Apporter la paix ici à Kaboul ? C’est possible, il faudra juste 30 ans.

Les mauvaises recettes de l’Occident au pays de la guerre

Article de Giulietto Chiesa (député européen), paru dans La Stampa le 15 juin 2008

 

De Kaboul

L’histoire ne se répète jamais. Cela vaut aussi pour l’Afghanistan, et pourtant, avant même de rejoindre le fascinant bunker-hôtel 5 étoiles de l’Aga Khan Hôtel Serana à Kaboul, ce sont les choses elles-mêmes qui évoquent le passé. Les patrouilles d’hélicoptères de combat qui voltigent au-dessus de Kaboul sont quasiment identiques à leurs homologues soviétiques, même si le drapeau est différent. Et je me souviens de l’assurance tranquille de ce général soviétique qui me disait en 1985 que l’Afghanistan serait pacifié « dans 2 ou 3 ans » . Quatre ans plus tard, les chars soviétiques franchissaient à Termez le majestueux Amu Diarà pour rentrer à la maison. Battus. Evidemment, le parallèle ne tient pas. Les Moudjahidine s’appuyaient sur la puissance militaire des Etats-Unis, et le sort de cette guerre, qui fit 12 000 morts parmi les troupes russes, fut scellé lorsque les missiles Stinger mirent fin à la supériorité aérienne russe. Et il y avait en plus les milliards de pétrodollars que l’Arabie Saoudite wahhabite versait aux chefs de Peshawar. Et aussi l’appui actif des services de renseignement pakistanais, l’ISI.

Aujourd’hui, derrière les factions armées que, par paresse, nous appelons toujours « talibans », il n’y a apparemment plus que quelques factions fondamentalistes pakistanaises. Et à l’inverse, de l’autre côté, on trouve toute la puissance de feu de l’OTAN, la supériorité aérienne américaine, les photos satellites, la reconnaissance à l’aide de drones (aéronefs sans pilote), les attaques « automatiques », le renseignement, l’organisation guerrière, technologique, moderne. Un déséquilibre des forces qui, à première vue, devrait assurer la victoire. Mais alors, pourquoi cette victoire n’arrive-t-elle pas ? Que signifient ces forteresses assiégées en lesquelles les ambassades étrangères ont été transformées, les mesures drastiques de sécurité, les voitures blindées, les gilets pare-balles devenus la tenue presque obligatoire même à l’intérieur de la capitale ? Est-il possible que peu – ou même de nombreux – talibans arrivent à créer une situation apparemment aussi incontrôlable ? Il y a évidemment une autre explication : c’est que les recettes que nous avons appliquées ne sont probablement pas les bonnes ; que le peuple, dans les campagnes et les vallées reculées, ne nous perçoivent pas comme des alliés. Par exemple, de cet énorme flux de financement, quelle proportion arrive véritablement à destination, c’est-à-dire à la population ? Différentes études, forcément approximatives vu le contexte, indiquent que pour chaque dollar envoyé en Afghanistan, seulement 15 centimes arrivent vraiment sur le terrain. Le reste se perd dans les mille replis de la corruption, ou bien finit dans les poches des seigneurs de guerre, ceux-là mêmes qui ont martyrisé le pays et ont maintenant récupéré leurs lucratives positions dans les gouvernements locaux et dans ceux des provinces, d’où ils maîtrisent les trafics - y compris ceux de la drogue – et l’administration publique, en plus de leurs affaires privées. Tout ceci est l’œuvre non pas des talibans, mais de ceux qui ont été installés au pouvoir par l’Occident depuis le 11 Septembre. Et les gens le savent.

Un ancien journaliste afghan venu nous voir à l’hôtel Serena l’expliquait avec précision : « Ce pays est encore en grande partie analphabète mais ce n’est plus comme il y a 10 ans. Pas tant à cause des journaux indépendants qui existent mais que seule une petite partie de la population lit. Pas tant non plus à cause de l’existence d’une vingtaine de chaînes de TV privées, car ceux qui ont la télévision sont une infime partie de la population de Kaboul, et encore moins dans les provinces. C’est principalement la radio occidentale, que l’on peut recevoir dans tout l’Afghanistan, et qui transmet dans les deux langues, le Farsi et le Dari. Des millions de personnes l’écoutent, souvent avec parcimonie, car là où il n’y a pas d’électricité (80% du pays), les gens doivent acheter des piles qui coûtent très cher. Mais le résultat c’est que les gens savent beaucoup de choses qu’avant ils ignoraient. Ils peuvent se faire une opinion. Et le mécontentement est grand, et s’accroît toujours plus. » Dans ce contexte, les élections truquées et quasi incompréhensibles pour les gens valent ce qu’elles valent, c’est-à-dire presque rien, pour établir un consensus adapté. La Constitution, un arrangement institutionnel très similaire, extérieurement, à l’Etat de Droit de nos démocraties occidentales, pourrait laisser croire à un développement démocratique. Mais elle ne suffit pas à créer une inversion de tendance vers la stabilité.
Ce qui apparaît avec évidence, c’est le caractère « imposé par l’étranger », en plus de l’aspect « dirigé par l’étranger », d’un programme complexe de démocratisation à l’occidentale, dans lequel les Occidentaux s’évertuent depuis 6 ans à expliquer aux élites afghanes (et non à la population qui est inatteignable pour eux) qu’ils doivent se soumettre à des règles qu’ils ne reconnaissent pas, et que selon toute probabilité, la majorité d’entre eux n’aiment pas. Le président de la Cour Suprême, Azizi, résume de façon symbolique : « Nous pensions aller du mal vers le mieux et maintenant nous nous retrouvons après 6 ans à aller du mal vers le pire. » Ce qui est sûr, c’est que la chute a été longue : plus de 30 ans ne se remontent pas facilement. Mais comment faire pour réformer la justice si un juge perçoit seulement 50 dollars de salaire mensuel ? Pire encore, cela représente la moitié de ce que touche un jeune policier à peine enrôlé dans une formation qui l’amènera inexorablement à risquer sa vie dans un village perdu d’une vallée reculée, et où de surcroît il ne pourra rien faire pour se défendre et défendre sa famille quand déboulera la première bande de talibans ou de quelque seigneur de guerre. C’est pour ça que construire une vraie police afghane ne se fera pas dans un délai bref. « Il faudra au moins une génération » explique un officiel allemand, désabusé. Cela signifie rester là pour 25 ou 30 ans.

Traduit de l’italien par Christophe Terrasson pour ReOpenNews

L’Iran riposte à L’OTAN

http://socio13.wordpress.com/2008/03/27 … e-a-lotan/
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Par la bouche de son Ministre des Affaires étrangères, en visite au Tadjikistan, l’IRAN vient de créer l’évènement en demandant officiellement à adhérer à l’ORGANISATION DE COOPERATION DE SHANGHAI (OCS).

Cette demande est une riposte claire à la nouvelle campagne de menaces guerrières et de mesures de rétorsion économique  contre le régime iranien lancée depuis Washington et Tel-Aviv.

Du point de vue militaire la démission de l’Amiral FALLON, commandant en chef du CENTCOM – qui couvre l’Europe et le Moyen-Orient Iran et Afghanistan compris – a mis fin à l’insubordination manifeste de la hiérarchie militaire US et a redonné de la voix aux traîneurs de sabre, CHENEY en tête.

Il s’en suit qu’à nouveau les médias débordent de détails sur les futures attaques de l’Iran. S’y côtoient des nouvelles brutes telles que le transit par le Canal de Suez d’un sous-marin nucléaire US faisant route vers le Golfe Persique (mais il y en a sûrement d’autres qui sont arrivés sous l’eau par l’Est sans se faire remarquer, faire transiter un sous-marin par Suez c’est l’exposer au monde entier pendant des heures) ou des fantasmes de terreur atomique en annonçant le bombardement de la nouvelle centrale nucléaire iranienne de construction russe de BUSHER  et susceptible de créer un TCHERNOBYL décidé de sang froid par les descendants d’Hiroshima.

Du point de vue économique, les USA ont décidé de nouvelles sanctions économiques contre l’Iran. En application des dispositions financières du PATRIOT ACT ils vont interdire à toutes les banques du monde ayant des relations avec deux banques iraniennes d’Etat de commercer sur le territoire des Etats-Unis ou avec des banques étasuniennes.

En demandant à adhérer à l’OCS dans cette conjoncture,  l’Iran met la Chine et la Russie au pied du mur. En effet, si l’OCS a ,dés sa création, bien accordé à l’Iran le statut d’observateur , comme d’ailleurs à l’Inde au Pakistan et à la Mongolie, elle avait fait savoir l’an dernier qu’elle n’envisageait pas d’accueillir de nouveaux membres.

Accepter l’Iran dans l’OCS, c’est accepter de se porter à ses côtés en cas d’agression extérieure,  ce qui revient à dire aux Etats-Unis que s’ils attaquent l’Iran ils déclenchent la guerre mondiale. Tout simplement !

Or l’Iran abat cette carte à quelques jours du sommet de l’OTAN de Bucarest auquel la Russie participera en qualité de membre du « Partenariat pour la Paix » qu’elle a signé avec l’OTAN  et au cours duquel la Russie va, au nom de l’OCS, demander officiellement à l’OTAN de « cogérer » le dossier afghan.

Les raisons de cette demande sont  connues :

  • l’OTAN est embourbée en Afghanistan et s’y voit installée pour des décennies au risque d’y éclater car, la République monarchoïde DE NAGY BOCSA  mise  à part, les réticences à un engagement militaire supplémentaire et prolongé sont de plus en plus en nettes chez les autres partenaires des USA,
  • l’OTAN a des difficultés d’approvisionnement de toutes sortes – armes, carburant  - via le Pakistan jusqu’à présent seul couloir d’accès fiable.

Consciente de cette impasse stratégique des Etats-Unis et de leurs alliés, l’OCS qui contrôle tous les pays au Nord de l‘Afghanistan propose d’assurer à l’OTAN la sécurité d’accès au théâtre afghan en échange d’un partage de la responsabilité dans la gestion du problème afghan.

La leçon stratégique est immense : l’OTAN s’est aventurée trop loin de ses bases et en violation de ses propres statuts,   elle s’épuise et se divise dans une aventure sans issue (ou plutôt sans autre issue que la misère  du peuple afghan) et son adversaire principal lui propose, sans tirer un coup de canon, de prendre en main politiquement le dossier afghan pour la simple et bonne raison que l’Afghanistan est son voisin et que, suprême habileté dialectique, ce pays est un foyer du terrorisme contre lequel l’OCS entend lutter.

L’adhésion de l’IRAN, qui tient la frontière occidentale de l’Afghanistan, à l’OCS constituerait un appui majeur à cette démarche.

Les montagnes afghanes sont  et restent de véritables sables mouvants stratégiques. S’y agiter est mortel ! Vieille leçon toujours valable !

Entretien : La politique afghane de l’Occident est un échec

 

17 février 2008 « Sous Rumsfeld et Bush, on ne voulait pas reconstruire mais contrôler l’Afghanistan. Et ce que nous voyons aujourd’hui est le résultat de cette politique : on voulait contrôler le pays à moindre coût et pour un profit maximum, mais cela ne fonctionne pas. »

Le Dr Michael Pohly, de l’Université libre de Berlin, répond aux questions de Horizons et débats, 11 février 2008

Aux dernières nouvelles, la situation en Afghanistan s’est encore détériorée. Le pays tout entier est sur le pied de guerre et il n’est plus question de reconstruction. Comment voyez-vous les choses ?

M. Pohly : La situation est très critique car les défauts de la politique sont devenus évidents. On observe une augmentation de la volonté de résistance qui vient des zones rurales. Il existe des régions entières dont le gouvernement a perdu le contrôle ou dans lesquelles il n’a jamais tenté de procéder à une sérieuse reconstruction.

Quelle est la situation des habitants ?

Cela dépend. Kaboul est maintenant une grande agglomération de trois millions et demi à quatre millions de personnes bien que la ville soit faite pour un million et demi d’habitants. Il n’existe pas de programme de retour pour ceux qui sont venus en ville. Il n’y a pas non plus de programme pour ceux qui reviennent à Kaboul ou s’y sont installés et l’emploi de même que l’approvisionnement sont un énorme problème.

D’un autre côté, on a vu apparaître des quantités de spéculateurs à Kaboul et il y a un énorme clivage entre les riches et les pauvres. Il n’existe pas de programme d’intégration sociale.

Ces défauts doivent être attribués à la politique du gouvernement afghan et également à l’Occident. Si l’on demande actuellement à l’Allemagne d’envoyer davantage de troupes, c’est dans le but d’une militarisation censée réagir contre les déficits politiques.

L’ONU a donné mission à la FIAS (Force internationale d’assistance à la sécurité) de reconstruire le pays. Qu’en est-il de cette reconstruction qui devrait profiter à la population ?

A mon avis, on constate des manques importants. On a réussi à améliorer les infrastructures des grandes villes, à créer des liaisons entre les villes. Mais c’était la tâche la plus facile. Les gouvernants n’ont pas réussi à emporter l’adhésion de la population. On ne lui a pas proposé de programme de développement pour les vingt prochaines années. Au lieu de cela, on a observé au cours des sept ­dernières années une politique de magouilles entre Karzai, entre les membres du gouvernement et les Américains. D’autre part, relativement peu de personnes participent aux décisions. Elles se négocient souvent en coulisses. Les zones rurales ont été négligées de manière impardonnable et sont maintenant perdues.

Depuis la fin de l’automne 2001, les membres du gouvernement ont été en majorité imposés de l’extérieur, ce qui constitue un gros problème. Quelles autres fautes ont été commises dans la formation du gouvernement ?

Une grave erreur a été d’intégrer les seigneurs de la guerre dans le gouvernement. Les Afghans ont ressenti cela comme une récompense pour les méfaits qu’ils ont commis au cours des 20 à 25 dernières années. La communauté internationale a ainsi perdu de sa crédibilité, perte accentuée par le fait que la FIAS a conclu des accords de trêve et de coopération avec les seigneurs de la guerre et a rendu certains d’entre eux très puissants. Or ces gens sont finalement les seuls à profiter des avantages de la « paix ».

Le renforcement des troupes demandé avec tant d’insistance par le gouvernement américain et le commandement de l’OTAN est-il à votre avis une solution aux problèmes de l’Afghanistan ?

Non, je ne crois pas. Cela augmente la militarisation de la politique qui présente déjà suffisamment de défauts et l’armée n’est pas en mesure d’y remédier.

On a négligé d’accorder une place centrale à la question de la justice. Ce que voulaient les Afghans, c’est la justice sociale. Ils voulaient que l’on demande des comptes aux seigneurs de la guerre pour les crimes ­contre l’humanité qu’ils avaient commis et qu’ils n’occupent plus de postes à responsabilité. C’est la moindre des choses que la population attendait du processus de « démocratisation » engagé par l’Occident. Mais au lieu de cela, ils ont vu que, sous la pression des Nations Unies, du concept du représentant spécial de l’ONU pour l’Afghanistan Brahimi, ces auteurs non seulement de crimes capitaux mais de crimes contre l’humanité obtenaient en récompense des postes et des dignités.

C’est une chose dont l’Occident n’est absolument pas conscient. On pensait que les Afghans n’avaient pas ce sens de la justice, or il est très fort chez eux, quelle que soit leur origine ethnique.

Ainsi, on n’a pas créé la sécurité à l’intérieur du pays. Or sans sécurité, aucun développement n’est possible et sans développement la sécurité n’est pas possible. Ces deux éléments sont intimement liés et on les a négligés tous les deux. Il n’y a pas de sécurité parce que les forces de police que nous avons mises sur pied sont constituées d’anciens miliciens qui ont simplement changé d’uniforme et sont mal payés. Pour la population, ils représentent une menace plus importante que les bandits. Le concept de rétablissement d’une police, également celui de l’Allemagne, très beau en théorie, a échoué en pratique. Et ce que les Américains ont fait en l’espace de six semaines, c’est-à-dire nommer 30 000 policiers, n’a pas garanti la sécurité. On s’est servi de ces malheureux en en faisant des troupes paramilitaires et ce sont elles qui subissent le plus de pertes dans les combats contre les talibans.

Il n’y a pas non plus de reconstruction du système judiciaire. Il n’y a pas de règlements. L’Etat n’a toujours pas réussi à monopoliser l’usage de la force et à s’imposer vis-à-vis des seigneurs de la guerre.

Les Etats-Unis viennent de demander de manière quasi impérative des troupes euro­péennes, avant tout allemandes, pour combattre dans le Sud. Qu’en pensez-vous ?

Dès le départ, les Américains avaient un autre concept pour l’Afghanistan. Sous Rumsfeld et Bush, on ne voulait pas reconstruire mais contrôler l’Afghanistan. Et ce que nous voyons aujourd’hui est le résultat de cette politique : on voulait contrôler le pays à moindre coût et pour un profit maximum, mais cela ne fonctionne pas.

Le gouvernement allemand devrait par conséquent opposer un refus clair et net ?

Effectivement, c’est ce qu’il devrait faire car cela ne marchera pas. Ce sera un échec, comme en Irak, car on n’obtient rien par les armes.

Si nous n’obtenons pas l’adhésion de la population, nous échouerons. Prenons la question des talibans. Ils trouvent un écho certain dans la population. Voici comment cela se passe. Par exemple, deux ou trois tribus ont des différends entre elles en ce qui concerne les droits de pâture, le droit des eaux, le droit foncier, etc. Que font les talibans ? Ils vont là-bas et deviennent le parti d’une des tribus, d’un des clans parce que l’Etat est inexistant. On monte les tribus les unes contre les autres, certaines deviennent subitement fortes parce qu’elles sont soutenues par les talibans, qu’elles peuvent dominer les autres ou du moins imposer leur prétendu droit sous une forme ou une autre. Ce qui fait la force des talibans, c’est qu’ils tirent profit des différends à cause de la carence de l’Etat.

Si nous sommes conscients de cela, notre politique doit consister en autre chose qu’une « pacification militaire », c’est-à-dire une guerre contre des gens qui peuvent toujours se rabattre sur le Pakistan. Les talibans pénètrent en Afghanistan, mènent une opération puis repartent. Il est donc très difficile de les arrêter en Afghanistan à part dans quelques régions qui ont été pratiquement abandonnées par l’Etat.

Mais si l’objectif est de contrôler un pays, on n’a donc aucun véritable intérêt à le pacifier.

Exactement, c’est pourquoi on met la charrue avant les bœufs. Malheureusement, nous cédons très facilement aux désirs des Américains, y compris en ce qui concerne l’engagement dans le Sud. D’autre part, nous n’avons pas vraiment voulu adopter une position indépendante en disant par exemple : nous voulons le développement, nous nous y prenons autrement. Nous nous sommes contentés de symboles et avons suivi la politique des Etats-Unis.

Que pensent les Afghans que vous connaissez de la présence depuis des années de troupes étrangères dans leur pays ?

Maintenant, c’est différent de la fin de 2001. Leur attitude a nettement changé. Au début, jusqu’à 95% des habitants saluaient la présence des troupes qu’ils ne considéraient pas comme des troupes d’invasion. Ils espéraient qu’elles mettraient fin aux malheurs causés par les talibans, par les forces basées au Pakistan qui constituaient - et constituent toujours - la colonne vertébrale logistique et idéologique des talibans. C’est pourquoi les troupes étrangères furent considérées comme des libérateurs. C’est la différence essentielle avec l’Irak. Les gens espéraient qu’elles instaureraient la justice et la justice sociale et qu’elles mettraient à l’écart ceux qui les avaient fait souffrir au cours des trente dernières années.

Or ce ne fut pas le cas. Les Américains ont pratiqué une politique consistant en deux choses : d’une part, nous avons eu la FIAS qui a eu l’idée insensée d’instaurer un couloir de sécurité autour de Kaboul, de développer la capitale et de régir la pays à partir de là. Ce projet était totalement absurde et les Afghans n’ont pas tardé à le critiquer. D’autre part, les USA n’ont rien imaginé de mieux que de repartir à la chasse d’Al-Qaïda avec les milices qui étaient détestées.

Ce faisant, les Américains ont renforcé les forces afghanes qui étaient opposées à Kaboul si bien qu’on a eu, dans la capitale et en province, des forces qui étaient censées collaborer avec les Américains mais qui luttaient les unes contre les autres. Mais on a laissé complètement de côté les nombreux chefs de tribus désireux de reconstruire l’Afghanistan, à vrai dire uniquement pour participer au pouvoir et empocher l’argent qui allait être distribué. On a prétendu qu’ils ne comptaient pas. C’est une des raisons pour lesquelles on a perdu les régions situées au-delà de Kaboul.

Que pensent les Afghans de la poursuite de la guerre ?

Nous avons mis en garde assez tôt contre la poursuite des bombardements sur zone. Dès le début de la guerre, à l’automne 2001, et plus tard dans leur poursuite d’Al-Qaïda et des talibans, les Américains, pour protéger leurs troupes, ont bombardé massivement des fermes et d’autres objectifs civils et ces « dommages collatéraux » (pour employer un euphémisme du jargon militaire) qui dévastent les régions pachtounes nuisent considérablement aux processus sociaux.

On connaît ainsi de nombreux cas où l’occupant a bombardé des noces ou des enterrements parce qu’il pensait qu’un membre d’Al-Qaïda ou un taliban y participait et il a sacrifié 30, 120, 150 personnes pour en atteindre une seule. La nouvelle de ce genre d’opérations se répand dans la population.

Ces rassemblements ne servent pas seulement à fêter un couple ou à prendre congé d’un mort, ce sont des événements sociaux où l’on prépare l’avenir. On s’y met d’accord sur des noces, on conclut des contrats, on y règle de vieux comptes ou on se réconcilie. Ce sont des moments essentiels de la vie sociale auxquels les Américains s’attaquent par leurs bombardements. Ils interviennent dans le cycle de vie de cette société et on ne leur pardonne pas.

Il y a eu de véritables massacres, par ­exemple à Helmand.

C’est à pleurer. Ce crime a été étouffé. Je pense également au général Abdul Rashid Dostum, ce grand criminel de guerre qui a 30 000 à 40 000 morts sur la conscience. Il est maintenant ministre de la Défense. Après 1945, l’Allemagne a au moins tenté d’assumer ses crimes, elle a condamné certains des principaux responsables. En Afghanistan, cela n’a absolument pas été fait.

J’ai moi-même enquêté sur plusieurs cas et envoyé ma documentation aux Nations Unies et au gouvernement Karzai. Il s’agissait d’hommes qui voulaient se porter candidats à la Jirga ou l’avaient déjà fait qui ont ensuite été menacés par des membres du gouvernement qui ont donné l’ordre de les tuer parce qu’ils étaient devenus trop dangereux pour le pouvoir. L’Occident n’a jamais voulu s’occuper de ces affaires.

Ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui se sont rendu compte qu’ils pouvaient continuer d’agir comme jusqu’ici - et maintenant même avec l’aide de l’Occident - qu’ils pouvaient enfin s’installer. Et c’est ça qui a provoqué cette profonde déception chez les Afghans. C’est pourquoi ils laissent faire les talibans sans pourtant leur être favorables.

Avez-vous une idée de ce que pourrait être un concept de paix pour l’Afghanistan ?

Oui, je crois. Nous avions soumis plusieurs propositions au gouvernement fédéral que nous avions développées en collaboration avec les Afghans. En 2002, j’ai passé ­presque une année en Afghanistan. J’ai fait du travail de reconstruction pour la Fondation ­Friedrich-Ebert, fondation du SPD, m’occupant essentiellement du processus de démocratisation et des partis. Nous avons participé à la préparation de la Loya Jirga d’urgence, nous avons poursuivi des projets antérieurs. Nous avions réussi à établir un réseau de jirgas tribales. Elles avaient fait de nombreuses propositions sensées.

La première demande fut celle-ci : « Rendez-vous dans les territoires extérieurs aux centres urbains et formez des gens qui n’ont pas de passé criminel. » Il y avait 46 jirgas indépendantes et nous avons travaillé avec 42 d’entre elles. On nous a dit : « Allez dans les grandes villes et formez-y des policiers et des soldats et abandonnez-nous la lutte. Nous savons qui a fait quoi. Nous savons où sont les gens, s’ils sont animés d’un esprit positif ou négatif. Donnez-nous la possibilité de nous défendre. »

J’ai fait des estimations et en ai discuté avec des gens de la FIAS. Il aurait fallu un contingent de 550 hommes pour chaque grande ville (Kandahar, Herat, Mazar-e ­Charif, Jalalabad, Bamina, Khost et éventuellement Pul-e Khumri) plus des instructeurs. Pourtant nous avons complètement perdu notre temps. L’expérience a été un échec. Nous aurions dû tout de suite prendre contact avec les tribus, avec des gens sans passé criminel, mettre sur pied une nouvelle armée, une nouvelle police. Nous aurions dû travailler simultanément à partir des régions et à partir du centre et ensuite avec les projets de développement. Ç’aurait été une solution raisonnable.

L’Occident n’aurait pas vécu la situation actuelle où des troupes étrangères se battent contre les talibans à la frontière. Ce sont les Afghans qui aurait fait ce travail. Ils le feraient encore aujourd’hui.

Au lieu de cela, on a nommé ministre de la Défense un des pires seigneurs de la guerre, Mohammed Fahim. Mais aussi bien les Pachtounes que les Hazara ont refusé d’envoyer des jeunes hommes servir sous ses ordres. Ils ont dit : « Nous ne mettrons aucun d’entre nous à la disposition d’un homme au passé aussi chargé. »

C’est également un problème du processus de Petersberg. Si ç’avait été une région sous mandat des Nations Unies, les choses auraient été plus faciles. Nous aurions été plus crédibles. Mais au lieu de cela, les Américains ont placé Karzai et chacun sait qu’il pratique une politique par procuration.

En intégrant des Afghans au passé vierge, qui avaient exercé des responsabilités auparavant, donc des gens vraiment formés et pas seulement des seigneurs de la guerre, on aurait pu construire une base solide, mais cela a été balayé d’un revers de main : Nous nous concentrons sur Kaboul. Nous n’allons pas dans les provinces. On constate aujourd’hui le résultat de cette politique.

Mais ce n’était pas ce que voulaient les politiques.

Non, parce qu’on voulait tout contrôler. On ne voulait pas reconstruire le pays, on ne voulait pas qu’il soit indépendant. On ne voulait ni la reconstruction ni l’autonomie. On parlait certes d’autonomie mais toutes les décisions ont été prises pas les Nations Unies, les Américains et Karzai. La population a été tenue à l’écart. On s’en est rendu compte dans les faits, par exemple à propos de la Constitution. Les gens voulaient en débattre. A ­l’époque, j’étais dans le pays, dans les provinces, dans le Sud. J’ai parlé avec les gens. Ils ne savaient pas de quoi discuter. Ç’aurait été un des moyens de susciter une envie de renouveau selon le principe « nous élaborons ensemble une Constitution ».

Or la Constitution leur a été imposée. C’est un mélange de droit occidental, de droit traditionnel et de dispositions dirigées contre certaines personnes. C’est un conglomérat désastreux.

 

Le Dr Michael Pohly est médecin et ethnologue. Il travaille à l’Institut d’études iraniennes de l’Université libre de Berlin. Différents partis et institutions publiques le consultent comme expert et il est conseiller des ministères des Affaires étrangères et de la Coopération économique. Il a signé de nom­breuses publications sur l’Afghanistan.


 

Publication originale Horizon et Débats

Illustration : Artilleurs américains en Afghanistan - ( Ndlr : cette image présente une similitude frappante avec la scène d’« Au coeur des ténèbres » de Joseph Conrad, où une canonnière longeant les côtes d’Afrique pilonne absurdement une jungle impénétrable. )

 

L’OTAN, veut-elle la guerre totale? D’anciens généraux de l’OTAN exigent de pouvoir recourir à la guerre atomique préventive

Un missile nucléaire britanniqueCinq anciens militaires de haut grade des pays de l’OTAN ont, selon un article du quotidien britannique «The Guardian» du 22 janvier, («

Preemptive nuclear strike a key option, Nato told

»), rédigé un manifeste de 150 pages envoyé, pour consultation, tant au Pentagone à Washington, qu’au secrétaire général de l’OTAN. Il s’agit des cinq militaires suivants:

 

  • John Shalikashvili (USA), ancien commandant de l’OTAN en Europe et de 1993 à 1997 à la tête de l’état-major interarmées;
  • Klaus Naumann (Allemagne), commandant de l’armée allemande de 1991 à 1996 et ancien président du Comité militaire de l’OTAN;
  • Peter Inge (Grande-Bretagne), maréchal britannique, ancien chef d’état-major de 1992 à 1994 et chef de l’état-major de la défense entre 1994 et 1997;
  • Henk van den Breemen (Pays-Bas), ancien chef d’état-major néerlandais;
  • Jacques Lanxade (France) ancien chef des forces navales françaises et ancien chef de l’état-major de la défense française.

Ces anciens militaires dressent un sombre tableau des menaces qui pèsent sur les «valeurs occidentales» et le «style de vie occidental» et présentent l’Occident comme victime de "forces ténébreuses". En réponse à cette menace, ils exigent donc dans leur manifeste le droit pour l’OTAN de porter un coup préventif avec des armes nucléaires, même contre des pays ne possédant pas cette arme.

Ils préconisent par ailleurs une réorientation de l’OTAN. Cette dernière doit être dirigée par un nouveau «directoire» de chefs américains, européens et de l’OTAN elle-même, afin d’être capable de réagir rapidement en cas de crise. A l’avenir il s’agira d’empêcher une «obstruction» de la part de l’Union Européenne. Il ne devra plus être nécessaire d’arriver à un accord unanime pour autoriser une intervention de l’OTAN, une décision à la majorité devra suffire. Des restrictions nationales comme dans le cas de l’intervention de l’OTAN en Afghanistan ne seraient plus acceptables et les Etats membres de l’OTAN qui ne participeraient pas à de futures guerres de l’alliance ne devraient plus avoir de droit de co-décision. L’OTAN devra pouvoir engager des guerres sans l’aval des Nations Unies et pas seulement en matière défensive.

Les propositions du manifeste devront être discutées en avril prochain lors de la réunion de l’OTAN à Bucarest.

Poutine : “Nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la course aux armements”

Par Shaun Walker à Moscou
The Independent samedi 9 février 2008

Article original: "A new phase in the arms race is unfolding’ says Putin" (EPA)

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Le président russe, Vladimir Poutine, lors de la session du Conseil d'Etat

Vladimir Poutine a utilisé l’un des derniers discours majeurs de sa présidence pour délivrer un message de défi à l’Ouest, accusant celui-ci de lancer une nouvelle course aux armements qui ne laisse à Moscou d’autre choix que de réagir pareillement. Moins d’un mois avant les élections présidentielles, que le successeur qu’il s’est choisi est quasiment certain de remporter, ce discours a ôté tous les doutes qui pouvaient subsister selon lesquels la politique étrangère russe pourrait devenir moins agressive après le retrait de M. Poutine.

"Il est clair qu’une nouvelle course aux armements se déroule dans le monde", a déclaré M. Poutine. Une course que la Russie n’a pas lancée. Et il a fait serment que la Russie répliquerait à ces menaces en développant de nouvelles armes plus modernes qui seraient aussi bonnes voire meilleures que celles possédées par les pays occidentaux. "Nous sommes obligés de réagir … La Russie a eu et aura toujours les réponses à ces défis", a-t-il déclaré.

Ce discours, dans lequel il a aussi condamné l’expansion de Otan, est arrivé alors que les chefs de la défense de cette alliance de 26 nations, de plus en plus inquiets par la Russie qui cherche à en imposer sur le plan militaire, se sont rencontrés à Vilnius, la capitale lithuanienne, et ont vivement conseillé à Moscou de baisser sa rhétorique d’un cran.

Independent Graphics/QuestionsCritiques

Des patrouilles de bombardiers russes sont récemment parties en chasse au-dessus des océans Atlantique, Pacifique et Arctique et se sont approchées des frontières de l’espace aérien de l’Otan. En septembre dernier, deux Tupolev-95 russes se sont écartés de leur plan de patrouille de routine au large des côtes norvégiennes en direction du Sud pour se diriger vers l’Ecosse.

Lors du tout dernier incident, deux bombardiers "Blackjack" à grand rayon d’action ont volé vers le Golfe de Gascogne, au large de la France et de l’Espagne pour tester le lancement de missiles. Les Russes ont aussi indiqué qu’ils veulent rétablir une présence navale dans la Méditerranée, probablement en utilisant des ports syriens. Cette stratégie est destinée à améliorer la visibilité de la puissance militaire de la Russie mais cette rodomontade a alarmé les pays occidentaux et alimenté des discours de nouvelle Guerre Froide.

Hier, M. Poutine est passé à la vitesse supérieure en décrivant la Russie comme la victime de l’agression et de l’expansion occidentale et il a promis une riposte russe. Il a déclaré que les pays occidentaux ont dépensé beaucoup plus que la Russie pour la défense et il a aussi repris un thème qu’il a soulevé à de nombreuses reprises par le passé - celui de l’élargissement de l’Otan vers les frontières russes. "Nous avons retiré nos bases à Cuba et au Vietnam", a-t-il dit. "Et qu’avons-nous obtenu en retour ? De nouvelles bases américaines en Bulgarie et en Roumanie".

Il s’est aussi plaint des projets étasuniens de construire des éléments d’un bouclier antimissile en Pologne et en République Tchèque. "Ils essayent de nous persuader que toutes ces actions ne sont pas dirigées contre la Russie", a-t-il déclaré, "mais ils n’apportent pas de réponses constructives à nos inquiétudes parfaitement fondées".

La Russie avait déjà auparavant menacé de déployer des missiles nucléaires dans son enclave balte de Kaliningrad si les Etats-Unis poursuivaient leurs plans. La dépense militaire annuelle de la Russie a quadruplé depuis que M. Poutine est arrivé au pouvoir et le Kremlin a annoncé un programme de 150 Mds d’€ pour moderniser ses équipements militaires vieillissants.

Des changements inquiétants sur le plan symbolique sont aussi en cours : la Russie a récemment annoncé que de vastes parades sur la Place Rouge seront ravivées cette année, pour la première fois depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, afin de servir de vitrine à la puissance militaire de la nation. M. Poutine a aussi accusé des pays étrangers, sans les citer, d’essayer cyniquement d’accéder de façon déloyale aux ressources naturelles de la Russie. "De nombreux conflits, actes de politique étrangère et démarches diplomatiques sentent le pétrole et le gaz", a-t-il déclaré. "C’est le contexte dans lequel nous comprenons l’intérêt croissant pour la Russie". Il a déclaré que la souveraineté de certains pays avait été complètement détruite sous des slogans de liberté et de démocratie.

Ce discours a été diffusé en direct sur la télévision russe. M. Poutine s’adressait au Conseil d’Etat, un rassemblement influant de l’élite du pays, comprenant Dimitri Medvedev, l’homme quasiment assuré d’être le prochain président de la Russie. Etait aussi présent, le propriétaire du club de football de Chelsea, Roman Abramovitch, l’homme le plus riche de la Russie, en sa qualité de gouverneur de la région russe de Chukotka.

M. Poutine a constamment dépeint les tentatives occidentales d’encourager la démocratie en Russie comme des intentions abominables. Le mois dernier, il a dit aux services de sécurité de se méfier de l’ingérence étrangère dans les élections présidentielles à venir et, au début de la semaine, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe a annoncé qu’elle ne surveillerait pas cette élection à cause de l’attitude non coopérative des officiels russes.

Les remarques belliqueuses d’hier sont arrivées à la fin d’un discours consacré à exposer les accomplissements durant ses huit années au pouvoir et à présenter les plans pour le développement de la Russie jusqu’en 2020. Il a débité à toute vitesse les accomplissements économiques et sociaux des huit dernières années, vantant le fait que les Russes étaient à présent incommensurablement mieux qu’il y a huit ans, et il a exposé une stratégie de développement pour améliorer les revenus, la durée et la qualité de la vie des Russes d’ici à 2020.

Bizarrement, M. Poutine n’a fait aucune référence dans son discours au fait que la présidence allait bientôt changer de mains et il a parlé à plusieurs reprises de ce que "nous" devons faire.

M. Medvedev, qui est pratiquement certain de remporter les élections du 2 mars a demandé à M. Poutine de rester en tant que Premier ministre.

 

Traduit de l’anglais par [JFG-QuestionsCritiques]