Unis ont subi un réel coup d’État, car Mr Bush avait perdu les élections en 2000, c’est Mr Gore qui avait gagné, mais le décompte des voix a été stoppé par la Cour Suprême des États-Unis. Ce coup d’État, au sein même de l’Empire, a changé le monde. Pourquoi ? Parce que le Superclan [...] savait très clairement ce qui se tramait : c’est la fin de ce système économique et social! C’est la fin des idées complètement irrationnelles de la possibilité d’un développement économique et social illimité. C’est la fin de ces idées ! Et c’est la fin du capitalisme que l’on a connu parce que le développement est fini, il est déjà terminé ! »

Quel fut le point de départ?

« Le 11 Septembre a été la réalisation du projet » Project for the New American Century» . C’est-à-dire le document qui fut écrit en 1998 par les conservateurs, ceux-là mêmes qui ont pris le pouvoir durant l’année 2000 […]. »

« Dans le document PNAC, il y a des choses incroyables […]. Quand ils disent par exemple […] : » le processus de transformation, même s’il apporte un changement révolutionnaire, sera probablement long en l’absence d’un événement catastrophique et catalyseur – comme un nouveau Pearl Harbor» . (NDLR PNAC, page 51) donc, il paraît évident qu’il s’agit d’un groupe de personnes qui étudiait la situation mondiale et qui préparait le changement révolutionnaire. Et je peux donner beaucoup de citations précises pour lesquelles il est clair qu’ils comprenaient très bien les problèmes liés au pic du pétrole, qu’ils avaient connaissance de la situation du climat mondial, qu’ils connaissaient la situation financière internationale, etc. Nous sommes donc en face d’un groupe puissant, très bien informé, nourri d’informations stratégiques et qui pensaient aux changements révolutionnaires. […] Le 11 Septembre n’est que le commencement de ce changement révolutionnaire, pas la fin. »

Et M. Chiesa de conclure : « Je les connais même, certains de ces membres du Superclan, j’en ai connu directement et je sais ce qu’ils pensent, c’est pour cela que je suis terrorisé. Alors, je pense que la seule possibilité de nous défendre, c’est de mobiliser l’opinion publique. »
 

(3ième partie)

Dans la 2ème partie, nous avons pu entendre les considérations de Giuletto Chiesa, député italien au Parlement européen, sur les personnes qui détiennent selon lui le pouvoir réel en Occident : le » Superclan» . À présent, nous allons nous pencher dans cet ultime volet sur les implications du récent conflit entre la Géorgie et la Russie. Ces propos ont été recueillis durant le débat qui faisait suite à la projection du film « Zéro, Enquête sur le 11 Septembre » le 16/09/08 à Bruxelles.

À cette date, G. Chiesa était à peine revenu d’un séjour à Moscou où le film était diffusé à la télévision russe (audience estimée à 20 millions de téléspectateurs). La diffusion était également suivie d’un débat et cette fois, outre la présence de G. Chiesa, figuraient parmi la liste d’invités le général Ivashov (ancien chef d’état-major des forces armées russes) ainsi que Thierry Meyssan. Durant l’autre débat, à Bruxelles, Monsieur Meyssan fut assimilé à un » effroyable imposteur»  par une personne du public, ce qui entraina une prise de position de la part de G. Chiesa.

Concernant Thierry Meyssan

« Thierry Meyssan a eu le courage d’être le premier à commencer le travail. Il a peut-être commis quelques erreurs, mais il a fait un travail convenable à mon sens. S’il n’y avait pas eu Thierry Meyssan, peut-être que personne d’autre n’aurait poursuivi ce travail. […] La presse française a cherché à le détruire et ils y sont parvenus. Menacé de mort  plusieurs fois, Thierry Meysan a dû abandonner la France […]. Il vit maintenant au Liban, en exil, car il n’a plus aucune protection française. » Revenons à présent sur le sujet principal de cet article et sur ce séjour à Moscou où Giuletto Chiesa eut l’occasion de faire d’importantes rencontres.

Concernant le duo Medvedev-Poutine

« Durant ce séjour, j’ai rencontré Monsieur Poutine et Monsieur Medvedev […]. Mon sentiment sur ces rencontres c’est que les évènements du mois d’août ont changé les choses en profondeur. Je vais citer simplement une phrase de Monsieur Medvedev : » Le 8 août a représenté la fin de nos illusions sur le fait que le monde fut bâti sur des bases justes» . […] »

« Qu’elle a été l’information que l’on a reçue le 08/08/08 après l’attaque en Ossétie du Sud ? J’ai suivi avec attention l’attitude de la presse écrite et télévisuelle : la plupart des médias occidentaux ont livré non seulement une version manipulée, mais également une version totalement opposée à la vérité ! »

De nouvelles preuves de manipulations ?

« Je suis revenu de mon séjour de Moscou avec de merveilleuses informations. En effet, je suis à présent en possession des images diffusées par la CNN et la FOX, et je compte bien en faire part à tout le monde, qui montrent les chars géorgiens pendant leur attaque de Tskhinvali sur des civils. Figurez-vous qu’ils ont diffusé ces images en disant que c’étaient des troupes russes qui attaquaient Gori ! […] Qui a organisé cette manipulation ? Qui a organisé cette unanimité de la presse occidentale ? »

Quelles sont les conséquences de ce conflit ?

« Je crois que la Russie aujourd’hui est en train de s’afficher sur la place mondiale d’une manière totalement différente. Ils ont à présent la conscience d’être très puissants. Ils le sont du point de vue énergétique, mais également du point de vue financier. Ils ont en effet intégralement remboursé leurs dettes et détiennent même entre leurs mains une partie de la dette américaine. […] La Russie a reculé pendant 18 ans ; ceci est terminé, car ils vont à présent répondre à toute nouvelle provocation à leur encontre. Ils l’ont signifié ouvertement. »

Allons-nous vers un nouveau conflit ?

« Il faut être réaliste, nous sommes les responsables de ce changement d’attitude de la Russie […]. Je l’ai déjà dit au Parlement à plusieurs reprises : si un élargissement de l’OTAN signifie un élargissement de notre sécurité collective, bien. Mais si au contraire cela constitue un danger pour notre sécurité, pourquoi alors devrait-on soutenir cet élargissement ? Est-ce dans l’intérêt de l’Europe ou bien est-ce dans l’intérêt du Superclan qui souhaite organiser une guerre ? Mon impression, c’est que le Superclan est en train d’organiser une guerre entre l’Europe et la Russie. Toutes deux seront dès lors dans une position de faiblesse vis-à-vis du Superclan, c’est-à-dire de l’Empire. »

Le 11 Septembre et « l’Inquisition américaine »

Par Michel Chossudovsky pour Mondialisation.ca, le 28 septembre 2008

L’actuelle « guerre au terrorisme » est une forme moderne d’inquisition. Elle contient tous les ingrédients essentiels des Inquisitions française et espagnole.

Afin de justifier un agenda militaire, on utilise la chasse aux « terroristes islamiques » et une guerre préventive mondiale pour « protéger la patrie ».

On décrit la « guerre mondiale au terrorisme » (GMAT) comme un « choc des civilisations », une guerre entre des valeurs et des religions concurrentielles, alors qu’il s’agit en réalité d’une véritable guerre de conquête guidée par des objectifs stratégiques et économiques.

La GMAT est le pilier idéologique de l’Empire américain. Il définit la doctrine militaire américaine, incluant l’utilisation d’armes nucléaires contre les « États qui financent » le terrorisme.

La doctrine de « guerre défensive » préventive et la « guerre au terrorisme » contre al-Qaïda représentent des éléments de base de la Stratégie de sécurité nationale américaine telle que formulée au début de l’année 2002. Le but est de dépeindre « l’action militaire préventive », c’est-à-dire la guerre, comme un acte « de légitime défense » contre deux catégories d’ennemis, les « États voyous » et les « terroristes islamiques », qui possèderaient, dit-on, des armes de destruction massive.

La logique « d’ennemi extérieur » et de scélérat, prétendument responsable de la mort de civils américains, a priorité sur le bon sens. Dans la conscience des Américains, les attaques du 11 septembre 2001 justifient des actes de guerre et de conquête :

« Les pertes de vie du 11 septembre 2001 l’ont démontré, le but précis des terroristes est de faire un grand nombre de victimes civiles, et ces pertes pourraient augmenter de façon exponentielle si les terroristes faisaient l’acquisition d’armes de destruction massive ». (Stratégie de sécurité nationale, Maison-Blanche, Washington, 2002)

 

L’Inquisition des États-Unis

La légitimité de l’inquisition n’est pas remise en question. La « guerre mondiale au terrorisme » justifie un budget de défense gigantesque au détriment de la santé, de l’éducation et pratiquement de toute autre catégorie de dépenses publiques.

La « guerre mondiale au terrorisme » exige la « poursuite » des terroristes à l’aide d’armes sophistiquées. Elle entretient un semblant de croisade religieuse préventive contre le mal servant à occulter les objectifs réels d’intervention militaire.

Les mensonges sous-jacents au 11 Septembre sont connus et documentés. L’adhésion du peuple américain à cette croisade contre le mal ne se base sur aucune compréhension ou analyse rationnelles des faits.

L’Inquisition des États-Unis sert à étendre la sphère d’influence du pays ainsi qu’à justifier l’intervention militaire dans le cadre d’une campagne internationale contre le « terrorisme islamique ». Son objectif ultime, qui n’est jamais mentionné dans les reportages de la presse, est la conquête territoriale et le contrôle de ressources stratégiques.

Le dogme de la GMAT est énoncé et formulé par les think tanks néoconservateurs de Washington, et mis en œuvre par l’establishment de l’armée et du renseignement. Il s’incarne dans les discours présidentiels et les conférences de presse :

« On nous a prévenus qu’il y avait des gens malfaisants dans ce monde. On nous a très clairement prévenus. […] Et nous serons vigilants. Votre gouvernement est vigilant. Les gouverneurs et les maires sont conscients que des gens malfaisants rôdent dehors. Comme je le mentionnais hier, des gens ont déclaré la guerre à l’Amérique et ils ont fait une terrible erreur. […] Mon administration a un travail à faire et elle le fera. Nous allons débarrasser le monde des scélérats. » (George W. Bush, CNN, 16 septembre 2001, souligné par l’auteur)

La compréhension d’événements politiques et sociaux fondamentaux est remplacée par un monde de pure fantaisie où rôdent « des gens malfaisants ». L’objectif de la « guerre au terrorisme » lancée en septembre 2001 est de galvaniser l’appui du public pour une campagne mondiale contre l’hérésie. Le fait de détenir une « cause juste » pour mener une guerre est un élément central aux yeux de l’opinion publique : une guerre est juste si elle est menée pour des raisons morales, religieuses ou éthiques. 

La diabolisation des musulmans et la bataille pour le pétrole

La guerre menée par les États-Unis dans la région élargie du Moyen-Orient et de l’Asie Centrale consiste à prendre le contrôle d’importantes réserves de pétrole et de gaz naturel. Les géants du pétrole anglo-américains cherchent également à prendre le contrôle des voies d’oléoducs et de gazoducs à l’extérieur de la région. (Voir les cartes ci-dessous.)

Les pays musulmans possèdent 66 % des réserves mondiales de pétrole. (Michel Chossudovsky, La « diabolisation » des musulmans et la bataille pour le pétrole, Centre de recherche sur la mondialisation, 4 janvier 2007). En revanche, les États-Unis d’Amérique détiennent à peine 2 % de ces réserves. L’Irak a cinq fois plus de pétrole que les États-Unis.

La diabolisation s’applique à un ennemi qui possède plus de 60 % des réserves pétrolières mondiales. « Axe du mal », « États voyous », « États en déliquescence », « terrorisme islamique » : la diabolisation et la diffamation sont les piliers idéologiques de l’Inquisition américaine. Elles tiennent lieu de casus belli afin de mener une bataille pour le pétrole.

Cette bataille pour le pétrole nécessite la diabolisation de ceux qui le possèdent. L’ennemi est défini comme étant diabolique dans le but de justifier une intervention militaire incluant le meurtre de vastes populations civiles. (Ibid.) 

Origines historiques de l’Inquisition

L’objectif est d’entretenir l’illusion que « l’Amérique est attaquée » par al-Qaïda. Sous l’Inquisition américaine, Washington a un mandat divin autoproclamé d’extirper le fondamentalisme islamique et de « propager la démocratie » à travers le monde.

« Pourchasser ben Laden » fait partie du consensus. La peur et l’insécurité prévalent sur le sens commun. Malgré la preuve, dans l’esprit des Américains la Maison-Blanche, le Département d’État, le système bipartite ne peuvent pas être tenus pour responsables des actes criminels (11 Septembre) qui se sont soldés par la mort de civils américains.

Nous faisons face à l’approbation absolue et aveugle des structures du pouvoir et de l’autorité politique.

À cet égard, l’Inquisition américaine en tant que construction idéologique est, sous plusieurs aspects, comparable à l’ordre social inquisitorial prédominant en France et en Espagne au Moyen-Âge. L’inquisition ayant débuté en France au 12e siècle a servi à justifier conquêtes et interventions militaires.

Elle a d’abord pris la forme d’une offensive dans le sud de la France contre les Cathares et les Vaudois, qui défiaient les enseignements de l’Église catholique romaine. Le mouvement cathare était une secte religieuse protégée par l’ordre féodal de la région contre le dominion de l’Église catholique et la monarchie française de Paris. « Les Cathares croyaient qu’ils étaient les vrais chrétiens et que l’Église catholique étaient une fausse église, fondée par le démon ».

Au début du 13e siècle, « le pape Innocent III a lancé une croisade contre les Cathares » sur ordre de la famille royale française. En fait, la croisade était une guerre de conquête déguisée en campagne contre l’hérésie.

L’Inquisition dirigée contre l’hérésie avait pour but de consolider le contrôle territorial de la monarchie. Elle fournissait un prétexte pour intervenir militairement dans le sud et le sud-ouest de la France en utilisant l’autorité de l’Église catholique comme façade.

L’Inquisition est devenue une composante du consensus politique, a été mise à exécution par les inquisiteurs de l’Église, imposée par l’ordre féodal dirigeant et appuyée militairement. Elle avait pour but de maintenir et renforcer l’ordre politique et social, d’étendre les pouvoirs de l’État central et de subjuguer les pouvoirs régionaux en France en exploitant l’offensive contre l’hérésie comme « justification pour faire la guerre ». Ça vous dit quelque chose?

L’ordre inquisitorial actuel

Quiconque doute de la légitimité de l’Inquisition américaine (11 Septembre et la « guerre mondiale au terrorisme ») est un hérétique adepte des théories de conspiration ou un complice des terroristes.

L’Inquisition américaine participe d’un consensus bipartisan : les républicains et les démocrates appuient l’Inquisition américaine.

La « poursuite d’Oussama ben Laden » fait partie des deux plateformes électorales. Il s’agit en fait de la pièce maîtresse de la campagne:

« J’ai [Barack Obama] plaidé en faveur de l’augmentation des ressources et des troupes afin de terminer le combat contre les terroristes qui nous ont réellement attaqués le 11 Septembre, et j’ai précisé que nous devons débusquer Oussama ben Laden et ses acolytes s’ils sont dans notre champ de vision. » (Barack Obama, discours d’investiture, convention démocrate nationale, Denver, août 2008)

« Nous avons porté un sérieux coup à al-Qaïda ces dernières années. Mais ils ne sont pas vaincus et ils nous attaqueront encore, s’ils le peuvent. » (John McCain, Discours d’investiture, convention républicaine nationale, St-Paul, septembre 2008)

Il y a un « ennemi extérieur ». La patrie est attaquée. Les terroristes islamiques « menacent notre mode de vie ». « Nous devons nous défendre » de manière préventive contre Oussama et ses lieutenants. 

Le Commandement de l’Amérique du Nord des États-Unis (Northcom), dont le quartier général est situé sur la base de l’armée de l’air de Petersen au Colorado, a été créé au début de l’année 2002 afin de protéger les États-Unis contre une attaque terroriste. Northcom a été présenté à l’opinion publique comme étant une réaction aux attaques du 11 Septembre. Toutefois, les réels objectifs stratégiques de Northcom ne sont pas mentionnés, soit l’utilisation d’armes de défense aérienne sophistiquées, y compris des ogives nucléaires.

Consensus politique

Les porte-parole de l’ordre inquisitorial américain sont les entreprises médiatiques occidentales.

Ceux qui questionnent la validité de ne serait-ce qu’une de ces affirmations ou qui ont des doutes sur les auteurs du 11 Septembre sont considérés comme des complices de ceux qui menacent la patrie américaine.

En 1232, le pape Grégoire IX a institué un système de tribunaux religieux spéciaux nommé Inquisition. Les moines dominicains étaient tenus de trouver et questionner les hérétiques :

« On ne peut anéantir l’hérésie sans anéantir les hérétiques […], leurs défenseurs et leurs sympathisants, et cela se fait de deux façons : […] en les convertissant à la véritable foi catholique ou […] en les brûlant. » (Henry Charles Lea, Histoire de l’Inquisition au Moyen-Âge, p. 535, 1887)

Ceux qui refusaient d’abjurer, c’est-à-dire de renoncer à leur hérésie, étaient brûlés vifs.

L’actuel Patriot Act, les tribunaux militaires, le camp de concentration de Guantanamo, les centres de détention de la CIA, Abu Ghraib, etc., font tous partie d’un système inquisitorial élaboré. Les présumés terroristes sont détenus incommunicado. Ils sont torturés, jugés et condamnés par des tribunaux militaires. On ne leur donne pas le droit d’abjurer.

Le but n’est pas de « rendre le monde plus sécuritaire » en mettant les terroristes derrière les barreaux.

De plus, les procès spectacles des présumés terroristes exercent une fonction sociale importante : ils forment une partie intégrante de la campagne de désinformation du Pentagone. Concrètement, ils donnent un vrai visage à l’ennemi, puisque, dans la conscience des Américains, ils entretiennent l’illusion voulant que les « terroristes islamiques » représentent une menace réelle.

Les arrestations, les procès et les condamnations des « terroristes islamiques » préservent la légitimité de l’État de sécurité national des États-Unis, de son appareil inquisitorial légal servant au maintien de l’ordre.

Le but ultime consiste à inculquer dans l’esprit de millions d’américains le fait que l’ennemi est réel et que l’administration américaine protégera la vie de ses citoyens.

Fabriquer la dissidence

Washington ne réduit pas ses critiques antiguerre au silence. Au contraire, l’ordre social inquisitorial permet certaines formes de dissidence. Dans une « démocratie », il est politiquement correct de condamner la politique étrangère américaine en termes vigoureux.

Ce qui n’est pas permis, c’est de remettre en question l’Inquisition.

Les opposants de l’administration des États-Unis ne sont pas taxés d’hérétiques. De nombreux « progressistes », libéraux et activistes antiguerre, guidés par d’éminents intellectuels, croient fermement que des musulmans étaient derrière l’attaque du 11 Septembre. « Nous sommes contre la guerre, mais nous appuyons la guerre au terrorisme. » 

Le Nouvel ordre mondial fabrique un consensus politique et médiatique (c’est-à-dire la GMAT), mais parallèlement, il crée et façonne sa propre opposition. Il établit les limites de la dissidence. Il « fabrique la dissidence ».

Les candidats présidentiels dans la course bipartisane ont l’appui de puissants intérêts corporatifs, comprenant les pétrolières, Wall Street et les entrepreneurs de la défense.

Par l’intermédiaire de différentes fondations (dont Ford, Rockefeller, Gates et al), ces mêmes intérêts corporatifs appuient et financent simultanément un grand nombre d’organismes progressistes-libéraux et de médias alternatifs.

Le 11 Septembre est la pierre angulaire de l’Inquisition américaine.

Les mouvements antiguerre dominants adhèrent aux mensonges derrière le 11 Septembre.

On condamne la politique étrangère des États-Unis, mais on appuie la « guerre mondiale au terrorisme ». Qu’il soit volontaire ou non, l’appui à la GMAT de ceux qui affirment être opposés à l’administration américaine procure une légitimité à l’ordre inquisitorial à la base de l’actuelle politique étrangère du pays.

En revanche, ceux qui ont de sérieux doutes concernant le récit officiel du 11 septembre, incluant le Mouvement pour la vérité sur le 11 Septembre, sont taxés d’hérétiques et de non-croyants.

La théorie de la « guerre juste »

La théorie de la « guerre juste » (justum bellum) est une tradition de longue date. On l’a employée à travers l’histoire afin de maintenir l’ordre public et mener des guerres.

En ce qui a trait à l’Afghanistan, le 11 Septembre a joué un rôle dans la justification de l’invasion. La guerre contre l’Afghanistan était considérée comme une « guerre juste », menée pour des raisons humanitaires.

Le 12 septembre 2001, pour la première fois dans l’histoire, l’OTAN a invoqué « l’article 5 du Traité de Washington, la clause de défense collective » en déclarant que les attaques du World Trade Center (WTC) et du Pentagone « étaient des attaques contre tous les membres de l’OTAN. ».

Sans la moindre preuve et sans la moindre enquête, l’Afghanistan a été étiqueté comme étant « l’État commanditaire » des attaques du 11 Septembre. On a décrit l’invasion de l’Afghanistan au début d’octobre 2001 comme une opération antiterroriste dirigée contre les auteurs du 11 Septembre et les États les ayant financés.

Des syndicats, des ONG et de nombreux intellectuels « progressistes » ont cautionné l’invasion menée par l’OTAN et les États-Unis. Les événements du 11 Septembre ont joué un rôle clé dans l’adhésion de différents secteurs de la société étasunienne, incluant les opposants et les critiques de la politique étrangère de l’administration Bush.

Aussi, la guerre contre l’Afghanistan a été préparée avant le 11 Septembre. À l’époque, les préparatifs de la guerre étaient déjà à un stade avancé, et on a donné le feu vert aux États-Unis et à l’OTAN dans les 24 heures suivant les attaques.

Les reportages de la presse ont toutefois omis de révéler un fait établi et reconnu par les analystes militaires : un grand théâtre de guerre ne peut, en aucune circonstance, être planifié et mis en œuvre en l’espace de quatre à cinq semaines.

Le 11 Septembre a été utilisé comme justification pour mener une « guerre humanitaire ». Or, il s’agit d’un fait connu des analystes militaires, la guerre contre l’Afghanistan avait été planifiée bien avant les événements tragiques du 11 Septembre 2001.

L’Inquisition espagnole

Aux 14e et 15e siècles, l’Inquisition s’est répandue dans d’autres coins de l’Europe. En Italie, l’Inquisition s’en est prise aux mouvements nationalistes dans des régions telles que la Lombardie au nord, à Venise ou en Sicile. On l’utilisait dans le but de réprimer ces mouvements politiques. Dans le nord de la France et les territoires germaniques, l’Inquisition est intervenue politiquement et militairement en prétextant s’en prendre à de petites sectes mystiques. Les pouvoirs régionaux, y compris les principautés locales, ont refusé de coopérer à cette inquisition. Dans le monde d’aujourd’hui, cette forme d’interventionnisme s’effectue en envoyant des forces spéciales américaines pour « aider les gouvernements » à combattre le terrorisme.

Conquise par les musulmans et reconquise en partie par les chrétiens au 13e siècle, l’Espagne était « hétérogène sur le plan religieux, et une certaine tolérance s’était établie afin que les musulmans, les chrétiens et les juifs puissent vivre en paix ». Vers la fin du 15e siècle, alors qu’avait lieu une consolidation politique et territoriale, « la tolérance espagnole s’est brusquement transformée. L’Espagne a vu naître une forme d’inquisition encore plus impitoyable et dérangeante que n’importe où ailleurs en Europe ». (Bill of Rights in Action)

L’Inquisition espagnole se distinguait, elle aussi, par un procédé consistant à fabriquer un consensus et à pourchasser les hérétiques et les non-croyants. Or, on s’en servait pour appuyer un processus de consolidation territoriale dans la péninsule ibérique, dont le but était de renforcer la monarchie absolue, ainsi que les pouvoirs de l’aristocratie foncière contre les classes marchandes juive et musulmane.

C’est sous les ordres de la reine Isabelle, la Reina Catolica, que l’Inquisition espagnole a été instituée. En 1483, les Reyes Catolicos, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, ont établi un Conseil pour diriger l’Inquisition. Tomas de Torquemada, un conseiller d’Isabelle, est devenu le premier Grand Inquisiteur, lui qui avait autrefois prêché contre les juifs et les musulmans convertis (conversos). Cette inquisition visait la répression des classes marchandes en pleine expansion. « Un pays, un dirigeant, une foi », tel était désormais le mandat du Grand Inquisiteur.

 

Le pape a maintenu l’Inquisition et son agenda caché : l’ordre féodal et les guerres coloniales menées par l’Espagne. L’Inquisition espagnole a duré 300 ans.

Aujourd’hui aux États-Unis, le Grand Inquisiteur est le secrétaire du Département de la Sécurité Intérieure.

Le système légal

L’Inquisition du Moyen-Âge colportait des accusations sur les bases suivantes :

« Si deux témoins, sous serment, accusaient quelqu’un d’hérésie, l’accusé était cité à comparaître. Les opinions, les préjugés, les rumeurs et les commérages étaient tous admis comme preuves. On ne mentionnait à l’accusé ni le nom de ses accusateurs, ni même les accusations précises.»

« Les inquisiteurs interrogeaient l’accusé en secret. Quiconque refusait d’avouer quoi que ce soit était immédiatement présumé coupable. Ces inquisiteurs étaient uniquement formés sur le plan religieux et tentaient de piéger l’accusé avec des questions d’ordre religieux. Par exemple, un inquisiteur demandait ‘Croyez-vous ce que croît la Sainte Église?’, et le suspect craintif répondait ‘Je suis un chrétien pieux’. »

« L’Inquisiteur hurlait : Ah bon! Nous savons déjà que vous croyez aux hérésies! Vous dites que vos croyances sont celles de la véritable chrétienté et que l’Église est une imposture! ’ »

(Bill of Rights in Action)

Le recours aux avocats n’était pas permis, car on considérait que défendre un hérétique était de l’hérésie.

« Ils torturaient ceux qui refusaient d’abjurer. Pendant la torture, les inquisiteurs religieux étaient présents en tant que témoins afin de noter les confessions ou le nom d’autres hérétiques. Aussi, le gouvernement exécutait la sentence finale, soit l’emprisonnement ou la peine de mort. »

« Ceux qui abjuraient immédiatement pouvaient recevoir une sentence plus légère, soit réciter des prières, jeûner, être fouettés en public ou faire un pèlerinage. Certains étaient obligés de porter une croix de feutre jaune cousue à tous leurs vêtements. Cette croix les étiquetait comme étant d’anciens hérétiques et beaucoup de gens, par crainte, les évitaient. »

« Nombreux sont ceux qui ont été condamnés à la prison à vie parce qu’ils refusaient d’abjurer sur-le-champ. S’ils refusaient totalement d’abjurer, l’Inquisition les confiait aux autorités gouvernementales afin qu’ils soient brûlés vifs. Certains inquisiteurs étaient si consciencieux qu’ils pourchassaient les morts : si une personne décédée était accusée d’hérésie, on pouvait la déterrer et brûler ses ossements.

« La plupart des personnes accusées d’hérésie ne pouvaient aller en appel. Pour quelques riches ou puissants, il était possible de supplier le pape de modifier la sentence, mais en général, la sentence était finale. Les familles de ceux qu’on envoyait en prison ou sur le bûcher perdaient leurs biens. »

(Bill of Rights in Action, voir aussi Histoire de l’Inquisition au Moyen-Âge)

Le système légal actuel aux États-Unis comporte toutes les caractéristiques essentielles d’un ordre inquisitorial. La torture est permise « dans certaines circonstances », selon une « opinion légale » du Département de la Justice datant d’août 2002 :

Si un employé gouvernemental devait torturer un suspect en détention, "il le ferait afin de prévenir de futures attaques du réseau terroriste al-Qaïda contre les États-Unis". Voilà ce qu’indiquait le mémo du bureau du procureur du Département de la Justice en réponse à la requête de recommandations légales de la CIA. On pouvait également y lire que les arguments axés sur « la nécessité et la légitime défense pouvaient fournir des justifications éliminant toute responsabilité criminelle éventuelle". (Voir le Washington Post, 7 juin 2004)

"Même si une méthode d’interrogatoire était susceptible de transgresser, de manière discutable, les limites inscrites dans la Section 2340, et que l’application du règlement n’était pas considérée comme une violation inconstitutionnelle de l’autorité présidentielle au titre de Commandant en Chef, nous croyons que dans les circonstances actuelles [la guerre au terrorisme], la possibilité d’utiliser certains moyens de défense justifiés pourrait potentiellement éliminer la responsabilité criminelle." (Mémorandum intégral du Département de la Justice du 2 août 2002 au format PDF).

La torture

« L’Inquisition espagnole était particulièrement terrifiante en raison de ses caractéristiques inhérentes. Les accusés ne savaient jamais qui les accusait. Une fois en arrestation, les biens des accusés hérétiques étaient saisis. »

« Ces biens étaient d’abord administrés par la Couronne, ensuite par le Grand Inquisiteur […] Même si l’accusé était dorénavant un chrétien dévot, il était jugé aussi sévèrement que possible en raison de ses racines. Il n’avait également pas le droit de faire appel à un avocat ou à un conseiller pour sa défense, et on ne lui révélait pas les noms des témoins. » (Jason L. Slade, L’Inquisition espagnole, 6 août 1996)

La torture était à l’ordre du jour, les accusés n’avaient pas droit à un avocat.

Les méthodes de torture appliquées par les présents inquisiteurs de la CIA sont étrangement similaires aux techniques utilisées par les inquisiteurs du Moyen-Âge, incluant le supplice de l’eau ou aselli, communément appelé « supplice de la baignoire » (waterboarding) dans le jargon de la CIA :

« L’Église s’occupait des tribunaux puisqu’ils étaient institués pour des raisons spirituelles. Toutefois, comme les punitions étaient en général très physiques, l’État s’en chargeait. On employait de nombreux types de torture physique pour la confession des accusés. Les deux plus populaires ou impopulaires étaient le strappado ou poulie et l’aselli ou supplice de l’eau.» (Jason L. Slade, L’Inquisition espagnole, 6 août 1996)


Photo : Le supplice de la baignoire d’hier et d’aujourd’hui 

À cet égard, Alfred McCoy signale que la CIA :

« a souvent ajouté à son inaccessible répertoire des méthodes physique évoquant les tortures ayant fait la marque de commerce de l’Inquisition – la poulie, le supplice de l’eau, le chevalet et les « masques de moquerie ». Par exemple, en 2002 au siège de la CIA près de Kaboul, les interrogateurs américains forçaient les prisonniers «  à se tenir debout les pieds enchaînés et les mains enchaînées au plafond », un effet similaire à la poulie. Au lieu d’utiliser le chevalet de fer pour écarteler le corps de la victime, les interrogateurs de la CIA leur demandaient de se placer dans des « positions inconfortables » semblables à celles provoquées par le chevalet, sans toutefois utiliser de mécanisme, et ce toujours dans le but de provoquer les effets psychologiques de l’automutilation. (Alfred McCoy, The Hidden History of CIA Torture: America’s Road to Abu Ghraib, Global Research, décembre 2004)

Au 16e siècle, l’Inquisition était acceptée en Espagne. Il existait un consensus. On a fait croire à la population que c’était une bonne chose et que la torture « servait à purifier la société ».

« Un évêque sortait et hurlait le nom des condamnés. Ensuite on amenait les prisonniers portant des robes noires ornées de démons et de flammes et les fonctionnaires les attachaient au bûcher.

Un prêtre les défiait : ‘’Renoncez-vous à votre hérésie contre la Sainte Église?’’ Quiconque se repentait était étranglé à mort avant qu’on allume les feux. Cependant, la plupart d’entre eux demeuraient silencieux et défiants. On allumait les feux et les cris des hérétiques et les acclamations de la foule inondaient la place » (Cité dans Bill of Rights in Action, op cit)

Quiconque a osé questionner la validité de cette « guerre au terrorisme » a été étiqueté de terroriste et sujet aux lois antiterroristes, qui, à l’époque en Espagne, signifiaient la peine de mort.

Dans l’ambiance inquisitoriale actuelle, la plupart de gens sont sceptiques face au récit officiel du 11 Septembre, mais personne n’ose remettre en question la validité de la « guerre au terrorisme ».

« Ces gens sont malfaisants et nous devons les pourchasser, les débusquer. » Le discours est pratiquement le même que celui du Moyen-Âge.

L’objectif ultime consiste à assujettir les citoyens, à complètement dépolitiser la vie sociale aux États-Unis, à empêcher les gens de réfléchir, de conceptualiser, d’analyser les faits et de défier la légitimité de l’ordre social inquisitorial régnant aux États-Unis.

Le mensonge éhonté devient la vérité. La réalité est inversée.

La guerre devient la paix, une « entreprise humanitaire » qui en vaut la peine.

La dissidence devient de l’hérésie.

Le but est de créer un climat de peur et d’insécurité afin de maintenir le Nouvel Ordre mondial.

Monthy Python le formulait ainsi :

« PERSONNE ne s’attend à l’Inquisition espagnole!

Notre meilleure arme c’est la surprise… la surprise et la peur… la peur et la surprise…

Nos deux armes sont la peur et la surprise… et une efficacité impitoyable…

Nos *trois* armes sont la peur, la surprise, et une efficacité impitoyable… et un dévouement quasi fanatique au pape…

Nos *quatre*… non… «*parmi* nos armes… Dans notre arsenal… se trouvent des éléments tels la peur, la surprise…

Je reviendrai. »

(Monthy Python, The Spanish Inquisition)

Comment renverser la vapeur?

Saper l’Inquisition;

Révéler les mensonges derrière le 11 Septembre;

Briser le consensus;

Révéler les crimes commis par ceux qui occupent de hautes fonctions;

Déloger les inquisiteurs :

« Des millions de gens ont été trompés en ce qui a trait aux causes et aux conséquences du 11 Septembre.

À travers le pays, l’image d’un « ennemi extérieur » est inculquée dans la conscience des Américains. al-Qaïda menace l’Amérique et le monde. On décrit l’abrogation de la démocratie sous la législation Patriot comme un moyen d’assurer la « sécurité intérieure » et le respect des libertés civiles.

Lorsque les gens aux États-Unis et à travers le monde découvriront qu’al-Qaïda n’est pas un ennemi extérieur, mais une création de la politique étrangère américaine et de la CIA, la légitimité de l’agenda guerrier bipartisan s’écroulera comme un château de cartes… »

(Michel Chossudovsky, America’s War on Terrorism , 2005, en français Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 Septembre

Article original,  9/11 and the « American Inquisition» , publié le 11 septembre 2008.

Traduction Julie Lévesque pour Mondialisation.ca.


Michel Chossudovsky est directeur du Centre de recherche sur la mondialisation et professeur d’économie à l’Université d’Ottawa.

Il est l’auteur de Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 Septembre et de la Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial (best-seller international publié en 11 langues).   

Procès en France et en Belgique – Ennemis de l’Empire

Par Jean-Claude Paye pour le réseau Voltaire, le 19 juillet  2008

Les enjeux du procès des « filières kamikazes », qui vient de se dérouler en Belgique, comme celui dit des « filières irakiennes », qui a lieu en France, ne sont pas seulement internes à ces pays, mais s’inscrivent dans un nouvel ordre de droit mondial. À travers ces procès, la Belgique et la France tentent d’installer un jurisprudence permettant de satisfaire les exigences de Washington : pouvoir désigner comme ennemi tout ressortissant d’une nation avec laquelle les États-Unis ne sont pas en guerre, le faire condamner par les tribunaux de ce pays ou se faire remettre cette personne afin qu’elle soit incarcérée et jugée aux Etats-Unis. Ces deux procès représentent un pas supplémentaire dans l’intégration des systèmes judiciaires de ces deux pays européens dans un ordre juridique globalisé sous direction américaine.


Le 16 octobre 2006, le président Bush signe le Military Commissions Act of 2006.

Inscription de la notion d’ennemi dans le droit pénal

La loi antiterroriste US, le Military Commissions Act of 2006 donne au président des États-Unis le pouvoir de désigner, comme ennemis, ses propres citoyens ou tout ressortissant d’un pays avec lequel les États-Unis ne sont pas en guerre. On est poursuivi comme « ennemi combattant illégal » non pas sur des éléments de preuve, mais simplement parce qu’on est nommé comme tel par le pouvoir exécutif états-unien. Cette notion, qui avait été introduite au lendemain du 11 septembre dans l’ordre de droit des États-Unis par un arrêté présidentiel, a été intégrée dans la loi en 2006. Ainsi, cette incrimination ne fait donc plus référence à une situation d’urgence, mais devient permanente et constitue la base sur laquelle se construit un nouvel ordre juridique mondial.

Dans le cadre de l’Executive Order de 2001, cette notion permettait de poursuivre ou d’incarcérer, sans inculpation, tout étranger, capturé sur les champs de bataille d’Afghanistan et d’Irak ou simplement vendu à l’armée US par des mafias locales.
La loi de 2006 étend considérablement la notion « d’ennemi combattant illégal », puisqu’elle porte non seulement sur les étrangers capturés ou achetés sur le champ de bataille, mais concerne tout États-unien ou étranger n’ayant jamais quitté son pays d’origine. Si les États-uniens inculpés sur base de la notion d’ennemi combattant illégal, doivent être déférés devant des juridictions civiles, ce n’est pas le cas des étrangers, qui peuvent être jugés devant des « commissions militaires ».
Les commissions militaires sont des tribunaux spéciaux, tellement liberticides qu’ils violent le code militaire lui-même. Le prévenu n’a pas le choix de son avocat. Ce dernier est un militaire désigné par le président. Celui-ci nomme également les juges militaires et détermine quel degré de torture, pardon de « coercition physique », peut être appliqué au prisonnier. Ce dernier n’a pas non plus accès aux éléments de preuve, si elles sont classées « secret défense ». Bref, cette procédure n’accorde aucun droit à la défense et supprime toute séparation des pouvoirs.

Le Military Commissions Act of 2006, loi de portée internationale, n’a été contestée par aucun État. Au contraire, nous voyons que l’ordre de droit des autres nations s’adapte pour satisfaire d’éventuelles demandes d’extradition, basées sur cette loi. Tel est l’enjeu fondamental du procès des « filières kamikazes » qui s’est déroulé, en première instance et appel, en Belgique, ainsi que celui, en France, des dites « filières irakiennes », dont seulement la procédure de première instance est terminée.

Le procès des « filières irakiennes » en France

Le 14 mai 2008, le tribunal correctionnel de Paris a condamné les sept membres, six Français et un Algérien, de la dite « filière irakienne du XIXe arrondissement », à des peines de 18 mois à sept ans de prison ferme pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », c’est à dire pour avoir formé ou participé à une filière de recrutement et d’envoi de jihadistes en Irak à partir de 2004.
La France, pays qui a condamné officiellement l’invasion de l’Irak par les troupes américano-britanniques s’intègre dans la structure impériale en poursuivant pénalement des jeunes Français qui sont venus combattre avec des Irakiens agressés. Alors qu’il a été simplement établi que ces personnes se sont rendues ou avaient l’intention de se rendre en Irak pour combattre, l’accusation, sans apporter de preuve ou d’élément matériel, prétend qu’elles auraient rejoint des groupes relevant d’Al-Quaïda, terme générique, construit par les USA, pour qualifier la résistance en Irak. C’est cette identification, reprise par le tribunal, entre tout acte de résistance armée à l’occupation états-unienne et l’organisation terroriste, qui permet de considérer ces personnes, combattants, réels ou intentionnels, comme des criminels.

Ce procès est très semblable à celui qui se déroule en Belgique. Il se donne une compétence universelle et criminalise tout acte de résistance à l’armée des USA. Il pose aussi les mêmes problèmes en ce qui concerne la légalité des moyens de preuves : aucun acte d’enquête n’a été effectué en Irak. Les pièces à charge sont fondées sur des renseignements d’origine US, notamment obtenus sous la torture. Ainsi, un des accusés, Boubakeur El Hakim, a combattu en Irak. Il avait été arrêté à Falloujah en décembre 2004 par les forces états-uniennes et avait été condamné à 15 ans de prison le 3 juillet 2006 par le tribunal correctionnel de Bagdad. Il affirme avoir été victime de tortures de la part d’officiers US lorsqu’il était détenu à Abou Ghraib.

Le procès des « filières kamikazes » en Belgique

Le 15 mai 2008, s’est terminé le procès en appel de 5 prévenus, condamnés en première instance, pour appartenance à un groupe terroriste, à des peines de 28 mois à 10 ans de prison, s’est terminé à la 12ème chambre correctionnelle de la Cour d’Appel de Bruxelles. Le 26 juin 2008, la 12e chambre de la Cour d’Appel de Bruxelles, tout en réduisant les peines prononcées par le premier juge, a confirmé le jugement de première instance.
Ils sont reconnus coupables d’avoir participé à une filière qui aurait recruté en Belgique des combattants, en vue de faire la guerre en Irak. L’accusation leur reproche, notamment, d’avoir contribué au passage en Irak de Muriel Degauque, qui se serait faite exploser le 9 novembre 2005.
Dans le jugement belge, l’identification à Al-Quaïda n’est même plus nécessaire, tout acte de résistance armée au gouvernement « démocratique » irakien est en soi illégitime.

Dans un conflit dans lequel la Belgique n’est pas partie prenante, le tribunal se donne la compétence de déterminer, parmi les forces en lutte, celles qui sont légitimes et celles qui sont criminelles. Plutôt que de considérer les prévenus comme des combattants, luttant contre la présence illégitime des troupes US, statut prévu dans le droit international humanitaire, le tribunal les désigne comme des terroristes et cela pour deux raisons, d’une part, leur combat ne serait pas juste et, d’autre part, les moyens employés les désignent comme des criminels.
Le tribunal estime que ces hommes faisaient partie de milices islamistes qui « rêvent de créer une guerre civile inter confessionnelle pour amener au pouvoir un régime rétrograde ». Le président du tribunal avait aussi déclaré que « leur objectif réel était de se livrer à une guerre de religion et à une croisade anti-occidentale » afin d’ instaurer un califat.
Ainsi, bien que la guerre initiée par les Etats-Unis ait été déclenchée en violation du droit international et pour des motifs (collaboration du régime irakien avec le réseau Ben Laden, existence d’armes de destruction massive) qui ont été invalidés par les faits, le jugement s’inscrit dans le cadre du « choc des cultures » et de « la lutte du bien contre le mal » initiée par le président des Etats-Unis.

Criminalisation de la résistance populaire

Ignorant l’existence des troupes d’occupation, 150 000 soldats et plus de 100 000 mercenaires, le procureur a estimé que l’occupation de l’Irak était déjà terminée au moment des faits. Le passage d’un état de guerre à une situation de paix ne serait pas déterminée par la réalité du terrain, mais par la déclaration de Washington. Cette reprise intégrale du point de vue des États-Unis a été partagée par le tribunal, qui a estimé qu’il n’y avait pas de conflit armé en Irak en 2004-2005 au sens du droit international humanitaire, au motif que les factions armées dissidentes n’ont pas occupé de partie significative du territoire irakien, à partir de laquelle elles auraient pu lancer des attaques systématiques. Rappelons que, par exemple, l’application de ces critères aux résistants à l’occupation nazie les transformeraient en terroristes.

Leur manque de visibilité est aussi, pour le tribunal, un élément qui les désigne comme des terroristes. Un combattant ne peut que faire partie d’une armée régulière d’un État constitué. Toute guérilla, toute guerre de résistance des populations contre un ennemi militairement supérieur devient automatiquement criminelle. Cependant, ce jugement ne semble pas s’appliquer aux mercenaires employés par des firmes privées américaines, combattants qui ne sont pas soumis au droit de la guerre et qui ne sont pas plus identifiables que les résistants. Ils ne mènent, non plus, aucune action couvrant l’ensemble du territoire.
Ce ne serait donc pas les caractéristiques intrinsèques d’un combattant qui feraient de lui un criminel, mais simplement le fait qu’il est désigné comme tel par l’administration états-unienne. C’est le pouvoir que se donne celle-ci de nommer un ennemi comme un terroriste que conforte le tribunal. Cette reconnaissance l’intègre dans un ordre de droit impérial.

Des « preuves » invérifiables et entachées d’irrégularités

L’accusation, les jugements de première instance et d’appel reposent sur une construction : l’existence d’une filière belge de kamikazes pour combattre en Irak. La réalité d’un groupe structuré n’a pas été établie et le parquet fédéral n’a pas apporté la preuve que les personnes prévenues ont « recruté des terroristes ».
Les éléments transmis par le FBI ne permettent pas de savoir avec précision ce qui s’est passé. Le parquet fédéral n’a pu étayer que les prévenus avaient l’intention d’envoyer des gens en Irak pour s’y faire exploser. 
Les preuves reposent sur des demandes d’entraide adressées aux USA, au Maroc, à l’Algérie, à la Turquie, à la Syrie, à la France, à la Thaïlande. Les éléments recueillis par cette voie sont présumés l’avoir été de manière régulière, sans que la défense ait eu les moyens d’en vérifier la légalité. Le tribunal considère qu’en matière d’entraide judiciaire internationale, il n’est pas requis que soit transmise l’intégralité du dossier. Il est ainsi impossible de renverser la présomption de légalité de ces éléments. Pourtant la défense a montré que la recherche et la saisie de données informatiques étaient entachées d’irrégularités selon le droit états-unien.
Des preuves recueillies en Algérie ont aussi été acceptées et ce bien que le Conseil de l’Europe considère que ce pays utilise systématiquement la torture dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Le tribunal a déclaré qu’il « n’est ni équipé, ni compétent, ni habilité à décerner de bons et de mauvais points à un État en la matière ». Ce tribunal, non habilité pour vérifier la légalité des moyens de preuves qui lui sont soumis, se donne cependant une compétence universelle pour définir ce que sont une démocratie, un état de guerre ou de paix ou ce que sont une guerre et une résistance justes.

Une jurisprudence impériale

L’enjeu de ces procès, en France et en Belgique, est de placer directement les citoyens de ces pays sous souveraineté des États-Unis. Il s’agit de rendre applicable le Military Commissions Act de 2006 sur le sol européen.
Ces jugements créent une jurisprudence qui permettra que l’incrimination états-unienne « d’ennemi combattant illégal », soit reconnue dans l’ordre pénal français et belge. Cela facilitera des demandes d’extradition de citoyens français et belges vers les USA sur la base de cette notion contenue dans la loi antiterroriste US de 2006. Rien, dans les accords d’extradition, signés en 2003 entre l’Union européenne et les États-Unis, n’empêche que les personnes remises soient jugées devant des commissions militaires, des tribunaux spéciaux où les droits de défense n’existent pas. Cette jurisprudence place ainsi notre système judiciaire dans un ordre juridique impérial. Il y perd non seulement son autonomie, mais aussi sa capacité de juger des faits, devant valider des systèmes de valeur et les prises de position politiques de Washington.


Jean-Claude Paye est sociologue.
Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004 ; Global War on Liberty, Telos Press 2007


Sources :

- Military Commission Act of 2006
- Les rapports d’Amnesty International montrent qu’une partie importante des détenus de Guantanamo ont été simplement remis à l’armée US, moyennant rançon, par des groupes locaux armés.
- « Inscription de la guerre dans le droit pénal », La Pensée, n° 353, mars 2008.
- « Ouverture à Paris du procès d’une filière irakienne », Le Nouvel Observateur, 23 juin 2008.
- « Le procès dit des filières irakiennes ». Comité de vigilance en matière de lutte contre le terrorisme (Comité T), Rapport 2007. Ligue des Droits de l’Homme Bruxelles.
- Jean-Pierre Borloo, « Peine réduite pour les filières kamikazes », Le Soir, 26 juin 2008.
- Conseil de l’Union européenne, ST 8295/1/03 rev 1, 2 juin 2003.