Plus de cinquante ans de « coups tordus » : L’équipe de choc de la CIA

Si l’on a retenu la présence massive de Cubains de l’exil dans la tentative d’invasion de la baie des Cochons en 1961, on connaît moins leur rôle dans les opérations ultérieures de la Central Intelligence Agency (CIA). Du Chili au Nicaragua en passant par le Vietnam, à travers coups d’Etat, assassinats de dirigeants, trafics d’armes et de drogue, ils ont été l’un des instruments les plus secrets et les plus meurtriers de la politique étrangère américaine.


John Negroponte, ex-ambassadeur et protecteur des escadrons de la mort au Honduras,
ex-ambassadeur en Irak, ex-directeur du renseignement national US…

« Notre seul délit a été de nous donner nos propres lois, notre crime a été de les appliquer à l’United Fruit. » Elu président du Guatemala en 1951, Jacobo Arbenz, entre autres mesures progressistes, promulgue une réforme agraire. Le 4 mars 1953, il exproprie partiellement la compagnie bananière américaine United Fruit, la privant de 84 000 hectares sur 234 000. Les 17 et 18 juin 1954, une armée mercenaire venue du Nicaragua et du Honduras pénètre au Guatemala et, le 27 juin, renverse Arbenz. Le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles et son frère Allen, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), sont alors tous deux actionnaires de l’United Fruit ! L’opération — nom de code PB/Success — a bénéficié de la participation active d’une « équipe de choc » de la CIA qui va traverser les décennies.

Venant après le renversement en Iran du dirigeant nationaliste Mohammad Mossadegh, le 19 août 1953, PB/Success fait à la CIA une réputation d’invincibilité et devient un modèle pour ses opérations clandestines dans le monde entier. En mars 1960, le président Dwight Eisenhower donne son feu vert à une nouvelle action destinée, cette fois, à déstabiliser Cuba, où la révolution a triomphé le 1er janvier 1959. La plupart des agents qui ont participé au renversement d’Arbenz se retrouvent responsables du « projet Cuba ». Il s’agit notamment, et à leur tête, de Richard Bissell, numéro deux de la CIA ; de Tracy Barnes, qui assume la constitution de la Cuban Task Force ; de David Atlee Phillips, responsable de la guerre psychologique ; de Howard Hunt, chargé de former le « gouvernement cubain provisoire ». Deux jeunes gens se joignent au groupe : M. Porter Goss, officier du contre-espionnage de l’armée, et M. George Herbert Walker Bush (1). Ce dernier aide à « recruter des exilés cubains pour l’armée d’invasion de la CIA (2) ».

Le 17 avril 1961, les quelque mille cinq cents hommes de cette armée, la brigade 2506, débarquent dans la baie des Cochons. Après leur défaite, en moins de soixante-dix heures, les numéros un et deux de la CIA, Dulles et Bissell, doivent démissionner.

Ulcéré par cette déroute, le président John F. Kennedy octroie un pouvoir exorbitant à l’Agence, décision qui affectera les affaires du monde pendant longtemps (3). Ministre de la justice et frère du président, Robert Kennedy supervise une nouvelle agression contre Cuba. Miami devient l’épicentre de la plus grande opération paramilitaire — JM/WAVE — jamais montée sur le sol américain. A sa tête, Theodore « Ted » Shackley et M. Thomas « Tom » Clines. Le groupe reçoit notamment le renfort du général Edward Lansdale, arrivé d’Indochine, où il a travaillé avec les services secrets français impliqués dans la guerre coloniale ; de M. Richard Secord, officier de l’US Air Force ; et de David Sánchez Morales, officier du contre-espionnage de l’armée.

Formés à la contre-guérilla

Lorsque, le 14 octobre 1962, éclate la « crise des fusées », Washington exige que les missiles balistiques installés par l’Union soviétique à Cuba soient retirés. Moscou cède, à condition que les Etats-Unis s’engagent à ne pas envahir l’île (et à renoncer à leurs propres missiles en Turquie). Kennedy accepte et ordonne de démanteler JM/WAVE.

La révolution cubaine n’en amène pas moins Washington à modifier radicalement sa stratégie de sécurité régionale. La restructuration des armées latino-américaines commence, et un centre d’entraînement et d’endoctrinement — l’Ecole des Amériques — voit le jour dans la zone américaine du canal de Panamá. Lorsque Kennedy est assassiné, le 22 novembre 1963, à Dallas (Texas), sa doctrine de sécurité nationale est déjà en place. Le renversement du président brésilien João Goulart, le 31 mars 1964, donne le signal d’une série de coups d’Etat et marque le début des disparitions et tortures d’opposants politiques, de façon massive et sophistiquée.

Cette nouvelle stratégie ne peut négliger l’expérience des agents cubains de la JM/WAVE, ni celle de certains des mille cent quatre-vingt-neuf hommes capturés lors de la tentative d’invasion de la baie des Cochons et de retour aux Etats-Unis en décembre 1962 (4). Environ trois cents d’entre eux, quasiment tous cubains (puis, dans la plupart des cas, cubano-américains par l’obtention de la nationalité du pays d’accueil), reçoivent une formation d’officier dans les académies d’opérations spéciales de Fort Benning (Georgie), Fort Mayers (Floride), Fort Peary (Virginie), etc. D’autres sont envoyés à Fort Gulick (Ecole des Amériques), pour être formés à la contre-guérilla. Ils s’appellent José Basulto, Jorge Mas Canosa (5), Francisco « Pepe » Hernández (6), Luis Posada Carriles, Félix Rodríguez Mendigutía, etc. Censés ne jamais émerger de l’anonymat, leurs noms défraieront bientôt régulièrement la chronique. « L’Amérique du Sud sera le “Far West” où ils tiendront le rôle de pionniers (7) » ; et, par leurs actions clandestines, ils « brilleront » même bien au-delà.

Par exemple, dans l’ex-colonie belge du Congo. Ils y débarquent fin 1962 pour fournir, entre autres, un soutien aérien aux forces du futur dictateur Joseph-Désiré Mobutu. Les avions appartiennent à Air America, compagnie récemment constituée et propriété de la CIA. Au sol, les hommes constituent la compagnie 58, chargée de pister et de poursuivre, sans succès, Ernesto Che Guevara et un petit groupe de révolutionnaires cubains. A la demande de Laurent-Désiré Kabila, le Che est en effet arrivé fin avril pour conseiller en techniques de guérilla ceux qui combattaient Mobutu (8).

Cette équipe de choc se renforce définitivement au Vietnam. Elle reprend et développe les méthodes des forces spéciales françaises vaincues, en finançant des opérations sales avec l’argent du trafic d’opium laotien et birman (là encore avec les avions d’Air America). On retrouve les hommes de JM/WAVE : Shackley, Clines, Sánchez Morales, Secord, « Ed » Dearborn, Rodríguez Mendigutía, en compagnie de M. Donald Gregg, inspecteur des agents de la CIA ; de M. John Dimitri Negroponte, « conseiller politique » de toute l’opération ; du général John Singlaub, ancien chef de la CIA en Corée ; de Lansdale, chargé des opérations depuis le Pentagone ; et de M. Oliver North, du service de renseignement de l’US Navy. En 1968, William (« Bill ») Colby est envoyé sur place pour diriger l’Accelerated Pacification Campaign (nom de code : Phoenix). Objectif : terroriser la population civile afin de neutraliser la résistance vietnamienne. En presque quatre ans, environ quarante mille suspects seront tués.

C’est toutefois sur un autre continent que l’équipe va connaître son succès le plus spectaculaire. En mars 1967, parmi la vingtaine d’hommes des forces spéciales américaines qui débarquent en Bolivie pour poursuivre Che Guevara, figure le Cubain Rodríguez Mendigutía. Lorsque le Che, blessé, est capturé le 8 octobre 1967, c’est lui qui transmet l’ordre de le tuer.

Trois ans plus tard néanmoins, la CIA ne peut éviter l’élection du socialiste Salvador Allende à la présidence du Chili. Richard Nixon ordonne à l’Agence d’empêcher son entrée en fonctions. L’équipe envoyée sur place échoue, mais parvient à assassiner le commandant en chef des forces armées, le général René Schneider, loyal à Allende. Son successeur s’appellera Augusto Pinochet. De nouveau, Phillips et Sánchez Morales figurent parmi les responsables des opérations sur le terrain. Devenu chef de la direction de l’Hémisphère occidental de la CIA grâce à son travail sur Cuba et au Vietnam, Shackley est chargé de la déstabilisation du gouvernement. Il nomme Clines pour qu’il se concentre sur le « cas Allende (9) ». Sous-directeur des opérations spéciales, Colby chapeaute l’ensemble. L’organisation de la campagne internationale de diffamation contre le gouvernement Allende incombe à l’ambassadeur américain auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU) : M. Bush.

Allende éliminé en septembre 1973, Pinochet au pouvoir, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si… La CIA devient un objet de scandale et voit ses ailes rognées, une bonne partie de ses crimes étant révélée par la presse et par les commissions d’enquête parlementaires Church (10) et Rockefeller (11). Qu’à cela ne tienne. L’Agence « délègue » une bonne partie de ses actions aux services avec lesquels elle collabore dans le cadre de l’opération « Condor » (12) et à ses agents cubains du Commando d’organisations révolutionnaires unies (CORU). Celui-ci a été fondé en République dominicaine, en mai 1976, sur instructions de la CIA, dirigée du 30 janvier 1976 au 20 janvier 1977 par M. Bush.

A la tête du CORU, dont le financement provient surtout du trafic de drogue (13), se trouvent MM. Orlando Bosch et Posada Carriles. Depuis Caracas (Venezuela), ils organisent l’attentat qui, le 6 octobre 1976, détruit en vol un avion de la Cubana de Aviación (soixante-treize morts). Mais, peut-être parce qu’il a été commis en plein Washington, le crime du binôme Condor-CORU qui causera le plus d’émoi sera, le 21 septembre, l’assassinat de l’ex-ministre des affaires étrangères d’Allende, Orlando Letelier.

Parmi les cinq hommes ultérieurement détenus figurent trois vétérans du « projet Cuba ». La CIA de M. Bush fait son possible pour entraver l’enquête et occulter les preuves. Devenu président, le même Bush amnistiera les coupables, lesquels n’auront passé que quelques années en prison. L’un d’entre eux, M. Guillermo Novo Sampol, sera arrêté au Panamá, le 17 novembre 2000, en compagnie de M. Posada Carriles, alors qu’ils préparent un attentat à la bombe contre M. Fidel Castro, en visite dans ce pays. Condamnés à huit ans de prison le 20 avril 2004, ils seront amnistiés le 25 août suivant par la présidente panaméenne Mireya Moscoso, grande amie des Etats-Unis.

Drogue contre armes

Entre-temps, la guerre de basse intensité de Washington contre le Nicaragua a réuni la plupart de ces agents. Le vice-président Bush supervise les opérations, tandis que MM. Gregg et North, ancien du Vietnam, dirigent le complot. Ambassadeur des Etats-Unis au Honduras — on l’y appelle « le proconsul » —, M. Negroponte transforme ce pays en une plate-forme militaire d’agression, tandis que les escadrons de la mort de l’armée hondurienne — le bataillon 3-16 — répriment l’opposition. Passé de la Bolivie aux rizières asiatiques puis au Salvador, M. Rodríguez Mendigutía ravitaille les contre-révolutionnaires nicaraguayens (la contra) — assisté par M. Posada Carriles (et par M. Basulto en territoire nicaraguayen). Pour lui confier cette mission, la CIA et les milieux anticastristes de Miami ont organisé l’évasion (août 1985) de M. Posada Carriles de la prison vénézuélienne où il avait été incarcéré après l’attentat contre l’appareil de la Cubana de Aviación.

Tout soutien financier aux contras ayant été interdit par le Congrès américain, le vice-président Bush récolte des fonds tous azimuts et par tous les moyens. La vente illégale d’armes à l’Iran, par l’intermédiaire d’Israël, débouchera en 1986 sur le scandale de l’« Iran-contragate ». M. Bush devenu président, la commission du Sénat dirigée par M. John Kerry démontrera l’existence d’une alliance entre la CIA et la mafia colombienne (14). Au Costa Rica, en juillet 1989, MM. North et Secord, entre autres membres des cercles du pouvoir américain, seront formellement accusés d’être responsables du réseau « drogue contre armes » organisé dans ce pays pendant la guerre antisandiniste…

Epurée par le président James Carter à la mi-août 1978, régulièrement mise en cause par des commissions d’enquête officielles ou la déclassification de ses archives (en particulier sous l’administration de M. William Clinton), la CIA, depuis sa naissance en juillet 1947, a certes connu des hauts et des bas. Toutefois, tous ceux qui ont participé aux actions clandestines du groupe de choc constitué en 1954 et élargi au fil des années ont bénéficié d’une constante : l’impunité. Pour n’en citer que quelques-uns, MM. Posada Carriles et Bosch vivent en liberté à Miami. M. Rodríguez Mendigutía, qui fit exécuter le Che, réside dans cette même ville, où il dirige une entreprise de conseil en sécurité. Après avoir été le premier ambassadeur des Etats-Unis en « Irak libéré », puis avoir passé vingt mois comme super-patron des services de renseignement américains, M. Negroponte est devenu numéro deux du département d’Etat en janvier 2007. Quant à M. Porter Goss, présent dans le « projet Cuba » dès 1960, il fut directeur de la CIA de septembre 2004 à mai 2006.
 

Par HERNANDO CALVO OSPINA, publié sur Le Grand Soir, le 23 juin 2009

HERNANDO CALVO OSPINA est journaliste. Auteur de Sur un air de Cuba, Le Temps des cerises, Pantin, 2005, de Rhum Bacardi. CIA, Cuba et mondialisation, EPO, Bruxelles, 2000, et de Colombie. Derrière le rideau de fumée. Histoire du terrorisme d’Etat, Le Temps des cerises, Pantin, 2008.


Notes :

(1) Il ne sera question dans cet article que de M. George Bush père.

(2) Common Cause, Washington DC, 4 mars 1990.

(3) William Colby, Trente Ans de CIA, Presses de la Renaissance, Paris, 1978.

(4) Ils ont été échangés par Cuba contre 54 millions de dollars d’aliments et de médicaments.

(5) Futur président de la Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), principale organisation anticastriste basée à Miami, qu’il dirigera jusqu’à sa mort en novembre 1997. La FNCA a été impliquée, entre autres, dans la vague d’attentats qui a affecté La Havane en 1997.

(6) Actuel président de la FNCA.

(7) Jean-Pierre Gillet, Les Bérets verts. Les commandos de la CIA, Albin Michel, Paris, 1981.

(8) Le Che et ses hommes se retireront en novembre 1965.

(9) David Corn, Blond Ghost : Ted Shackley and the CIA’s Crusades, Simon & Schuster, New York, 1994.

(10) Congrès américain, « Select committee to study governmental operations with respect to intelligence activities », 1976.

(11) Publié le 10 juin 1975, sous la présidence de Gerald Ford (1974-1977), le rapport Rockefeller accuse la CIA d’activités illégales « depuis vingt ans ». Les anciens présidents Lyndon Johnson (1963-1969) et Nixon (1969-1974) sont mis en cause.

(12) Coopération des services secrets des dictatures du sud du continent pour la répression et l’assassinat des opposants politiques.

(13) Peter Dale Scott et Jonathan Marshall, Cocaine Politics. Drugs, Armies, and the CIA in Central America, University of California Press, Los Angeles, 1991.

(14) Ibid.

Interview d’Annie Machon, ancien agent du MI5

Cela fait plus de dix ans qu’Annie Machon et David Shayler ont démissionné du MI5 pour dénoncer une action terroriste effectuée sous fausse bannière par le Renseignement britannique en Libye, ainsi que d’autres pratiques mensongères des Services secrets au Royaume-Uni et à l’étranger. En 2006, Annie Machon prononça un discours-programme qui fit date à la "Conférence de Chicago pour la vérité sur le 11 Septembre" (Chicago 9/11 Truth Conference), présentant son histoire à une large audience. En 2006 et 2007, Machon a organisé trois tournées en Angleterre et en Europe continentale pour William Rodriguez. Elle a voyagé et discouru avec lui à plus de quarante occasions. Elle a aussi organisé des tournées de conférences pour Richard Gage et David Ray Griffin et partagé une tribune avec Cynthia McKinney à Amsterdam en 2007. À partir de mai 2009, Annie Machon interviendra à plusieurs reprises au Canada (*).


Photographie de Chris Carr

911blogger : Mme Machon, quelle est votre relation actuelle avec David Shayler? Pensez-vous encore qu’il ait fait une véritable dépression ou bien que cette dépression était peut-être en quelque sorte préméditée dans le but de faire passer pour des cinglés les défenseurs de la vérité sur le 11/9?

Machon : Cela fait presque trois ans que nous nous sommes séparés, David et moi, et je vis actuellement en Allemagne avec mon partenaire et Molly notre chatte.

J’ai très peu de contact avec David, aujourd’hui, ce qui est étrange étant donnée l’intensité de nos années passées ensemble quand nous avons dénoncé ces affaires, nous nous sommes cachés en Europe, nous avons assisté à l’arrestation de nos amis, de nos familles et de nos soutiens, nous avons vécu en France trois ans et nous avons survécu à deux procès très médiatisés.

Quel dommage que tout ceci se soit produit juste avant que l’Internet, les archives électroniques des médias et YouTube ne deviennent endémiques – car à ce moment-là les gens auraient pu voir, d’un simple clic de souris, l’ampleur du scandale, les épreuves que nous avons endurées et la brutalité de la réaction du gouvernement et des Agences de renseignement. L’histoire a, depuis, largement été oubliée par les médias et mon livre (qui décrivait toute l’affaire) a été enterré.

Notre engagement dans le mouvement du 11/9 a commencé en 2005 à une conférence journalistique où nous essayions de promouvoir le livre, lorsqu’un important activiste anglais du 11/9 nous a approchés. Les "chasseurs de têtes" du mouvement anglais alors naissant nous recherchaient activement et durant la première année, le nom et le profil de Shayler les a vraiment aidés à construire cela – des interviews dans les médias, des tournées de conférences, etc.

Alors il a commencé à devenir de plus en plus lunatique et intraitable sur ses avis, jusqu’à ce qu’il se mette à parler en public de théories marginales et spéculatives, telles que "il n’y avait pas d’avions" ; toute la campagne fut alors ridiculisée par les médias britanniques.

En 2006, je travaillais d’arrache-pied à la construction du mouvement avec des interviews et des tournées de conférences. Vers la fin de notre relation, David et moi nous disputions constamment au sujet de son approche et ce fut une raison de notre séparation car cela me mettait en colère qu’avec ses positions, il compromette le travail de tellement de gens.

Cela dit, il s’agissait à mon avis d’une véritable dépression. Je crois que le culte du héros dénonciateur par certains secteurs de la société et sa diffamation par d’autres, ajoutés à l’isolement constant et à la lutte pour la survie, l’ont inévitablement conduit à cette mentalité de victime (sacrificielle/de Messie). Je pense que c’était seulement un mécanisme de survie d’un esprit traumatisé.

Cela m’attriste terriblement qu’un homme ayant agi avec courage et avec les meilleures intentions du monde ait pu être traité de la sorte et mis dans un tel état. Cela me met en colère que les principaux médias aient non seulement été trop mous pour demander des comptes aux espions et au gouvernement, mais à l’inverse, aient conspiré pour détruire la réputation d’un brave homme.

Cela dit, il est assez difficile d’amener le grand public à ne serait-ce que se poser les questions de base sur le 11 Septembre. Je pense qu’initier les gens au 11/9 via des sujets tels que le "No Plane Theory" (théorie selon laquelle il n’y avait pas d’avions) ou les rayons de l’espace, sans parler de l’auto-proclamation messianique, cela ne peut que faire du tort au mouvement.

911blogger : Sans forcément citer de noms, avez-vous rencontré des employés du MI5 impliqués dans le noyautage du mouvement pour la vérité sur le 11/9 en Angleterre ?

Machon : Je doute que même le MI5 puisse être suffisamment incompétent pour y envoyer quelqu’un que je reconnaîtrais !

Il y a un embrouillamini très britannique dans la manière dont la surveillance est faite dans le Royaume-Uni. Ce n’est pas seulement du MI5 dont nous avons à nous préoccuper, il y a aussi les branches des sections spéciales de la police (c.-à-d. les polices secrètes – chaque force en a une), ainsi que les compagnies privées de sécurité en plein développement, qui sont utilisées pour surveiller les activistes – et, bien entendu, tout cela peut être formellement nié. Le New Statesman Magazine comportait un bon article à ce sujet.

Aussi, le travail est bien délimité à l’intérieur du MI5. Les officiers du Renseignement (dont je faisais partie) s’occupent de coordonner les opérations; les agents sont des personnes engagées spécifiquement pour infiltrer des groupes et leurs identités sont un secret bien gardé, même au sein du Service. Ainsi, il serait extrêmement improbable que je tombe sur une personne que je serais susceptible de reconnaître.

Cela dit, j’ai donné une conférence à Londres l’année passée et un ancien officier du contre-terrorisme de la police métropolitaine, qui s’est battu contre elle pendant ces dernières années et que j’ai rencontré lors de quelques projets télévisés, m’a déclaré qu’il avait reconnu un de ses anciens collègues parmi le public. Peut-être était-il là seulement par intérêt…

911blogger : Est-ce que le MI5 en Angleterre et le MI6 à l’étranger recrutent activement des musulmans, qui à leur tour recrutent d’autres musulmans pour "Al-Qaïda" — mais qui en réalité se feront pigeonner et inculper pour des opérations terroristes sous fausse bannière ? Et est-ce vraiment cela, "Al-Qaïda"? Ou bien pensez-vous que ce soit plus compliqué ?

Machon : Le complot illégal du MI6 pour assassiner le colonel Kadhafi de Libye en 1996, était un cas classique d’une telle action terroriste sous fausse bannière et la principale raison, pour Shayler et moi, de notre dénonciation.

Dans cette affaire, le MI6 a financé un officier des renseignements libanais, du nom de code Tunworth, pour organiser cet attentat en employant un groupe d’extrémistes islamiques ayant des liens avec "Al-Qaïda". Kadhafi revenait de Sirte dans un défilé de voitures quand une explosion s’est produite sous la mauvaise voiture. Kadhafi a évidemment survécu, mais des personnes innocentes ont péri durant la fusillade qui a suivi.

En plus d’être contraire à l’éthique, et du fait de son caractère très risqué dans cette région du monde particulièrement instable, l’opération était aussi illégale pour la loi anglaise. Le MI6 est censé être régi par la loi de 1996 sur les services de renseignements. Cette loi accorde aux officiers du MI6 une immunité pour les actes illégaux commis à l’étranger (le vrai permis de tuer de "James Bond"), mais seulement s’ils obtiennent préalablement une autorisation écrite de leur instance politique supérieure – le "Foreign Secretary" (Secrétaire des affaires étrangères). Dans le cas présent, ils n’avaient pas une telle autorisation.

Nous avons essayé à maintes reprises de fournir la preuve du "complot Kadhafi" au gouvernement. À ce jour, ils ont refusé de l’accepter malgré la fuite, en 2000, d’un document du MI6 prouvant le complot et dont certaines sources dans les Renseignements français et américains étaient au courant. Quand Shayler a révélé ce crime en 1998, il a été emprisonné à Paris parce que le gouvernement britannique a essayé sans succès de l’extrader. Il y avait une énorme pression pour diligenter une enquête, mais le gouvernement s’est débrouillé pour s’en sortir en faisant traîner les choses.

Bien sûr, il est communément accepté qu’"Al-Qaïda" a commencé avec le soutien de la CIA aux moudjahidin d’Afghanistan dans les années 1980. On sait également que ces liens perdurent aujourd’hui. Mais "Al-Qaïda" est aussi devenue une idéologie, une franchise à laquelle d’authentiques musulmans en colère adhéreront. Ainsi, on y trouve un peu de tout.

911blogger : Existe-t-il un parti politique en Angleterre qui offre une véritable alternative aux partisans de la vérité pour le 11/9? Par exemple, y a-t-il un parti politique qui demande le démantèlement ou une sérieuse restructuration du MI5/MI6?

Machon : Malheureusement non. Le parti Vert anglais a manifesté un certain intérêt, il y a quelque temps, pour la cause du 11/9 mais cela n’a débouché sur rien. Les principaux partis politiques ne veulent pas y toucher. Cette question recevait une bonne couverture médiatique en Angleterre il y a quelques années, mais depuis, la campagne s’est fragmentée autour des argumentations en faveur d’une campagne politique crédible, à la David Ray Griffin ou Richard Gage, ou en faveur d’une "image globale". Beaucoup de gens ont choisi cette dernière option et cela a permis aux médias et aux classes politiques de rejeter le sujet avec une facilité déconcertante, comme pure "théorie de la conspiration".

Idem avec la réforme de la communauté du Renseignement. Les dénonciateurs sont toujours écartés comme des affabulateurs à la manière de "Walter Mitty", mécontents ou pas assez mûrs pour savoir de quoi ils parlent (pensez à Shayler, Dr. David Kelly, Katherine Gunn, Richard Tomlinson). Ainsi, en attaquant et en écartant les dénonciateurs, le gouvernement et les agents secrets s’arrangent pour éviter des enquêtes sur les révélations extrêmement graves. La seule fois où les membres du Parlement se sont mis en colère, ce fut lorsque l’un des leurs fut arrêté par la "Branche spéciale" l’année dernière : Damien Green, membre conservateur du Parlement.

Le MI5 détient des informations sur plusieurs politiciens d’importance en Angleterre, ce qui pourrait expliquer leur réticence à brider les agents secrets. C’est un vrai problème pour une démocratie – tout à fait comme la queue qui remue le chien.

Cela fait des années que je débats sur la nécessité d’une restructuration complète de nos Agences de renseignement. Elles n’ont aucun compte à rendre et sont au-dessus de toute critique, de ce fait elles deviennent des oligarchies qui s’auto-perpétuent. En leur accordant plus de pouvoir, d’argent et de ressources pour contrer la "guerre à la terreur", nous ne faisons qu’empirer les problèmes existants, nous ne les améliorons pas.

Donc, la meilleure chose que les politiciens pourraient faire serait de prendre du recul et de se demander : quelles sont les VRAIES menaces pour notre sécurité nationale et, sur cette base, comment pouvons-nous au mieux nous en protéger? Je soutiens que nous devrions démanteler le MI5, le MI6 et le GCHQ [NDT : Quartier Général du gouvernement pour les Communications, équivalent de la NSA aux États-Unis], avec tout leur bagage historique attenant, et établir une nouvelle agence qui devra travailler dans la limite de paramètres strictement définis, se conformer à la loi, et travailler sous une véritable supervision démocratique.

On trouve beaucoup plus d’informations à ce sujet sur www.anniemachon.com

911blogger : Dans son nouveau livre, Yuri Felshtinsky montre que le KGB/FSB s’est engagé dans des actes terroristes sous fausse bannière pour faire apparaître les musulmans de Tchétchénie comme des démons. Il a été récemment révélé dans le New York Times et ailleurs, que le Mossad avait recruté et employé un cousin d’un des supposés pirates du 11/9. Pouvez-vous citer quelques autres exemples d’Agences de renseignement d’autres Nations qui s’adonnent à cette pratique?

Machon : Certainement. L’exemple classique est l’attentat à la bombe qui a touché l’ambassade d’Israël à Londres en 1994. Deux Palestiniens innocents étudiant à Londres, Samar Alami et Jawed Botmeh, s’étaient liés d’amitié avec quelqu’un du nom de Reda Moghrabi, qui leur a ensuite demandé de l’aider pour l’achat d’une voiture d’occasion. Par la suite, cette voiture a explosé à l’extérieur de l’ambassade ; Alami et Botmeh ont été reconnus coupables de conspiration terroriste et condamnés à 20 ans chacun. Mograbi n’a jamais été retrouvé.

La position officielle du MI5 sur cette attaque, après avoir considéré toutes les preuves et tous les Renseignements, était que le Mossad avait attaqué sa propre ambassade à l’aide d’une explosion contrôlée. Ils l’ont fait pour deux raisons: d’abord pour obtenir un renforcement de la sécurité autour des intérêts d’Israël à Londres, et ensuite pour démolir un réseau de support palestinien qui se développait rapidement et dans lequel Alami et Botmeh semblaient actifs.

C’était l’une des affaires que nous avions dénoncées. Vous auriez pu penser que l’affaire serait rejugée immédiatement, mais le gouvernement s’est arrangé pour l’éviter, car cela aurait justifié la dénonciation, et deux personnes innocentes continuent à croupir en prison.

En outre, il s’est produit une attaque similaire à Buenos Aires en 1994. Il y a quelques années, le gouvernement – là-bas – ORDONNA une enquête judiciaire qui a révélé que le Mossad avait conduit l’attaque, là aussi.

911blogger : Y a-t-il quelques bons livres qui décrivent de manière réaliste comment les MI5 et MI6 opèrent?

Machon : C’est bien que vous le demandiez ! Mon livre s’appelle "Spies, Lies and Whistleblowers" (Espions, mensonges et dénonciateurs). Il a été interdit pendant 15 mois par le MI5, enterré par les médias nationaux en Angleterre et je crois qu’il doit être plutôt difficile de s’en procurer un exemplaire maintenant.

Mark Urban, anciennement au Renseignement militaire et actuellement à la BBC, a également écrit un bon livre appelé "UK Eyes Alpha: Inside British Intelligence" [Yeux anglais Alpha : à l'intérieur du Renseignement britannique - NDT], qui reflète correctement l’atmosphère. Stephen Dorril, quant à lui, se base sur beaucoup de recherches pour écrire ses livres bien qu’il n’ait aucune connaissance de l’intérieur sur les agences.

911blogger : Grâce à l’Internet, nous en savons beaucoup plus sur la manière dont les "Agences de renseignement" fonctionnent, et nous avons de plus en plus conscience du contrôle, qui n’existait pas de manière significative il y a 20 ans, exercé par une élite. Face au pouvoir orwellien des médias de masse, pensez-vous que nous ayons la moindre chance de réveiller assez de gens pour changer suffisamment notre société occidentale et mettre fin au terrorisme sous fausse bannière?

Machon : L’Internet pourrait être notre salut – nous avons besoin d’être notre propre média. De plus en plus, nous voyons des citoyens journalistes enregistrer et rapporter des faits que les principaux médias choisissent d’ignorer – la semaine passée, pendant une manifestation contre le G20 à Londres, un homme est décédé après avoir été agressé par un officier de police. Les principaux médias et la police ont affirmé que l’homme s’était simplement effondré, mais un spectateur avait filmé ce qui s’était réellement produit.

Bien sûr, les mass-médias font partie de "l’establishment", ils ne représentent plus le quatrième pouvoir. En Angleterre ils sont facilement manipulés et contrôlés par des lois sur le secret, de même que par le patronage et les bobards des espions et du gouvernement. Il y a un très bon livre de Nick Davies appelé "Flat Earth News" (Nouvelles de la Terre plate) qui décrit la fin du vrai journalisme d’investigation.

Donc oui, il est difficile de faire passer le message sur le 11/9 rapidement et efficacement. Il est urgent d’étendre notre portée au-delà de notre cercle. De par le monde, beaucoup de gens sont révoltés par la mort de millions d’innocents dans les guerres illégales du Moyen-Orient, et beaucoup sont aussi révoltés par l’emploi de "la guerre contre le terrorisme" comme excuse pour tailler en pièces nos libertés et nos droits constitutionnels.

Nous devons placer le 11 Septembre au cœur de ces débats, mais nous n’aurons une chance d’y parvenir qu’en respectant une discipline dans notre campagne, et qu’importent nos croyances ou nos intérêts personnels. L’enjeu est trop important.

Interview réalisée par 911blogger
Traduction par Perry pour ReOpenNews

 


Notes: Pour en savoir plus sur cette tournée de conférences au Canada et peut-être ajouter votre ville à l’itinéraire, n’hésitez pas à prendre contact avec Elizabeth Woodworth: elizwood(at)shaw.ca ou Patrick Borden: directors(at)vancouver911truth.org.

Les méthodes spéciales antiterroristes sont inefficaces et illégales

Dans son rapport au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Martin Scheinin examine la coordination antiterroriste mise en place aussi bien par l’OTAN que par l’Organisation de coopération de Shanghai. Il observe les multiples violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement et relève que les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et la Chine ne peuvent feindre de les ignorer alors qu’elles sont perpétrées à leur demande par des États sous-traitants. Il s’ensuit que ces grandes puissances et leurs responsables antiterroristes sont susceptibles de poursuites devant la Justice internationale. Il note également qu’en collectant des informations obtenues par des collègues en pratiquant la torture, ces agences ont en réalité accumulé des données souvent erronées et toujours sans valeur juridique, donc inopérantes.

Le présent article [publié par le réseau voltaire] est extrait du rapport présenté par le Rapporteur spécial sur la promotion et la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste lors de la Xe session du Conseil des Droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies (cote : A/HRC/10/3, 4 février 2009). Document original intégral téléchargeable au bas de cette page.
 



Les pouvoirs renforcés donnés aux agences de renseignement et la nécessité de mécanismes de responsabilisation ex ante

En termes généraux, la principale fonction des agences de renseignement est de détecter les menaces potentielles pour la sécurité nationale, y compris les menaces terroristes, en réunissant des données [1] et des informations sans alerter ceux qui sont surveillés et en utilisant diverses techniques d’investigation spéciales telles que surveillance secrète, interception et contrôle des communications (électroniques), perquisitions secrètes de locaux ou de biens et recours à des agents infiltrés. Ces techniques d’investigation sont des mesures que les États peuvent utiliser efficacement pour lutter contre le terrorisme international [2]. Leur justification peut être vue dans l’obligation positive qui est faite aux États, dans le droit international des droits de l’homme, de prendre des mesures préventives pour protéger des individus dont on sait ou dont on soupçonne que la vie ou la sécurité peuvent être menacées par les agissements criminels d’autres individus, y compris des terroristes [3].

1. Un cadre législatif pour les techniques d’investigation spéciales

Un premier élément indispensable pour faire en sorte que les États et leurs agences de renseignement soient tenus de rendre compte de leurs actions consiste à mettre en place un cadre législatif à la fois spécifique [4] et complet qui définisse le mandat des agences de renseignement et précise leurs pouvoirs spéciaux. Sans ce cadre, les États ne pourront pas respecter leur obligation, en vertu des traités internationaux relatifs aux droits de l’homme, d’assurer la jouissance effective des droits fondamentaux [5]. On trouve un exemple de meilleure pratique dans les dispositions très détaillées régissant chacune des techniques d’investigation que les services de renseignement néerlandais peuvent utiliser [6].

Les approches suivies par les États pour définir les mesures et les techniques requérant une décision de justice varient quelque peu selon la portée et la force des droits constitutionnels reconnus dans l’État concerné, et en particulier selon la portée du droit à la vie privée [7]. On peut considérer que le simple fait de créer une fiche de renseignement personnelle, thématique ou se rapportant à une organisation ne soulève pas de problème de droits de l’homme si l’on soupçonne que quelqu’un prépare un acte terroriste [8].

À cet égard, le Rapporteur spécial souligne toutefois que les informations recueillies pour le « renseignement stratégique » (c’est-à-dire les informations obtenues par les agences de renseignement à des fins stratégiques) ne doivent pas être utilisées dans les procédures devant les tribunaux s’il n’y a pas un contrôle judiciaire des mesures visant des individus identifiés nommément. Le Rapporteur spécial jugeait préoccupant que dans différents tribunaux, la ligne de démarcation entre ces renseignements stratégiques et les éléments de preuve se soit estompée au profit de diverses formes d’« impératifs de sécurité nationale ». Il faut que les autorités judiciaires approuvent une technique d’investigation spéciale pour que les résultats obtenus au moyen de cette technique puissent être admis comme éléments de preuve par les tribunaux.

Les États peuvent avoir recours à certaines mesures préventives, comme surveillance secrète ou interception et contrôle des communications, à condition que ces mesures soient ponctuelles et exécutées sur mandat décerné par un juge si des motifs raisonnables et suffisants ont été produits, et si certains faits en relation avec le comportement d’un individu justifient de le soupçonner d’être en train de préparer un attentat terroriste. Cette démarche préventive fondée sur le renseignement cherche à anticiper plutôt qu’à contourner les procédures judiciaires et elle peut offrir un moyen approprié, raisonnable et proportionné afin d’identifier des risques ou de préciser les soupçons qui pèsent sur une personne suspectée de préparer un acte terroriste. Les États doivent savoir, toutefois, que la première phrase du paragraphe 1 de l’article 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques est applicable dans toute matière juridictionnelle et qu’elle exige que le principe fondamental du droit à un procès équitable soit respecté [9].

Bien qu’il n’existe pas de norme générale dans le droit international qui interdise ou limite expressément la recherche des renseignements, il est indispensable que les États clarifient les « critères de seuil » qui peuvent amener une agence de renseignement à s’engager dans toutes sortes d’actions pouvant porter atteinte aux droits de l’homme, qui vont de l’extraction de connaissances à partir de données jusqu’à des actions clandestines [10]. En précisant clairement les pouvoirs conférés par la loi aux agences de renseignement, on peut aussi mieux faire la distinction entre les tâches des agences de renseignement et celles des organes chargés de faire respecter les lois. Faute de ces distinctions claires, le cadre de responsabilisation sera mal défini et il y aura un risque que des pouvoirs spéciaux soient utilisés dans des situations ordinaires où la population n’est pas exposée à une menace grave [11].

2. Les critères pour recueillir les renseignements : le problème de l’extraction de connaissances à partir de données et du partage des données

Les agences de renseignement utilisent de plus en plus l’extraction de connaissances à partir de données (en anglais « data mining ») en croisant plusieurs bases de données en fonction de certaines variables, ce qui estompe la ligne de démarcation entre une surveillance ciblée acceptable et une surveillance de masse problématique et assimilable à une ingérence arbitraire ou illégale dans la vie privée. L’extraction de connaissances à partir de données comporte en effet un risque intrinsèque d’« inclusivité excessive » (les informations sont recherchées parce qu’elles peuvent être utiles, plutôt que dans un objectif défini), dans la mesure où les capacités techniques offertes par cette méthode peuvent inciter celui qui l’utilise à élargir la définition de ce qui est considéré comme suspect.

À cet égard, le Rapporteur spécial réitère ses recommandations sur la question de l’établissement de profils raciaux ou ethniques [12]. Si l’extraction de connaissances à partir de données n’est pas prohibée en tant que telle, elle ne doit pas inclure des variables ayant pour effet de porter atteinte au droit à la non-discrimination. Le logiciel d’extraction de connaissances à partir de données pour l’« analyse des sentiments », qui extrait de documents non structurés générés par des personnes sur l’Internet des opinions et qui en fait la synthèse afin d’établir un profil terroriste, méthode apparemment utilisée par les agences de renseignement en Allemagne, au Canada, en Chine, aux États-Unis, en Israël, à Singapour et à Taïwan [13], ne doit pas aboutir à priver des personnes de liberté ou à les inscrire sur des « listes de surveillance » qui peuvent leur poser des problèmes pour voyager en avion, faire des opérations bancaires ou travailler dans des aéroports ou encore dans des lieux où des substances radioactives sont utilisées, comme les hôpitaux.

Outre les problèmes fréquents liés à la mauvaise qualité des données, qui peuvent être mal enregistrées, mal interprétées ou périmées quant elles sont croisées avec d’autres bases de données [14], il est très inquiétant que des personnes innocentes soient identifiées comme des terroristes potentiels [15]. Pour le Rapporteur spécial, ces défauts potentiels dans la collecte des données sont d’autant plus préoccupants que l’on facilite toujours plus le partage des données personnelles entre les agences de renseignement et les organes chargés d’assurer le respect des lois, au niveau national et aussi dans le cadre bilatéral ou multilatéral comme celui de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ou de l’Organisation de coopération de Shanghai.

À titre de meilleure pratique en général, le Rapporteur spécial invite les États Membres à adopter des législations qui reprennent les principes fondamentaux en matière de protection des données établis dans des documents comme les Principes directeurs pour la réglementation des fichiers personnels informatisés, adoptés par l’Assemblée générale dans sa résolution 45/95 [16]. Le premier de ces principes dit ceci : « Les données concernant les personnes ne devraient pas être obtenues ou traitées à l’aide de procédés illicites ou déloyaux, ni utilisées à des fins contraires aux but et aux principes de la Charte des Nations Unies » [17]. Ceci implique l’obligation pour tous les États Membres de promouvoir et de respecter les droits de l’homme. Le Rapporteur spécial souligne que les possibilités de dérogation aux principes d’exactitude (art. 2), de finalité (art. 3) ou d’accès (art. 4) devraient être interprétées dans un sens étroit. Il appelle en particulier l’attention des États sur le principe 5 (non-discrimination, art. 5) où il est dit que les données « pouvant engendrer une discrimination illégitime ou arbitraire, notamment les informations sur l’origine raciale ou ethnique, la couleur, la vie sexuelle, les opinions politiques, les convictions religieuses, philosophiques ou autres, ainsi que l’appartenance à une association ou un syndicat, ne devraient pas être collectées » et par conséquent ne devraient pas être partagées non plus. Les dérogations au principe 5 ne peuvent être autorisées que dans les limites prévues par la Charte internationale des droits de l’homme et les autres instruments pertinents dans le domaine de la protection des droits de l’homme et de la lutte contre la discrimination. Dans ce contexte, le Rapporteur spécial est très préoccupé par le partage des données et des informations entre les agences de renseignement en Chine, dans la Fédération de Russie, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, dans la République kirghize et au Tadjikistan dans le cadre de la Convention de Shanghai pour la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme. Cet échange de données et d’informations n’est soumis à aucun contrôle véritable et il n’est pas assorti de clauses de sauvegarde pour protéger les droits de l’homme.

Le Rapporteur spécial se réfère aux meilleures pratiques, où la communication et la réception des données entre agences de renseignement et leur utilisation ultérieure sont réglementées par des accords écrits entre les autorités compétentes [18]. Selon ces bonnes pratiques, ces accords peuvent être soumis à des organes de contrôle [19] qui entreprennent, idéalement, une procédure de vérification en bonne et due forme de l’agence de renseignement étrangère concernée avant que les autorités puissent conclure un accord de ce type. Ce processus de vérification peut comporter des visites sur place et des consultations avec des organisations non gouvernementales locales pour mieux connaître le bilan de l’agence en question dans le domaine des droits de l’homme.

3. Pouvoirs exceptionnels pour les arrestations, les détentions et les interrogatoires

Après les événements du 11 septembre 2001, certains gouvernements ont soutenu qu’il n’était plus possible de délimiter clairement les pouvoirs des agences de renseignement et ceux des organes chargés de faire respecter les lois, faisant valoir que vu le caractère extraordinaire des menaces terroristes actuelles les agences de renseignement devaient être dotées de pouvoirs nouveaux pour interroger des individus, les arrêter et les placer en détention. Le fait de doter les agences de renseignement de pouvoirs pour interroger, arrêter et mettre en détention des personnes n’est pas en tant que tel une violation du droit international, à condition que ces agences respectent toutes les normes relatives aux droits de l’homme pertinentes concernant l’arrestation et la détention, ainsi que les dispositions constitutionnelles et autres qui s’appliquent dans le pays aux organes ordinaires chargés de faire respecter les lois [20]. Toutefois, le Rapporteur spécial juge préoccupant que dans plusieurs pays ce transfert de pouvoirs des organes chargés de faire respecter les lois aux agences de renseignement pour contrer et prévenir les menaces terroristes vise à contourner les garde-fous nécessaires dans une société démocratique, avec ainsi un abus du secret usuellement légitime des activités de renseignement [21]. Ce transfert de pouvoirs risque, à terme, de mettre en danger l’état de droit, dans la mesure où la délimitation entre la recherche de renseignements et la réunion d’éléments de preuve sur des actes délictueux s’estompe de plus en plus [22]. On voit donc que les États commencent à préférer utiliser des éléments d’information confidentiels obtenus par des agents de renseignement dans des procédures administratives, plutôt que d’essayer de démontrer la culpabilité au-delà du doute raisonnable dans un procès pénal. Vu les limitations intrinsèques du renseignement de sécurité, il ne doit pas être pris de mesures préventives qui privent une personne de liberté en se fondant uniquement sur le renseignement. Il faut, dans ces cas-là, que les renseignements soient transformés en éléments de preuve concrets dans un certain délai afin que l’intéressé puisse contester les éléments de preuve qui l’incriminent. Si les renseignements ne peuvent pas être transformés progressivement en éléments de preuve, ou si l’État n’obtient pas de nouveaux éléments de preuve, les mesures préventives doivent être levées.

Dans certains pays, les agences de renseignement ont acquis le pouvoir légal d’arrêter et de détenir des personnes soupçonnées d’avoir des informations sur des activités terroristes [23]. La détention préventive pour des raisons de sécurité publique, y compris pour interroger des personnes à des fins de renseignement, peut dans des circonstances exceptionnelles être considérée comme une restriction du droit à la liberté qui est proportionnée, à condition qu’elle ait un fondement clair et accessible dans la loi, que l’intéressé ait été informé des raisons de sa détention et qu’un tribunal puisse statuer sur la légalité de celle-ci [24]. La détention ne doit pas être arbitraire [25], et une réparation doit être prévue en cas de détention injustifiée [26]. Le Rapporteur spécial s’inquiète que des personnes soient détenues pendant une longue période dans le seul objectif d’obtenir des renseignements ou pour des motifs vagues au nom de la prévention. Ces situations constituent une privation arbitraire de liberté [27]. L’existence de motifs justifiant une détention prolongée devrait être déterminée par un tribunal indépendant et impartial. La détention prolongée de personnes déclenche pour les autorités l’obligation d’établir sans délai si des soupçons de nature criminelle peuvent être confirmés et, dans l’affirmative, d’inculper le suspect et de le traduire en justice. L’internement « administratif » pur et simple d’une personne dans le seul but d’obtenir des renseignements serait illégal [28].

Le Rapporteur spécial est très préoccupé par les situations dans lesquelles les agences de renseignement disposent de pouvoirs d’arrestation et de détention, mais en toute impunité dès lors que leurs actes ne sont pas assujettis à un contrôle juridictionnel effectif. En Algérie, par exemple, la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS) détient et interroge des personnes soupçonnées de posséder des informations sur les activités terroristes de groupes armés actifs en Algérie ou de réseaux terroristes internationaux actifs à l’étranger. Les articles 12 et 16 du Code de procédure pénale stipulent que, dans l’exercice de ses fonctions, la DRS opère sous l’autorité d’un procureur. Toutefois, il est rapporté qu’en réalité la DRS opère sans aucun contrôle civil [29]. À la différence des cas où les policiers ou les gendarmes procèdent à des arrestations, les procureurs ne semblent pas informés des arrestations auxquelles la DRS a procédé. Apparemment, les procureurs n’utilisent pas leurs prérogatives pour ordonner des examens médicaux, pour inspecter les casernes utilisées pour les gardes à vue, ou pour vérifier les informations rendant compte de l’arrestation, des interrogatoires et de la remise en liberté de personnes aux mains de la DRS. Le Rapporteur spécial craint que ces circonstances aggravent beaucoup le risque que ces personnes soient détenues de façon arbitraire, ou risquent d’être victimes d’actes de torture ou autres traitements inhumains.

Le Rapporteur spécial est très préoccupé par la situation au Maroc [30], en Jordanie [31] et au Pakistan, par exemple, où les pouvoirs conférés en matière de détention et d’interrogatoire aux services de renseignement dans le cadre des opérations et enquêtes antiterroristes n’ont pas de base statutaire claire [32]. Le fait d’arrêter et de détenir des personnes pour des motifs qui ne sont pas clairement établis dans le droit interne est une violation du paragraphe 1 de l’article 9 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Sans un cadre juridique, il y a un danger que les services de renseignement arrêtent des personnes sur la base de simples suppositions, ne reposant éventuellement que sur un schéma de « culpabilité par association ».

Le Rapporteur spécial relève que depuis septembre 2001 la recherche de renseignements est de plus en plus souvent externalisée et confiée à des entreprises privées [33]. Si l’implication d’acteurs privés peut être nécessaire sur un plan technique pour avoir accès aux informations (par exemple pour la surveillance électronique), il y a de bonnes raisons d’éviter si possible de recourir à cette forme de sous-traitance pour interroger des personnes privées de liberté [34]. En effet, la formation inadéquate, l’introduction de la notion de profit dans des situations qui prêtent à des violations des droits de l’homme et la faible probabilité, le plus souvent, que ces sous-traitants doivent rendre des comptes à des instances juridictionnelles et parlementaires amènent à conclure que les activités de renseignement qui peuvent affecter la vie, l’intégrité physique ou la liberté des individus devraient rester de la compétence exclusive de l’État. Si les États décident toutefois de sous-traiter à des entreprises militaires et de sécurité privées, ils devraient au moins se conformer aux dispositions du Document de Montreux sur les obligations juridiques pertinentes et les bonnes pratiques pour les États en ce qui concerne les opérations des entreprises militaires et de sécurité privées opérant pendant les conflits armés [35], conçues pour être appliquées même dans les situations difficiles de conflit armé.

4. Mécanismes de contrôle et d’examen des agences de renseignement

En tant que principal bénéficiaire des informations obtenues grâce au renseignement, l’exécutif doit superviser et diriger effectivement les activités des services de renseignement. Ces directives devraient être mises par écrit [36], et indiquer de manière détaillée les activités que ces services peuvent, ou ne doivent pas, entreprendre et les personnes visées. Il s’agit en effet non seulement d’assurer le contrôle et la surveillance des services de renseignement, mais aussi de prévenir toute prétendue « possibilité plausible de nier » [37] pour l’exécutif et d’engager la responsabilité de ce dernier en cas d’abus. Le Rapporteur spécial souligne, dans ce contexte, qu’il ne faut autoriser les actions clandestines que dans la mesure où elles cadrent avec les obligations des États dans le domaine des droits de l’homme, pour des raisons non seulement légales et morales, mais aussi liées au renseignement lui-même [38].

L’autorisation donnée à des services d’assassiner, d’enlever ou de détenir de manière arbitraire des personnes soupçonnées de terrorisme ne peut jamais être justifiée comme une démarche antiterroriste préventive, légitime et axée sur le renseignement. Il est tout aussi manifeste que le fait d’autoriser à arrêter et à incarcérer dans des lieux secrets des détenus de grande importance ou à infliger à des suspects des traitements inhumains et dégradants, en les qualifiant de « techniques d’interrogatoire renforcées », pour obtenir des renseignements [39] est une violation du droit international. Le Rapporteur spécial souligne à cet égard que l’« argument de nécessité » comme il est connu dans le droit pénal de certains pays ne doit jamais servir de politique ou de justification ex ante pour utiliser des techniques d’interrogatoire prohibées − même dans les situations dites de « bombe à retardement » [40].

Plusieurs États ont établi des instances permanentes indépendantes, par exemple inspecteurs généraux, commissaires judiciaires ou vérificateurs, pour contrôler, dans le cadre de règles écrites ou d’arrangements administratifs, si les services de renseignement respectent leurs devoirs. Ces instances peuvent jouer un rôle de mécanismes d’alerte précoce en signalant à l’exécutif les problèmes potentiels, ce qui renforce la responsabilisation. Il peut être demandé par exemple à ces instances de faire rapport tous les six mois au minimum aux organes exécutifs pertinents sur les activités des agences en question et sur les faits nouveaux qui les concernent. Pour s’acquitter correctement de cette fonction, ces organes doivent avoir accès sans restriction à tous les dossiers, locaux et personnels de l’agence ; c’est le cas par exemple au Canada [41], en Afrique du Sud [42] et dans divers pays d’Europe. Une supervision spécifique et suivie est clairement préférable à des investigations ponctuelles effectuées par une autorité de supervision générale [43]. Une tâche spécifique incombe au parlement national, qui dans le domaine du contrôle du renseignement doit jouer son rôle traditionnel consistant à faire en sorte que l’exécutif et ses services rendent des comptes aux citoyens. Dans la pratique, il existe de multiples formes d’instances de contrôle parlementaire, qui ont toutes des caractéristiques différentes en fonction des constitutions et des traditions juridiques nationales.

Même si le Rapporteur spécial sait qu’il est difficile d’arriver à trouver une meilleure pratique universelle dans ce domaine, il fait remarquer que la Norvège a un système de contrôle parlementaire qui contient au moins des éléments de meilleure pratique puisqu’il comporte un objectif explicite en relation avec les droits de l’homme, à savoir « contrôler et prévenir tout acte d’injustice à l’égard de quiconque » et « veiller à ce que les activités ne sortent pas du cadre du droit écrit, des directives administratives ou militaires et du droit jurisprudentiel. » [44]. En outre, il existe une commission de contrôle parlementaire composée de sept membres, qui sont nommés par le Parlement mais qui ne sont pas nécessairement affiliés à des partis politiques. Ceci permet d’éviter que la Commission soit instrumentalisée à des fins politiciennes, et de garantir le niveau de compétence élevé et la crédibilité des experts qui en sont membres. La Commission comprend un secrétariat constitué de trois juristes et d’une secrétaire, tous au bénéfice d’une autorisation de sécurité. Les membres de la Commission peuvent exiger la présentation d’informations sur toutes les questions relevant de leur mandat. Dans l’exercice de son mandat, la Commission a accès aux archives et dossiers, aux locaux et aux installations de toutes les branches de l’exécutif et de l’agence de renseignement.

Si le contrôle est organisé de manière fractionnée, c’est-à-dire si des organes de contrôle ne sont chargés de surveiller qu’une partie de la communauté du renseignement, certains problèmes de nature transversale échapperont à leur vigilance. Les organes de contrôle avec un mandat thématique sont par conséquent mieux équipés en général face au chevauchement croissant des fonctions et au renforcement de la coopération et du partage des informations entre diverses agences gouvernementales. L’organe de contrôle norvégien a ainsi pour mission de suivre l’ensemble des « activités de renseignement, de surveillance et de sécurité menées par l’administration publique, ou sous le contrôle ou à la demande de celle-ci » [45].

Coopération en matière de renseignement

Quand il est apparu clairement, après les événements du 11 septembre 2001, que les attentats avaient été préparés en partie en Europe occidentale et que certains des terroristes apparemment impliqués dans les attentats étaient surveillés par les services de renseignement de l’Allemagne et de la France, entre autres, la nécessité d’une coopération plus efficace et plus étroite entre les agences de renseignement a été largement reconnue [46]. La mise en commun des renseignements présente des avantages évidents : aucun État n’a un « oeil omniscient » qui voit tout et qui lui permet de connaître toutes les informations potentiellement pertinentes pour sa sécurité nationale.

Mais cette coopération légitime pose souvent des problèmes de responsabilité, pour deux raisons essentiellement. D’une part, les mécanismes nationaux de contrôle ne couvrent en général que les agissements des agences de renseignement nationales et leur mandat ne couvre pas la coopération de ces agences avec des tierces parties ; et même lorsque leur mandat leur permet de contrôler les activités de coopération leurs pouvoirs sont souvent limités. D’autre part, la plupart des accords secrets pour le partage de renseignements reposent sur deux notions essentielles, l’organisation de l’accès au renseignement en fonction du « besoin de savoir » [47] et le « contrôle de la source, » [48] qui accroissent le risque que de nombreux pays, y compris des démocraties libérales opposées à la torture, deviennent complices de crimes internationaux. Comme les services de renseignement souhaitent continuer à coopérer avec les agences étrangères (en particulier les plus importantes), ils se soucient peu de savoir comment certaines informations ont été obtenues, ou de veiller à ce que les informations qu’ils échangent ne soient pas utilisées d’une manière qui risque de conduire à des violations des droits de l’homme. Dans le même temps, il arrive souvent que les organes de contrôle nationaux n’aient pas les moyens de contrôler si une agence de renseignement étrangère respecte bien les conditions sous réserve desquelles les renseignements ont été transmis.

La coopération en matière de renseignement s’inscrit souvent dans le cadre d’organisations multilatérales telles que l’OTAN ou l’Organisation de coopération de Shanghai. Le Rapporteur spécial craint que les politiques de secret et de sécurité du renseignement appliquées par les États dans ces cadres multilatéraux constituent un obstacle insurmontable qui empêche d’enquêter de manière indépendante sur les cas de violations des droits de l’homme. Par exemple, le rapport de la Commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (dont le rapporteur est Dick Marty) indique, de source crédible, que des accords (secrets) bilatéraux accordant un droit général de survol et autorisant l’accès aux ports et aux bases militaires pour des opérations clandestines de la CIA, y compris aux fins de la détention et de la « restitution » secrètes de personnes, auraient été conclus sur la base d’autorisations « discrétionnaires » accordées par l’OTAN le 4 octobre 2001 [49]. Dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai, les services secrets peuvent coopérer sans aucun contrôle. Il suffit qu’un service demande l’« assistance » [50] d’un autre service, sur quoi l’État requis « prend toutes les mesures nécessaires pour accéder à la demande sans retard et de la manière la plus complète possible » [51]. Aux termes du paragraphe 4 de l’article 11 de la Convention de Shanghai pour la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme, « [i]l n’y a pas lieu de divulguer » les informations concernant les méthodes utilisées par les agences lorsqu’elles accordent une assistance à une autre agence.

Pour lutter contre l’absence de responsabilisation dans la coopération en matière de renseignement, il faudrait promouvoir la collaboration entre les organes de contrôle nationaux. Les initiatives existantes en la matière, telles que la Conférence internationale des agences de renseignement de sécurité, qui se tient sur une base bisannuelle, ou les réunions ad hoc des commissions parlementaires de contrôle du renseignement des pays membres de l’UE et candidats à l’adhésion sont un premier pas dans la bonne direction, mais elles sont trop rares et limitées actuellement à un groupe d’États trop restreint. Le Rapporteur spécial souscrit à l’idée, élaborée dans le cadre de la Commission permanente I de la Belgique, d’un mécanisme permanent d’échange d’information à l’intention des organes de contrôle (parlementaire) des services de renseignement, où les meilleures pratiques en matière de législation, la jurisprudence et les tendances générales dans le domaine pourraient être mises en commun pour mieux professionnaliser les organes de contrôle des États Membres [52]. Ce mécanisme pourrait même être étendu aux questions opérationnelles, où la collaboration pour les enquêtes et l’échange d’information pourraient conduire à une forme de « contrôle conjoint » [53].

1. Opérations conjointes

Il reste très préoccupant pour le Rapporteur spécial que les États-Unis aient mis en place tout un système de restitutions extraordinaires, de détention au secret prolongée et de pratiques qui violent l’interdiction de la torture et autres formes de mauvais traitements. Ce système, impliquant un réseau international d’échange de renseignements, a créé une base d’information corrompue qui était partagée systématiquement avec les partenaires dans la guerre contre la terreur par le biais de la coopération en matière de renseignement, corrompant ainsi la culture institutionnelle des systèmes juridiques et institutionnels des États destinataires.

Si ce système a été conçu et mis en place par les États-Unis, il n’était possible qu’avec la collaboration de beaucoup d’autres pays. Selon des informations crédibles et convergentes, jusqu’en mai 2007 au moins certains États ont facilité de plusieurs manières les restitutions extraordinaires. La Bosnie-Herzégovine, le Canada, la Croatie, l’ex-République yougoslave de Macédoine, la Géorgie, l’Indonésie, le Kenya, le Pakistan et le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, notamment, ont fourni des renseignements pour l’arrestation initiale d’individus, avant que ceux-ci soient transférés dans des centres de détention (pour la plupart non reconnus) en Afghanistan, en Arabie saoudite, en Égypte, en Éthiopie, en Jordanie, au Maroc, en Ouzbékistan, au Pakistan, en Syrie, en Thaïlande ou au Yémen, ou dans l’un des centres de détention secrets de la CIA, souvent dits « sites secrets ». Il a été rapporté que souvent, les détenus en question étaient victimes de torture et autres formes de mauvais traitements dans les pays de destination.

Le Rapporteur spécial rappelle aux États que leur responsabilité est engagée lorsqu’ils agissent en connaissance des circonstances du fait internationalement illicite, ou qu’ils prêtent aide et assistance dans la commission de tels faits, y compris les violations des droits de l’homme [54]. Par voie de conséquence, les violations graves des droits de l’homme commises par les États, telles que torture, disparitions forcées ou détentions arbitraires, devraient inciter les autres États, y compris leurs agences de renseignement, à limiter fortement leurs activités de coopération avec les pays dont on sait qu’ils violent les droits de l’homme. L’interdiction de la torture est une norme de droit international absolue et péremptoire [55]. Les États ne doivent prêter ni aide ni assistance dans la commission d’actes de torture, ni reconnaître comme licites ces pratiques, y compris en utilisant des renseignements obtenus par la torture [56]. Les États doivent introduire des garde-fous pour empêcher les agences de renseignement d’utiliser les renseignements ainsi obtenus [57].

2. Participation aux interrogatoires

Le Rapporteur spécial juge préoccupant que des agents étrangers participent à l’interrogatoire de personnes détenues dans des situations qui constituent des violations des normes internationales relatives aux droits de l’homme. La différence que font certains gouvernements entre personnel des agences de renseignement et membres des forces de l’ordre est d’une pertinence limitée, puisqu’une participation active par l’envoi d’interrogateurs [58] ou de questions [59] voire la simple présence d’agents de renseignement lors de l’interrogatoire d’une personne détenue dans des conditions où ses droits sont violés [60] peuvent être raisonnablement interprétées comme une approbation implicite des pratiques en cause [61]. La présence et la participation de manière suivie d’agents de pays étrangers constituaient dans certains cas une forme d’encouragement ou même de soutien [62]. Selon le Rapporteur spécial, la responsabilité de l’État destinataire peut être engagée aussi sous des formes même plus passives et distantes géographiquement, à travers une demande de renseignements obtenus par des moyens internationalement illicites. Le Rapporteur spécial considère donc que la participation active ou passive d’États à l’interrogatoire de personnes détenues par un autre État constitue un fait internationalement illicite si l’État savait ou devait savoir que l’intéressé était exposé à un risque réel de torture [63] ou autre traitement prohibé, y compris une détention arbitraire [64].

3. Transmission et réception de renseignements à des fins opérationnelles

Le Rapporteur spécial souligne qu’il y a violation du droit des droits de l’homme non seulement si un État participe activement à des interrogatoires où des personnes sont torturées, mais aussi s’il tire parti de la situation de contrainte. Au minimum, les États qui savent ou qui devraient savoir qu’ils reçoivent des renseignements obtenus par la torture ou autre traitement inhumain, ou dans le cadre d’une détention arbitraire, et qui sont à l’origine d’une demande pour de tels renseignements ou qui érigent leur utilisation opérationnelle en politique se rendent complices des violations des droits de l’homme en question [65]. Le Rapporteur spécial considère que l’utilisation d’informations obtenues par la torture dans un autre pays, même si elles sont obtenues uniquement à des fins opérationnelles, implique inévitablement de « reconnaître comme licites » ces pratiques et déclenche par conséquent l’application des principes de la responsabilité de l’État [66]. Par conséquent, les États qui reçoivent des renseignements obtenus par la torture ou par des traitements inhumains ou dégradants se rendent complices de la commission de faits internationalement illicites. Cette implication est inconciliable aussi avec l’obligation erga omnes des États de coopérer en vue d’éliminer la torture.

Les États allèguent aussi que dans la pratique il est difficile de déterminer dans quelles conditions les informations ont été obtenues : en règle générale, les renseignements sont communiqués non pas sous forme brute, mais sous une forme plus élaborée. Si le Rapporteur spécial comprend bien qu’il est procédé ainsi par commodité, il juge préoccupant que cette pratique permette aussi aux services de renseignement de nier toute responsabilité pour l’utilisation d’informations qui ont été obtenues en violation du droit international.

Le Rapporteur spécial juge préoccupant aussi que des informations soient fournies à des services de renseignement étrangers sans garde-fous adéquats pour limiter la communication de ces informations à d’autres agences gouvernementales dans l’État destinataire, par exemple les autorités chargées de faire respecter les lois et les services de l’immigration, qui peuvent arrêter et emprisonner des personnes. Dans le cas Arar, par exemple, le partage de l’information entre les États-Unis et le Canada s’était fait sur la base d’un accord de « libre circulation » purement verbal : les renseignements devaient être échangés en temps réel par communication directe entre les divers services concernés » [67]. Par cet accord, la Gendarmerie royale du Canada a renoncé à la politique de confidentialité qu’elle appliquait normalement dans les enquêtes relatives à la sécurité nationale, ce qui a abouti au partage d’informations inexactes et fallacieuses et à un partage de l’information plus large que de coutume. C’était cette information qui avait conduit les Services de l’immigration et de la naturalisation des États-Unis à conclure qu’Arar était membre d’Al-Qaida, à la suite de quoi l’intéressé avait été déporté en Syrie où il avait été torturé.

Responsabilité ex post facto et droit à un recours utile

Il est important qu’il existe des mécanismes de contrôle et de supervision ex post facto pour prévenir et mettre au jour les violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement dans la lutte antiterroriste. Tout aussi important, l’État est tenu de mettre en place un cadre qui permette une enquête indépendante sur les violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement quand une plainte est reçue, afin premièrement d’établir les faits et deuxièmement de demander des comptes aux agences de renseignement et à l’exécutif. Le Rapporteur spécial juge préoccupante, dans ce contexte, l’adoption de clauses d’immunité/impunité assurant l’impunité des agents des services de renseignement [68]. Ces clauses d’impunité peuvent faire obstacle à un accès effectif aux tribunaux et elles violent le droit fondamental à un recours utile.

Recours abusif aux dispositions en matière de secret d’État

Si le Rapporteur spécial reconnaît que les États peuvent limiter la diffusion dans le grand public d’informations spécifiques qui sont importantes pour la protection de la sécurité nationale, par exemple sur les sources, l’identité et les méthodes des agents de renseignement, il juge néanmoins inquiétant le recours de plus en plus systématique aux dispositions en matière de secret d’État et d’immunité dans l’intérêt général, notamment par l’Allemagne, les États-Unis, l’ex-République yougoslave de Macédoine, l’Italie, la Pologne, la Roumanie ou le Royaume-Uni, pour dissimuler des actes illégaux aux organes de contrôle ou aux autorités judiciaires, ou pour éviter d’être critiqué, embarrassé et − surtout − d’avoir à rendre des comptes.

Les obligations des États concernant les droits de l’homme, en particulier l’obligation d’assurer un recours utile, exigent que les dispositions juridiques en question ne conduisent pas à écarter a priori toute enquête, ou à éviter que des faits illicites soient mis au jour, en particulier quand des crimes internationaux ou des violations flagrantes des droits de l’homme sont rapportés [69]. L’invocation à titre général du privilège des secrets d’État pour justifier de véritables politiques, comme le programme des États-Unis pour la détention au secret, les interrogatoires et les restitutions [70] ou la règle touchant les tiers en matière de renseignement (conformément à la politique de « contrôle de la source » (voir plus haut)) empêche toute enquête effective et rend le droit à un recours illusoire. Cela est incompatible avec l’article 2 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et cela pourrait aussi représenter une violation de l’obligation des États d’apporter une assistance judiciaire dans les enquêtes sur les violations flagrantes des droits de l’homme et les violations graves du droit international humanitaire [71].

Selon le Rapporteur spécial, pour qu’il puisse être procédé à des enquêtes effectives il est indispensable qu’il y ait des mécanismes de protection efficaces pour les agents de renseignement et autres informateurs qui signalent des pratiques irrégulières, afin de rompre la chaîne de secret illicite. C’est dans la plupart des cas de membres des agences de renseignement elles-mêmes que viennent les informations factuelles sérieuses sur les graves violations des droits de l’homme commises par les agences. L’intérêt général qu’il y a à faire connaître ces informations prime alors sur l’intérêt général qu’il y aurait à ne pas les divulguer. Les dénonciateurs en question devraient premièrement être protégés contre les représailles légales et les mesures disciplinaires lorsqu’ils révèlent des informations non autorisées. Deuxièmement, des mécanismes de contrôle indépendants doivent pouvoir assurer aux dénonciateurs et aux informateurs la protection nécessaire, par exemple sur le modèle des programmes de protection des témoins du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, du Tribunal pénal international pour le Rwanda, du Tribunal spécial pour la Sierra Leone et de la Cour pénale internationale.

Le Rapporteur spécial souligne l’important travail d’un grand nombre de journalistes d’investigation et d’organisations non gouvernementales dans le monde entier pour mettre au jour les violations des droits de l’homme commises par les agences de renseignement. Souvent, l’obligation de rendre des comptes n’est pas déclenchée grâce aux mécanismes formels en place, mais grâce aux révélations que font ces acteurs. Pour que la presse puisse s’acquitter de sa fonction vitale de mécanisme de contrôle non officiel et extérieur, il doit y avoir de robustes lois sur la liberté de l’information et sur la protection des sources confidentielles des journalistes [72]. Les États doivent limiter à leurs agents publics les possibilités de poursuites pour violation des dispositions relatives au secret d’État [73], introduire un critère impératif d’intérêt général et obliger les tribunaux à prendre en considération le principe de l’intérêt général quand la publication de secrets d’État officiels est en cause.

Dans tous les cas, les juges doivent être les arbitres ultimes qui évaluent les mérites de l’argument du secret d’État quand de graves violations des droits de l’homme sont en cause. Ils peuvent autoriser la divulgation des informations en cause dans le public, ou à la personne soupçonnée de terrorisme et à son défenseur dans les procédures judiciaires. Pour établir dans ce dernier cas si l’argument du secret est justifié, il faut qu’un organe judiciaire ait accès aux éléments d’information concrets que l’État cherche à protéger, plutôt qu’aux simples résumés ou déclarations qu’il présente. S’il y a des raisons d’exclure des éléments qui peuvent légitimement être considérés comme des secrets d’État, les tribunaux doivent agir pour compenser le fait que les informations en question ne peuvent pas être divulguées en audience publique, par exemple en réservant l’accès à l’information aux défenseurs (éventuellement après vérifications de sécurité) du suspect. Si cela était absolument nécessaire et dans ce cas seulement, le juge pouvait décider de faire une distinction entre la divulgation de la provenance des informations (la source et la méthode utilisée) et la teneur de l’information, qui devrait toujours pouvoir être contestée.

Par Martin Scheinin

Professeur de droit international public à l’université européenne de Florence (Italie) et à l’Åbo Akademi (Finlande). Rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.


Documents joints

Rapport Scheinin (PDF – 134.2 ko)
 

Notes :

[1] Aux fins du présent document, le terme « données » désigne ici les éléments factuels objectifs, spécifiques et précis qui peuvent servir à identifier une personne en vie (nom, date de naissance, adresse, numéro de téléphone, numéro de télécopieur, adresse électronique, immatriculation du véhicule, empreintes digitales, profil ADN).

[2] Voir, par exemple, Klass et autres c. Allemagne, Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), 6 septembre 1978, par. 48 à 50 ; Murray c. Royaume-Uni, CEDH, 28 octobre 1994, par. 58.

[3] Le Comité des droits de l’homme a souligné à plusieurs reprises que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques protégeait aussi le droit à la sécurité de chacun en dehors du contexte d’une privation effective de liberté. Voir en particulier Delgado Paez c. Colombie, communication no 195/1985, constatations adoptées le 12 juillet 1990, par. 5.5.

[4] Voir, par exemple, Kruslin c. France, CEDH, 24 avril 1990, par. 33.

[5] Voir de même Rotaru c. Roumanie, décision de la Cour européenne des droits de l’homme, 4 mai 2000.

[6] Loi de 2002 sur les services de renseignement et de sécurité, art. 17 à 34.

[7] Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise), rapport sur le contrôle démocratique des services de sécurité, CDL-AD(2007)016, par. 199.

[8] Voir pour information Leander c. Suède, CEDH, 26 mars 1987, par. 52 à 57.

[9] Voir Comité des droits de l’homme, Observation générale no 32 (2007) sur le droit à l’égalité devant les tribunaux et les cours de justice et le droit à un procès équitable, par. 7 et 8.

[10] On entend par actions clandestines les interventions ou les ingérences non reconnues d’une agence de renseignement sur le territoire ou dans les affaires d’un autre pays.

[11] H. Born et I. Leigh, Making Intelligence Accountable : Legal Standards and Best Practice for Oversight of Intelligence Activities (Oslo, Maison d’édition du Parlement norvégien, 2005), p. 29.

[12] Voir aussi, en général, les remarques du Rapporteur spécial sur l’utilisation de méthodes antiterroristes reposant sur l’usage de profils terroristes comportant des critères tels que la « race », l’appartenance ethnique, l’origine nationale ou la religion présumées d’une personne (A/HRC/4/26, par. 59).

[13] The Economist, 25 septembre 2008.

[14] Voir F. Bignami, « Towards a right to privacy in transnational intelligence networks », Michigan Journal of International Law, vol. 28, no 3 (2007), p. 668.

[15] Voir par exemple le cas de Bisher Al-Rawi, rapporté dans la publication d’Amnesty International State of Denial : Europe’s Role in Rendition and Secret Detention (Londres, Amnesty International Publications, 2008), p. 11.

[16] Voir aussi, au niveau régional, Groupe de protection des personnes à l’égard du traitement des données à caractère personnel de la Commission européenne, document de travail : « Transferts de données personnelles vers des pays tiers : application des articles 25 et 26 de la directive relative à la protection des données », 24 juillet 1998.

[17] E/CN.4/1990/72.

[18] Voir par exemple au Pays-Bas la loi de 2002 sur les services de renseignement et de sécurité, art. 36, par. 1 d), 40, par. 1, et 42.

[19] Voir par exemple la loi sur le Service canadien du renseignement de sécurité, art. 17 2).

[20] Voir par exemple Ocalan c. Turquie, CEDH, 12 mars 2003, par. 106.

[21] Voir par exemple la loi du 6 mars 2006 sur la lutte antiterroriste de la Fédération de Russie, qui transfère des pouvoirs de police ordinaires aux agences de renseignement tout en restreignant les sauvegardes prévues dans la loi contre l’abus de ces pouvoirs, par exemple dans le contexte de la surveillance des communications ou d’opérations pour arrêter et fouiller des personnes sans motif précis.

[22] Dans les années 70, le Comité Church du Sénat des États-Unis avait déjà fait remarquer que ce brouillage de la distinction entre les enquêtes de sécurité nationale des organes chargés de faire respecter les lois et celles des agences de renseignement extérieur avait conduit aux divers abus décrits dans le rapport pertinent, Final Report of the Select Committee to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities, Sénat des États-Unis, quatre-vingt-quatorzième session du Congrès, 1976.

[23] Voir aussi les observations antérieures du Rapporteur spécial sur les auditions obligatoires en Australie (A/HRC/4/26/Add.3, par. 31, 32, 46 et 47).

[24] Comité des droits de l’homme, Observation générale no 8 (1982) se rapportant à l’article 9 (Droit à la liberté et à la sécurité de la personne), par. 4.

[25] Voir aussi CEDH, Fox, Campbell et Hartley c. Royaume-Uni, 30 août 1990, par. 32.

[26] Voir, par exemple, Cour interaméricaine des droits de l’homme, rapport no 2/97, OEA/Ser.L/V/II.95 Doc. 7 Rev. (1997), par. 12.

[27] Voir aussi les observations du Rapporteur spécial sur la situation à Guantanamo Bay (A/HRC/6/17/Add.3, par. 13 et 14).

[28] Voir par exemple Brogan et autres c. Royaume-Uni, CEDH, 19 novembre 1988, par. 53 ; Murray c. Royaume-Uni, CEDH, 28 octobre 1994, par. 67.

[29] Comité d’éminents juristes sur le terrorisme, la lutte contre le terrorisme et les droits de l’homme, rapport à paraître, chap. IV, sect. 2.2.2.

[30] Voir Alkarama pour les droits de l’homme, contribution dans le cadre de l’Examen périodique universel concernant le Maroc, 2007, p. 2 à 4 ; Amnesty International, Maroc, contribution dans le cadre de l’Examen périodique universel, 2007, p. 5.

[31] Human Rights Watch, Suspicious Sweeps − The General Intelligence Department and Jordan’s Rule of Law Problem, (2006), vol. 18, no 6(E), p. 11 à 17.

[32] Comité d’éminents juristes sur le terrorisme, la lutte contre le terrorisme et les droits de l’homme, rapport à paraître, chap. IV, sect. 2.2.2.

[33] En général, 70 % des activités de renseignement des États-Unis sont désormais externalisées et confiées à des acteurs privés. Voir S. Chesterman, « “We can’t spy … if we can’t buy !” : the privatization of intelligence and the limits of outsourcing “inherently governmental functions” », New York University Public Law and Legal Theory Working Papers, no 82, 2008, p. 2.

[34] Voir par exemple United States v. Passaro, (No 5:04-CR-211-1, United States District Court for the Eastern District of North Carolina, 17 juin 2004). Voir aussi les déclarations du Directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), Michael Hayden, qui a confirmé que des sous-traitants « sous supervision et contrôle du Gouvernement » avaient fait subir des simulations de noyade à des détenus dans des sites de détention secrets de la CIA : Hearing of the United States Senate Select Committee on Intelligence, Annual Worldwide Threat Assessment, 5 février 2008, p. 26.

[35] A/63/467-S/2008/636.

[36] Voir par exemple la loi CXXV de 1995 de la Hongrie sur la sécurité nationale, art. 11 ; la loi de 2002 des Pays-Bas sur les services de renseignement et de sécurité, art. 19 ; et la loi de 1984 sur le Service canadien du renseignement de sécurité, art. 7, par. 1 et 2.

[37] On entend par « possibilité plausible de nier » la création délibérée de structures de pouvoir et de chaînes de commandement suffisamment lâches et informelles pour permettre de nier l’implication de l’exécutif quand une violation des droits de l’homme est mise au jour.

[38] Voir par exemple l’enquête de la Commission des forces armées du Sénat des États-Unis sur le traitement des détenus placés sous la responsabilité des États-Unis, 12 décembre 2008, p. xii : « Le fait est que de hauts responsables du Gouvernement des États-Unis se sont renseignés sur l’utilisation de techniques agressives, ont redéfini la loi pour donner à celles-ci une apparence de légalité et ont autorisé leur utilisation sur des détenus. Ces agissements amoindrissaient notre capacité d’obtenir des renseignements exacts permettant de sauver des vies, renforçaient la position de nos ennemis et sapaient notre autorité morale. ».

[39] J. Warrick, « CIA tactics endorsed in secret memos », Washington Post, 15 octobre 2008.

[40] Voir A/HRC/6/17/Add.4, par. 17 à 21.

[41] Loi de 1984 sur le Service canadien du renseignement de sécurité, art. 31, par. 1 et 2.

[42] Loi no 40 de 1994 sur le contrôle des services de renseignement sud-africains, art. 7, par. 8 a).

[43] Voir aussi Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise), rapport sur le contrôle démocratique des services de sécurité, CDL-AD(2007)016, par. 142.

[44] Loi sur le contrôle des services de renseignement, de surveillance et de sécurité, février 1995, art. 2.

[45] Ibid, art. premier.

[46] Résolutions 1373 (2001), par. 3 a) et b), et 1465 (2003), par. 3, du Conseil de sécurité ; Déclaration de l’UE sur la lutte contre le terrorisme, 2004, par. 9 ; Convention de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) sur la lutte contre le terrorisme, 2007, art. VI h).

[47] Selon le principe du « besoin de savoir », « seules devraient avoir accès aux informations classifiées les personnes qui ont besoin de ces informations pour leur travail, et l’accès ne devrait jamais être autorisé “simplement parce qu’une personne occupe une fonction particulière, quel que soit son niveau hiérarchique” », Comité de sécurité de l’OTAN, A Short Guide to the Handling of Classified Information (Bruxelles, Archives de l’OTAN, 22 août 1958, AC/35-WP/14), cité dans A. S. Roberts, « Entangling alliances : Nato’s security policy and the entrenchment of State secrecy », Cornell International Law Journal, vol. 36, no 2 (2003), p. 337.

[48] Selon le principe du « contrôle de la source » − souvent dit aussi « règle touchant les tiers » − les agences transmettent les renseignements uniquement à la condition que ni le renseignement ni sa source ne soient divulgués sans le consentement préalable de l’entité ayant fourni le renseignement.

[49] Détentions secrètes et transferts illégaux de détenus impliquant des États membres du Conseil de l’Europe : deuxième rapport, Exposé des motifs, Commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, juin 2007, par. 11, 39 et 105.

[50] L’État est simplement tenu de décrire « la teneur » de l’assistance demandée (Convention de Shanghai pour la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme, art. 8, par. 3. Il peut notamment s’agir d’interroger, de détenir ou d’extrader des personnes.

[51] Ibid, art. 9.

[52] On peut trouver un autre modèle pour cette coopération dans les réunions périodiques des organes de contrôle des services de police dans les pays européens.

[53] H. Born, « International intelligence cooperation : the need for networking accountability », Centre de Genève pour le contrôle démocratique des forces armées, 2007.

[54] Résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 4 et 16. Voir aussi Annuaire de la Commission du droit international, 2001, vol. II, deuxième partie, p. 69, « [l’État prêtant assistance] ne sera responsable que dans la mesure où son propre comportement a provoqué le fait internationalement illicite ou y a contribué ». L’article 16 reflète une règle de droit international coutumier. Voir Cour internationale de Justice (CIJ), Application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (Bosnie-Herzégovine c. Serbie-et-Monténégro), arrêt du 26 février 2007, par. 420.

[55] L’obligation d’empêcher et de réprimer les actes de torture est une obligation erga omnes, qui s’applique à tous les États. Voir Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Le Procureur c. Furundzija (affaire IT-95-17/1-T, 1988) ; Barcelona Traction, Light and Power Company, Limited (Belgique c. Espagne), rapport de la CIJ, 1970.

[56] Résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 40 et 41.

[57] Comme l’a fait valoir le juge Neuberger : « (…) en utilisant les résultats obtenus par la torture, un État démocratique affaiblit sa cause contre les terroristes en adoptant leurs méthodes et en perdant ainsi la légitimité morale élevée dont jouit une société démocratique ouverte. ». Opinion dissidente du juge Neuberger dans l’affaire A and Ors v. Secretary of State for the Home Department, [2004] EWCA Civ 1123 (11 août 2004), par. 497.

[58] Il apparaît que des agents de renseignement américains, australiens et britanniques ont eux-mêmes interrogé des personnes détenues au secret par l’ISI, l’agence de renseignement pakistanaise, dans de prétendus centres de sécurité, où elles étaient torturées. De nombreux pays (Allemagne, Arabie saoudite, Bahreïn, Canada, Chine, Espagne, France, Italie, Jordanie, Lybie, Maroc, Ouzbékistan, Pakistan, Royaume-Uni, Tadjikistan, Tunisie, Turquie) ont envoyé des interrogateurs à Guantanamo Bay également (voir Center for Constitutional Rights, « Foreign interrogators in Guantanamo Bay »).

[59] Les agences de renseignement allemande et canadienne ont transmis des questions aux Services de renseignement militaires syriens dans les cas de Muhammad Zammar et d’Abdullah Almalki. Ces deux détenus ont été torturés par la suite alors qu’ils étaient aux mains des services syriens. Voir Amnesty International « États-Unis − Hors de portée des radars : vols secrets, torture et “disparitions” », 5 avril 2006, p. 15 et 16 ; Enquête interne sur les actions des responsables canadiens relativement à Abdullah Almalki, Ahmed Abou-Elmaati and Muayyed Nureddin, 2008, p. 415.

[60] Des agents de renseignement du Royaume-Uni ont ainsi procédé ou assisté à plus de 2 000 interrogatoires en Afghanistan, à Guantanamo Bay et en Iraq. Voir Intelligence and Security Committee, The Handling of Detainees by UK Intelligence Personnel in Afghanistan, Guantanamo Bay and Iraq, 2005, par. 110.

[61] Voir plus haut, note de bas de page 61.

[62] Particulièrement si − comme allégué dans le cas du Pakistan − des personnes sont détenues à la demande et avec l’assentiment d’agents étrangers. La commission d’enquête sur le cas Arar a considéré elle-même que l’envoi d’une équipe d’enquêteurs pour s’entretenir avec les Services de renseignement syriens (SMI) était très problématique

[63] Voir également l’arrêt rendu en appel par le TPIY dans l’affaire Furundzija (21 juillet 2000), par. 115 à 120, et la résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 40 et 41.

[64] Voir aussi Ensemble de principes pour la protection de toutes les personnes contre une forme quelconque de détention ou d’emprisonnement, principe 21, par. 1.

[65] Voir aussi les constatations du Comité d’éminents juristes sur le terrorisme, la lutte contre le terrorisme et les droits de l’homme, rapport à paraître, chap. IV, sect. 3.2.

[66] Résolution 56/83 de l’Assemblée générale, annexe, projet d’articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite, art. 40 et 41.

[67] Voir Commission d’enquête sur les actions des responsables canadiens relativement à Maher Arar, rapport sur les événements concernant Maher Arar, enquête sur les faits, vol. 1, p. 42 ; F. Bignami, « Towards a right to privacy in transnational intelligence networks », Michigan Journal of International Law, vol. 28, no 3 (2007), p. 675 et 676.

[68] Voir par exemple dans le cas de l’Algérie les articles 45 et 46 de l’ordonnance no 06-01 du 27 février 2006 (portant mise en oeuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale), qui accordent l’impunité aux membres des forces de sécurité et punissent même de plusieurs années d’emprisonnement les critiques dirigées contre les agents de l’État.

[69] Voir par exemple Cour interaméricaine des droits de l’homme, Myrna Mack-Chang v. Guatemala, arrêt du 25 novembre 2003, par. 180 ; CEDH, Imakayeva c. Russie, arrêt du 9 novembre 2006.

[70] Dans l’affaire El-Masri v. Tenet, le Gouvernement a présenté une déclaration du Directeur de la CIA, Porter J. Goss, dans laquelle celui-ci faisait valoir que les allégations de la victime de la procédure de restitution, El-Masri, forceraient la CIA à admettre ou à nier l’existence d’activités clandestines, et que par conséquent la seule issue appropriée était de classer l’affaire sur la base du privilège des secrets d’État (Assertion of a Formal Claim of State Secrets Privilege and Request for Expedited Consideration, 8 March 2006, United States District Court − Eastern District of Virginia, Case No.1:05-cv-1417-TSE-TRJ). Voir aussi les déclarations de James B. Comey, Attorney général par intérim, et de Tom Ridge, Secrétaire du Department of Homeland Security des États-Unis, 18 janvier 2005, dans l’affaire Arar v. Ashcroft C. A. No. 04-CV-249-DGT-VVP.

[71] Voir le principe 12 des Principes fondamentaux et directives concernant le droit à un recours et à réparation des victimes de violations flagrantes du droit international des droits de l’homme et de violations graves du droit international humanitaire, adoptés par l’Assemblée générale dans sa résolution 60/147.

[72] En Belgique, par exemple, la loi du 7 avril 2005 relative à la protection des sources journalistes (Moniteur Belge, 27 avril 2005) autorise explicitement les journalistes et les employés des médias à « taire leurs sources d’information » (art. 3).

[73] Voir dans ce contexte la décision « Cicero » de la Cour constitutionnelle allemande en 2007, déclarant que les journalistes ne peuvent pas être légitimement accusés de trahir des secrets d’État lorsqu’ils publient des informations classifiées que leur ont procurées des informateurs. Voir BverfG, 1 BvR 538/06 du 27 février 2007, Absatz-Nr. (1 à 82).

 

Quand l’OTAN utilisait le terrorisme en Europe

Alors que la France s’apprête à réintégrer le giron de l’OTAN, quitté en 1966 sous la houlette du général De Gaulle, l’historien suisse Daniele Ganser [1], auteur de l’ouvrage Les Armées secrètes de l’OTAN, nous entretient du passé sulfureux de ces réseaux Stay-Behind dans leur combat contre le communisme soviétique, et de leur exploitation de groupuscules terroristes en Europe de l’Ouest durant la Guerre froide. Des pratiques de manipulation qui pourraient bien avoir encore cours aujourd’hui vis-à-vis du terrorisme islamique, selon Daniele Ganser. L’installation après-guerre de ces réseaux dans tous les pays de l’Europe et leur utilisation lors de différentes campagnes de terreur et d’attentats meurtriers – dont les attentats de la gare de Bologne, l’assassinat d’Aldo Moro ou les attaques des tueurs fous du Brabant – font désormais partie de l’Histoire, depuis les révélations du premier ministre italien Giulio Andreotti en 1990. Bien que très connus en Italie (sous le nom de réseaux Gladio), peu de gens en ont entendu parler en France, et à l’heure de la menace de "l’hyperterrorisme", il parait essentiel d’écouter Daniele Ganser nous révéler les véritables origines de ces attentats commis "sous fausse bannière" et fabriqués pour accroître la stratégie de la tension…

 

Par Paul sur AgoravoxTV, le 16/02/2009

[1] Daniele Ganser est professeur d’Histoire à Bâle en Suisse. Il est aussi président de l’Association for the Study of Peak Oil (ASPO) suisse. Il a donné en avril 2008 à Paris une conférence sur le thème " 11-Septembre et Pic pétrolier" filmée par ReOpen911.


Note ReOpenNews : Cette émission réalisée pour la radio suisse RSR et d’autres sont dans l’onglet “Radio Interviews” sur la page du site de l’éditeur Demi-Lune.

 

Les États-Unis et l’Europe enterrent « l’affaire Swift» 

En juin 2006, la presse américaine révèle, malgré les pressions de l’administration républicaine, que la CIA a mis au point un programme clandestin de contrôle des transactions bancaires opérées par des Américains et des étrangers. Rapidement, le département du Trésor est forcé d’admettre l’existence du TFTP, "Terrorist Finance Tracking Program". Une société basée dans la banlieue de Bruxelles, SWIFT "Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication", est dans le collimateur. Elle gère le réseau sécurisé utilisé par quelque 8 000 établissements bancaires de la planète qui s’échangent quotidiennement 6 000 milliards de dollars. SWIFT dément, à l’époque, avoir livré volontairement les informations. Elle aurait été forcée de répondre à des injonctions judiciaires.

Le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguiere

ENQUÊTE "SECRÈTE"

Le scandale va prendre une telle ampleur que l’Union européenne exige un contrôle sur l’utilisation des données ainsi obtenues. En mars 2008, après de longues tergiversations, l’administration Bush admet qu’une "personnalité européenne éminente" dirige une enquête. Elle refusera plusieurs candidats, mais pas l’ancien juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière.

Nommé pour deux ans, M. Bruguière a présenté, lundi 16 février, à Bruxelles, son premier rapport au Comité des libertés civiles du Parlement européen. L’enquête a été classée "secrète" parce qu’elle contient des informations que les services américains jugent essentielles pour plusieurs dossiers de terrorisme, y compris européens. Et elle absout le Trésor américain.

Ce dernier n’aurait extrait que les informations nécessaires, détruit les renseignements non utiles à sa mission et respecté le délai maximal de conservation des données. Jean-Louis Bruguière dit avoir pu accéder, à Washington, à toutes les personnes, toutes les données et tous les sites voulus. "On ne m’a pas servi la soupe", affirme-t-il. Il se dit certain que les garanties offertes par les États-Unis sont réelles, "peut-être sans précédent". Et que les services secrets n’en ont pas profité pour se livrer, au passage, à de l’espionnage économique.

"Notre partenariat avec Washington a atteint, dans le domaine du financement du terrorisme, au moins, un niveau satisfaisant", en conclut Jacques Barrot, commissaire européen en charge de la justice, de la liberté et de la sécurité. Du côté du Parlement, certains continuent toutefois de se demander ce qui serait advenu si la presse américaine n’avait pas révélé des pratiques secrètes qui se sont étendues sur quatre années au moins, à l’insu de tous les pouvoirs politiques de l’Union.

par Jean-Pierre Stroobants, correspondant à Bruxelles pour LeMonde.fr

 

Note intermédiaire de ReOpenNews : Lire aussi le très intéressant document déclassifié émis par le Conseil de l’Union Européene en juin 2007 : Traitement par le département du Trésor des États-Unis, aux fins de la lutte contre le terrorisme, de données à caractère personnel provenant de l’UE – "SWIFT"

 


 

Un article de JC Paye publié sur le site d’informations belge LeSoir permet de mieux comprendre les dessous de cette affaire :

Les enjeux de l’affaire Swift

En 2006, le New York Times a révélé l’installation, par la CIA, d’un programme de surveillance des transactions financières internationales. Le journal a mis au jour le fait que la société belge Swift a, depuis les attentats du 11 septembre, transmis, au Département du Trésor des États-Unis, des dizaines de millions de données confidentielles concernant les opérations de ses clients.

Swift, société américaine de droit belge, gère les échanges internationaux de quelque huit mille institutions financières situées dans 208 pays. Elle assure le transfert de données relatives aux paiements ou aux titres, y compris les transactions internationales en devises, mais ne fait pas transiter d’argent.

L’ensemble des données est stocké sur deux serveurs. L’un situé en Europe, l’autre aux États-Unis. Les messages interbancaires, échangés sur le réseau Swift, contiennent des données à caractère personnel, protégées par les droits belge et européen.

Cette société est soumise également au droit américain, du fait de la localisation de son second serveur sur le sol des États-Unis. La société a ainsi choisi de violer le droit européen, afin de se soumettre aux injonctions de l’exécutif américain. Malgré la constatation des multiples violations des droits belge et communautaire, les autorités belges se sont toujours refusées à poursuivre cette société.

Rappelons que le système Échelon et le programme de surveillance de la NSA permettent de se saisir des informations électroniques, dont les données Swift, en temps réel. Leur lecture est d’autant plus facile que les systèmes de cryptage, DES, 3DES et AES, des données relatives aux transactions mondiales entre banques, sont tous les trois des standards américains brevetés aux USA.

L’exécutif des États-Unis se fait donc remettre des données qu’il possède déjà ou qu’il peut obtenir facilement. Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’installer un système de contrôle des transactions financières internationales, mais surtout de le faire légitimer.

La cessation des transferts vers les douanes américaines n’a jamais été envisagée. La transmission des informations n’a d’ailleurs pas cessé après la révélation de l’affaire. Afin de se conformer formellement à la directive européenne de protection des données, Swift a adhéré, en juillet 2007, aux principes du Save Harbor, qui « garantit » que les données stockées dans le serveur américain sont protégées par des normes analogues à celles en vigueur dans l’Union européenne. Cette adhésion procède par une autocertification de la société adhérente qui est censée fournir des garanties quant aux possibilités de contestation auprès d’autorités indépendantes.

Mais, la qualité d’indépendance de ces autorités est peu définie. Le Safe Harbor laisse la personne concernée démunie. C’est à elle de vérifier la situation de conformité de l’organisme américain qui traite des données, c’est à elle de trouver et saisir l’autorité indépendante de contrôle apte à étudier son cas. Si malgré tout, une personne ou une entreprise a la possibilité de constater un manquement et qu’elle a la capacité d’entamer des poursuites, l’administration américaine peut encore invoquer la notion de « secret d’État », afin d’empêcher toute poursuite.

Quant au volet de « l’accord » de juin 2007, celui qui autorise la saisie des données personnelles par les USA, il aboutit à un engagement unilatéral américain. Il ne s’agit donc pas d’un accord bilatéral, comme le souhaitait le Parlement européen, mais bien d’un texte, dont le contenu n’a pas besoin de l’assentiment des deux parties pour pouvoir être modifié. L’administration des États-Unis a la possibilité, sans consultation de l’autre partie, de modifier ses engagements.

Dans cette lettre, le Département du Trésor donne des garanties purement formelles quant à l’utilisation des données. Il s’engage à les utiliser exclusivement pour lutter contre le terrorisme. Mais, la définition du terrorisme est tellement large qu’elle peut s’appliquer à toute personne ou organisation ciblée par l’administration.

Comme garantie du respect de la confidentialité des informations, la partie américaine, insiste sur l’existence de plusieurs niveaux indépendants de contrôle. Le texte mentionne « d’autres administrations officielles indépendantes », ainsi qu’un « cabinet d’audit indépendant ». Qu’une administration soit considérée comme indépendante d’une autre administration du même État en dit beaucoup sur la formalité de cette autonomie.

La même remarque peut être faite en ce qui concerne l’audit indépendant. Ainsi, lorsque l’affaire Swift a éclaté en juin 2006, le gouvernement américain avait déjà déclaré qu’il n’y avait eu aucun abus dans l’utilisation des données, vu que l’accès à celles-ci était contrôlé par une société privée « externe », le groupe Booz Allen, une des plus importantes sociétés en contrat avec le gouvernement américain. L’interpénétration entre public et privé y est organique.

Cet « accord » révèle l’existence d’une structure politique impériale, dans laquelle l’exécutif des USA occupe la place de donneur d’ordre et les institutions européennes une fonction de légitimation vis-à-vis de leurs populations. Il n’y a pas deux puissances souveraines. Il n’existe qu’une seule partie, l’administration américaine qui réaffirme son droit de disposer des données personnelles des Européens. Dans une démarche unilatérale, elle concède des « garanties » formelles qu’elle peut unilatéralement modifier ou supprimer. L’exécutif américain exerce ainsi directement sa souveraineté sur les populations européennes.

Dès juin 2007, il était prévu que les données Swift intereuropéennes ne soient plus transférées aux États-Unis, mais sur un second serveur européen. Fin mars 2008, des représentants de la société Swift ont laissé entendre que celui-ci serait situé dans la région de Zurich et serait opérationnel fin 2009. « L’accord » devra être adapté en conséquence. Celui-ci est évolutif. Il est construit de manière à pouvoir répondre en permanence à de nouvelles exigences américaines.

Rappelons que, en ce qui concerne les données des passagers aériens, les douanes américaines ont directement accès aux terminaux des compagnies situées sur le sol européen. Que cela soit par un tel système ou, plus probablement, par le biais d’injonctions déterminées, les autorités américaines continueront à se faire remettre des données financières européennes.

L’alibi du serveur américain ne fonctionnant plus, cela aura pour effet de renforcer encore la souveraineté américaine sur le sol européen. Ce qui est l’objectif fondamental de cette affaire.

Par Jean-Claude Paye, le 8 avril 2008

La population américaine espionnée par la NSA

Voici une interview saisissante de Russel Tice, spécialiste du Renseignement américain et ex-employé à la National Security Agency (NSA), qui explique comment certains groupes de médias ou de journalistes étaient abusivement espionnés par cette agence pendant l’ère Bush. Preuve s’il en est que la NSA, qui est la plus grosse agence américaine de renseignement, disposait de toute la latitude pour traquer toutes les communications sans aucun aval de la justice ou du Congrès. Ceci étant établi, la question est désormais de savoir si les choses vont changer avec la nouvelle administration, et dans quel sens ? Les conclusions de Russel Tice ne sont pas vraiment encourageantes.
 


 

Traduction de l’émission Countdown par temceln pour ReopenNews

OLBERMANN : Il aura fallu moins de 24 heures après la fin du mandat présidentiel de Bush pour qu’un ancien analyste de l’Agence de sécurité nationale se présente pour révéler de nouvelles allégations concernant la manière dont cette nation était espionnée par son propre gouvernement, en exclusivité sur COUNTDOWN [Nom de l'émission dont est tirée la retranscription - NdT].

Notre troisième histoire ce soir. Avant ce jour, Russel Tice s’était déjà dressé en faveur de la vérité puisqu’il était à l’origine de la révélation du « New York Times » en 2005, selon laquelle le président Bush écoutait secrètement des citoyens américains sans autorisation. Ce soir, le chapitre suivant de M. Tice, un chapitre qu’il craignait de révéler tant que George Bush occupait le bureau ovale [Le bureau officiel qu'occupe le président américain à la Maison-Blanche - NdT]. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, l’administration Bush était aussi en train de cibler des groupes spécifiques d’Américains afin de les surveiller, des Américains non-terroristes si vous voulez.

Ce soir, M. Tice se propose de révéler l’identité d’un de ces groupes. On estimait déjà que la NSA avait collecté des millions de communications, courriels, appels téléphoniques, d’Américains moyens par la simple mise en place de connexions dans les réseaux de compagnies de télécommunication accommodantes. Vous vous rappellerez la tristement célèbre salle 641A dans le complexe AT&T, rue Folsom à San Francisco, où la portion entière d’Internet de AT&T [Le plus important fournisseur de téléphonie et d'accès à Internet des États-Unis - NdT] était dupliquée à l’intérieur d’une pièce réservée à la NSA.

M. Tice, cependant, était aussi impliqué dans un autre programme, dont il nous a dit qu’il était en premier lieu conçu pour se focaliser sur ces groupes spécifiques avec l’ordre de les retirer des objectifs de surveillance légitimes, mais il a fini par conclure que le retrait était en fait une histoire interne à la NSA destinée à masquer l’objectif véritable : espionner ces Américains.

Au départ, M. Bush a dit à la nation que toute cette surveillance était légale.

(DEBUT D’UN EXTRAIT VIDEO)

GEORGE W. BUSH, ANCIEN PRESIDENT DES ETATS-UNIS : « Chaque fois que vous entendez le gouvernement des États-Unis parler de mise sur écoute, ça nécessite une… une mise sur écoute nécessite le mandat d’un tribunal. »

(FIN DE L’EXTRAIT VIDEO)

OLBERMANN : Après que le « New York Times » eut révélé le caractère mensonger de cette déclaration, M. Bush affirma que cette surveillance échappait aux processus, exigés constitutionnellement, d’obtention de mandat ordonnée par un tribunal dans les seules affaires liées au terrorisme.

(DEBUT D’UN EXTRAIT VIDEO)

BUSH : « Dans les semaines qui ont suivi les attaques terroristes sur notre nation, j’ai autorisé l’Agence de sécurité nationale, en accord avec la loi des États-Unis et la Constitution, à intercepter les communications internationales des personnes ayant des liens connus avec Al Qaida et les organisations terroristes associées. Avant d’intercepter ces communications, le gouvernement doit détenir une information qui établit un lien clair avec ces réseaux terroristes. »

(FIN D’EXTRAIT VIDEO)

OLBERMANN : Celui qui me rejoint maintenant pour ses premières révélations publiques sur ces accusations est Russel Tice, ancien analyste pour l’Agence de sécurité nationale. Monsieur, merci de nous donner de votre temps.

RUSSEL TICE, ANCIEN ANALYSTE DE LA NSA : Merci de me recevoir.

OLBERMANN : Commençons l’examen de la situation. Nous avons entendu les remarques de M. Bush en 2005, selon lesquelles les seuls Américains à avoir été mis sur écoute sans mandat auraient été ceux qui avaient parlé à des terroristes étrangers. En vous basant sur ce que vous savez, ce que vous avez vu directement et ce que vous avez expérimenté, à quel point ce communiqué est-il vrai ?

TICE : Eh bien, j’ignore ce que notre ancien président savait ou ne savait pas. J’opère plutôt au niveau technique. Mais l’Agence de sécurité nationale a accès à toutes les communications des Américains, aux fax, aux appels téléphoniques et aux communications passées via leur ordinateur. Et que vous soyez au Kansas, au centre du pays, et que vous n’ayez jamais passé de communication, aucune communication vers l’étranger, cela n’avait pas la moindre importance. Ils surveillaient toutes les communications.

OLBERMANN : Jusqu’à quel point est-il plausible de vouloir de véritables écoutes et une vraie surveillance ? Autrement dit, si tout n’a pas été vraiment lu ou surveillé par la NSA, tout a été collecté, enregistré, archivé par la NSA, non ? Jusqu’à quel point l’information en elle-même a-t-elle été examinée ? Avez-vous une idée ?

TICE : Eh bien, en réalité, même pour la NSA, c’est impossible de collecter réellement toutes les communications. Les Américains ont tendance à être une collectivité bavarde. Nous avons les meilleurs ordinateurs à l’agence, mais ils ne sont certainement pas bons à ce point.

Mais ce qui est fait, c’est en quelque sorte une capacité de regarder les méta-données, l’information sémantique des communications, et de fouiller cette information afin de déterminer quelles communications seraient collectées au final. C’est fondamentalement du filtrage, une sorte de balayage total avec ces méta-données pour sélectionner au final ce que vous allez regarder et ce qui va être collecté, et ce que par la suite un analyste étudiera. Et ce qui peut être intéressant, vous savez, se résume à quelques aiguilles dans une botte de foin.

OLBERMANN : Je mentionne que vous dites que des groupes spécifiques étaient visés. Quels groupes ? Pouvez-vous nous en parler ?

TICE : Eh bien, il y a en gros deux façons de voir ça. Ce que je viens de mentionner était une sorte de pêche traditionnelle. Les travaux dans lesquels j’étais particulièrement impliqué étaient davantage sophistiqués. Essayez d’imaginer, vous savez, les filets qui sont dans les environs, et qui collectent tous les poissons puis prélèvent ce qu’ils peuvent. Mon angle technique était d’essayer de harponner un poisson depuis un avion, ce genre de chose. Donc ce sont deux mondes séparés.

Mais dans le monde où j’étais, pour ne pas harponner la mauvaise personne dans une des opérations à laquelle je participais, on examinait les organisations soi-disant seulement pour ne pas en faire une cible. Comme cela, nous savions où elles étaient, afin de ne pas avoir de problème avec elles.

Maintenant, ce que j’ai découvert, c’est que la collecte sur ces organisations était faite 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et, bien sûr, 365 jours par an, et cela n’avait aucun sens. J’ai commencé à enquêter là-dessus. C’est vers cette époque qu’ils sont venus me voir pour me virer. Mais une organisation sur laquelle nous travaillions était en fait composée de médias américains, de reporters et de journalistes.

OLBERMANN : Dans quel but ? Je veux dire, est-ce qu’il y a quelque part un fichier avec tous les courriels envoyés par tous les reporters du « New York Times » ? Y a-t-il quelque part un enregistrement de toutes les conversations que j’ai eues avec mon petit neveu au nord de New York ? C’est comme ça ?

TICE : Si c’était inclus dans cette branche particulière de la collecte, ce serait la totalité. Oui. Ce serait la totalité.

OLBERMANN : Vous avez une idée de la raison de tout ça, étant donné que vous l’avez découvert ? Je veux dire, avez-vous une idée de ce que c’était ? Si c’était utilisé ? Et à quelles fins ?

TICE : Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui était fait avec les données collectées. Je suis sûr que l’information — que la collecte — était numérisée et placée quelque part dans des banques de données. Je ne sais pas ce qui a été fait après de ce stade.

OLBERMANN : Et cette sorte de leurre, le tas écarté — on ne va pas observer les médias —, et ensuite il vous apparaît évident que le tas mis de côté est en fait le tas conservé. Comment est-ce devenu évident pour vous ?

TICE : Eh bien, comme j’apportais mon aide sur cette organisation particulière, ça m’est en quelque sorte confié, vous savez, 24h/24h, 7 jours sur 7. Parce que je disais, j’ai besoin d’une collecte en ce moment, sur ce point, pour une certaine période. Et je disais, aurons-nous les compétences sur ce point particulier, et des capitaux suffisants ? Et on me répondait finalement que nous n’avions pas à nous en inquiéter, parce que c’était surveillé à plein temps. C’est à ce moment-là que ça a fait « tilt » dans ma tête, ce n’était pas quelque chose qui était fait une fois pour toutes, à une ou deux reprises. C’était en place en permanence.

OLBERMANN : Au sens large, et j’imagine que cette question pourrait être posée une centaine de fois avec beaucoup plus de spécificités, que savez-vous d’autre à propos de ce qui était collecté par la NSA sur les Américains ordinaires ?

TICE : Sur les Américains ordinaires ? Je ne sais pas. Les paramètres qui avaient été choisis pour le filtrage — maintenant, on est revenu à la méthode traditionnelle — c’était par exemple, puisqu’un terroriste ne passerait normalement que des appels d’une ou deux minutes, eh bien vous regardez les communications qui durent seulement une ou deux minutes. Maintenant, ça pourrait aussi bien être quelqu’un qui commande une pizza et qui demande à ses proches ce qu’ils veulent comme garniture sur leur pizza. C’est à peu près un appel d’une à deux minutes aussi.

OLBERMANN : Nous avions mentionné cette idée de leurre, du « ça on à jette », « ça on garde, c’est vraiment la cible ». Pouvez-vous expliquer la manœuvre, une autre sorte de leurre qui avait marché avec les commissions parlementaires, lesquelles auraient eu à poser des questions sur des choses exactement de ce genre-là ?

TICE : Eh bien, l’agence (NdT: la NSA) devait adapter certaines de ses réunions pour essayer d’induire en erreur que ce soit une commission parlementaire ou quelqu’un dont elle ne voulait vraiment pas qu’il sache ce qui était en train de se passer. Il y avait beaucoup d’éléments de diversion dans une réunion, et très souvent la nature même de l’exposé était trompeuse.

L’un des trucs consistait à prendre une information venant du département de la Défense, et à le présenter comme venant du Renseignement, en y ajoutant une certaine qualification, puis à faire en sorte que tout ce qui venait du Renseignement reçoive une qualification différente. Ainsi, quand les commissions parlementaires de la Défense vous appelaient, vous disiez : « Vous ne pouvez pas voir ça parce que c’est un programme des services de Renseignement. »

OLBERMANN : D’accord.

TICE : Et quand les services de Renseignement appelaient, vous disiez : « Vous ne pouvez pas voir ça parce que c’est un programme du département de la Défense. »

OLBERMANN : D’accord.

TICE : Donc, vous avez fondamentalement une escroquerie à double sens.

OLBERMANN : C’est d’une simplicité confondante. Ce serait merveilleux de simplicité dans un autre contexte.

Dernière question : qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Est-ce que l’administration Obama peut arrêter ça ? Première chose. Et en second lieu, est-ce que quelqu’un de l’administration d’Obama vous a contacté à ce sujet ?

TICE : Non. C’est-à-dire que j’ai été en contact avec eux — en gros, je me suis porté volontaire auprès de l’administration Obama pour intervenir en tant que, eh bien, s’ils avaient besoin d’un consultant en renseignement. C’était en février dernier. Et ils m’ont dit qu’ils savaient qui j’étais, qu’ils connaissaient mon passé dans le Renseignement, mais ils n’ont pas vraiment donné suite. Hier, j’ai aidé en tant que volontaire lors de l’investiture, mais certainement pas à la mesure de mes compétences.

OLBERMANN : D’accord.

TICE : En fait, j’ai même dit que j’étais prêt à aller devant les caméras pour eux s’ils avaient besoin de publicité, mais ils n’en ont vraiment pas profité.

Mais j’ai envoyé une lettre à — je crois que c’est M. Brennan — une lettre manuscrite parce que je savais que toutes mes communications étaient enregistrées — mes appels téléphoniques, mon ordinateur, et j’ai eu le FBI sur le dos, c’est un peu comme des mouches qui vous harcèlent, vous savez. Donc je me suis convaincu de l’écrire à la main. Et comme je suppose qu’ils ont passé le mot à notre président actuel, j’ai voulu en dire un peu plus que je ne l’avais fait auparavant.

OLBERMANN : Et vous l’avez fait. Je pense, si ça vous convient, je pense que nous ferons une autre interview.

TICE : Certainement.

OLBERMANN : Il y a beaucoup — il reste deux fois plus de questions.
Russel Tice, ancien analyste de la NSA. Ça sonne ringard, mais merci de faire ça pour le pays.

TICE : Vous savez, j’ai levé la main, tout comme le président, et mon serment était de servir et de défendre la Constitution, pas un directeur du Renseignement, pas un tampon sur un morceau de papier, mais la Constitution, en fin de compte. Et ces choses qui se passaient enfreignaient la loi. J’ai juste fait mon boulot, vraiment.

OLBERMANN : Oui, mais parfois, faire votre boulot vous fait gagner une médaille, une médaille d’honneur. Merci Monsieur.

TICE : Merci.

Obama déclare vouloir mettre fin au règne du « secret» 

Cet article publié dans l’hebdomadaire américain NewsWeek le 24 janvier et repris par Le NouvelObs, revient sur la volonté de Barack Obama de déclassifier de nombreuses archives confidentielles. Sera-t-elle réellement suivie d’effets ?

Nous avons vu en novembre 2008, lors du sondage des "meilleures idées" organisé par Change.org – site Web de soutien à Barack Obama – que l’idée de rouvrir l’enquête sur le 11 Septembre avait été censurée car ne représentant pas un "projet pour l’avenir". Le point de vue de ReOpen911 sur l’article qui suit pourrait se résumer à ceci : "Assez de secrets, assez de promesses, allez jusqu’au bout de ce que vous dites, et rendez publics les documents sur le 11-Septembre toujours séquestrés par le FBI, rouvrez l’enquête sur le 11/9."

Barack Obama

Par Jonathan Alter pour Newsweek, traduction de David Korn

Si Obama veut voir sa politique adoptée, il faut imposer des pénalités aux officiels qui refusent de rendre leurs documents publics.

"Il règne depuis trop longtemps dans cette ville une manie du secret". Ces mots du Président Obama furent les plus importants du premier jour de son mandat. Obama signa ensuite des ordres exécutifs destinés à rééquilibrer la balance en faveur d’une plus grande transparence gouvernementale. La charge de la preuve pèsera désormais, du moins en théorie, sur celui qui veut rendre l’information confidentielle, et non sur celui qui désire la rendre publique. Commencer par un geste de cette importance est remarquable de la part d’Obama. Il remet en question par cet acte non seulement l’attitude d’un George W. Bush et d’un Dick Cheney, mais surtout un réflexe bureaucratique solidement ancré. Lorsqu’on connaît la valeur accordée par Obama à la discipline et au contrôle, qui sait s’il ne renouera pas avec ces bonnes vieilles habitudes ? On le saura un jour.

Thomas Jefferson affirmait que "l’information est la monnaie de la démocratie", et pour des générations, l’Amérique – en temps de paix – a observé ce principe. Considérant, à l’instar du Secrétaire d’État (l’équivalent US des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, NdT) Henry Stimson, qu’un "gentleman ne lit pas le courrier d’un autre gentleman", le pays ne s’était pas encore doté avant la seconde guerre mondiale d’un service de renseignement. Puis vinrent les législations Atomic Energy Act de 1946 et National Security Act de 1947, qui affirmaient en substance que certaines informations, toujours plus nombreuses, étaient "confidentielles par nature". En conséquence, aucune procédure formelle n’était prévue pour déterminer si telle ou telle information devait être classée ou non – il suffisait d’un bureaucrate tout-puissant, armé d’un gros tampon.

La Guerre Froide a engendré un climat de crainte pour la sécurité nationale, que l’on considère aujourd’hui comme normal. De temps en temps, les valeurs de transparence refont surface, avant d’être écrasées par la peur. Signée par le président Johnson en 1966, la loi Freedom of Information Act et les efforts de déclassification entrepris par les présidents Johnson et Carter ont été sévèrement entravés par Bush après le 11-Septembre. Et pour protéger les anciens présidents, (y compris, comme par hasard, son père et lui-même), Bush accorda aux ex-présidents le pouvoir de garder secrètes leurs archives après la fin de leur mandat. Cette mise à bas du concept même d’honnêteté historique a également été inversée par le décret Obama.

Le paraphe qu’Obama a apposé sur son décret ne va pas transformer la bureaucratie comme par magie. Chacune des agences de l’exécutif est affectée de cette maladie du secret. Le département des archives de la sécurité nationale de l’université George Washington, qui est allé en justice pour obtenir l’accès à 5 millions de courriers électroniques de l’administration Bush, décerne chaque année le "Rosemary Award", ainsi nommé en référence à la secrétaire du Président Nixon, Rose Mary Woods, fameuse pour avoir effacé 18 minutes et demie d’un enregistrement d’une importance cruciale concernant l’affaire du Watergate. Le prix est attribué à l’agence qui met le plus de mauvaise volonté à répondre à une requête dite "FOIA" (Freedom Of Information Act). L’an dernier, c’était le Département du Trésor qui l’emportait, grâce à son étonnante faculté à redoubler d’efforts pour entraver la diffusion d’informations. Espérons qu’il embrasse le changement, sans quoi on ne saura jamais exactement comment les 700 milliards de dollars du plan gouvernemental de sauvetage des banques ont été dépensés en quelques mois.
Les gens raisonnables sont d’accord pour dire que les détails vitaux concernant la sécurité nationale (telles que les sources et les méthodes permettant de recueillir des renseignements) doivent être tenus secrets. Mais selon la commission sur le 11 Septembre, 75 % des informations concernant Oussama Ben Laden et qui furent classées secrètes n’auraient pas dû l’être, et selon certaines estimations, 90 % de ce qui est classé secret pourrait être demain publié sur Internet sans affecter la sécurité nationale.

Elle en bénéficierait, au contraire. Feu le sénateur Patrick Moynihan affirmait que le secret n’est pas simplement antidémocratique, mais tout bonnement stupide. Il entrave le processus qui conduit aux bonnes décisions, car on ne peut débattre à grande échelle de ce qui est dissimulé. Ce qui par définition réduit l’éventail des choix. Moynihan écrivait que le secret, plus que l’information vantée par Jefferson, était devenue la monnaie du gouvernement, tant les différentes agences en amassent autant que possible. Ceci créé une rareté qui fait du secret un "actif organisationnel", qui s’échange sur un marché fermé réservé aux officiels, avec les mêmes conséquences néfastes que dans n’importe quel marché fermé.

Il y a aussi des facteurs culturels. Gérer des informations confidentielles permet au fonctionnaire de se sentir important, comme si le sacrifice consenti en acceptant un travail moins bien payé était partiellement compensé par le “frisson” (en français dans le texte, NdT) qu’on éprouve en manipulant des secrets. Des fonctionnaires qui craignent d’autre part, s’ils s’aventuraient du côté de la transparence et de la déclassification, d’être sévèrement réprimandés par le chef. Si la nouvelle politique d’Obama arrive à s’imposer, ces mêmes fonctionnaires devront craindre des pénalités pour n’avoir pas déclassifiés et immédiatement rendus publics leurs documents.
Bien des agences gouvernementales utilisent encore des ordinateurs datant des années quatre-vingt, et les archives présidentielles auraient bien besoin aussi d’une mise à jour du matériel informatique. Thomas Blanton, qui travaille aux Archives de la Sécurité nationale, confiait que le staff de George H.W.Bush avait produit quelques centaines de milliers de courriers électroniques. Celui de Bill Clinton environ 32 millions, et l’équipe de George W. Bush plus de 100 millions. Noyés sous les données, les historiens devront faire usage de savantes recherches par mot-clé s’ils veulent retrouver quoi que ce soit d’intéressant.

Internet offre de nouvelles opportunités de faire de la transparence une énorme machine à économiser de l’argent. Lorsqu’il était sénateur, Obama avait fait approuver une législation surnommée "Google pour le gouvernement", qui requiert la publication sur Internet d’une brève description de tout contrat fédéral. Il doit à présent aller plus loin et imposer la publication sous forme de fichiers PDF de tous les contrats passés avec le secteur privé. Il faut ignorer les glapissements des entreprises qui se nourrissent au biberon du gouvernement fédéral : lorsque leurs concurrents prendront connaissance de ces contrats, ils s’empresseront de convaincre le gouvernement qu’ils peuvent faire mieux et pour moins cher.

À la maison Blanche, Obama et les journalistes débattent déjà ce que qui est légitimement confidentiel. Le fait que le deuxième serment présidentiel n’ait pas été retransmis ne constitue pas un coup fatal porté à la république. Mais la transparence exige que l’on se débarrasse d’inexplicables traditions washingtoniennes, telles que d’utiliser l’expression "sources haut placées dans le gouvernement" pour parler des officiels parlant "hors micro", alors que tout le monde connaît leur identité (lors de sa première conférence de presse, le porte-parole de la Maison Blanche Robert Gibb a par inadvertance cité le nom de l’un d’entre eux, le juriste de la Maison Blanche Greg Craig). Le président a le droit aux entretiens privés, mais au nom de la transparence, il ne devrait pas trop se formaliser des inévitables fuites. Et il n’y a pas à s’irriter, comme la semaine dernière, quand les journalistes sautent sur chaque opportunité de poser une question délicate.
Les récits de secrets et d’espionnage sont depuis longtemps un domaine apprécié de la geste Washingtonienne. La transparence, c’était bon pour les gogos. Mais voilà qu’un nouveau président ultrabranché déclare qu’il est temps de "rendre le gouvernement aussi honnête et transparent qu’il se doit". Il aurait pu ajouter ces quelques mots de Pat Moynihan : "le secret, c’est bon pour les losers".


Notes : Lire aussi les articles sur le fameux "sondage" organisé par Change.org en novembre 2008

La peur à des fins politiques

Le journal suisse l’hebdo a publié une chronique sur livre-enquête Les armées secrètes de l’OTAN écrit par le brillant historien suisse Daniele Ganser. Il s’agit d’un ouvrage de référence, d’une importance considérable pour comprendre ce qu’est le terrorisme sous faux pavillon et la manipulation (ou guerre) psychologique. Pourtant, alors qu’il est disponible en France aux Editions Demi-Lune depuis plus d’un an, on attend toujours sa première recension dans la presse française.

 

La peur à des fins politiques

Par Jacques pilet pour l’Hebdo

D’ordinaire, les professeurs d’université n’aiment pas trop s’aventurer sur les terrains chauds de la politique internationale. L’un d’eux fait exception: Daniele Ganser, 36 ans, aujourd’hui professeur d’histoire à Bâle. Après avoir étudié à Londres et à Amsterdam, travaillé au Center for Securities Studies de l’ETH à Zurich, il se taille une stature de spécialiste des questions de sécurité de 1945 à nos jours.

Sa grande préoccupation: «Le terrorisme manipulé.» Autrement dit: l’implication de certains services secrets dans des opérations qui avaient pour but de créer la peur et le trouble à des fins politiques.

Ce jeune homme au parler calme, mi-Tessinois mi-Bâlois, n’est pas un gauchiste: il a même été Senior Researcher de 2001 à 2003 au sein du think tank libéral Avenir suisse, mais son travail académique est plutôt ébouriffant. Son dernier livre, Les armées secrètes de l’OTAN (1), traduit en sept langues, jette une lumière crue sur le cynisme de la guerre froide.

Plus délicat encore: il tient un séminaire sur le 11 septembre où il analyse avec ses étudiants les versions officielles de l’événement ainsi que les innombrables mises en doute qui ne cessent de se propager. [NDLR : Nous vous invitons à lire à ce sujet l'article Toutes les théories sur le 11 Septembre sont des théories du complot]

On savait que des organisations parallèles, telles Gladio en Italie ou la fameuse P26 en Suisse, étroitement liée au MI6 britannique, avaient été mises sur pied, à l’insu des contrôles démocratiques dans plusieurs pays. Mais Ganser va plus loin.

Après cinq ans de recherches et de recoupements, il décrit ces réseaux par le menu dans quatorze pays. Et surtout, il fait apparaître que ces manœuvres étaient coordonnées en lien avec la CIA par l’état-major de l’OTAN à Bruxelles, notamment à travers deux organes secrets, le ACC (Allied Clandestine Committee) et le CPC (Clandestine Planning Committee).

Ces structures avaient pour but d’organiser préventivement la résistance en Europe de l’Ouest en cas d’envahissement par les Soviétiques. Mais elles furent aussi utilisées pour barrer la route du pouvoir aux communistes. Par tous les moyens. Y compris des actes terroristes imputés aux «rouges» pour galvaniser la société. Cette face noire de la défense occidentale aurait pu rester méconnue.

Si elle a fini par apparaître, c’est grâce à l’acharnement d’un magistrat italien. Le 31 mai 1972 dans le village de Peteano, trois carabiniers trouvent la mort dans l’explosion de leur voiture. Un communiqué des Brigades rouges revendique l’attentat. L’affaire est entendue. Mais en 1984, le jeune juge Felice Casson, alerté par diverses bizarreries du dossier, réouvre l’enquête. Et en en tirant les fils, il fait éclater la vérité. L’explosif utilisé provenait d’un des nombreux dépôts d’armes clandestins de Gladio, l’armée dite stay-behind de l’OTAN, liée à des organisations d’extrême droite. L’auteur du crime est arrêté, il avoue, il dénonce les surprenantes connexions de l’opération.

«Lorsque j’ai étudié cette affaire, raconte Ganser, je me suis rendu compte que ces réseaux avaient des ramifications vers divers points d’Europe. J’ai alors planté des épingles sur la carte au fur et à mesure qu’apparaissaient des noms. Et je me suis dit qu’il fallait voir plus large, établir un panorama complet.» Le chercheur parle cinq langues, mais pour éplucher les documents disponibles en Turquie, en Norvège, au Danemark et ailleurs, il a requis l’aide de confrères et de journalistes spécialisés de ces pays. Et c’est ainsi qu’il aboutit à ce volume impressionnant, basé sur des faits vérifiables. Ganser est historien, ni polémiste ni idéologue.

La version allemande (l’original a paru en anglais, à Londres), récemment publiée en Suisse (2), comporte une préface du professeur Georg Kreis, de Bâle, et une postface du professeur Albert A. Stahel, de l’Institut d’études stratégiques de Wädenswil. Ces deux sommités académiques soulignent le sérieux et la nécessité de cette recherche.

Ces révélations rappellent que l’histoire n’est pas faite d’un face-à-face entre bons et méchants comme on veut souvent nous le faire croire. L’Italie n’a pas le monopole de ces coups tordus. Ganser en raconte bien d’autres, en Allemagne, en Belgique, en Turquie, en France et ailleurs.

Il va jusqu’à se demander si Aldo Moro n’a pas été assassiné par des Brigades rouges qui auraient été infiltrées par l’extrême droite liée à Gladio: la CIA, à l’époque, faisait tout pour empêcher le leader démocrate-chrétien d’ouvrir la porte du gouvernement aux communistes. Il suggère aussi que les attentats contre de Gaulle et le putsch des militaires rebelles d’Algérie française ont pu être inspirés par les taupes américaines, Washington ne faisant pas mystère de son hostilité au général.

Paranoïa? Obsession de la théorie du complot? Le danger est réel dans ce type d’investigations. Le spécialiste suisse des services secrets, Jacques Baud, qui a lui aussi révélé l’ampleur de ces structures de l’ombre (3), estime que Ganser, aussi utiles que soient ses recherches, n’échappe pas totalement à ce piège.

La question se pose, de façon encore plus aiguë, à propos du 11 Septembre. Faut-il entrer dans la polémique rampante autour de la version officielle? Daniele Ganser s’y risque. «Je me suis rendu compte que mes étudiants, qui vivent avec l’internet, sont souvent persuadés qu’il y a eu là une manipulation des services secrets alors que leurs parents, qui ne lisent que la NZZ, ne mettent pas en doute un instant ce qu’en dit le gouvernement. Comme prof d’histoire, je devais faire quelque chose.

J’ai donc proposé d’étudier sérieusement le rapport officiel publié en 2004. On a constaté qu’il ne tient pas sur de nombreux points. Notamment parce qu’il ne traite pas des causes de l’effondrement de la troisième tour de New York, le WTC7. Nous avons aussi examiné les théories sur une manipulation des services secrets. Au bout du compte, nous n’avons pas trouvé La vérité. Mais nous continuons de nous interroger.»

Un nouveau rapport officiel vient cependant de sortir: 200 pages pour conclure que le troisième immeuble dont on a si peu parlé jusqu’alors – qui abritait des documents confidentiels – a été simplement victime du feu. Ganser reste dubitatif: l’auteur de cette étude est lié au gouvernement et il ne pouvait pas révéler une éventuelle «démolition contrôlée» sans déclencher une polémique. Pour lui, seule une investigation indépendante des pouvoirs politiques peut être crédible.

Le jeune professeur n’a aucune envie de se laisser enfermer dans ce débat. Par prudence sans doute: ce terrain-là est miné. Par honnêteté intellectuelle aussi: «Il me manque une preuve irréfutable, ne serait-ce qu’une seule, pour que je puisse aboutir à une conclusion. Je pose donc les faits. Mais je ne donne pas mon opinion. Parce que je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé.»

Daniele Ganser préfère parler, en historien, de l’usage de la peur en politique. «Un peuple pris de peur est au dixième de ses possibilités, de sa capacité critique… N’oublions pas l’Irak. C’est en affirmant que ce pays était lié à al-Qaida et possédait des armes de destruction massive que la guerre a pu être déclenchée… C’était faux, mais cela a servi.»

Est-il choqué par la force du mensonge et de la peur dans l’histoire? Pas du tout: «J’ai lu trop de choses pour m’en étonner. Cela fait partie de la stratégie. Le président de la commission d’enquête parlementaire suisse sur la P26 a déclaré, bouleversé par ses découvertes: “Je n’aurais jamais cru des choses pareilles possibles!” Il en avait été éprouvé psychologiquement, il a même perdu six ou sept kilos! Moi pas.C’est peut-être une question de génération.»

Ganser travaille aujourd’hui sur un autre sujet, peut-être tout aussi chaud: le rôle du pétrole dans l’histoire récente. Avec les conséquences politiques de sa raréfaction. Que se passe-t-il à l’approche du «pic pétrolier», du moment où la production mondiale diminuera inéluctablement? Quelles guerres a produit et peut produire encore ce tournant de l’histoire de l’humanité?

«Evidemment, lâche le professeur avec un sourire, cette histoire peut faire resurgir la question du 11 Septembre et des événements qui en ont découlé…» Il lui faudra, là aussi, du courage. On ne peut étudier les mécanismes de la peur collective sans en faire la preuve. Devant des faits dérangeants, la dérobade est tentante. Il est frappant de constater que les révélations de Ganser ont certes été répercutées dans de nombreux journaux (notamment la sage NZZ) mais elles n’ont pas débouché sur de vastes débats publics.

Comme si l’opinion populaire s’effrayait des conséquences de certaines mises en doute impertinentes. Signe des temps: c’est surtout sur l’internet que l’on s’agite le plus autour des sujets brûlants comme la face cachée de la «guerre contre le terrorisme»: au milieu d’un fatras de contributions souvent fantaisistes, on y trouve aussi une foule d’informations à contre-courant et surtout le flot des questions que se posent tant de citoyens décidés à ne pas tomber dans les panneaux que peuvent leur tendre les pouvoirs.

Retrouvez cette chronique dans «L’air du large», le blog de Jacques Pilet, enrichie de références et d’informations complémentaires.

(1) Les armées secrètes de l’OTAN, de Daniele Ganser, Ed. Demi Lune, 416 pages.

(2) Nato Geheimarmeen in Europa, Inszenierter Terror und verdeckte Kriegsführung, préface de Georg Kreis et postface d’Albert A. Stahel, Orell Füssli Verlag, 446 pages.

(3) Encyclopédie du renseignement et des services secrets, de Jacques Baud, Ed. Lavauzelle (2002), 736 pages.

 

CHRISTINA, petite soeur cachée d’EDVIGE

Nous avions relayé il y a une dizaine de jours l’indignation provoquée par la création d’EDVIGE, une base de données avalisée par la CNIL (avec certaines réserves) fichant entre autres les personnalités publiques et les mineurs “susceptibles de porter atteinte à l’ordre public”. Dans le même temps, nous avions oublié de parler de CRISTINA (Centralisation du Renseignement Intérieur pour la Sécurité du Territoire et les Intérêts NAtionaux), un autre fichier passé inaperçu et pourtant sans doute encore plus problématique.

Si l’on ignore ce qu’il contiendra (il est classé "secret-défense" et donc n’est pas soumis à la vigilance de la CNIL), il risque de faire encore bien plus de ravages qu’EDVIGE. Car si les RG qui utilisent EDVIGE réduisent leurs effectifs de 4 000 à 1 000 policiers, la DST, rebaptisée Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI), passera elle de 2000 à 4000 agents! Ces derniers ont pour mission de lutter contre l’espionnage, le terrorisme, de protéger le patrimoine économique, et de surveiller les individus et les mouvements susceptibles de “porter atteinte à la sécurité nationale”. Le décret portant création de la DCRI précise également que cette institution "contribue à la surveillance des communications électroniques et radioélectriques susceptibles de porter atteinte à la sûreté de l’Etat”. Leur base de données CRISTINA contiendra donc des informations issues des écoutes téléphoniques et internet de ceux qui déplairont à notre “FBI à la française” (dixit Michelle Alliot-Marie).

Source : collectif SDFAlsace

Nous reproduisons ci-dessous deux articles du monde qui a le mérite de parler d’EDVIGE et de CRISTINA :


Edvige, Cristina, Ardoise : la difficile mobilisation contre les fichiers de police

Le Monde, le 24 juillet 2008

Quand Edvige masque Cristina… Trois cent vingt-huit associations, syndicats et partis politiques ont signé l’appel pour obtenir l’abandon du fichier de police baptisé Edvige (acronyme pour Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale), et 46 110 personnes avaient paraphé, jeudi 24 juillet, la pétition. Parmi les dernières organisations à rejoindre le collectif Non à Edvige, figurent la branche française d’Amnesty International et, depuis le 22 juillet, la CFDT. La centrale syndicale, tout comme FO, a rejoint le mouvement pour déposer un recours devant le Conseil d’Etat.

Pendant ce temps, le fichier Cristina (Centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et les intérêts nationaux) prend forme sans opposant. Classé "secret défense", c’est comme s’il n’existait pas. Il contient aussi des données personnelles sur les personnes fichées mais son spectre est plus large puisqu’il englobe leurs proches et leurs relations.

Les deux fichiers ont un point commun ; ils sont tous deux issus de la réforme du renseignement qui a abouti au démantèlement des Renseignements généraux (RG). Une partie des fonctionnaires rejoint la sécurité publique au sein d’une nouvelle sous-direction de l’information générale (SDIG) ; une autre fusionne avec la DST pour former la direction centrale du renseignement intérieur. Logiquement, le fichier des "RG" a suivi le même parcours donnant naissance, le 1er juillet, d’un côté à Edvige, de l’autre à Cristina, qui conserve le caractère secret de l’ancien fichier DST. Mais l’un est soumis au contrôle de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), l’autre pas.

"DONNÉES SENSIBLES"

La mobilisation des anti-Edvige n’a cessé de s’amplifier depuis la publication du décret instituant le fichier pour lequel la CNIL a donné un avis favorable avec des "réserves" – notamment sur la traçabilité des consultations, jugée insuffisante. Le collectif proteste ainsi contre l’extension, dès l’âge 13 ans, des personnes qui peuvent y figurer dès lors qu’elles portent atteinte à "l’ordre public". Une disposition qui n’était pas précisée dans la version RG du fichier régi par un décret de 1991.

En réalité, le fichage des adolescents, déjà autorisé dans le cadre de fichiers de police judiciaire comme celui des empreintes génétiques, se faisait même dans le domaine du renseignement. "C’est une logique de clarté qui a prévalu", affirme l’entourage de la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, en présentant Edvige comme un fichier "un peu toiletté". "La folie des fichiers n’a pas épargné les mineurs", relevait, dès avril 2007, le Syndicat de la magistrature (SM, gauche) dans son bulletin Justice, en dénonçant le manque de "disposition protectrice" dans l’ordonnance de 1945.

Autre source de mécontentement : comme dans l’ancien fichier des RG, Edvige peut collecter des données sur toute personne jouant "un rôle politique, économique, social ou religieux significatif". Mais il sera possible, en plus, d’y faire figurer des paramètres personnels comme l’orientation sexuelle ou la santé. Le gouvernement s’appuie pour cela sur la loi du 6 août 2004, dont les décrets n’étaient jamais parus…

"Initialement, les comportements et déplacements des personnalités devaient y figurer, déclare le secrétaire général de la CNIL, Yann Padova. Quant aux données sensibles sur la santé ou l’orientation sexuelle, nous avons obtenu qu’elles soient mentionnées de manière exceptionnelle et non sans limite comme cela était prévu." La CNIL a craint aussi que le décret Edvige ne soit pas publié. Le ministère dément : "Il n’y a jamais eu d’hésitation à ce sujet."

La bataille sur les fichiers de police est loin d’être finie. Récemment, la CNIL a été sollicitée, par courrier, par les services de Mme Alliot-Marie pour se prononcer dès septembre sur Ardoise. En avril, la ministre avait pris la décision de suspendre ce logiciel censé alimenter la future base de données commune à la police et à la gendarmerie, et qui devait comporter des éléments sur l’orientation sexuelle, l’appartenance syndicale ou religieuse, ou, le cas échéant, la mention "SDF" des personnes fichées. A la CNIL, qui n’a pas le pouvoir d’empêcher la création d’un fichier, on "s’interroge" aujourd’hui sur cette saisine.

Isabelle Mandraud


La fronde contre le fichier Edvige gagne les politiques

Le Monde, le 31 juillet 2008

Un mois après sa création, le fichier de police Edvige (Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale), qui compile les données sur les personnes de plus de 13 ans "susceptibles de porter atteinte à l’ordre public", ainsi que sur toute personne exerçant un rôle "politique, économique, social ou religieux significatif", suscite toujours autant de réactions. Après les recours déposés devant le Conseil d’Etat par un collectif d’associations et de syndicats (Ligue des droits de l’homme, Amnesty International, CGT, FSU, FO, CFDT) afin d’obtenir l’annulation de ce fichier, plusieurs personnalités politiques se saisissent de l’affaire.

Etienne Tête, adjoint au maire de Lyon et conseiller régional Vert en Rhône-Alpes, a décidé de déposer un recours devant le Conseil d’Etat pour "traduire l’inquiétude politique en termes juridiques". "Ce qui me scandalise, c’est que l’on puisse ficher tout le monde, ce n’est pas un fichier pour la sécurité publique", a lancé l’élu lyonnais, dont le recours se fonde en grande partie sur la Convention européenne des droits de l’homme et un arrêt rendu en 2006 par la Cour européenne des droits de l’homme contre la Suède.

Corinne Lepage, vice-présidente du MoDem, a déposé, jeudi 31 juillet, son propre recours devant le Conseil d’Etat pour annuler le décret qui a abouti à la création de ce fichier. Le recours de Mme Lepage vise plus particulièrement le "fichage des élus et responsables politiques", une évolution qui "porte atteinte gravement aux libertés publiques et [qui ne peut] en toute hypothèse pas être instaurée par décret mais par la loi".

Mme Lepage contredit en outre les affirmations du ministère de l’intérieur selon lesquelles les informations qui figureront dans le fichier étaient déjà susceptibles d’être recueillies par les Renseignements généraux (RG). La création d’Edvige est une conséquence de la fusion de la DST (direction de la surveillance du territoire) et des RG, actée le 1er juillet. Pour Mme Lepage, d’une "pratique des RG" qui était "artisanale" et déjà largement contestée, on passe à "échelle industrielle" incompatible avec une société démocratique.

Tout recours devant le Conseil d’Etat doit être déposé au maximum deux mois et deux jours après la parution du décret au Journal officiel, à savoir le 29 août. Corinne Lepage confirme être en contact avec d’autres associations ayant déjà effectué la même démarche, et n’écarte pas l’idée d’une "défense collective" lorsque les actions seront instruites.

Un autre fichier, nommé Cristina (Centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et les intérêts nationaux), également issu de la fusion des Renseignements généraux, a été créé parallèlement à Edvige. Issu des données de la DST, Cristina, qui contient des données personnelles sur les personnes fichées et leur entourage, est classé "secret-défense" et n’est pas soumis à la vigilance de la Commission nationale de l’informatique et des libertés.

Sentant que la fronde contre Edvige prenait de l’ampleur (une pétition mise en ligne depuis le 10 juillet a recueilli plus de 60 000 signatures), le ministère de l’intérieur a indiqué qu’il était prêt à consulter la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) "très en amont" pour toute nouvelle création de fichiers de police. Dans une lettre envoyée à la Halde, qui demandait des "précisions" sur Edvige, Michèle Alliot-Marie a proposé qu’une convention qui doit être signée dans les prochains jours entre les deux parties soit "enrichie par l’intégration d’une semblable perspective".

Luc Vinogradoff

Rapport de la CIA : Ben Laden est en train de mourir d’une insuffisance rénale

La fuite de nouveaux détails prouve une campagne de propagande destinée à intensifier l’activité militaire.

Steve Watson Infowars.net Mercredi 2 juillet 2008, paru sur Prison Planet

Un rapport top secret de la CIA divulgué au magazine TIME, suggèrant qu’Oussama ben Laden n’en a plus que pour 6 ou 8 mois à vivre, révèle une propagande dirigée constitutive d’un effort pour intensifier la guerre contre la terreur durant les mois restants de l’administration Bush.

Les « fuites » suggèrent que des sources à l’intérieur de la CIA « se sont ostensiblement débrouillées pour obtenir le nom de certains des médicaments que prend ben Laden » et en ont conclu que l’ancien atout du renseignement est en train de mourir d’insuffisance rénale.

En gros, ils savent quelles pilules il prend, mais ils n’ont aucune idée où il se les procure.

La même semaine où arrivaient ces informations, il fut révélé que le Pakistan avait un accord permettant aux drones Predator manoeuvrés par la CIA de survoler le pays et de bombarder des cibles dans leur soi-disant « chasse » à ben Laden.

En prime, des détails d’un plan secret du Pentagone pour envoyer des forces spéciales U.S. dans les sauvages régions tribales du Pakistan en vue de trouver ben Laden ont également fait surface. Ces plans n’auraient pas été exécutés en raison de querelles internes à la Maison-Blanche.

L’article du TIME commente: «Si ben Laden est mourant, la nouvelle sera sans aucun doute accueillie avec quelque ambivalence. D’une part, son départ est ce que le gouvernement U.S. a ardemment essayé de hâter – bien avant le 11 Septembre. Mais la mort par maladie du rein n’est pas ce qu’ils avaient en tête. "Ne serait-ce pas une situation tragique si, malgré tout ces efforts, ben Laden mourait sans que cela se produise des mains des forces de la coalition?" » a dit un actuel haut fonctionnaire de l’anti-terrorisme.

En effet, quelle fin glorieuse ce serait pour le mandat de Bush que le Président puisse se percher sur le corps pourrissant de ben Laden, l’homme qu’il avait fait le voeu de capturer « mort ou vif », et de proclamer que tout ce sur quoi la machine de guerre des néo-conservateurs avait travaillé pendant les 7 dernières années valait bien le coup.

Dans ce cas il vaut mieux se mettre au travail car, selon la CIA, exactement comme Bush, ben Laden n’en a plus que pour quelques mois.

Le seul petit problème avec tout cela, c’est bien sûr que ben Laden était à l’article de la mort pour cause d’insuffisance rénale chronique depuis déjà au moins 8 ans.

Selon le journal français Le Figaro, ben Laden était sous dialyse [NdT: lien en français] après s’être fait expédier une machine de dialyse à sa base de Kandahar en Afghanistan, en 2000, et quand la CIA lui a rendu personnellement visite à l’hôpital de Dubaï. D’autres récits suggèrent qu’il souffrait aussi d’une hépatite C à cette époque et qu’il ne lui restait plus que 2 ans à vivre.

Les journalistes qui ont rencontré ben Laden avant le 11 Septembre ont par la suite clamé leur incrédulité quant au fait qu’il ne soit pas apparu en vidéo après décembre 2001 pour se vanter de ne pas avoir été capturé. Depuis ce temps, chacune des bandes vidéo de ben Laden qui ont été rendues publiques n’a plus contenu que de vagues messages non spécifiques et, dans bien des cas, la bande était ancienne et trafiquée.

« Avec un ego de la taille du Mont-Everest, Oussama ben Laden ne serait pas, n’aurait pas pu rester silencieux si longtemps s’il était toujours en vie. Il a toujours aimé se faire attribuer le mérite même de choses avec lesquelles il n’avait rien à voir. Serait-il resté silencieux 9 mois durant sans claironner sa propre survie? » écrivait Amir Taheri du New York Times en juillet 2002.

Une très bonne raison pour Oussama d’être resté silencieux après 2001 pourrait être le fait qu’il est probablement mort le 26 décembre de cette même année, selon un reportage de l’Observer pakistanais qui citait un officiel taliban disant que ben Laden était mort d’une complication pulmonaire non traitée et qu’il avait assisté à ses funérailles.

En 2002, CNN rapporta que le président pakistanais Pervez Musharraf croyait que ben Laden était mort: [Un fonctionnaire de l'administration Bush] dit que selon les renseignements U.S. ben Laden a besoin d’une dialyse tous les trois jours et que « cela peut évidemment poser un problème quand tu cours d’un endroit à l’autre, et que tu dois envisager de devoir produire de l’électricité dans une cachette en montagne ».

D’autres ont défrayé la chronique en soulignant qu’ils tenaient ben Laden pour mort. Parmi eux: le président afghan Hamid Karzaï, le chef du contre-terrorisme du FBI Dale Watson, des sources du renseignement israélien, l’ancien Premier ministre du Pakistan Benazir Bhutto, le professeur Bruce Lawrence, expert de ben Laden et chef du programme d’études religieuses de l’université de Duke.

En outre, un mémo des services secrets français ayant fuité en septembre 2006 concluait que ben Laden était mort de typhoïde par empoisonnement le mois précédent. Le mémo citait des sources des services secrets d’Arabie saoudite qui étaient convaincues que ben Laden était mort au Pakistan.

« L’information récoltée par les Saoudiens indique que le chef d’Al-Qaïda fut victime, quand il était au Pakistan le 23 août 2006, d’un cas très grave de typhoïde qui entraîna une paralysie partielle de ses organes internes » déclare le mémo français.

En se basant sur les indices disponibles, la Maison-Blanche sait avec certitude que ben Laden est mort, ou du moins le suspecte fortement, et qu’il l’est depuis plusieurs années, mais ils ont choisi de conserver son mythe pour des raisons de propagande politicienne, comme un hameçon sur lequel accrocher l’avance de l’agenda des néo-conservateurs impérialistes.

Traduit de l’anglais par Perry et Stéphane Barthe pour ReOpenNews


=> Notes de ReOpenNews : les articles référencés dans le texte sont pour la plupart en anglais, nous nous en excusons d’avance auprès de nos lecteurs non anglophones. Lisez aussi la ReOpenNews sur Les dessous de la traque de Ben Laden

Comment la DGSE a déjoué une nouvelle vague d’attentats d’Al-CIA en Europe

Une vaste campagne d’attentats islamistes aurait dû terroriser l’Europe entre le 20 et le 28 janvier. Elle a été déjouée in extremis par la DGSE française et son homologue espagnole, le CNI, sous la supervision de José Luis Rodríguez Zapatero. Mais ces attentats étaient attendus par l’OTAN pour pouvoir intervenir militairement au Pakistan. Thierry Meyssan révèle les dessous de cette machination avortée.

Comment la DGSE a déjoué une nouvelle vague d'attentats d'Al-CIA en Europe

 

Menaces sur l’Europe

La presse européenne a largement rendu compte du démantèlement d’un réseau terroriste islamiste, le 18 janvier 2008. Sur les instructions de l’émir pakistanais Baitullah Mehsud, six kamikazes et cinq complices s’apprêtaient à commettre trois attentats en 48 h à Barcelone, dans deux wagons de la ligne 3 du métro, dans un centre commercial non-identifié et à la mosquée de Ciutat Vella. Cette opération aurait marqué le début d’une nouvelle vague d’attentats au Portugal, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. La nouvelle a été annoncée par le ministre de l’Intérieur, Alfredo Perez Rubalcaba, qui a placé toutes les forces de sécurité de son pays en état d’alerte [Le coup de filet [Le chef de la cellule catalane, Maroof Ahmed Mirza, avait été formé durant quatre années dans une madrasa (école coranique) extrémiste au Pakistan. Il était suivi par plusieurs services de renseignement occidentaux. Les « services » français avaient observé son arrivée sur leur territoire et prévenu leurs homologues espagnols du Centro Nacional de Inteligencia (CNI) de son installation en Catalogne. Ceux-ci avaient retrouvé sa trace dans une banlieue déshéritée, Raval, où il était devenu imam de la mosquée de la rue de l’hôpital. Pour donner le change, il évoluait avec ses hommes au sein d’une petite communauté musulmane non-violente à Barcelone [Selon le témoignage du jeune repenti (désigné dans les procés-verbaux d’enquête sous le pseudonyme de « F-1 »), il aurait été choisi pour mourir avec deux autres compagnons dans un attentat à Francfort, mais au dernier moment, les plans auraient été modifiés. Il aurait dû participer à l’opération de Barcelone et aurait été remplacé à Francfort par un certain Akeel Abassi. Le juge Ismael Moreno, chargé de l’affaire, a également entendu les autres interpellés. Au total, il s’agit de neuf Pakistanais et d’un Indien (ou peut être huit Pakistanais, un Bengali et un Indien [La presse a abondamment reproduit l’extrait suivant des procès-verbaux.
— Un des jihadistes s’adressant à F-1 : « Pourquoi n’as tu pas achevé ta formation au Pakistan ? »
— F-1 (témoin protégé) : « Parce que j’étais malade et j’ai du revenir ».
— Le jihadiste : « Tu plais beaucoup à l’émir Baitullah Mehsud. Tu lui plais tant que si tu avais terminé ta préparation, il aurait fait de toi un expert en explosifs plutôt qu’un kamikaze ».
— F-1 : « Quelle différence y a-t-il entre un kamikaze et un expert en explosifs ? »
— Le jihadiste : « Il y a trois groupes différents : les planificateurs, ceux qui fabriquent les bombes et les kamikazes » [
8].

En réalité, F-1 serait un agent des services de renseignement extérieur français (DGSE), infiltré dans les réseaux jihadistes. Les militaires français auraient tenu une réunion d’urgence avec leurs homologues espagnols, à Noël à Madrid. Le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, aurait été personnellement informé du danger, mais l’Élysée n’aurait été tenu au courant qu’en termes vagues pour éviter les interférences [Six autres individus, pistés par le Centro Nacional de Coordinación Antiterrorista espagnol, ont été arrêtés le 24 janvier à l’aéroport britannique de Gatwick, tandis que le Centre for the Protection of National Infrastructure du service de contre-espionnage (MI5) lançait un avis d’alerte : cette équipe de planificateurs devait déclencher une autre cellule kamikaze qui aurait commis un attentat dans le tunnel sous la Manche [Tous les services de renseignement européens ont été placés en état d’alerte, d’autant que ces événements coïncidaient avec le périple européen du président pakistanais, Pervez Musharraf (Bruxelles, Paris, Londres, Davos) [spin doctors états-uniens, devait se construire une image de leader polissé et fréquentable. Malheureusement ses réflexes autoritaires ressurgissaient chaque fois qu’on l’interrogeait sur l’indépendance des juges de son pays ou la possible implication de son parti politique —la PML-Q— dans l’assassinat de Benazir Bhutto.

En outre, les événements de Barcelone prenaient place dans un contexte de nombreuses menaces :
- Le 3 janvier, un certain Murabit Muwaded (c’est-à-dire « le combattant pour l’unité ») a posté en arabe sur le forum du site islamiste al-ekhlaas.net un message promettant de « mettre un terme à la poursuite des ambitions du président Sarkozy dans les pays du Maghreb » et de provoquer « un effondrement de l’économie française au niveau international ».
- Le 5 janvier, un centre états-unien chargé de surveiller les communications du réseau d’Oussama Ben Laden a repéré sur Internet des menaces « contre Paris et contre son maire Bertrand Delanoë » afin d’entraîner « la chute de Nicolas Sarkozy ».
- Le 10 janvier des contrôleurs aériens portugais ont intercepté un message sur les ondes courtes faisant état de menaces terroristes sur Paris [
Le 21 janvier, Le Parisien a oublié en « une » un entretien avec « la veuve noire », une ancienne dirigeante d’Al Qaïda, annonçant que La France serait punie pour son allégeance à l’Amérique [ Le 24 janvier, un message posté sur le forum du site internet al-ekhlaas.net, cette fois signé « Al Qaïda en Grande-Bretagne », exigeait un retrait des troupes britanniques d’Afghanistan et d’Irak, ainsi que la libération des « musulmans captifs » de la prison de haute sécurité de Belmarsh. Il désignait Gordon Brown et Tony Blair comme cibles.

Baitullah Mehsud

Le 5 février, Nigel Inkster, l’ancien directeur adjoint des services secrets extérieurs britanniques (MI6) présentait à Londres le très attendu rapport annuel de l’International Institute for Strategic Studies (IISS). À cette occasion, il a « confirmé » que Baitullah Meshud avait organisé l’assassinat de l’ancien Premier ministre pakistanais Benazir Bhutto, en décembre 2007. M. Inskter a désigné le chef néo-taliban comme le nouvel ennemi public n°1 de l’Occident en remplacement d’Oussama Ben Laden et d’Abou Moussab Al-Zarkaoui [Retenez bien ce nom : Baitullah Mehsud. Il animera vos cauchemars médiatiques durant les prochaines années.

Baitullah Mehsud est connu de longue date comme un chef de guerre pashtoun opérant au Waziristan (zone tribale pakistanaise, frontalière de l’Afghanistan). Il y a deux ans, il avait négocié le cessez-le-feu local et était alors présenté par ses amis états-uniens comme un « artisan de paix » [« Nous avons des rapports de renseignement indiquant que le leader d’Al Qaïda, Baitullah Meshud, est derrière l’assassinat [de Benazir Bhutto]. Nous venons juste de recevoir une interception de renseignement qui a été enregistrée ce matin et dans laquelle Baitullah Meshud félicite ses gens pour avoir réaliser cet acte lâche » [« [l’assassinat de Mme Bhutto] a été perpétré par un réseau autour de Baitullah Meshud. Nous n’avons aucune raison d’en douter » [On ne sait pas grand chose de Meshud, sauf la brève biographie que la lui a consacrée le mois dernier la Jamestown Foundation [L’agence texane Statfor a établi quant à elle un lien entre la secte des suspects de Barcelone et de précédentes affaires de terrorisme [L’envers du décor

L’affaire de Barcelone est exceptionnelle et l’on imagine que les gouvernements espagnol et britannique ont chaleureusement remercié la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française —et particulièrement leur audacieux agent F-1— pour avoir déjoué ces complots et sauvé tant de vies innocentes.

Il n’en est rien. Car il y avait un deuxième niveau de manipulation.

Le lecteur attentif est peut-être déjà devenu soupçonneux devant la campagne médiatique alarmiste qui précédait ces projets d’attentat. Il aura remarqué la confusion entre courant wahhabite et déobandi. Il aura peut-être souri devant les menaces de « la veuve noire », prétendûment ancienne dirigeante d’Al-Qaïda, alors que cette mouvance —affirment les mêmes médias— refuse tout rôle politique aux femmes. Il se sera interrogé sur ce Mashud qui passe du jour au lendemain de statut d’« artisan de paix » à celui d’« ennemi public n°1 ». Et s’il a vu son interview sur Al-Jazeera, il se souviendra de ces commentaires du journaliste : « C’est un homme très simple. Il a une garde lourdement armée, mais il ne se comporte pas comme un chef inaccessible. Dans son village, il est chez lui. Contrairement à certains combattants étrangers d’Al-Qaida, il ne se cache pas ». Bref, il semble ignorer son nouveau rôle de méchant planétaire et ne craint pas de faire l’objet d’une attaque des forces spéciales états-uniennes.

Vient le moment où le masque tombe.

Les six terroristes de la cellule de planification arrêtés par Scotland Yard à l’aéroport de Gatwick, le 24 janvier, ont été longuement interrogés par le contre-espionnage britannique (MI5) au centre de haute sécurité de Paddington Green. Surprise : l’un était le frère cadet, trois autres les neveux, et les deux derniers des collaborateurs directs de Chaudhry Shujaat Hussain, président de la Pakistan Muslim League Quaid-i-Azam (PML-Q), le parti politique du président Pervez Musharraf. Tout ce petit monde rejoignait la suite de Pervez Musharraf, attendu à Londres. Ils n’avaient aucun éclaircissement à apporter sur leur passage à Barcelone. Après les vérifications d’usage, la raison d’État a prévalu. Ils ont été discrétement expulsés vers Islamabad (Pakistan) par le premier vol disponible tandis que Scotland Yard évoquait une méprise (mais alors, pourquoi les expulser ?) [S’il n’avait pas été déjoué le 19 janvier, le scénario de la terreur aurait été le suivant : les deux premiers jours du voyage de Pervez Musharraf en Europe (les 20-21 janvier à Bruxelles et Paris), la première cellule faisait 48 heures de carnage à Barcelone. Le 22 janvier, le président pakistanais étant toujous à Paris, une seconde cellule y opérait. Entre le 23 et le 25, alors que M. Musharraf pérorait au Forum économique de Davos, des bombes explosaient à Francfort. Et lors de son séjour à Londres (du 26 au 28), un attentat dévastait le tunnel sous la Manche.

Du Pakistan, Baitullah Mehsud revendiquait cette campagne de terreur. Accordant des interviews à la presse européenne, Pervez Musharraf dénonçait le tueur de Benazir Bhutto et appelait les forces armées US à l’aide. Déjà secrètement rendu sur place, l’amiral Mike McConell, directeur général du renseignement US, et le général Michael Heyden, directeur de la CIA, dirigeaient une opération contre Meshud. Malheureusement, ils le manquaient de peu, mais tuaient son adjoint, le Libyen Abu Laith al-Libi, le 31 janvier (ce dernier point a été quand même mené à bien à la date prévue, question de rentabiliser le déplacement). Le même jour, George W. Bush battait le tambour en prononçant un discours à Las Vegas sur la guerre globale au terrorisme. Le 1er février, à Paris, Nicolas Sarkozy appelait à un sursaut de l’Occident en recevant le secrétaire général de l’OTAN. Le lendemain à Londres, Gordon Brown et Dick Cheney répondaient à cet appel depuis la résidence des Chequers.

Le 5 février l’International Institute for Strategic Studies publiait un rapport qui venait à point pour évaluer l’ampleur de la menace Meshud. Les ministres de l’OTAN, réunis les 7 et 8 février à Vilnius (Lituanie), décidaient d’étendre les opérations de l’Alliance de l’Afghanistan au Pakistan.

Politique fiction ? Non. Outre que l’agenda des personnalités ci-dessus est exact, souvenez-vous comment, en 1978, le conseiller national de sécurité des États-Unis, Zbignew Brzezinski [Notez que l’International Institute for Strategic Studies de Londres avait été le seul organisme non-gouvernemental à rédiger un rapport accréditant la fable des armes de destruction massive en Irak et qu’il est passé maître dans l’art de l’intoxication [Ainsi, les services secrets militaires français et espagnols, et José Luis Rodríguez Zapatero, n’ont pas seulement empêché des attentats en Europe, ils ont empêché (ou au moins différé) une opération militaire de l’OTAN au Pakistan à laquelle ils sont viscéralement opposés.

 
 
[1] « L’Espagne en état d’alerte après un coup de filet antiterroriste », par Harold Hecke, Associated Press, 19 janvier 2008.

 

 

[2] Les dix personnes interpellées sont : Hafeez Ahmed, Maroof Ahmed Mirza , Mohammad Ayud Elahi Bibi, Imran Cheema, Shaib Iqbal, Mehmooh Khalib , Roshan Jamal Khan, Qadeer Malik, Mohammed Shoaib et Mohamed Tarik.

[3] Tres de los islamistas dispuestos a atentar en Barcelona han huído y su objetivo no era España, ABC, 25 janvier 2008.

[4] « Sospecha de la presencia en España de un comando proveedor », par Enrique Figuerdo et Eduardo Martin de Pozuello, La Vanguardia, 29 janvier 2008.

[5] « El jefe del grupo se formó cuatro años en una ’madrasa’ paquistaní », El Pais, 3 février 2007.

[6] « Spain terror plot : MEA in dark over arrest of Indians », Times of India, 26 janvier 2008.

[7] « Los detenidos tienen idéntico perfil que los autores del 7-J », El Pais, 27 janvier 2008.

[8] "¿Por qué vamos a atacar en el metro de Barcelona y no en otro lado ?", preguntó…, El Pais, 26 janvier 2008.

[9] « Islamistas.- El servicio secreto francés convocó de urgencia al CNI en Navidad para informarle del plan terrorista », Europa Press, 2 février 2008.

[10] « Terrorisme : le kamikaze infiltré changera d’identité en France », par Joana Viusà, L’Indépendant de Perpignan, 1er février 2008.

[11] « Suicide bomb suspects held at Gatwick after tip-off », par David Leppard, The Sunday Times, 3 février 2007.

[12] « Les services européens redoutent des attentats », par Arnaud De La Grange, Le Figaro, 21 janvier 2008.

[13] « Un appel terroriste visant la tour Eiffel a été intercepté au Portugal », par Yves Bordenave, Le Monde, 12 janvier 2008.

[14] « La « veuve noire » d’Al-Qaïda : « La France sera bientôt punie », propos recueillis par Jean-Marc Ducos, Le Parisien, 21 janvier 2008.

[15] « Abou Moussab al-Zarkaoui, super-héros du Mal », par Vladimir Alexe, Réseau Voltaire, 19 juillet 2005.

[16] « Le chef taliban Mehsud, principal ennemi d’Islamabad », par Nadia Blétry et Pir Zubair Shah, Le Temps, 7 février 2008.

[17] Déclaration en ourdou de Javed Iqbal Cheema sur PTV News, le 28 décembre 2007.

[18] « CIA Places Blame for Bhutto Assassination ; Hayden Cites Al-Qaeda, Pakistani Fighters », par Joby Warrick, The Washington Post, 18 janvier 2008.

[19] « Baitullah Mehsud – The Taliban’s New Leader in Pakistan », par Imtiaz Ali, Terrorism Focus, Volume 5, Issue 1 (January 8, 2008), Jamestown Foundation éd.

[20] « Baitullah Mehsud, nouveau chef taliban, défie l’armée pakistanaise », par Françoise Chipaux, Le Monde du 1er février 2008.

[21] « Tablighi Jamaat : An Indirect Line to Terrorism », Statfor, 23 février 2008.

[22] « Londres renoue avec la stratégie de la tension », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 juillet 2005.

[23] « Complot terroriste au Royaume-Uni : que se passe-t-il vraiment ? », par Craig Murray ; « Londres : terrorisme fictif, guerre réelle », par Jürgen Elsässer ; « Fabriquez vous-mêmes votre bombe au TATP », par Thomas C. Greene ; « L’alerte terroriste inquiète les Britanniques, sauf Tony Blair » ; « Les certitudes de Nicolas Sarkozy : “Un faisceau d’éléments permet de penser que la nébuleuse Al Qaïda n’est pas très éloignée de ce qui aurait pu se passer” » ; « Le mensonge des attentats à l’explosif liquide », par James Petras, Réseau Voltaire, 29 août 2006.

[24] « España tomó por terroristas a cargos del partido de Musharraf », El Pais, « El CNI confundió a familiares de un colaborador de Musharraf con islamistas », par Nando Garcia, El Mundo, 6 février 2008.

[25] « La stratégie anti-russe de Zbigniew Brzezinski », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 22 octobre 2004.

[26] « La Ligue anti-communiste mondiale, une internationale du crime », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 mai 2004.

[27] On trouvera un exposé détaillé de cette affaire dans l’ouvrage que lui a consacré le sous-directeur du renseignement indien qui fut chargé, pendant des années, de l’observer : Fulcrum of Evil : ISI-CIA-Al Qaeda Nexus par Maloy Krihna Dhar, Manas Publication, Delhi, 2006

[28] Lire L’Effroyable imposture 1, par Thierry Meyssan, mars 2002, réédition Demi-lune 2007.

[29] « Les experts qui ont donné raison à la CIA », Réseau Voltaire, 4 février 2004.

Un espion à la Société générale ? Oui, mais pas dans la finance !

Un article de Morice pour Agoravox sur le scandale qui frappe la société Générale. Quel rapport avec le 11 septembre, me direz-vous? Découvrez-le en lisant l’article…


Mais c’est qu’il y a du beau monde à la tête de la Société générale… on se doutait bien que le positionnement de la banque française n’était pas très clair vis-à-vis du courtier évincé. Les dernières déclarations de ce dernier indiquent bien semble-t-il qu’il est l’arbre qui cache la forêt. L’homme aurait certes dérivé de ses attributions de départ, mais sans que la banque ne le laisse complètement isolé. L’enquête dira exactement quelle est la part de l’un et quelle est la part de l’autre. Le président du conseil d’administration, Daniel Bouton est bien sur la sellette.

 

Ce soir, on apprend que c’est pire encore, car la débandade bancaire à laquelle il a participé, en se fourvoyant à un point faramineux dans l’aventure des subprimes américaines, lui a peut-être été soufflée par des membres de son propre conseil d’administration, qui l’auraient poussé à faire monter les prix, à faire fructifier au maximum ses dividendes, pour mieux se retirer avant que ça ne retombe. En le faisant au bon moment, à savoir juste après avoir été prévenu de la chute imminente, ce qu’on appelle en clair un délit d’initié. Tout le monde avait déjà remarqué l’intérêt que M. Bouton portait aux usagers de sa banque. La lettre d’excuse qu’il a rédigée ses derniers jours, en effet, n’était pas adressée à ses clients, mais… aux seuls actionnaires. A la Société générale, ce n’est pas le client qui est roi : c’est l’actionnaire.

Or, certains de ceux-ci ont décidé de se révolter, trouvant aujourd’hui la dévaluation de leur action un peu raide. Ce soir, ils ont une autre raison de vouloir le faire : l’un des membres d’administration de la banque a retiré vite fait bien fait la bagatelle de 85 744 953 d’euros le 9 janvier dernier, soit une vingtaine de jours avant que l’action ne chute réellement, et dix jours après que la banque ait découvert officiellement la malversation. Un timing parfait, car le cours est déjà en train de s’effondrer. Mieux ou pire encore : l’homme n’est pas un inconnu. Il n’est pas Français non plus… il est… Américain, s’appelle Robert A. Day et présente un pedigree intéressant. A faire pâlir n’importe quel petit actionnaire. Car l’homme, sans avoir de double vie, jouait au milieu même de la Société générale, un autre rôle. Un rôle étonnant…

Né en 1943, Robert A. Day, de son vrai nom Robert Addison Day, est le petit-fils d’un foreur de pétrole, William Myron Keck, fondateur de Superior Oil, revendu 5,7 milliards de dollars à Mobil (devenu Exxon en 1984). Il est pour sa part le dirigeant milliardaire de Trust Company of the West, qu’il dirige avec Robert D. Beyer, supporter sans honte de Mitt Romney et de Catherine Harris, qui pour nous n’est pas une totale inconnue, puisqu’elle fut en 2000 la calamiteuse secrétaire de l’Etat de Floride, restée célèbre pour ses malversations électorales et le fiasco du décompte des voix à la main qui l’avait suivi. Pendant ses 22 premiers mois de travail, elle a passé son temps à voyager de par le monde entier, dépensant 106 millions de dollars en tickets d’avion. Nommée seconde de liste sur la liste Geb Bush de Floride, c’est elle qui supervise l’élection de 2000 : le conflit d’intérêt est évident ! Pour ne rien gâcher, c’est une fervente membre de la Coral Ridge Presbyterian Church, et combat bien sûr l’avortement… Elle a bien entendu soutenu la guerre en Irak, en sachant pertinemment que Saddam Hussein n’avait pas d’armes de destruction massive, une chose avouée par elle à la télévision.

A. Day, lui, n’est pas en reste : en 2000, il était entré dans le club huppé des meilleurs donateurs de la campagne de W. Bush avec plus de 100 000 dollars, culminant à 176,275 dollars de contribution. A la table d’administration de sa compagnie, Trust Company of the West, il est vrai siégeait Henri Kissinger. L’homme étant malin, ça ne l’empêchait pas d’inviter à la même époque le secrétaire d’Etat de Clinton, Warren Christopher, sur son yacht personnel. Républicain bien droitier, il est également membre d’un club hyper select, le Alfalfa Club, dont a fait partie Prescott Bush, le grand-père pro-nazi de W. Bush. L’activité essentielle du club consiste à célébrer la mémoire du général Lee, le général confédéré (sudiste) qui avait bien fini par se rendre en avril 1865.

Pour Forbes, Addison Day est un client sérieux : il "vaut" 1,3 milliard de dollars et culmine au 297e rang sur les 400 plus riches Américains. Au même rang que Donald J Schneider, l’homme aux 48 000 camions qui sillonnent chaque jour les Etats-Unis. Une fortune qui vient… de France : TCW a laissé en 2001 à la Société générale 70 % de ses parts, vendues pour 2,5 milliards de dollars : la revente récente de ses actions Société générale indique davantage encore la panique engendrée par la situation de la banque française majoritaire dans son entreprise ou les parts qui lui appartiennent encore ! Ses investissements en participation sont variés, dans les secteurs de pointe, mais aussi chez Diebold, où il possède 4,32 % de parts. Bref, notre homme, qui n’en est pas à sa première action, loin s’en faut, s’est débarrassé d’un bon lot, au bon moment. A un tarif défiant toute concurrence : 38 % de plus que le court actuel, soient 900 000 actions à 95,27 euros.

A-t-il été prévenu ? Le conseil d’administration de la Société générale, où il siège, était-il au courant ? Les petits actionnaires ou les clients savent-ils que la banque est dirigée par quelqu’un qui soutient financièrement l’épopée de toute la famille Bush depuis le début ? Et plus encore ? Car, et c’est nettement plus grave, l’homme est aussi membre depuis 2001 du President’s Foreign Intelligence Advisory Board (ou Piffiab), créé en 1956 par Eisenhower, un groupe de patrons de divers horizons offrant leurs services dans le domaine de… l’espionnage et les services secrets, pas moins. Comme le disent ces statuts : "The President’s Foreign Intelligence Advisory Board (PFIAB) provides advice to the President concerning the quality and adequacy of intelligence collection, of analysis and estimates, of counterintelligence, and of other intelligence activities. The PFIAB, through its Intelligence Oversight Board, also advises the President on the legality of foreign intelligence activities".

Son président jusqu’en 2004, Brent Scowcroft, par exemple, était membre de Qualcomm et de Global and Power Pipelines, une division d’Enron… or il est intervenu à plusieurs reprises dans le conseil sur la stratégie à tenir au Moyen-Orient ! Accédant aux secrets d’Etat avec les 15 autres membres, il pouvait donc aussi dans l’autre sens en faire bénéficier ses propres sociétés ! Notre homme du jour, Arisson Day, y croisait par exemple tous les deux mois pendant 2 jours Philip Zelikow, l’âme damnée, celui qui a affirmé ceci : ”Why would Iraq attack America or use nuclear weapons against us ? I’ll tell you what I think the real threat (is) and actually has been since 1990 — it’s the threat against Israel”, à savoir qu’il reliait l’attaque de l’Irak à la défense d’Israël. Comme le dit l’article "Known in intelligence circles as ”Piffy-ab”, the board is supposed to evaluate the nation’s intelligence agencies and probe any mistakes they make."...

C’est le bureau du Piffiab, influencé par Zelikow, qui a complaisamment insisté sur les armes de destruction massives (inexistantes) de Saddam, excuse retenue très tôt par W. Bush car le groupe a l’oreille directe du président : "The PFIAB reports directly to the President, and provides recommendations for actions to improve and enhance the performance of intelligence efforts". Comme par hasard aussi, c’est Zelikow qui a conduit l’enquête sur les attentats du World Trade Center ! Et en a conclu ce qu’on sait. C’est lui qui avait rappelé un jour qu’un événement comme le WTC pourrait jouer le même rôle qu’un nouveau Pearl Harbour dans l’opinion publique…

La Société générale a donc hébergé au sein de son conseil d’administration quelqu’un qui a exercé une influence directe sur la conduite du monde et de la guerre en Irak sans qu’on ne s’en aperçoive le moins du monde. Un homme obligé de faire des rapports tous les deux mois, et qui rencontrait régulièrement le président des Etats-Unis, et certainement pas pour lui parler design de guichet ou nouveau logo de la Société générale qu’il fréquentait et fréquente encore. On est fort tenté ce soir de savoir ce que la DGSE pense du cas de figure, de cet industriel jouant les contre-espions aux Etats-Unis, à la tête d’une des plus grandes banques françaises, via son conseil d’administration…

Un espion siégeait bien à la Société générale, finalement, mais ce n’est pas le trader visé, et il n’a que fort peu à voir avec le secteur bancaire…

Crédit photo : Forbes


 

 

Sur P. Zelikow

P. Zelikow a été un des responsables de la commission d’enquête sur le 11/9, qui a pris soin d’enterrer un certain nombre de faits troublants, par exemple sur la destruction du building 7, ou se trouvaient tout un tas d’archives financières de l’IRS (service fiscaux US), des sièges sociaux de banques, et des services secrets US spécialisés dans le cyber crime est les fraudes financières…

P. Zelikow est un proche de Condoleezza Rice, et a été membre du conseil national de sécurité lors de la première administration Bush. Il est proche des milieux juifs américains, dont P. Wolfowitz, et possède la double nationalité US et israélienne.

Sur Robert A Day

Il a aussi croisé Alan Greenspan, de la Federal Reserve au Foreign intelligence Adv. Board. La société qu’il dirige, TCW, est une filiale de la société générale (asset managment)… Il ne peut donc pas être considéré comme externe à cette entreprise ! Un autre membre de TCW, le DG, avait rejoint le conseil exécutif de la société générale en 2001. Il s’agit de Marc Stern, lui même ancien directeur de Qualcomm. C’est aussi un fervent supporteur de GW Bush.