Plus de cinquante ans de « coups tordus » : L’équipe de choc de la CIA

Si l’on a retenu la présence massive de Cubains de l’exil dans la tentative d’invasion de la baie des Cochons en 1961, on connaît moins leur rôle dans les opérations ultérieures de la Central Intelligence Agency (CIA). Du Chili au Nicaragua en passant par le Vietnam, à travers coups d’Etat, assassinats de dirigeants, trafics d’armes et de drogue, ils ont été l’un des instruments les plus secrets et les plus meurtriers de la politique étrangère américaine.


John Negroponte, ex-ambassadeur et protecteur des escadrons de la mort au Honduras,
ex-ambassadeur en Irak, ex-directeur du renseignement national US…

« Notre seul délit a été de nous donner nos propres lois, notre crime a été de les appliquer à l’United Fruit. » Elu président du Guatemala en 1951, Jacobo Arbenz, entre autres mesures progressistes, promulgue une réforme agraire. Le 4 mars 1953, il exproprie partiellement la compagnie bananière américaine United Fruit, la privant de 84 000 hectares sur 234 000. Les 17 et 18 juin 1954, une armée mercenaire venue du Nicaragua et du Honduras pénètre au Guatemala et, le 27 juin, renverse Arbenz. Le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles et son frère Allen, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), sont alors tous deux actionnaires de l’United Fruit ! L’opération — nom de code PB/Success — a bénéficié de la participation active d’une « équipe de choc » de la CIA qui va traverser les décennies.

Venant après le renversement en Iran du dirigeant nationaliste Mohammad Mossadegh, le 19 août 1953, PB/Success fait à la CIA une réputation d’invincibilité et devient un modèle pour ses opérations clandestines dans le monde entier. En mars 1960, le président Dwight Eisenhower donne son feu vert à une nouvelle action destinée, cette fois, à déstabiliser Cuba, où la révolution a triomphé le 1er janvier 1959. La plupart des agents qui ont participé au renversement d’Arbenz se retrouvent responsables du « projet Cuba ». Il s’agit notamment, et à leur tête, de Richard Bissell, numéro deux de la CIA ; de Tracy Barnes, qui assume la constitution de la Cuban Task Force ; de David Atlee Phillips, responsable de la guerre psychologique ; de Howard Hunt, chargé de former le « gouvernement cubain provisoire ». Deux jeunes gens se joignent au groupe : M. Porter Goss, officier du contre-espionnage de l’armée, et M. George Herbert Walker Bush (1). Ce dernier aide à « recruter des exilés cubains pour l’armée d’invasion de la CIA (2) ».

Le 17 avril 1961, les quelque mille cinq cents hommes de cette armée, la brigade 2506, débarquent dans la baie des Cochons. Après leur défaite, en moins de soixante-dix heures, les numéros un et deux de la CIA, Dulles et Bissell, doivent démissionner.

Ulcéré par cette déroute, le président John F. Kennedy octroie un pouvoir exorbitant à l’Agence, décision qui affectera les affaires du monde pendant longtemps (3). Ministre de la justice et frère du président, Robert Kennedy supervise une nouvelle agression contre Cuba. Miami devient l’épicentre de la plus grande opération paramilitaire — JM/WAVE — jamais montée sur le sol américain. A sa tête, Theodore « Ted » Shackley et M. Thomas « Tom » Clines. Le groupe reçoit notamment le renfort du général Edward Lansdale, arrivé d’Indochine, où il a travaillé avec les services secrets français impliqués dans la guerre coloniale ; de M. Richard Secord, officier de l’US Air Force ; et de David Sánchez Morales, officier du contre-espionnage de l’armée.

Formés à la contre-guérilla

Lorsque, le 14 octobre 1962, éclate la « crise des fusées », Washington exige que les missiles balistiques installés par l’Union soviétique à Cuba soient retirés. Moscou cède, à condition que les Etats-Unis s’engagent à ne pas envahir l’île (et à renoncer à leurs propres missiles en Turquie). Kennedy accepte et ordonne de démanteler JM/WAVE.

La révolution cubaine n’en amène pas moins Washington à modifier radicalement sa stratégie de sécurité régionale. La restructuration des armées latino-américaines commence, et un centre d’entraînement et d’endoctrinement — l’Ecole des Amériques — voit le jour dans la zone américaine du canal de Panamá. Lorsque Kennedy est assassiné, le 22 novembre 1963, à Dallas (Texas), sa doctrine de sécurité nationale est déjà en place. Le renversement du président brésilien João Goulart, le 31 mars 1964, donne le signal d’une série de coups d’Etat et marque le début des disparitions et tortures d’opposants politiques, de façon massive et sophistiquée.

Cette nouvelle stratégie ne peut négliger l’expérience des agents cubains de la JM/WAVE, ni celle de certains des mille cent quatre-vingt-neuf hommes capturés lors de la tentative d’invasion de la baie des Cochons et de retour aux Etats-Unis en décembre 1962 (4). Environ trois cents d’entre eux, quasiment tous cubains (puis, dans la plupart des cas, cubano-américains par l’obtention de la nationalité du pays d’accueil), reçoivent une formation d’officier dans les académies d’opérations spéciales de Fort Benning (Georgie), Fort Mayers (Floride), Fort Peary (Virginie), etc. D’autres sont envoyés à Fort Gulick (Ecole des Amériques), pour être formés à la contre-guérilla. Ils s’appellent José Basulto, Jorge Mas Canosa (5), Francisco « Pepe » Hernández (6), Luis Posada Carriles, Félix Rodríguez Mendigutía, etc. Censés ne jamais émerger de l’anonymat, leurs noms défraieront bientôt régulièrement la chronique. « L’Amérique du Sud sera le “Far West” où ils tiendront le rôle de pionniers (7) » ; et, par leurs actions clandestines, ils « brilleront » même bien au-delà.

Par exemple, dans l’ex-colonie belge du Congo. Ils y débarquent fin 1962 pour fournir, entre autres, un soutien aérien aux forces du futur dictateur Joseph-Désiré Mobutu. Les avions appartiennent à Air America, compagnie récemment constituée et propriété de la CIA. Au sol, les hommes constituent la compagnie 58, chargée de pister et de poursuivre, sans succès, Ernesto Che Guevara et un petit groupe de révolutionnaires cubains. A la demande de Laurent-Désiré Kabila, le Che est en effet arrivé fin avril pour conseiller en techniques de guérilla ceux qui combattaient Mobutu (8).

Cette équipe de choc se renforce définitivement au Vietnam. Elle reprend et développe les méthodes des forces spéciales françaises vaincues, en finançant des opérations sales avec l’argent du trafic d’opium laotien et birman (là encore avec les avions d’Air America). On retrouve les hommes de JM/WAVE : Shackley, Clines, Sánchez Morales, Secord, « Ed » Dearborn, Rodríguez Mendigutía, en compagnie de M. Donald Gregg, inspecteur des agents de la CIA ; de M. John Dimitri Negroponte, « conseiller politique » de toute l’opération ; du général John Singlaub, ancien chef de la CIA en Corée ; de Lansdale, chargé des opérations depuis le Pentagone ; et de M. Oliver North, du service de renseignement de l’US Navy. En 1968, William (« Bill ») Colby est envoyé sur place pour diriger l’Accelerated Pacification Campaign (nom de code : Phoenix). Objectif : terroriser la population civile afin de neutraliser la résistance vietnamienne. En presque quatre ans, environ quarante mille suspects seront tués.

C’est toutefois sur un autre continent que l’équipe va connaître son succès le plus spectaculaire. En mars 1967, parmi la vingtaine d’hommes des forces spéciales américaines qui débarquent en Bolivie pour poursuivre Che Guevara, figure le Cubain Rodríguez Mendigutía. Lorsque le Che, blessé, est capturé le 8 octobre 1967, c’est lui qui transmet l’ordre de le tuer.

Trois ans plus tard néanmoins, la CIA ne peut éviter l’élection du socialiste Salvador Allende à la présidence du Chili. Richard Nixon ordonne à l’Agence d’empêcher son entrée en fonctions. L’équipe envoyée sur place échoue, mais parvient à assassiner le commandant en chef des forces armées, le général René Schneider, loyal à Allende. Son successeur s’appellera Augusto Pinochet. De nouveau, Phillips et Sánchez Morales figurent parmi les responsables des opérations sur le terrain. Devenu chef de la direction de l’Hémisphère occidental de la CIA grâce à son travail sur Cuba et au Vietnam, Shackley est chargé de la déstabilisation du gouvernement. Il nomme Clines pour qu’il se concentre sur le « cas Allende (9) ». Sous-directeur des opérations spéciales, Colby chapeaute l’ensemble. L’organisation de la campagne internationale de diffamation contre le gouvernement Allende incombe à l’ambassadeur américain auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU) : M. Bush.

Allende éliminé en septembre 1973, Pinochet au pouvoir, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si… La CIA devient un objet de scandale et voit ses ailes rognées, une bonne partie de ses crimes étant révélée par la presse et par les commissions d’enquête parlementaires Church (10) et Rockefeller (11). Qu’à cela ne tienne. L’Agence « délègue » une bonne partie de ses actions aux services avec lesquels elle collabore dans le cadre de l’opération « Condor » (12) et à ses agents cubains du Commando d’organisations révolutionnaires unies (CORU). Celui-ci a été fondé en République dominicaine, en mai 1976, sur instructions de la CIA, dirigée du 30 janvier 1976 au 20 janvier 1977 par M. Bush.

A la tête du CORU, dont le financement provient surtout du trafic de drogue (13), se trouvent MM. Orlando Bosch et Posada Carriles. Depuis Caracas (Venezuela), ils organisent l’attentat qui, le 6 octobre 1976, détruit en vol un avion de la Cubana de Aviación (soixante-treize morts). Mais, peut-être parce qu’il a été commis en plein Washington, le crime du binôme Condor-CORU qui causera le plus d’émoi sera, le 21 septembre, l’assassinat de l’ex-ministre des affaires étrangères d’Allende, Orlando Letelier.

Parmi les cinq hommes ultérieurement détenus figurent trois vétérans du « projet Cuba ». La CIA de M. Bush fait son possible pour entraver l’enquête et occulter les preuves. Devenu président, le même Bush amnistiera les coupables, lesquels n’auront passé que quelques années en prison. L’un d’entre eux, M. Guillermo Novo Sampol, sera arrêté au Panamá, le 17 novembre 2000, en compagnie de M. Posada Carriles, alors qu’ils préparent un attentat à la bombe contre M. Fidel Castro, en visite dans ce pays. Condamnés à huit ans de prison le 20 avril 2004, ils seront amnistiés le 25 août suivant par la présidente panaméenne Mireya Moscoso, grande amie des Etats-Unis.

Drogue contre armes

Entre-temps, la guerre de basse intensité de Washington contre le Nicaragua a réuni la plupart de ces agents. Le vice-président Bush supervise les opérations, tandis que MM. Gregg et North, ancien du Vietnam, dirigent le complot. Ambassadeur des Etats-Unis au Honduras — on l’y appelle « le proconsul » —, M. Negroponte transforme ce pays en une plate-forme militaire d’agression, tandis que les escadrons de la mort de l’armée hondurienne — le bataillon 3-16 — répriment l’opposition. Passé de la Bolivie aux rizières asiatiques puis au Salvador, M. Rodríguez Mendigutía ravitaille les contre-révolutionnaires nicaraguayens (la contra) — assisté par M. Posada Carriles (et par M. Basulto en territoire nicaraguayen). Pour lui confier cette mission, la CIA et les milieux anticastristes de Miami ont organisé l’évasion (août 1985) de M. Posada Carriles de la prison vénézuélienne où il avait été incarcéré après l’attentat contre l’appareil de la Cubana de Aviación.

Tout soutien financier aux contras ayant été interdit par le Congrès américain, le vice-président Bush récolte des fonds tous azimuts et par tous les moyens. La vente illégale d’armes à l’Iran, par l’intermédiaire d’Israël, débouchera en 1986 sur le scandale de l’« Iran-contragate ». M. Bush devenu président, la commission du Sénat dirigée par M. John Kerry démontrera l’existence d’une alliance entre la CIA et la mafia colombienne (14). Au Costa Rica, en juillet 1989, MM. North et Secord, entre autres membres des cercles du pouvoir américain, seront formellement accusés d’être responsables du réseau « drogue contre armes » organisé dans ce pays pendant la guerre antisandiniste…

Epurée par le président James Carter à la mi-août 1978, régulièrement mise en cause par des commissions d’enquête officielles ou la déclassification de ses archives (en particulier sous l’administration de M. William Clinton), la CIA, depuis sa naissance en juillet 1947, a certes connu des hauts et des bas. Toutefois, tous ceux qui ont participé aux actions clandestines du groupe de choc constitué en 1954 et élargi au fil des années ont bénéficié d’une constante : l’impunité. Pour n’en citer que quelques-uns, MM. Posada Carriles et Bosch vivent en liberté à Miami. M. Rodríguez Mendigutía, qui fit exécuter le Che, réside dans cette même ville, où il dirige une entreprise de conseil en sécurité. Après avoir été le premier ambassadeur des Etats-Unis en « Irak libéré », puis avoir passé vingt mois comme super-patron des services de renseignement américains, M. Negroponte est devenu numéro deux du département d’Etat en janvier 2007. Quant à M. Porter Goss, présent dans le « projet Cuba » dès 1960, il fut directeur de la CIA de septembre 2004 à mai 2006.
 

Par HERNANDO CALVO OSPINA, publié sur Le Grand Soir, le 23 juin 2009

HERNANDO CALVO OSPINA est journaliste. Auteur de Sur un air de Cuba, Le Temps des cerises, Pantin, 2005, de Rhum Bacardi. CIA, Cuba et mondialisation, EPO, Bruxelles, 2000, et de Colombie. Derrière le rideau de fumée. Histoire du terrorisme d’Etat, Le Temps des cerises, Pantin, 2008.


Notes :

(1) Il ne sera question dans cet article que de M. George Bush père.

(2) Common Cause, Washington DC, 4 mars 1990.

(3) William Colby, Trente Ans de CIA, Presses de la Renaissance, Paris, 1978.

(4) Ils ont été échangés par Cuba contre 54 millions de dollars d’aliments et de médicaments.

(5) Futur président de la Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), principale organisation anticastriste basée à Miami, qu’il dirigera jusqu’à sa mort en novembre 1997. La FNCA a été impliquée, entre autres, dans la vague d’attentats qui a affecté La Havane en 1997.

(6) Actuel président de la FNCA.

(7) Jean-Pierre Gillet, Les Bérets verts. Les commandos de la CIA, Albin Michel, Paris, 1981.

(8) Le Che et ses hommes se retireront en novembre 1965.

(9) David Corn, Blond Ghost : Ted Shackley and the CIA’s Crusades, Simon & Schuster, New York, 1994.

(10) Congrès américain, « Select committee to study governmental operations with respect to intelligence activities », 1976.

(11) Publié le 10 juin 1975, sous la présidence de Gerald Ford (1974-1977), le rapport Rockefeller accuse la CIA d’activités illégales « depuis vingt ans ». Les anciens présidents Lyndon Johnson (1963-1969) et Nixon (1969-1974) sont mis en cause.

(12) Coopération des services secrets des dictatures du sud du continent pour la répression et l’assassinat des opposants politiques.

(13) Peter Dale Scott et Jonathan Marshall, Cocaine Politics. Drugs, Armies, and the CIA in Central America, University of California Press, Los Angeles, 1991.

(14) Ibid.

La « révolution colorée » échoue en Iran

La « révolution verte » de Téhéran est le dernier avatar des « révolutions colorées » qui ont permis aux États-unis d’imposer des gouvernements à leur solde dans plusieurs pays sans avoir à recourir à la force. Thierry Meyssan, qui a conseillé deux gouvernements face à ces crises, analyse cette méthode et les raisons de son échec en Iran.
 


Les « révolution colorées » sont aux révolutions ce que le Canada Dry est à la bière. Elles y ressemblent, mais n’en ont pas la saveur. Ce sont des changements de régime ayant l’apparence d’une révolution, en ce qu’ils mobilisent de vastes segments du Peuple, mais relevant du coup d’État, en ce qu’il ne visent pas à changer les structures sociales, mais à substituer une élite à une autre pour conduire une politique économique et étrangère pro-US. La « révolution verte » de Téhéran en est le dernier exemple.

Origine du concept

Ce concept est apparu dans les années 90, mais trouve ses origines dans les débats US des années 70-80. Après les révélations en chaîne sur les coups d’État fomentés par la CIA dans le monde, et le grand déballage des commissions parlementaires Church et Rockefeller [1], l’amiral Stansfield Turner fut chargé par le président Carter de nettoyer l’agence et de cesser tout soutien aux « dictatures maison ». Furieux, les sociaux démocrates états-uniens (SD/USA) quittèrent le Parti démocrate et rejoignirent Ronald Reagan. Il s’agissait de brillants intellectuels trotskistes [2], souvent liés à la revue Commentary. Lorsque Reagan fut élu, il leur confia la tâche de poursuivre l’ingérence US, mais par d’autres moyens. C’est ainsi qu’ils créent en 1982 la National Endowment for Democracy (NED) [3] et, en 1984, l’United States Institute for Peace (USIP). Les deux structures sont organiquement liées : des administrateurs de la NED siègent au conseil d’administration de l’USIP et vice-versa.

Juridiquement, la NED est une association à but non lucratif, de droit US, financée par une subvention annuelle votée par le Congrès à l’intérieur du budget du département d’État. Pour mener ses actions, elle les fait co-financer par l’US Agency for International Development (USAID), elle-même rattachée au département d’État.

En pratique, cette structure juridique n’est qu’un paravent utilisé conjointement par la CIA états-unienne, le MI6 britannique et l’ASIS australien (et occasionnellement par les services canadiens et néo-zélandais).

La NED se présente comme un organe de « promotion de la démocratie ». Elle intervient soit directement ; soit par ses quatre tentacules : l’une destinée à corrompre les syndicats, une seconde chargée de corrompre les patronats, une troisième pour les partis de gauche et une quatrième pour ceux de droite ; soit encore par l’intermédiaire de fondations amies, telles que la Westminster Foundation for Democracy (Royaume-Uni), l’International Center for Human Rights and Democratic Development (Canada), la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation Robert-Schuman (France), l’International Liberal Center (Suède), l’Alfred Mozer Foundation (Pays-Bas), la Friedrich Ebert Stiftung, la Friedrich Naunmann Stiftung, la Hans Seidal Stiftung et la Heinrich Boell Stiftung (Allemagne). La NED revendique avoir corrompu ainsi plus de 6 000 organisations dans le monde en une trentaine d’années. Tout ça, bien entendu, étant camouflé sous l’apparence de programmes de formation ou d’assistance.

L’USIP, quant à lui, est une institution nationale états-unienne. Il est subventionné annuellement par le Congrès dans le budget du département de la Défense. À la différence de la NED, qui sert de couverture aux services des trois États alliés, l’USIP est exclusivement états-unien. Sous couvert de recherche en sciences politique, il peut salarier des personnalités politiques étrangères.

Dès qu’il a disposé de ressources, l’USIP a financé une nouvelle et discrète structure, l’Albert Einstein Institution [4]. Cette petite association de promotion de la non-violence était initialement chargée d’imaginer une forme de défense civile pour les populations d’Europe de l’Ouest en cas d’invasion par le Pacte de Varsovie. Elle a rapidement pris son autonomie et modélisé les conditions dans lesquelles un pouvoir étatique, de quelque nature qu’il soit, peut perdre son autorité et s’effondrer.

Premières tentatives

La première tentative de « révolution colorée » a échoué en 1989. Il s’agissait de renverser Deng Xiaoping en s’appuyant sur un de ses proches collaborateurs, le secrétaire général du Parti communiste chinois Zhao Ziyang, de manière à ouvrir le marché chinois aux investisseurs états-uniens et à faire entrer la Chine dans l’orbite US. Les jeunes partisans de Zhao envahirent la place Tienanmen [5]. Ils furent présentés par les médias occidentaux comme des étudiants a-politiques se battant pour la liberté face à l’aile traditionnelle du Parti, alors qu’il s’agissait d’une dissidence à l’intérieur du courant de Deng entre nationalistes et pro-US. Après avoir longtemps résisté aux provocations, Deng décida de conclure par la force. La répression fit entre 300 et 1000 morts selon les sources.

20 ans plus tard, la version occidentale de ce coup d’État raté n’a pas variée. Les médias occidentaux qui ont couvert récemment cet anniversaire en le présentant comme une « révolte populaire » se sont étonnés de ce que les Pékinois n’ont pas gardé souvenir de l’événement. C’est qu’une lutte de pouvoir au sein du Parti n’avait rien de « populaire ». Ils ne se sentaient pas concernés.

La première « révolution colorée » réussit en 1990. Alors que l’Union soviétique était en cours de dissolution, le secrétaire d’État James Baker se rendit en Bulgarie pour participer à la campagne électorale du parti pro-US, abondamment financé par la NED [6]. Cependant, malgré les pressions du Royaume-Uni, les Bulgares, effrayés par les conséquences sociales du passage de l’URSS à l’économie de marché, commirent l’impardonnable faute d’élire au Parlement une majorité de post-communistes. Alors que les observateurs de la Communauté européenne certifièrent la bonne tenue du scrutin, l’opposition pro-US hurla à la fraude électorale et descendit dans la rue. Elle installa un campement au centre de Sofia et plongea le pays dans le chaos six mois durant, jusqu’à ce que le Parlement élise le pro-US Zhelyu Zhelev comme président.

La « démocratie » : vendre son pays à des intérêts étrangers à l’insu de sa population

Depuis lors, Washington n’a cessé d’organiser des changements de régime, un peu partout dans le monde, par l’agitation de rue plutôt que par des juntes militaires. Il importe ici de cerner les enjeux.

Au-delà du discours lénifiant sur la « promotion de la démocratie », l’action de Washington vise à l’imposition de régimes qui lui ouvrent sans conditions les marchés intérieurs et s’alignent sur sa politique étrangère. Or, si ces objectifs sont connus des dirigeants des « révolutions colorées », ils ne sont jamais discutés et acceptés par les manifestants qu’ils mobilisent. Et, dans le cas où ces coup d’État réussissent, les citoyens ne tardent pas à se révolter contre les nouvelles politiques qu’on leur impose, même s’il est trop tard pour revenir en arrière.
Par ailleurs, comment peut-on considérer comme « démocratiques » des oppositions qui, pour prendre le pouvoir, vendent leur pays à des intérêts étrangers à l’insu de leur population ?

En 2005, l’opposition kirghize conteste le résultat des élections législatives et amène à Bichkek des manifestants du Sud du pays. Ils renversent le président Askar Akaïev. C’est la « révolution des tulipes ». L’Assemblée nationale élit comme président le pro-US Kourmanbek Bakiev. Ne parvenant pas à maîtriser ses supporters qui pillent la capitale, ils déclare avoir chassé le dictateur et feint de vouloir créer un gouvernement d’union nationale. Il fait sortir de prison le général Felix Kulov, ancien maire de Bichkek, et le nomme ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre. Lorsque la situation est stabilisée, Bakaiev se débarrasse de Kulov et vend, sans appel d’offre et avec des dessous de table conséquents, les quelques ressources du pays à des sociétés US et installe une base militaire US à Manas. Le niveau de vie de la population n’a jamais été aussi bas. Felix Kulov propose de relever le pays en le fédérant, comme par le passé, à la Russie. Il ne tarde pas à retourner en prison.

Un mal pour un bien ?

On objecte parfois, dans le cas d’États soumis à des régimes répressifs, que si ces « révolutions colorées » n’apportent qu’une démocratie de façade, elles procurent néanmoins un mieux-être aux populations. Or, l’expérience montre que rien n’est moins sûr. Les nouveaux régimes peuvent s’avérer plus répressifs que les anciens.

En 2003, Washington, Londres et Paris [7] organisent la « révolution des roses » en Géorgie [8]. Selon un schéma classique, l’opposition dénonce des fraudes électorales lors des élections législatives et descend dans la rue. Les manifestants contraignent le président Edouard Chevardnadze à fuir et prennent le pouvoir. Son successeur Mikhail Saakachvili ouvre le pays aux intérêts économiques US et rompt avec le voisin russe. L’aide économique promise par Washington pour se substituer à l’aide russe ne vient pas. L’économie, déjà compromise, s’effondre. Pour continuer à satisfaire ses commanditaires, Saakachvili doit imposer une dictature [9]. Il ferme des médias et remplit les prisons, ce qui n’empêche absolument pas la presse occidentale de continuer à le présenter comme « démocrate ». Condamné à la fuite en avant, Saakachvili décide de se refaire une popularité en se lançant dans une aventure militaire. Avec l’aide de l’administration Bush et d’Israël auquel il a loué des bases aériennes, il bombarde la population d’Ossétie du Sud, faisant 1600 morts, dont la plupart ont la double nationalité russe. Moscou riposte. Les conseillers états-uniens et israéliens s’enfuient [10]. La Géorgie est dévastée.

Assez !

Le mécanisme principal des « révolutions colorées » consiste à focaliser le mécontentement populaire sur la cible que l’on veut abattre. Il s’agit d’un phénomène de psychologie des masses qui balaye tout sur son passage et auquel aucun obstacle raisonnable ne peut être opposé. Le bouc-émissaire est accusé de tous les maux qui accablent le pays depuis au moins une génération. Plus il résiste, plus la colère de la foule croît. Lorsqu’il cède ou qu’il esquive, la population retrouve ses esprits, les clivages raisonnables entre ses partisans et ses opposants réapparaissent.

En 2005, dans les heures qui suivent l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafik Hariri, la rumeur se répand au Liban qu’il a été tué par « les Syriens ». L’armée syrienne, qui —en vertu de l’Accord de Taëf— maintient l’ordre depuis la fin de la guerre civile, est conspuée. Le président syrien, Bachar el-Assad, est personnellement mis en cause par les autorités états-uniennes, ce qui tient lieu de preuve pour l’opinion publique. À ceux qui font remarquer que —malgré des moments orageux— Rafik Hariri a toujours été utile à la Syrie et que sa mort prive Damas d’un collaborateur essentiel, on rétorque que le « régime syrien » est si mauvais en soi qu’il ne peut s’empêcher de tuer même ses amis. Les Libanais appellent de leurs vœux un débarquement des GI’s pour chasser les Syriens. Mais, à la surprise générale, Bachar el-Assad, considérant que son armée n’est plus la bienvenue au Liban alors que son déploiement lui coûte cher, retire ses hommes. Des élections législatives sont organisées qui voient le triomphe de la coalition « anti-syrienne ». C’est la « révolution du cèdre ». Lorsque la situation se stabilise, chacun se rend compte et que, si des généraux syriens ont par le passé pillé le pays, le départ de l’armée syrienne ne change rien économiquement. Surtout, le pays est en danger, il n’a plus les moyens de se défendre face à l’expansionnisme du voisin israélien. Le principal leader « anti-syrien », le général Michel Aoun, se ravise et passe dans l’opposition. Furieux, Washington multiplie les projets pour l’assassiner. Michel Aoun s’allie au Hezbollah autour d’une plate-forme patriotique. Il était temps : Israël attaque.

Dans tous les cas, Washington prépare à l’avance le gouvernement « démocratique », ce qui confirme bien qu’il s’agit d’un coup d’État déguisé. La composition de la nouvelle équipe est gardée secrète le plus longtemps possible. C’est pourquoi la désignation du bouc-émissaire se fait sans jamais évoquer d’alternative politique.

En Serbie, les jeunes « révolutionnaires » pro-US ont choisi un logo appartenant à l’imaginaire communiste (le poing levé) pour masquer leur subordination aux États-Unis. Ils ont pris comme slogan « Il est fini ! », fédérant ainsi les mécontents contre la personnalité de Slobodan Milosevic qu’ils ont rendu responsable des bombardements du pays pourtant effectués par l’OTAN. Ce modèle a été dupliqué en nombre, par exemple le groupe Pora ! en Ukraine, ou Zubr en Biélorussie.

Une non-violence de façade

Les communicants du département d’État veillent à l’image non-violente des « révolutions colorées ». Toutes mettent en avant les théories de Gene Sharp, fondateur de l’Albert Einstein Institution. Or, la non-violence est une méthode de combat destinée à convaincre le pouvoir de changer de politique. Pour qu’une minorité s’empare du pouvoir et l’exerce, il lui faut toujours, à un moment ou à une autre, utiliser la violence. Et toutes les « révolutions colorées » l’ont fait.

En 2000, alors que le mandat du président Slobodan Milosevic courait encore pour un an, il convoqua des élections anticipées. Lui-même et son principal opposant, Vojislav Koštunica, se retrouvèrent en ballotage. Sans attendre le second tour de scrutin, l’opposition cria à la fraude et descendit dans la rue. Des milliers de manifestants affluèrent vers la capitale, dont les mineurs de Kolubara. Leurs journées de travail étaient indirectement payées par la NED, sans qu’ils aient conscience d’être rémunérés par les États-Unis. La pression de la manifestation étant insuffisante, les mineurs attaquèrent des bâtiments publics avec des bulldozers qu’ils avaient acheminé avec eux, d’où le nom de « révolution des bulldozers ».



Srdja Popovic (à gauche), leader serbe du mouvement Otpor,
Gene Sharp, fondateur de l’Albert Einstein Institution (au centre)
et son adjoint le colonel Robert Helvey, doyen de l’École de formation des attachés militaires d’ambassade.

Dans le cas où la tension s’éternise et que des contre-manifestations s’organisent, la seule solution pour Washington est de plonger le pays dans le chaos. Des agents provocateurs sont alors postés dans les deux camps qui tirent sur la foule. Chaque partie peut constater que ceux d’en face ont tiré alors qu’ils s’avançaient pacifiquement. L’affrontement se généralise.

En 2002, la bourgeoisie de Caracas descend dans la rue pour conspuer la politique sociale du président Hugo Chavez [11]. Par d’habiles montages, les télévisions privées donnent l’impression d’une marée humaine. Ils sont 50 000 selon les observateurs, 1 million d’après la presse et le département d’État. Survient alors l’incident du pont Llaguno. Les télévisions montrent clairement des pro-chavistes armes à la main tirant sur la foule. Dans une conférence de presse, le général de la Garde nationale et vice-ministre de la sécurité intérieure confirme que les « milices chavistes » ont tiré sur le peuple faisant 19 morts. Il démissionne et appelle au renversement de la dictature. Le président ne tarde pas à être arrêté par des militaires insurgés. Mais le Peuple par millions descend dans la capitale et rétablit l’ordre constitutionnel.
Une enquête journalistique ultérieure reconstituera en détail la tuerie du pont Llaguno. Elle mettra en évidence un montage fallacieux des images, dont l’ordre chronologique a été falsifié comme l’attestent les cadrans des montres des protagonistes. En réalité, ce sont les chavistes qui étaient agressés et qui, après s’être repliés, tentaient de se dégager en utilisant des armes à feu. Les agents provocateurs étaient des policiers locaux formés par une agence US [12].

En 2006, la NED réorganise l’opposition au président kenyan Mwai Kibaki. Elle finance la création du Parti orange de Raila Odinga. Celui-ci reçoit le soutien du sénateur Barack Obama, accompagné de spécialistes de la déstabilisation (Mark Lippert, actuel chef de cabinet du conseiller de sécurité nationale, et le général Jonathan S. Gration, actuel envoyé spécial du président US pour le Soudan). Participant à un meeting d’Odinga, le sénateur de l’Illinois s’invente un vague lien de parenté avec le candidat pro-US. Cependant Odinga perd les élections législatives de 2007. Soutenu par le sénateur John McCain, en sa qualité de président de l’IRI (le pseudopode républicain de la NED), il conteste la sincérité du scrutin et appelle ses partisans à descendre dans la rue.

C’est alors que des messages SMS anonymes sont diffusés en masse aux électeurs de l’ethnie Luo. « Chers Kenyans, les Kikuyu ont volé l’avenir de nos enfants…nous devons les traiter de la seule manière qu’ils comprennent… la violence ». Le pays, pourtant un des plus stables d’Afrique, s’embrase soudainement. Après des journées d’émeutes, le président Kibaki est contraint d’accepter la médiation de Madeleine Albright, en sa qualité de présidente du NDI (le pseudopode démocrate de la NED). Un poste de Premier ministre est créé qui revient à Odinga. Les SMS de la haine n’ayant pas été envoyés depuis des installations kenyanes, on se demande quelle puissance étrangère a pu les expédier.

La mobilisation de l’opinion publique internationale

Au cours des dernières années, Washington a eu l’occasion de lancer des « révolutions colorées » avec la conviction qu’elles échoueraient à prendre le pouvoir mais qu’elle permettrait de manipuler l’opinion publique et les institutions internationales.

En 2007, de nombreux Birmans s’insurgent contre l’augmentation des prix du fuel domestique. Les manifestations dégénèrent. Les moines bouddhistes prennent la tête de la contestation. C’est la « révolution safran » [13]. En réalité, Washington n’a que faire du régime de Rangoon ; ce qui l’intéresse, c’est d’instrumenter le Peuple birman pour faire pression sur la Chine qui a des intérêts stratégiques en Birmanie (pipelines et base militaire de renseignement électronique). Dès lors, l’important est de mettre en scène la réalité. Des images prises par des téléphones portables apparaissent sur YouTube. Elles sont anonymes, invérifiables et hors contexte. Précisément, leur apparente spontanéité leur donne autorité. La Maison-Blanche peut imposer son interprétation des vidéos.

Plus récemment, en 2008, des manifestations estudiantines paralysent la Grèce à la suite du meurtre d’un jeune homme de 15 ans par un policier. Rapidement des casseurs font leur apparition. Ils ont été recrutés au Kosovo voisin et acheminés par autobus. Les centre-villes sont saccagés. Washington cherche à faire fuir les capitaux vers d’autres cieux et à se réserver le monopole des investissements dans les terminaux gaziers en construction. Une campagne de presse va donc faire passer le poussif gouvernement Karamanlis pour celui des colonels. Facebook et Twittter sont utilisés pour mobiliser la diaspora grecque. Les manifestations s’étendent à Istanbul, Nicosie, Dublin, Londres, Amsterdam, La Haye, Copenhague, Francfort, Paris, Rome, Madrid, Barcelone, etc.

La révolution verte

L’opération conduite en 2009 en Iran s’inscrit dans cette longue liste de pseudos révolutions. En premier lieu, le Congrès vote en 2007 une enveloppe de 400 millions de dollars pour « changer le régime » en Iran. Celle-ci s’ajoute aux budgets ad hoc de la NED, de l’USAID, de la CIA et tutti quanti. On ignore comment cet argent est utilisé, mais trois groupes principaux en sont destinataires : la famille Rafsandjani, la famille Pahlevi, et les Moudjahidines du peuple.

L’administration Bush prend la décision de commanditer une « révolution colorée » en Iran après avoir confirmé la décision de l’état-major de ne pas attaquer militairement ce pays. Ce choix est validé par l’administration Obama. Par défaut, on rouvre donc le dossier de « révolution colorée », préparé en 2002 avec Israël au sein de l’American Enterprise Institute. À l’époque j’avais publié un article sur ce dispositif [14]. Il suffit de s’y reporter pour identifier les protagonistes actuels : il a été peu modifié. Une partie libanaise a été ajoutée prévoyant un soulèvement à Beyrouth en cas de victoire de la coalition patriotique (Hezbollah, Aoun) aux élections législatives, mais elle a été annulée.

Le scénario prévoyait un soutien massif au candidat choisi par l’ayatollah Rafsandjani, la contestation des résultats de l’élection présidentielle, des attentats tous azimuts, le renversement du président Ahmadinejad et du guide suprême l’ayatollah Khamenei, l’installation d’un gouvernement de transition dirigé par Mousavi, puis la restauration de la monarchie et l’installation d’un gouvernement dirigé par Sohrab Shobani.

Comme imaginé en 2002, l’opération a été supervisée par Morris Amitay et Michael Ledeen. Elle a mobilisé en Iran les réseaux de l’Irangate.
Ici un petit rappel historique est nécessaire. L’Irangate est une vente d’armes illicite : la Maison-Blanche souhaitait approvisionner en armes les Contras nicaraguayens (pour lutter contre les sandinistes) d’une part et l’Iran d’autre part (pour faire durer jusqu’à épuisement la guerre Iran-Irak), mais en était interdit par le Congrès. Les Israéliens proposèrent alors de sous-traiter les deux opérations à la fois. Ledeen, qui est double national États-unien/Israélien sert d’agent de liaison à Washington, tandis que Mahmoud Rafsandjani (le frère de l’ayatollah) est son correspondant à Téhéran. Le tout sur fond de corruption généralisée. Lorsque le scandale éclate aux États-Unis, une commission d’enquête indépendante est dirigée par le sénateur Tower et le général Brent Scowcroft (le mentor de Robert Gates).

Michael Ledeen est un vieux briscard des opérations secrètes. On le trouve à Rome lors de l’assassinat d’Aldo Moro, on le retrouve dans l’invention de la piste bulgare lors de l’assassinat de Jean-Paul II, ou plus récemment dans l’invention de l’approvisionnement de Saddam Hussein en uranium nigérian. Il travaille aujourd’hui à l’American Enterprise Institute [15] (aux côtés de Richard Perle et Paul Wolfowitz) et à la Foundation for the Defense of Democracies [16].

Morris Amitay est ancien directeur de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC). Il est aujourd’hui vice-président du Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA) et directeur d’un cabinet conseil pour de grandes firmes d’armement.

Le 27 avril dernier, Morris et Ledeen organisaient un séminaire sur l’Iran à l’American Enterprise Institute à propos des élections iraniennes, autour du sénateur Joseph Lieberman. Le 15 mai dernier, nouveau séminaire. La partie publique consistait en une table ronde animée par l’ambassadeur John Bolton à propos du « grand marchandage » : Moscou accepterait-il de laisser tomber Téhéran en échange du renoncement de Washington au bouclier anti-missile en Europe centrale ? L’expert français Bernard Hourcade participait à ces échanges. Simultanément, l’Institut lançait un site internet destiné à la presse dans la crise à venir : IranTracker.org. Le site inclut une rubrique sur les élections libanaises.

En Iran, il appartenait à l’ayatollah Rafsandjani de renverser son vieux rival, l’ayatollah Khamenei. Issu d’une famille d’agriculteurs, Hachemi Rafsandjani a fait fortune dans la spéculation immobilière sous le Chah. Il est devenu le principal grossiste en pistaches du pays et a arrondi sa fortune durant l’Irangate. Ses avoirs sont évalués à plusieurs milliards de dollars. Devenu l’homme le plus riche d’Iran, il a été successivement président du parlement, président de la République et aujourd’hui président du Conseil de discernement (instance d’arbitrage entre le parlement et le Conseil des gardiens de la constitution). Il représente les intérêts du bazar, c’est-à-dire des commerçants de Téhéran.

Durant la campagne électorale, Rafsandjani avait fait promettre à son ex-adversaire devenu son poulain, Mirhossein Mousavi, de privatiser le secteur pétrolier.

Sans connexion aucune avec Rafsandjani, Washington a fait appel aux Moudjahidines du peuple [17]. Cette organisation protégée par le Pentagone est considérée comme terroriste par le département d’État et l’a été par l’Union européenne. Elle a effectivement mené de terribles opérations dans les années 80, dont un méga-attentat qui coûta la vie à l’ayatollah Behechti ainsi qu’à quatre ministre, six ministres adjoints et le quart du groupe parlementaire du Parti de la république islamique. L’organisation est commandée par Massoud Rajavi, qui épouse en première noces la fille du président Bani Sadr, puis la cruelle Myriam en seconde noces. Son siège est installé en région parisienne et ses bases militaires en Irak, d’abord sous la protection de Saddam Husein, puis aujourd’hui sous celle du département de la Défense. Ce sont les Moudjahidines qui ont assuré la logistique des attentats à la bombe durant la campagne électorale [18]. C’est à eux qu’il revenait de provoquer des accrochages entre militants pro et anti-Ahmadinejad, ce qu’ils ont probablement fait.

Dans le cas où le chaos se serait installé, le Guide suprême aurait pu être renversé. Un gouvernement de transition, dirigé par Mirhussein Mousavi aurait privatisé le secteur pétrolier et rétabli la monarchie. Le fils de l’ancien Shah, Reza Cyrus Pahlavi, serait remonté sur le trône et aurait désigné Sohrab Sobhani comme Premier ministre.

Dans cette perspective, Reza Pahlavi a publié en février un livre d’entretiens avec le journaliste français Michel Taubmann. Celui-ci est directeur du bureau d’information parisien d’Arte et préside le Cercle de l’Observatoire, le club des néo-conservateurs français.

On se souvient que Washington avait prévu identiquement le rétablissement de la monarchie en Afghanistan. Mohammed Zaher Shah devait reprendre son trône à Kaboul et Hamid Karzai devait être son Premier ministre. Malheureusement, à 88 ans, le prétendant était devenu sénile. Karzai devint donc président de la République. Comme Karzai, Sobhani est double national états-unien. Comme lui, il travaille dans le secteur pétrolier de la Caspienne.

Côté propagande, le dispositif initial était confié au cabinet Benador Associates. Mais il a évolué sous l’influence de l’assistante du secrétaire d’État pour l’Éducation et la Culture, Goli Ameri. Cette iranienne-états-unienne est une ancienne collaboratrice de John Bolton. Spécialiste des nouveaux médias, elle a mis en place des programmes d’équipement et de formation à l’internet pour les amis de Rafsandjani. Elle a aussi développé des radios et télévisions en langue farsi pour la propagande du département d’État et en coordination avec la BBC britannique.

La déstabilisation de l’Iran a échoué parce que le principal ressort des « révolutions colorées » n’a pas été correctement activé. MirHussein Mousavi n’est pas parvenu à cristalliser les mécontentements sur la personne de Mahmoud Ahmadinejad. Le Peuple iranien ne s’est pas trompé, il n’a pas rendu le président sortant responsables des conséquences des sanctions économiques états-uniennes sur le pays. Dès lors, la contestation s’est limitée à la bourgeoisie des quartiers nord de Téhéran. Le pouvoir s’est abstenu d’opposer des manifestations les unes contre les autres et a laissé les comploteurs se découvrir.

Cependant, il faut admettre que l’intoxication des médias occidentaux a fonctionné. L’opinion publique étrangère a réellement cru que deux millions d’Iraniens étaient descendus dans la rue, lorsque le chiffre réel est au moins dix fois inférieur. Le maintien en résidence des correspondants de presse a facilité ces exagérations en les dispensant de fournir les preuves de leurs imputations.

Ayant renoncé à la guerre et échoué à renverser le régime, quelle carte reste-t-il dans les mains de Barack Obama ?

 

Par Thierry Meyssan, le 24 juin 2009, pour le Réseau Voltaire
 


Notes :

[1] Les multiples rapports et documents publiés par ces commissions sont disponibles en ligne sur le site The Assassination Archives and Research Center. Les principaux extraits des rapports ont été traduits en français sous le titre Les Complots de la CIA, manipulations et assassinats, Stock, 1976, 608 pp.

[2] « Les New York Intellectuals et l’invention du néo-conservatisme », par Denis Boneau, Réseau Voltaire, 26 novembre 2004.

[3] « La NED, nébuleuse de l’ingérence démocratique », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 22 janvier 2004.

[4] « L’Albert Einstein Institution : la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 janvier 2005.

[5] « Tienanmen, 20 ans après », par le professeur Domenico Losurdo, Réseau Voltaire, 9 juin 2009.

[6] À l’époque, la NED s’appuie en Europe orientale sur la Free Congress Foundation (FCF), animée par des républicains. Par la suite, cette organisation disparaît et cède la place à la Soros Foundation, animée par des démocrates, avec laquelle la NED fomente de nouveaux « changements de régime ».

[7] Soucieux d’apaiser les relations franco-US après la crise irakienne, le président Jacques Chirac tente de se rapprocher de l’administration bush sur le dos des Géorgiens, d’autant que la France a des intérêts économiques en Géorgie. Salomé Zourabichvili, n°2 des services secrets français, est nommée ambassadrice à Tbilissi, puis change de nationalité et devient ministre des Affaires étrangères de la « révolution des roses ».

[8] « Les dessous du coup d’État en Géorgie », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 7 janvier 2004.

[9] « Géorgie : Saakachvili jette son opposition en prison » et « Manifestations à Tbilissi contre la dictature des roses », Réseau Voltaire, 12 septembre 2006 et 30 septembre 2007.

[10] L’administration Bush espérait que ce conflit ferait diversion. Les bombardiers israéliens devaient simultanément décoller de Géorgie pour frapper l’Iran voisin. Mais, avant même d’attaquer les installations militaires géorgiennes, la Russie bombarde les aéroports loués à Israël et cloue ses avions au sol.

[11] « Opération manquée au Venezuela », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 mai 2002.

[12] Llaguno Bridge. Keys to a Massacre. Documentaire d’Angel Palacios, Panafilms 2005.

[13] « Birmanie : la sollicitude intéressée des États-Unis », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 novembre 2007.

[14] « Les bonnes raisons d’intervenir en Iran », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 février 2004.

[15] « L’Institut américain de l’entreprise à la Maison-Blanche  », Réseau Voltaire, 21 juin 2004.

[16] « Les trucages de la Foundation for the Defense of Democracies », Réseau Voltaire, 2 février 2005.

[17] « Les Moudjahidin perdus », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 17 février 2004.

[18] « Le Jundallah revendique des actions armées aux côtés des Moudjahidines du Peuple », Réseau Voltaire, 13 juin 2009.

La CIA et le laboratoire iranien

La nouvelle d’une possible fraude électorale s’est répandue à Téhéran comme une traînée de poudre et a poussé dans la rue les partisans de l’ayatollah Rafsanjani contre ceux de l’ayatollah Khamenei. Ce chaos est provoqué en sous-main par la CIA qui sème la confusion en inondant les Iraniens de messages SMS contradictoires. Thierry Meyssan relate cette expérience de guerre psychologique.

En mars 2000, la secrétaire d’État Madeleine Albright a admis que l’administration Eisenhower avait organisé un changement de régime, en 1953, en Iran et que cet événement historique explique l’hostilité actuelle des Iraniens face aux États-Unis. La semaine dernière, lors de son discours du Caire adressé aux musulmans, le président Obama a officiellement reconnu qu’« en pleine Guerre froide, les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu » [1].

À l’époque, l’Iran est contrôlée par une monarchie d’opérette dirigée par le chah Mohammad Reza Pahlavi. Il avait été placé sur le trône par les Britanniques, qui avaient forcé son père, l’officier cosaque pro-nazi Reza Pahlavi, à démissionner. Cependant, le chah doit composer avec un Premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh. Celui-ci, avec l’aide de l’ayatollah Abou al-Qassem Kachani, nationalise les ressources pétrolières [2]. Furieux, les Britanniques convainquent les États-uniens qu’il faut stopper la dérive iranienne avant que le pays ne sombre dans le communisme. La CIA met alors en place l’Opération Ajax visant à renverser Mossadegh avec l’aide du chah, et à le remplacer par le général nazi Fazlollah Zahedi, jusque là détenu par les Britanniques. Il installera le régime de terreur le plus cruel de l’époque, tandis que le chah servira de couverture à ses exactions en posant pour les magazines people occidentaux.

L’opération Ajax fut dirigée par l’archéologue Donald Wilber, l’historien Kermit Roosevelt (le petit-fils du président Theodore Roosevelt) et le général Norman Schwartzkopf Sr. (dont le fils homonyme a commandé l’opération Tempête du désert). Elle reste un modèle de subversion. La CIA imagine un scénario qui donne l’impression d’un soulèvement populaire alors qu’il s’agit d’une opération secrète. Le clou du spectacle étant une manifestation à Téhéran avec 8 000 figurants payés par l’Agence pour fournir des photos convaincantes à la presse occidentale [3].

L’Histoire se répéterait-elle ? Washington a renoncé à attaquer militairement l’Iran et a dissuadé Israël de prendre une telle initiative. Pour parvenir à « changer le régime », l’administration Obama préfère jouer la carte —moins dangereuse, mais plus aléatoire— de l’action secrète. À l’issue de l’élection présidentielle iranienne, de vastes manifestations opposent dans les rues de Téhéran les partisans du président Mahmoud Ahmadinejad et du guide Ali Khamenei d’un côté, aux partisans du candidat malheureux Mir-Hossein Mousavi et de l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani de l’autre. Elle traduisent un profond clivage dans la société iranienne entre un prolétariat nationaliste et une bourgeoisie qui déplore d’être tenue à l’écart de la globalisation économique. Agissant en sous-main, Washington tente de peser sur les événements pour renverser le président réélu.

Une nouvelle fois, l’Iran est un champ d’expérimentation de méthodes innovantes de subversion. La CIA s’appuie en 2009 sur une arme nouvelle : la maîtrise des téléphones portables.

Depuis la généralisation des téléphones portables, les services secrets anglo-saxons ont multiplié leurs capacités d’interception. Alors que l’écoute des téléphones filaires nécessite la pose de bretelles de dérivation, donc des agents sur place, l’écoute des portables peut se faire à distance grâce au réseau Échelon. Toutefois, ce système ne permet pas d’interception des communications téléphoniques via Skype, d’où le succès des téléphones Skype dans les zones de conflit [4]. La National Security Agency (NSA) vient donc de démarcher les fournisseurs d’accès internet du monde entier pour obtenir leur concours. Ceux qui ont accepté ont été grassement rétribués [5].

Dans les pays qu’ils occupent —Irak, Afghanistan et Pakistan—, les Anglo-Saxons interceptent la totalité des conversations téléphoniques qu’elles soient émises par des portables ou qu’elles soient filaires. Le but n’est pas de disposer de retranscription de telle ou telle conversation, mais d’identifier les « réseaux sociaux ». En d’autres termes, les téléphones sont des mouchards qui permettent de savoir avec qui une personne donnée est en relation. Partant de là, on peut espérer identifier les réseaux de résistance. Dans un second temps, les téléphones permettent de localiser les cibles identifiées, et de les « neutraliser ».

C’est pourquoi, en février 2008, les insurgés afghans ont ordonné aux divers opérateurs de stopper leur activité chaque jour de 17h à 03h, de manière à empêcher les Anglo-Saxons de suivre leurs déplacements. Les antennes-relais de ceux qui ont contrevenu à cet ordre ont été détruites [6].

À l’inverse, —hormis un central téléphonique touché par erreur—, les forces israéliennes se sont bien gardées de bombarder les relais téléphoniques à Gaza, lors de l’opération Plomb durci, en décembre 2008-janvier 2009. Il s’agit là d’un changement complet de stratégie chez les Occidentaux. Depuis la guerre du Golfe prévalait la « théorie des cinq cercles » du colonel John A. Warden : le bombardement des infrastructures de téléphonie était considéré comme un objectif stratégique à la fois pour plonger la population dans la confusion et pour couper les communications entre les centres de commandement et les combattants. Désormais, c’est le contraire, il faut protéger les infrastructures de télécommunications. Durant les bombardements de Gaza, l’opérateur Jawwal [7] a offert du crédit à ses abonnés, officiellement pour leur venir en aide, de facto dans l’intérêt des Israéliens.

Franchissant un pas, les services secrets anglo-saxons et israéliens ont développé des méthodes de guerre psychologique basées sur l’usage extensif des portables. En juillet 2008, après l’échange de prisonniers et dépouilles entre Israël et le Hezbollah, des robots ont lancé des dizaines de milliers d’appel vers des portables libanais. Une voix en arabe mettait en garde contre toute participation à la Résistance et dénigrait le Hezbollah. Le ministre libanais des télécom, Jibran Bassil [8], avait déposé une plainte à l’ONU contre cette flagrante violation de la souveraineté du pays [9].

Sur le même modèle des dizaines de milliers de Libanais et de Syriens ont reçu un appel automatique en octobre 2008 leur proposant 10 millions de dollars contre toute information qui permettrait de localiser et de délivrer des soldats israéliens prisonniers. Les personnes intéressées pour collaborer étaient invitées à joindre un numéro au Royaume-Uni [10].

Cette méthode vient d’être employée en Iran pour intoxiquer la population en répandant des nouvelles choquantes, et pour canaliser le mécontentement qu’elles suscitent.

En premier lieu, il s’est agit de répandre par SMS durant la nuit du dépouillement la nouvelle selon laquelle le Conseil des gardiens de la Constitution (équivalent de la Cour constitutionnelle) avaient informé Mir-Hossein Mousavi de sa victoire. Dès lors, l’annonce, plusieurs heures plus tard des résultats officiels —la réélection de Mahmoud Ahmadinejad avec 65 % des suffrages exprimés— paraissait un gigantesque trucage. Pourtant, trois jours plutôt, M. Mousavi et ses amis considéraient la victoire massive de M. Ahmadinejad comme certaine et s’efforçaient de l’expliquer par des déséquilibres dans la campagne électorale. Ainsi l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani détaillait ses griefs dans une lettre ouverte. Les instituts de sondage US en Iran pronostiquaient une avance de M. Ahmadinejad de 20 points sur M. Mousavi [11]. À aucun moment, la victoire de M. Mousavi n’est parue possible, même s’il est probable que des trucages ont accentué la marge entre les deux candidats.

Dans un second temps, des citoyens ont été sélectionnés ou se sont fait connaître sur internet pour converser sur Facebook ou s’abonner à des fils de dépêche Twitter. Ils ont alors reçu, toujours par SMS, des informations —vraies ou fausses— sur l’évolution de la crise politique et les manifestations en cours. Ce sont ces dépêches anonymes qui ont répandu les nouvelles de fusillades et de morts nombreux ; nouvelles à ce jour non confirmées. Par un malencontreux hasard de calendrier, la société Twitter devait suspendre son service durant une nuit, le temps nécessaire à la maintenance de ses installations. Mais le département d’État des États-Unis est intervenu pour lui demander de surseoir à cette opération [12]. Selon le New York Times, ces opérations contribuent à semer la défiance dans la population [13].


Des messages faisant état de menaces de mort, d’irruptions des forces de l’ordre à domicile, etc.
émis par des auteurs impossibles à identifier ou localiser.

Simultanément, dans un effort nouveau la CIA mobilise les militants anti-iraniens aux USA et au Royaume-Uni pour ajouter au désordre. Un Guide pratique de la révolution en Iran leur a été distribué, il comprend plusieurs conseils pratiques, dont :

  • régler les comptes Twitter sur le fuseau horaire de Téhéran ;
  • centraliser les messages sur les comptes Twitter @stopAhmadi, #iranelection et #gr88 ;
  • Ne pas attaquer les sites internet officiels de l’État iranien. « Laissez faire l’armée » US pour cela (sic).

Mis en application, ces conseils empêchent toute authentification des messages Twitter. On ne peut plus savoir s’ils sont envoyés par des témoins des manifestations à Téhéran ou par des agents de la CIA à Langley, et l’on ne peut plus distinguer le vrai du faux. Le but est de creer toujours plus de confusion et de pousser les Iraniens à se battre entre eux.

Les états-majors, partout dans le monde, suivent avec attention les événements à Téhéran. Chacun tente d’évaluer l’efficacité de cette nouvelle méthode de subversion dans le laboratoire iranien. À l’évidence, le processus de déstabilisation a fonctionné. Mais il n’est pas sûr que la CIA puisse canaliser les manifestants pour qu’ils fassent eux-mêmes ce que le Pentagone a renoncé à faire et qu’ils n’ont aucune envie de faire : changer le régime, clore la révolution islamique.

Par Thierry Meyssan, le 17 juin 2009, pour le Réseau Voltaire
 


Références :

[1] « Discours à l’université du Caire », par Barack Obama, Réseau Voltaire, 4 juin 2009.

[2] « BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 10 juin 2004.

[3] Sur le coup de 1953, l’ouvrage de référence est All the Shah’s Men : An American Coup and the Roots of Middle East Terror, par Stephen Kinzer, John Wiley & Sons éd (2003), 272 pp. Pour les lecteurs francophones, signalons le dernier chapitre du récent livre de Gilles Munier, Les espions de l’or noir, Koutoubia éd (2009), 318 pp.

[4] « Taliban using Skype phones to dodge MI6 », par Glen Owen, Mail Online, 13 septembre 2008.

[5] « NSA offering ’billions’ for Skype eavesdrop solution », par Lewis Page, The Register, 12 février 2009.

[6] « Taliban Threatens Cell Towers », par Noah Shachtman, Wired, 25 février 2008.

[7] Jawwal est la marque de PalTel, la société du milliardaire palestinien Munib Al-Masri.

[8] Jibran Bassil est un des principaux leaders du Courant patriotique libre, le parti nationaliste de Michel Aoun.

[9] « Freed Lebanese say they will keep fighting Israel », Associated Press, 17 juillet 2008.

[10] L’auteur de cet article a été témoin de ces appels. On pourra aussi consulter « Strange Israeli phone calls alarm Syrians. Israeli intelligence services accused of making phone calls to Syrians in bid to recruit agents », Syria News Briefing, 4 décembre 2008.

[11] Cité dans « Ahmadinejad won. Get over it », par Flynt Leverett et Hillary Mann Leverett, Politico, 15 juin 2009.

[12] « U.S. State Department speaks to Twitter over Iran », Reuters, 16 juin 2009.

[13] « Social Networks Spread Defiance Online », par Brad Stone et Noam Cohen, The New York Times, 15 juin 2009.

Oussama ben Elvis

Toutes les preuves suggèrent qu’Elvis Presley est aujourd’hui plus vivant qu’Oussama Ben Laden. Mais allez raconter cela à la CIA et à tous les autres qui se fourvoient dans la guerre contre le terrorisme.

Sept ans après la dernière apparition avérée d’Oussama Ben Laden vivant, il y a plus de preuves qu’Elvis [Presley] est toujours parmi nous. Par conséquent, on peut se demander si le paradigme Oussama Ben Laden, deus ex machina du terrorisme, et al-Qaïda, prototype du terrorisme, ne sont pas les produits de notre imagination exacerbée, et si l’investissement dans ce paradigme n’a pas empêché les organismes de la sécurité nationale de réfléchir sérieusement aux causes de nos problèmes. Alors, portons un nouveau regard sur les fondamentaux.

Mort ou Vif ?

Les preuves, négatives par elles-mêmes, portent à conclure qu’Oussama est mort depuis longtemps. Depuis octobre 2001, lorsque Tayseer Alouni de la chaîne Al-Jazeera l’a interviewé, aucune personnalité crédible n’a affirmé l’avoir rencontré – pas même après de multiples périples, guidés par des intermédiaires. Les enregistrements audio et vidéo, soi-disant d’Oussama, n’ont jamais convaincu les observateurs impartiaux. Le type ne ressemble pas à Oussama. Des vidéos le montrent avec un nez aquilin sémite, tandis que d’autres le montrent avec un nez plus court et plus large. À côté de cela, les différences de coloration et le style de barbe sont une moindre affaire. 

Les enregistrements audio d’Oussama ne semblent pas non plus provenir d’Oussama. En 2007, l’Institut Suisse d’Intelligence Artificielle, Dalle Molle, qui pratique la reconnaissance vocale pour la sécurité bancaire, a comparé les voix de 15 enregistrements incontestables d’Oussama avec 15 autres voix postérieurement attribuées à Oussama, auxquelles ont été ajoutées 2 autres voix appartenant à des orateurs arabes natifs qui s’étaient entraînés à l’imiter et lisaient ses textes. Tous les enregistrements supposés d’Oussama (outre un cas ambigu) différaient clairement les uns des autres, tout comme des enregistrements authentiques. Par contraste, la CIA trouvait tous les enregistrements authentiques. Il est difficile de concevoir quelle méthodologie a pu soutenir cette conclusion.

De même en 2007, le professeur Bruce Lawrence qui dirigeait le programme d’étude religieuse à Duke University a affirmé dans un livre sur les messages d’Oussama que leur ton de plus en plus laïc était incompatible avec le wahhabisme d’Oussama. Lawrence a aussi noté que dans une vidéo de décembre 2001 (que beaucoup tiennent pour preuve de sa responsabilité dans le 11-Septembre) le personnage d’Oussama porte des bagues en or – attitude décidément non-wahhabite. Il y écrit aussi avec la mauvaise main. Lawrence en conclut que les messages sont des faux, et même grossiers. La CIA les a tous jugé bons.

Surtout, alors que ceux qui personnifient Elvis imitent au moins son style, " You ain’t nutin’ but a hound dawg " (Tu n’est qu’un chien de chasse), le vocable des cassettes d’Oussama diffère substantiellement de ce que le vrai Oussama avait l’habitude de dire, et surtout sur les sujets les plus importants. Le 16 septembre 2001, sur Al Jazeera, Oussama a dit du 11-Septembre : "Je précise que je n’ai pas accompli cet acte qui semble avoir été effectué par des individus ayant leur propre motivation." De nouveau en octobre, dans une interview avec Tayseer Alouni, il a limité sa connexion au 11-Septembre à l’idéologie: «S’ils veulent dire, ou si vous voulez dire, que ce lien est le résultat de notre propre incitation, alors c’est vrai. Nous avons incité… " Mais dans ce qu’on appelle « la confession vidéo" que la CIA a trouvée en décembre, le personnage d’Oussama agit comme le chef du complot. Le fait que la vidéo ait été réalisée sans véritable motif propre, sinon peut-être pour être découverte par les Américains, aurait dû soulever la suspicion. Sa substance, la célébration de l’affirmation de la responsabilité dans le 11-Septembre qu’Oussama avait dénigrée, aurait dû également peser contre l’authenticité de cette vidéo. Pourquoi aurait-il attendu, pour s’accuser lui-même, que les forces américaines et alliées aient sécurisé l’Afghanistan? Mais la CIA a agi comme si elle avait pris Oussama la main dans le sac.

La CIA aurait également dû prendre au sérieux les rumeurs de la mort d’Oussama. Le 26 décembre 2001, Fox News a interrogé une source  talibane qui a déclaré avoir assisté aux funérailles d’Oussama avec 30 autres collaborateurs. La cause de la mort, a-t-il dit, était une  infection pulmonaire. Le New York Times du 11 juillet 2002 a rapporté que selon un consensus largement répandu au Pakistan, Oussama aurait succombé l’année précédente à une néphrite (maladie du rein) de longue durée. Ensuite, Benazir Bhutto – plus que tout autre connectée aux  sources d’information venant de la frontière afghano-pakistanaise – a mentionné avec désinvolture, dans une interview à la BBC, qu’Oussama avait été assassiné par ses associés. Le meurtre est aussi probable que la mort naturelle. L’adjoint d’Oussama, Ayman al-Zawahiri, est lui-même connu pour avoir tué son propre prédécesseur, Abdullah Azzam, le premier mentor d’Oussama. En outre, et parce que la capture d’Oussama par les Américains aurait mis en danger tous ceux qui lui avaient été associés ainsi que tous les services de renseignement ayant travaillé avec lui, tous avaient un intérêt à sa mort.

Oussama nouveau, Oussama Réel

Nous ne savons pas ce qui est arrivé à Oussama. Mais quel que soit ce qui s’est passé, le gars authentique, celui qui paraissait et qui parlait comme un enfant saoudien gâté transformé en idéologue, n’est plus. Celui qui apparaît maintenant dans les enregistrements est différent : il est devenu le maître du monde de la terreur, doté d’inexplicables influences. En bref, les enregistrements d’Oussama réalisés après novembre 2001 lui font prétendre à beaucoup plus de puissance qu’il n’en a jamais revendiquée et encore moins exercée.

Le véritable Oussama ben Laden, comme le vrai réseau Al-Qaïda qu’il a présidé, n’a jamais été aussi important que les rapports des services secrets arabes (Arabie saoudite en particulier) ont pu conduire la CIA à le penser. Le rôle (tardif) d’Oussama fut d’apporter un peu d’argent à la résistance anti-soviétique en Afghanistan. Les combattants arabes en général et particulièrement ceux amenés par Oussama, combattaient peu et mal. En temps de guerre, un afghan vaut de nombreux Arabes. En 1990, Oussama a affirmé au régent saoudien Abdullah que ses moudjahidines pourraient arrêter l’invasion du royaume par Saddam [Hussein]. Quand Abdullah l’a écarté en faveur d’une armée d’un demi-million de soldats US, Oussama s’est transformé en dissident et a dû se réfugier au Soudan, où il est resté jusqu’en 1996, fomentant des complots anti-saoudiens stériles, jusqu’à être obligé de se déplacer avec sa triste bande jusqu’en Afghanistan.

Il y a une bonne raison pour que ni Oussama ni Al-Qaïda n’apparaissent sur les écrans des renseignements US avant 1998. Ils n’avaient rien fait de remarquable. Après les attentats à la bombe de 1998 contre les ambassades américaines en Afrique, et surtout après que le directeur de la CIA George Tenet eut imputé la responsabilité du 11-Septembre à Oussama par le célèbre "jeu, set et match", la CIA l’a décrit comme le moteur du terrorisme. Elle a refusé d’envisager la possibilité que les associés d’Oussama pourraient avoir eu recours à lui et à son organisation comme à un pavillon de complaisance. Quand les forces américaines pénétrèrent en Afghanistan en 2001, la CIA informa Time et Newsweek qu’elle s’attendait à y trouver le quartier général "high-tech" à partir duquel Oussama contrôlait ses activités terroristes dans 50 pays. Il n’existait pas. En novembre 2008, sans base factuelle et contrairement à la raison, la CIA a continué à le décrire, lui et son organisation, comme «le plus évident et le plus réel danger pour les États-Unis." La CIA n’a pas essayé d’expliquer comment cela pouvait être possible, elle a dit qu’Oussama s’était "largement isolé du fonctionnement quotidien de l’organisation qu’il dirige personnellement." Quelle organisation?

L’Axiome et sa négation

Pourquoi une telle focalisation sur une organisation qui n’a jamais été importante, dont la plupart des associés connus ont été depuis longtemps tués ou capturés, et dont la CIA n’essaye même pas de faire la liste des actifs? L’explication officielle de la CIA, qu’Al-Qaïda a produit des "métastases" par la diffusion de son expertise, est une métaphore vide de sens. Mais, conformément à celle-ci, le gouvernement américain a accepté l’auto-désignation d’"Al-Qaïda" par les personnes qui luttent pour les intérêts sunnites et baasiste en Irak, et a épinglé le label à titre gratuit sur divers hauts profils terroristes tout en reconnaissant que leurs liens avec Oussama & Co étaient tout au plus affectifs. Mais pourquoi une telle gymnastique face à l’incontestable manque de consistance d’Oussama? Parce qu’en se concentrant sur Al-Qaïda et Oussama, on confirme un axiome de la CIA datant de la guerre froide, un axiome validé pendant les années Reagan et qui porte la politique américaine depuis 1993, à savoir : le terrorisme est l’oeuvre de «voyous isolés et de groupes" qui fonctionnent en dépit de toute autorité étatique. Selon cet axiome, des gens comme Oussama forment des cercles autour des services de renseignement des États arabes, tout comme pendant la guerre froide, des terroristes venus d’Europe de l’Est pour poser des bombes en Allemagne et en Italie, et pour tirer sur le pape Jean-Paul II, agissaient soi-disant en dépit des renseignements bulgares, en dépit de la STASI d’Allemagne de l’Est, et en dépit du KGB. Cet axiome est cher à beaucoup au sein du gouvernement des États-Unis, car il conduit logiquement à travailler avec les pays d’où viennent les terroristes plutôt qu’à les traiter comme des ennemis.

Et si le terrorisme était (comme l’a dit Thomas Friedman) « ce que  les États laissent se produire ou aident à se produire » ? Et si, dans le monde réel, les services de renseignement infiltrés (les professionnels) utilisaient les terroristes amateurs plutôt que l’inverse ? Que peut-on conclure logiquement du fait que les groupes terroristes qui font parler d’eux sur la planète Terre, comme le Hamas, le Hezbollah, l’OLP ou les FARC de Colombie, sont des extensions de, respectivement, l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Égypte, et le Venezuela? C’est la négation de l’axiome favori de l’administration américaine. Cela signifie que lorsque George W. Bush ou Barack Obama parlent de l’Amérique comme étant "en guerre" contre "l’extrémisme" ou les "extrémistes", ils sont stupides ou bien agissent stupidement en évitant d’envisager le fait dérangeant que de nombreux gouvernements font la guerre indirectement.

Bref, l’insistance sur la supposée maîtrise d’Oussama sur Al-Qaïda, et l’assimilation d’Al-Qaïda au terrorisme, sont la politique officielle des États-Unis parce qu’elle évite les questions sur le rôle des États, et il est possible de traiter de bellicistes tous ceux qui posent de telles questions. La non-pertinence de facto d’Oussama après sept ans a toutefois nui à la légitimité intellectuelle de cette politique. Combien de temps encore des présidents ou des directeurs de la CIA pourront-ils agiter les spectres d’Oussama et d’Al-Qaïda avant que les populations n’en rient ?

Un château de carte intellectuel.

Remettre en cause la pertinence d’Oussama dans l’origine du terrorisme actuel conduit naturellement à se demander s’il l’a jamais été, et qui pourrait l’être plus que lui. Ce qui revient rapidement à constater combien sont fragiles les fondations sur lesquelles reposent les axiomes du gouvernement américain au sujet de la «guerre contre le terrorisme". Imaginez : nous savons que Khalid Sheikh Mohammed (KSM) a planifié et exécuté le 11-Septembre. Mais il n’existe aucun fait indépendant en faveur de cette affirmation que KSM a agi sous la direction d’Oussama et sous sa supervision. Au contraire, nous savons avec certitude que l’expertise pour le 11-Septembre  et son financement provenaient du propre groupe de KSM (le gouvernement américain a accepté, mais à ma connaissance pas vérifié, que le cœur du groupe est de la famille biologique des Baloutches). Ce groupe a mené les  attentats à la bombe de 1998 contre les ambassades américaines en Afrique et tout autre acte pour lequel Al-Qaïda s’est fait connaître. Le groupe de KSM comprenait les auteurs de l’attentat à la bombe contre le World Trade Center en 1993, dont Abdul Rahman Yasin, qui venait d’Iraq et y est retourné et y a disparu, ainsi que Ramzi Youssef, le cerveau de cet attentat, qui est venu aux États-Unis depuis l’Irak avec un passeport irakien et qui était surnommé par ses collègues à New-York "Rashid l’irakien." Ce groupe avait planifié l’explosion d’avions de ligne US au-dessus du Pacifique en 1995. Les principaux membres ne sont pas arabes. Ils n’ont pas de lien avec la religion (et celui qu’ils affichent désormais n’est pas convaincant). Ils ne sont pas des créatures d’Oussama. Ce n’est qu’en 1996 que ce groupe a rejoint le groupe d’Oussama, qui ne comptait pas, et lui a donné de l’importance.

Dans la vie comme en mathématiques, dans une équation vous devez juger de la fonction d’une variable en la factorisant et en regardant si l’équation fonctionne toujours. Factorisons Oussama : le constat est que le 11-Septembre arrive encore. Factorisons aussi Al-Qaïda : peut-être que le 11-Septembre arrive encore. Les autres attentats à la bombe se passent assurément sans lui. Mais si on factorise le groupe KSM : il n’y a plus de 11-Septembre, et Al-Qaïda n’est plus le groupe mondialement réputé qu’il est devenu.

Qui, précisément, sont KSM et ses neveux réputés ? C’est une question intéressante dont on ne connaît pas la réponse, et l’on n’est pas près de la découvrir. Ramzi Youssef a été condamné à la prison à vie pour l’attentat à la bombe contre le World Trade Center en 1993 après un procès qui s’est focalisé sur sa culpabilité et qui a fait abstraction de ses associations. Si nos tribunaux militaires adhèrent au "plaider-coupable" de KSM, on échappera à tout procès. Dans l’autre cas, le type de procès qui aura lieu devant le tribunal aura pour particularité de prouver sa culpabilité plutôt que de tenter de faire toute la vérité. Cela n’intègrera pas des contre-interrogatoires de témoins, la mise au jour de preuves et d’éléments de preuve, et l’exploration d’autres explications des événements. Normalement, les véritables procès instruisent tous les aspects des dossiers. Avons-nous besoin de ce genre de choses, étant donné que KSM a avoué ? Oui. Ne faisons pas la confusion entre les aveux et la vérité, notamment les aveux dans lesquels les prisonniers confirment les préjugés de nos agences.

L’excuse pour limiter le contrôle public des preuves procède de la prétendue nécessité de protéger les sources de renseignement. Mais d’après mon expérience, et celle d’autres personnes qui ont eu la charge de sonder cette assertion, c’est que, presque toujours, elle  masque l’incompétence de nos agences de renseignement et des intérêts bureaucratiques. Quoi qu’il en soit, l’intérêt du public dans la compréhension de ce qui est advenu devrait l’emporter sur tous les autres.

Comprendre le passé, prévoir l’avenir

Se focaliser sur Oussama ben Elvis est dangereux pour la sécurité de l’Amérique précisément parce qu’il continue de substituer dans notre subconscient collectif le mythe doux du terrorisme comme l’œuvre de voyous romantiques, à la dure réalité selon laquelle cela peut se produire uniquement parce que certains États veulent que cela se produise ou  le laissent se produire. KSM et compagnie peuvent ne pas avoir commencé leur carrière comme des agents de renseignement irakiens, ou ils ont pu quitter les Irakiens et travailler pour d’autres, ou peut-être ont-ils travaillé pour eux-mêmes. Mais ils sont sûrement un organisme à part entière. Comme tels, ils correspondent beaucoup mieux à la description qu’a faite Oussama des responsables du 11-Septembre : "des individus ayant leur propre motivation" qu’ils ne correspondent à celle de la CIA : des "instruments d’Oussama".

Plus important encore, se concentrer sur Al-Qaïda et Oussama déforme notre compréhension de ce qui se passe en Afghanistan. Ces derniers jours, les forces talibanes sur le terrain semblent les mieux payées et les mieux armées de toutes les forces de la région, à l’exception des forces américaines. Est-ce qu’on peut sérieusement suggérer qu’Oussama ou al-Zawahiri apportent l’équipement, l’argent, ou la motivation ? De telles sommes d’argent ne peuvent venir que de pays super-riches, d’Arabie saoudite ou du Golfe. Le matériel ne peut venir que par l’entremise de courtiers qui travaillent aux services d’ États, et il ne peut atteindre les zones de combat du Pakistan qu’avec l’aval des autorités pakistanaises. En outre, la motivation pour des combats à grande échelle dans les zones pashtounes ne peut naître que dans le cadre de l’identité pashtoune. De fait, envoyer des troupes en Afghanistan pour lutter contre des pashtouns financés par les Saoudiens, soutenus par les Pakistanais et pourvus  d’équipements achetés dans le monde entier, avec pour objectif de "construire une nation afghane" capable d’empêcher Oussama et Al-Qaïda de mettre le bazar dans le monde à partir de leurs grottes, est une construction intellectuelle auto-suffisante de garçon de course.

Autorité intellectuelle

La CIA avance sur les mêmes bases pour considérer Oussama comme la terreur du monde ("jeu, set et match") en 2001, ou pour vérifier la présence d’armes de destruction massive en Iraq en 2003, (façon "dunk" de  basket-ball), ou comme en 2007 pour déterminer que l’Iran a arrêté son programme d’armes nucléaires. Mutatis mutandis, c’est aussi sur ces bases que la CIA a établi en 1962 que les Soviétiques n’installeraient pas de missiles à Cuba, que la CIA était certaine de 1963 à 1978 que l’URSS n’allait pas construire de rampe de missiles avant que cette construction ne saute aux yeux, qu’elle a convaincu Bush père que l’Union soviétique n’allait pas s’écrouler et qu’il devait contribuer à la soutenir, qu’elle a assuré le gouvernement des États-Unis en 1990 que l’Irak n’allait pas envahir le Koweït et, en 1996, que ni l’Inde ni le Pakistan n’effectueraient des essais de leurs armes nucléaires. Dans tous ces cas, et d’innombrables autres, la CIA a fourni au gouvernement américain et aux médias des bases faisant foi, qui niaient les réalités dans lesquelles l’Amérique évoluait.

La force de jugement de la CIA, son autorité, ont toujours été à l’intersection de ses préjugés et de ceux de la classe dirigeante de l’Amérique. Lorsque vous dites aux gens ce qu’ils veulent entendre, vous n’avez pas à être trop prudent sur les lieux, les faits et les conclusions. Notre problème, en bref, n’est pas tant la mentalité de la CIA que la réticence des personnels du gouvernement et du "public attentif" à exercer la maîtrise intellectuelle voulue à propos des affaires internationales. Oussama ben Laden pourrait, faute de mieux, tenir le rôle de nouveau point de départ.
 

Par Angelo M. Codevilla pour l’édition de mars du magazine The American Spectator
Traduction par Pascal pour ReOpenNews



A propos de l’auteur : Angelo M. Codevilla est ancien officier du service Étranger au Département d’État, spécialisé dans les opérations de renseignement en l’Europe de l’Ouest. Il a été membre du groupe de transition du Département d’État lors de l’élection du Président Ronald Reagan et principal auteur du rapport du groupe sur le renseignement. Il est ancien membre du personnel du Comité du renseignement du Sénat américain s’occupant de la surveillance des services de renseignement de 1977 à 1985. Ancien officier de la Marine, il est actuellement vice-président de l’U.S. Army War College Board of Visitors.

Un juge espagnol rouvre une enquête sur de hauts responsables de Bush

Le célèbre juge espagnol Baltasar Garzón a ouvert une nouvelle enquête sur les allégations de torture à Guantánamo Bay et dans d’autres prisons américaines visant les « possibles auteurs matériels, concepteurs ou complices » d’abus illégaux commis contre les détenus.

Dans une décision judiciaire solidement motivée et justifiée publiée mercredi, Garzón a indiqué qu’il enquêterait sur le rôle joué par les responsables de haut rang du gouvernement Bush dans ce qu’il a appelé un « programme autorisé de torture et de mauvais traitements systématiques infligés aux personnes privées de leur liberté sans que des chefs d’accusation aient été portés contre elles en les privant des droits les plus élémentaires réservés aux détenus, prévus et exigés par les traités internationaux. »

Guantánamo Bay, a-t-il écrit, pourrait bientôt être considéré comme « un véritable vide au sens juridique qui est défini par une multitude de traités et de conventions signés par la communauté internationale. »

Garzón a laissé entendre qu’il envisagerait de porter plainte contre les responsables sous l’ère Bush qui ont autorisé, dirigé ou approuvé l’usage de la torture et pas seulement les agents de la CIA qui l’ont pratiquée ou les juristes du ministère de la Justice qui ont procuré des justifications pseudo-légales.

Il a écrit que des mémos du ministère de la Justice de Bush précédemment classés secrets et rendus publics le mois dernier par le gouvernement Obama ont révélé l’existence d’un programme de torture à la prison américaine de la base aérienne Bagram en Afghanistan ainsi qu’à Guantánamo, qui avait été approuvé à « un niveau presque officiel ». Il y avait, de ce fait, « une responsabilité pénale dans les différentes structures de l’exécutif, le commandement, la conception et l’autorisation de ce programme de torture systématique ».

Il a ajouté que les mémos, rédigés par les juristes du ministère de la Justice en 2002 et en 2005, fournissaient des preuves « de ce qui précédemment pouvait seulement être insinué. »

Dans un acte judiciaire de dix pages, Garzón a écrit que les mauvais traitements infligés à Guantánamo et dans d’autres prisons américaines aux prisonniers suspectés de terrorisme laissent supposer « l’existence d’un programme concerté d’application d’une multitude de crimes de torture. » Il a dit qu’il réclamerait des copies des mémos du gouvernement Obama et qu’il demanderait aussi au juge espagnol Ismael Moreno l’information que celui-ci a rassemblée dans le courant de l’investigation sur les vols secrets [rendition] de la CIA qui ont fait escale en Espagne.

Bien que Garzón n’ait pas nommé les cibles potentielles de son enquête, le langage utilisé dans son acte judiciaire évoque la possibilité de la délivrance de mandats d’arrêt contre les responsables de haut niveau de Bush, tels le vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, la conseillère pour la Sécurité nationale, puis secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, et Bush lui-même.

En 1968, Garzón avait décerné un mandat d’arrêt contre Augusto Pinochet, alors que l’ancien dictateur chilien était en visite en Grande-Bretagne, en exigeant son extradition pour subir un procès en Espagne. Cela avait déclenché un conflit juridique qui força Pinochet à rester assigné à résidence en Grande-Bretagne pendant 17 mois. Les hauts responsables du gouvernement Bush, y compris l’ancien président, ont à présent de bonnes raisons pour ne pas quitter les Etats-Unis de peur de subir un sort similaire ou pire.

Garzón a cité la « compétence universelle de la justice » espagnole avec ses statuts et ses dispositions dans la Convention de Genève et les lois internationales interdisant la torture qui oblige les signataires à poursuivre les responsables de tout gouvernement violant les dispositions anti-torture. Il a dit qu’il réexaminerait les témoignages des quatre anciens détenus de Guantánamo Bay. Tous les quatre avaient été poursuivis pour avoir été des membres d’Al-Qaïda il y a plusieurs années, mais Hamed Abderrahman, Ahmed et Lahcen Ikassrien furent acquittés par la Haute Cour d’Espagne et Abdul Latif al Banna et Omar Deghayes eurent leur placement en détention au Royaume-Uni annulé.

Les détenus prétendent qu’ils « ont subi divers sévices physiques et enduré des abus psychologiques contre leur personne durant leur détention dans différents pays où il étaient placés sous l’autorité de personnel militaire américain. » La liste des abus comprend des coups, des sévices sexuels, l’exposition au froid et à la chaleur intense, à une musique surpuissante, de longues séances d’interrogatoire et de privation de sommeil.

L’annonce de Garzón aggrave la crise politique qui entoure le gouvernement Obama au sujet de l’utilisation de la torture et d’autres violations des lois nationales et internationales. Obama a essayé de donner l’impression que son gouvernement représentait une rupture avec ces pratiques tout en défendant certains des crimes les plus énormes tels l’enlèvement et la « disparition » d’individus et leur « restitution » (« rendition ») pour être emprisonnés et torturés par d’autres gouvernements.

Obama avait décidé le 16 avril de publier des mémos de l’époque de Bush portant sur l’approbation de méthodes telles que la simulation de noyade (« waterboarding ») que son gouvernement a reconnues comme étant de la torture. Il n’avait pris cette décision que sous l’effet de la pression d’une échéance imposée par le tribunal concernant la publication de ces mémos.

Dans le même temps, il avait exclu toute enquête ou poursuite des agents de la CIA qui avaient pratiqué la torture. Il avait manifestement espéré mettre un terme à la controverse qui couvait au sujet de la torture, en apaisant ses partisans libéraux et l’opinion mondiale tout en rassurant l’establishment militaire et du renseignement ainsi que les responsables de Bush qu’ils ne seraient pas tenus responsables.

La démarche eut l’effet inverse en déclenchant des dénonciations publiques du gouvernement de la part des responsables de Bush, y compris Cheney et l’ancien directeur de la CIA, Michael Hayden, qui avaient cherché à mobiliser des sections mécontentes de l’appareil militaire et du renseignement et de forces droitières en général en défendant la torture de présumés terroristes et en accusant Obama de saper la sécurité nationale américaine.

En raison d’un conflit croissant au sein de l’Etat, les responsables gouvernementaux ont déclaré leur opposition à toute enquête publique sur le programme de torture de Bush. Ceci a placé Obama dans une situation où il reconnaît les crimes d’Etat tout en défendant leurs auteurs.

La direction démocrate du Congrès a suivi la voie adoptée par Obama en s’opposant à toute investigation des responsables du gouvernement Bush en se ralliant à une enquête lancée par la Commission d’information du Sénat (Senate Intelligence Committee), conduite « à huis clos » et basée sur les assurances qu’elle sera « bipartite » et « non politique » et que la plupart des conclusions, sinon toutes, resteront classées.

L’annonce faite par Garzón mercredi fait suite à sa tentative de porter des accusations contre six responsables du gouvernement Bush impliqués dans la rédaction des mémos sur la torture. Le procureur général espagnol, Candido Conde-Pumpido, s’est publiquement prononcé contre cette enquête en cherchant à l’étouffer. La démarche de bloquer l’enquête était intervenue après qu’une série de discussions de haut niveau entre Washington et Madrid a eu lieu, discussions qui comprenaient des entretiens directs entre Obama et le premier ministre José Luis Zapatero du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE).

La nouvelle enquête de Garzón est un acte de défiance qui fait monter les enchères politiques en visant les responsables de haut niveau de Bush qui ont autorisé le programme de torture.

Mercredi, lors d’une conférence de presse, Obama a réitéré sa conviction que le « waterboarding » autorisé par Bush était de la torture. Et pourtant, d’anciens hauts représentants du gouvernement Bush continuent de défendre de telles pratiques et leur autorisation.

L’un de ceux qui ont été désignés par Garzón dans son enquête initiale, Jay Bybee qui, en tant qu’adjoint du secrétaire à la Justice, avait signé certains des mémos sur la torture, avait été nommé par Bush au poste de juge à la Cour d’appel fédérale. Les appels se multiplient à présent contre lui pour qu’il soit démis de ses fonctions. Mercredi, il a brisé le silence en défendant son rôle et en approuvant la torture des détenus. Il a dit au New York Times, « Je croyais à l’époque, et je continue de croire aujourd’hui, que les conclusions étaient juridiquement correctes. »

La défense par Condoleezza Rice de ses actes est la meilleure de toute en étant encore plus éhontée que celle de Bybee. Jeudi, le site web du Huffington Post affichait un article sur une récente discussion entre Rice et des étudiants de l’Université de Stanford. Lorsque des étudiants lui ont demandé si le « waterboarding » était de la torture, elle a répondu « [P]ar définition, s’il a été autorisé par le président, il ne violait pas nos obligations sous la Convention contre la Torture. »

La position de Rice est que Bush a personnellement autorisé le « waterboarding » et que l’autorité présidentielle outrepasse la loi. En cherchant à se défendre, elle a effectivement placé Bush lui-même directement dans la ligne de mire.

Le ministre de la Justice d’Obama, Eric Holder, a refusé de dire si les Etats-Unis coopéreraient à l’investigation de Garzón. En réponse à une question, il a simplement dit, « Evidemment, nous considérerons toute demande venant de la justice de n’importe quel pays et nous examinerons comment et si nous devons nous y conformer. »

Michael Ratner, président du Centre pour les droits constitutionnels (CCR) des Etats-Unis, qui représente de nombreux détenus de Guantánamo Bay, a dit à propos de la nouvelle enquête de Garzón, « Les conspirateurs de la torture ont de gros problèmes. Même si les Etats-Unis échouent dans leur obligation de mener une enquête criminelle, l’Espagne le fera. Les conspirateurs peuvent s’enfuir, mais ne peuvent pas se cacher. Il est probable que des mandats d’arrêt ont déjà été lancés ou le seront sous peu. Des mises en accusation suivront certainement bientôt. Les possibilités de voyage de l’équipe de tortionnaires sont en train de rétrécir. »

L’attitude adoptée par l’establishment politique et médiatique américain face à l’investigation de Garzón est révélée par le quasi-silence avec lequel les médias l’ont accueillie. Elle a à peine été mentionnée dans les actualités des chaînes de TV et a seulement bénéficié d’une couverture superficielle dans la presse écrite. Un article fut publié mercredi dans une édition électronique du New York Times, mais non dans l’édition écrite du lendemain.

Cette réaction prouve une fois de plus la complicité des médias, à la fois en ce qui concerne les actes criminels commis par le gouvernement Bush et les efforts entrepris par Obama pour empêcher que ceux qui sont coupables de crimes d’Etat soient tenus pour responsables.
 

par Paul Mitchell et Chris Marsden pour WSWS.org, le 6 mai 2009
Article original, WSWS, paru le 1er mai 2009.

La torture et la politique de guerre d’agression de Washington

Des divisions sont en train d’émerger au sein de la classe dirigeante américaine tandis que s’intensifie la crise concernant le recours, par le gouvernement Bush, à la torture.

Le gouvernement Obama était lui-même divisé quant à la décision de publier quatre notes de service précédemment classées secrètes par le ministère de la Justice de Bush, détaillant et approuvant des méthodes d’interrogatoire abusives, dont la simulation de noyade. Obama avait outrepassé son directeur de la CIA, Leon Panetta, et fait publier ces notes de service le 16 avril, annonçant en même temps qu’il n’y aurait pas d’enquête criminelle ni de poursuites engagées contre les agents de la CIA impliqués dans la torture de détenus.

Obama avait agi ainsi sous la pression d’une date butoir imposée par le tribunal pour la publication de ces notes de service. Il est évident qu’il espérait qu’en publiant ces notes tout en écartant  l’établissement d’une enquête, il pourrait faire taire ses sympathisants libéraux et l’opinion publique, en donnant l’apparence d’un « changement » par rapport à la politique du gouvernement Bush, tout en rassurant la CIA, l’armée et les représentants de Bush qu’ils ne subiraient aucune conséquence pour leurs actes illégaux.

Mais la publication des notes sur la torture n’a fait qu’intensifier la controverse et aggraver les divisions au sein de l’Etat. Le directeur de la CIA sous Bush, Michael Hayden et le vice-président Dick Cheney ont fait des appels de pieds à peine cachés aux mécontents au sein de l’appareil de sécurité nationale en prenant la défense des méthodes d’interrogatoire brutales et en dénonçant la publication de ces notes comme représentant un danger pour la sécurité nationale américaine. Visiblement désemparés, les représentants d’Obama ont d’abord déclaré qu’il n’y aurait pas d’enquête sur les avocats du ministère de la Justice qui avaient rédigé les notes ni sur les représentants du gouvernement Bush qui les avaient sollicités.

Ensuite Obama a semblé reculer et a suggéré que le Procureur général Eric Holder pourrait décider d’initier des enquêtes criminelles sur les avocats et que le Congrès pourrait constituer une commission d’investigation  « bipartite et non-politique », semblable à la Commission du 11-Septembre qui avait blanchi le rôle du gouvernement dans les événements entourant les attaques terroristes de septembre 2001. Ceci a provoqué des dénonciations furieuses et des menaces de représailles politiques de la part du comité de rédaction du Wall Street Journal et d’autres organes de la droite républicaine, à la suite de quoi Obama a une fois de plus changé son fusil d’épaule, et il a convoqué à la Maison Blanche les dirigeants démocrates du Congrès pour leur signifier clairement qu’il était contre même une commission du type de la Commission du 11-Septembre.

A présent il semble s’être fixé sur une politique consistant à soutenir une enquête qui est conduite par la Commission d’information du Sénat ( Senate Intelligence Committee.) Dans un article publié samedi par le Wall Street Journal, le président démocrate de cette commission , la sénatrice de Californie Dianne Feinstein a déclaré que toute investigation sur le gouvernement Bush devrait se limiter à l’enquête de sa commission. Elle a clairement fait entendre que l’enquête de la commission du Sénat ne présentait aucun danger pour aucune section de l’appareil de sécurité d’Etat ni pour aucun représentant du gouvernement Bush.

Les débats seront conduits « dans des conditions de secret défense » écrit-elle, « et les résultats seront présentés à la commission toute entière pour qu’elle l’étudie. La commission se déterminera en fonction des découvertes et des recommandations. »En d’autres termes, il est peu probable que les résultats de l’enquête soient rendus publics.

Elle a poursuivi en mettant l’accent sur le fait que l’enquête sera conduite « à huis clos » et que ce ne sera pas un « procès idéologique » ni une « chasse aux sorcières ». Pour preuve du sérieux de la commission, elle a cité l’enquête menée par celle-ci en 2004 au sujet des déclarations faites avant le début de la guerre contre l’Irak et qui affirmaient que l’Irak possédait des armes de destructions massives. En fait cette enquête avait servi à couvrir les mensonges du gouvernement Bush.

Ceci n’a pas satisfait certains éléments de l’establishment de la sécurité nationale américaine ni le Parti républicain. Ils ripostent en exploitant le fait que les démocrates sont profondément compromis par leur propre soutien à la torture.

L’ancien chef de la CIA, Porter Gross a critiqué le 25 avril les appels à enquête dans une colonne du Washington Post intitulée « La sécurité avant la politique. » Il écrit que républicains et démocrates au Congrès « avaient été mis au courant que la CIA retenait et faisait des interrogatoires de terroristes importants. Nous avions compris ce que la CIA faisait. Nous avions donné à la CIA notre soutien bipartisan. Nous avions donné des fonds à la CIA pour qu’elle accomplisse ses activités. Je n’ai souvenir d’aucune objection de la part de mes collègues. »

Parmi ceux qui avaient été informés de tels crimes il y avait la porte-parole démocrate du Congrès, à savoir Nancy Pelosi et d’autres députés démocrates en vue.

Il résulte de tout cela le spectacle d’un establishment politique américain, où la Maison-Blanche et les deux Chambres sont contrôlées par le Parti démocrate, qui est incapable de faire appliquer ses propres lois, en dépit de nombreuses preuves publiques de violations qui ont été approuvées aux plus hauts niveaux de l’Etat.

L’utilisation de la torture est en soi inséparable de l’acte criminel central qui a été approuvé par l’ensemble de l’establishment politique américain, à savoir les deux guerres d’agression illégales en Irak et en Afghanistan. Cette décision a eu des conséquences tragiques de grande envergure, dont la torture n’est qu’un aspect. Ces guerres d’agression ont causé la mort, la mutilation et le déplacement de millions d’Irakiens et d’Afghans ainsi que la mort et les séquelles physiques et mentales de milliers de soldats américains.

Loin d’être un dérivé accidentel ou excessif, la torture a été la composante essentielle d’un tissu de mensonges et de désinformation qui a permis à ces guerres de se développer. Le chroniqueur du New York Times Frank Rich a donné un argument correct dans une chronique publiée dimanche quand il a fait remarquer qu’un facteur majeur dans la décision de 2002 de torturer l’agent d’al-Qaida capturé, Abu Zubaydah était la nécessité pour le gouvernement Bush de confectionner de fausses preuves de l’existence de liens entre al-Qaïda et l’Irak.

Rich a fait remarquer que le gouvernement Bush disposait d’« un temps limité pour vendre une guerre en Irak. »Il cite un rapport de la Commission des services armés du Sénat publié la semaine dernière et dans lequel le psychiatre des armées, Major Paul Burney qui supervisait les interrogatoires à Guantanamo Bay a dit, « Une bonne partie du temps, nous nous concentrions à chercher à établir un lien entre al-Qaïda et l’Irak et on n’y arrivait pas. » Burney a dit que des représentants de haut rang étaient « frustrés » de cette situation et les interrogateurs sentaient « de plus en plus de pression pour recourir à des mesures » qui produiraient les preuves désirées.

Tout comme à l’époque de l’Inquisition espagnole et des acolytes de Staline, le but de ces tortures était de contraindre les victimes à produire des mensonges politiquement utiles. Dans ce cas, et afin de justifier leur invasion illégale de l’Irak,  Bush, Cheney et Rumsfeld voulaient prétendre qu’il existait un risque que l’Irak donne des armes de destruction massives à al-Qaïda.

Pour un gouvernement Bush cherchant coûte que coûte à justifier l’invasion de l’Irak riche en pétrole, la torture devint une nécessité politique. Selon un récent article de Vanity Fair, Zubaydah avait prétendu sous la torture que Ben Laden collaborait avec l’homme fort de l’Irak Saddam Hussein pour déstabiliser les régions autonomes kurdes au nord de l’Irak. Cette déclaration devint un lieu commun des apologistes de la guerre en Irak, et apparut notamment dans les colonnes du chroniqueur pro-guerre du New York Times, William Safire.

Ce recours à la torture faisait partie d’un schéma plus large, né de la riposte de la classe dirigeante américaine aux attaques du 11 septembre. Elle écarta toute enquête sérieuse sur les attaques, y compris l’arrêt, pour le moins suspect, par des agents hauts placés, des investigations du FBI sur les pirates de l’air juste avant les attaques, et les liens commerciaux étroits entre Ben Laden et des personnalités politiques américaines en vue, tel le président d’alors George W. Bush. Au contraire, la classe dirigeante utilisa ces attaques comme prétexte pour le bombardement intensif et l’occupation de l’Afghanistan.

L’atmosphère hystérique attisée par la presse et le gouvernement américains pour justifier cette agression contre l’Afghanistan a crée le contexte pour les crimes de guerre américains en Afghanistan, tel le massacre de prisonniers de guerre talibans dans la forteresse Qala-i-Janghi et sous la supervision américaine par des soldats du seigneur de guerre afghan Rashid Dostum, ainsi que pour l’utilisation de la torture. En février 2002, le président Bush avait annoncé que les Etats-Unis ne conformeraient plus aux Conventions de Genève sur la question du traitement des prisonniers. Des détenus capturés par les Etats-Unis en Afghanistan furent transportés dans un camp de prisonniers à Guantanamo Bay où ils furent torturés et où on leur refusa l’accès aux tribunaux américains.

Le gouvernement Bush sut utiliser au mieux les mensonges qu’il avait extorqués par la torture. En plus de l’admission de Zubaydah d’un lien entre al-Qaida et l’Irak, ce dernier et Binyam Mohamed déclarèrent sous la torture que le citoyen américain José Padilla préparait une attaque « à la bombe sale » sur des villes américaines.

Plus tard le gouvernement américain renonça à cette déclaration, ce qui revenait à une reconnaissance tacite qu’elle était fausse, mais cela avait déjà eu l’effet escompté. Le gouvernement Bush attendit un mois après la capture de Padilla pour annoncer publiquement son soi-disant complot à « la bombe sale », puis l’utilisa pour faire cesser une controverse qui enflait quatre jours après que Coleen Rowley, agent du FBI, avait révélé que son enquête sur les pirates de l’air du 11 septembre avait été étouffée par des supérieurs du FBI.

L’invasion de l’Irak, justifiée auprès de la population américaine par le recours à la torture, encouragea Washington à étendre l’utilisation de la torture contre le peuple irakien de façon à obtenir des informations sur la résistance irakienne. Le commandant de la prison de Guantanamo Bay, le général Geoffrey Miller fut envoyé en Irak pour transférer aux prisons irakiennes les méthodes d’interrogatoire de Guantanamo Bay. Il en résulta le scandale d’Abou Ghraib, avec les photos de 2004 montrant la torture américaine à grande échelle des prisonniers irakiens.

Le lien étroit entre la torture et les guerres d’agression américaines confirme l’argument du Tribunal militaire international établi pour condamner les dirigeants nazis à Nuremberg : « Initier une guerre d’agression, par conséquent, est non seulement un crime international ; c’est le crime international suprême ne différant des autres crimes de guerre que dans la mesure où il renferme en lui tout le mal accumulé dans son ensemble. »

Le World Socialist Web Site n’accorde aucune confiance au Parti démocrate ou au gouvernement Obama pour l’enquête sur l’utilisation de la torture par le gouvernement Bush. Même si cette enquête a lieu, toute enquête menée par de telles forces sera profondément compromise par des considérations politiques, telle que la complicité du Parti démocrate avec le programme de torture de Bush et la nécessité de justifier la continuation par Obama des guerres en Afghanistan et en Irak. Un véritable rapport des faits ne peut venir que d’un mouvement politique de la classe ouvrière qui fasse porter à l’establishment politique tout entier la responsabilité des crimes perpétrés par le gouvernement Bush.
 

 

Par Alex Lantier pour WSWS.org , le 28 avril 2009
(Article original anglais paru le 27 avril 2009)

Guantanamo : Al Jazeera recueille la première interview d’un détenu

Guantanamo : Al Jazeera recueille la première interview d’un détenu
Le journaliste est lui-même ancien détenu.

Un détenu de Guantanamo a pu téléphoner à la chaîne Al-Jazeera et témoigner des mauvais traitements qui lui ont été infligés. Il s’agit de la première interview d’un détenu de la prison de haute sécurité. Les Etats-Unis n’avaient en effet jamais autorisé un seul média à s’entretenir avec un prisonnier.

Mohammed el gharani

Il s’agit vraisemblablement d’une interview réalisée durant les appels téléphoniques normalement réservés aux familles. Mohammed el-Gharani, un Tchadien de 21 ans détenu à Guantanamo, a témoigné à la chaîne Al-Jazeera des mauvais traitements infligés par l’armée américaine. Lors d’un appel téléphonique à la chaîne arabophone, il a décrit un incident précis : alors qu’il refusait de quitter sa cellule parce qu’il n’avait plus le droit de parler avec d’autres détenus et qu’on lui refusait une "alimentation normale", six soldats (accompagnés d’un soldat filmant la scène) l’ont sorti de force de sa cellule. Ils l’auraient alors battu à coups de matraque et vidé deux conteneurs entiers de gaz lacrymogène sur lui.

"Je pouvais à peine voir ou respirer. Puis, ils m’ont battu encore au sol, l’un d’entre eux tenait ma tête et la frappait contre le sol. J’ai commencé à crier à son supérieur "vous voyez ce qu’il fait? vous voyez ce qu’il fait" [mais] son supérieur s’est mis à rire et m’a dit "il fait son boulot". "

Devant ces accusations, Al-Jazeera envoie les détails de cette conversation au Pentagone et au Justice Department : elle est alors contactée par le vice-amiral Brook DeWalt, porte-parole de Guantanamo, qui déclare simplement qu’il ne dispose d’aucune preuve corroborant ces propos.

Rappelons qu’un juge américain avait ordonné la libération de el-Gharani le 14 janvier dernier devant le peu de preuves le liant à Al-Qaida. Il est actuellement toujours détenu dans l’enclave cubaine où il attend sa libération.

Flou autour de la date

Un certain flou règne autour de la date de cet incident et les versions diffèrent au fur et à mesure que l’information circule.

Sur l’article original d’Al-Jazeera traduit en anglais par la chaîne, Al-Gharani déclare que les mauvais traitements ont commencé "environ 20 jours avant que Barack Obama devienne président (…) et continuent presque tous les jours depuis." Il ajoute que "depuis qu’Obama a pris ses fonctions, il ne nous a pas montré que quoi que ce soit allait changer".

Ces phrases deviennent dans la dépêche originale de l’agence américaine Associated Press (écrite en anglais et traduite par @SI) : "El-Gharani n’a pas donné la date des violences présumées mais a dit que cela s’était passé après l’élection de Barack Obama qui a ordonné la fermeture de Guantanamo d’ici la fin de l’année."

On note au passage la suppression de la citation accusant Obama de ne pas montrer de signe de changement depuis son investiture.

Dernier rebondissement : AP France n’est pas d’accord avec AP USA. Dans la version traduite en français de cette dépêche que l’on trouve sur le site du Figaro, la phrase devient : "El-Gahrani n’a pas donné (de date : ndlr) pour ces violences présumées mais a toutefois précisé qu’elles s’étaient produites avant l’élection du président américain Barack Obama le 4 novembre dernier. Depuis, Obama a ordonné la fermeture du centre de détention de Guatanamo d’ici la fin de l’année."

L’intervieweur est un ancien détenu

Une autre information intéressante que l’on ne retrouve pas dans les dépêches AP est l’identité de l’intervieweur de el-Gharani. Sami Al-Hajj, journaliste à Al-Jazeera est lui même un ancien détenu de Guantanamo libéré en mai 2008 en raison, encore une fois, d’absence de preuves le liant à des réseaux terroristes.

Interviewé sur la version anglophone de Al-Jazeera, il se montre très critique envers la gestion de Guantanamo sous la présidence Obama :

"C’est vrai qu’il y a un nouveau président des Etats-Unis mais il n’y a eu aucun changement dans l’administration de Guantanamo. Ce sont les gens qui étaient déjà là durant les années Bush et donc ils utilisent les mêmes méthodes qu’avant."

Par Jean-Guillaume Santi pour Arrêt sur Images.


 


 
La dépêche du Figaro

Un détenu de la prison américaine de Guantanamo a pu téléphoner à la chaîne satellitaire panarabe Al-Jazira pour dire qu’il a été sévèrement battu pour avoir refusé de quitter sa cellule. Il s’agit de la première interview accordée à un média par un détenu de l’enclave américaine de Cuba.

Mohammed el-Gharani, un Tchadien de 21 ans, a déclaré à Al-Jazira que ses gardiens l’ont battu à coups de matraque et l’ont aspergé de gaz lacrymogène, a rapporté la chaîne pan-arabe. Ces commentaires ont été publiés sur le site d’Al-Jazira, mardi.

Les Etats-Unis n’ont jamais autorisé de journalistes à interroger les prisonniers de Guantanamo et Al-Jazira n’a donné aucune précision sur la manière elle a réussi à entrer en contact avec el-Gahrani.

Un porte-parole de la prison, le vice-amiral Brook DeWalt a déclaré au quotidien "Miami Herald" qu’el-Gahrani a apparemment profité d’un ses coups de fil hebdomadaires à sa famille pour parler avec le journaliste d’Al-Jazira. Ce même porte-parole a ajouté qu’il n’y a aucune preuve pour confirmer les violences dont el-Gahrani affirme avoir été victime.

Ni les avocats du détenu ni DeWalt n’ont pu être joints par l’Associated Press.
El-Gahrani n’a pas donné pour ces violences présumées mais a toutefois précisé qu’elles s’étaient produites avant l’élection du président américain Barack Obama le 4 novembre dernier. Depuis, Obama a ordonné la fermeture du centre de détention de Guatanamo d’ici la fin de l’année.

Le prisonnier explique qu’il avait refusé de quitter sa cellule parce qu’il n’avait pas le droit de parler aux autres détenus et qu’on lui a refusé une "alimentation normale". Il a souligné que six soldats en tenue anti-émeutes l’ont alors sorti de sa cellule pour le battre, brisant une de ses dents.

"Je pouvais à peine voir ou respirer", a dit el-Gahrani.
Un juge américain a ordonné en janvier la libération du prisonnier tchadien, jugeant insuffisantes les accusations de l’armée américaine selon lesquelles el-Gahrani aurait appartenu au réseau terroriste Al-Qaïda et travaillé avec les Talibans en Afghanistan. En attendant sa libération, el-Gahrani est aujourd’hui détenu dans une section de la prison de Guantanamo où les prisonniers jouissent de meilleures conditions.

Il avait été arrêté au Pakistan en 2001 dans une mosquée et remis aux forces américaines en 2002. El-Garahni a été l’un des premiers prisonniers de Guantanamo et aussi l’un des plus jeunes.

Les Etats-Unis détiennent quelque 240 hommes sur la base de Guatanamo à Cuba, la plupart pour des liens présumés avec le réseau d’Oussama ben Laden ou les Talibans.

La fermeture des prisons clandestines. Le secret reste entier

La nouvelle administration Obama est-elle crédible ?

Les décrets qu’a signés le Président Obama le 22 janvier dernier prescrivant la fermeture du centre de détention de Guantanamo et des prisons clandestines opérées par la CIA dans le monde ont été considérés à ce moment-là comme la fin d’un cauchemar et comme étant désormais l’entrée dans une nouvelle ère dans la protection des droits et des libertés fondamentales. Les organisations de défense des droits de la personne se sont réjouies en voyant, dans ce geste de la nouvelle administration, un pas dans la bonne direction (figure 1).


Figure 1. Le président Obama ordonne la fermeture des prisons
secrètes et des camps de détention de la CIA à l’étranger

Selon les organisations de défense des droits humains, les prisons clandestines se trouveraient au Maroc, en Irak, en Afghanistan, en Europe centrale et orientale, notamment en Pologne, en Roumanie et sur le territoire de l’ex-Yougoslavie de même que dans la Corne de l’Afrique et sur des navires (blog.puppetgov.com) (figure 2). Selon Amnesty International, en août 2005 « environ 70 000 personnes étaient détenues au secret, hors de tout cadre juridique, par les autorités des États-Unis » (Wikipedia).

Une légère modification des pratiques des dernières années

Il y a lieu, cependant, de regarder de près ce qui va se passer dans les faits au cours des prochains mois, car ce qui a semblé une bonne nouvelle peut ne correspondre qu’à une légère modification des pratiques adoptées au cours des dernières années. En effet, si l’on se base sur les propos tenus cette semaine par le Directeur de la CIA, Leon E. Panetta, et si l’on considère que la guerre mondiale contre la terreur risque de s’intensifier dans le contexte de la détérioration de l’environnement économique global des camps de détention de présumés terroristes pourraient être encore considérés comme nécessaires et les pratiques des interrogatoires pourraient se poursuivre en fonction d’un nouveau protocole.

De plus, les données présentées par le Directeur de la CIA ne font aucune mention des prisons secrètes ou autres campements qui pourraient se situer sur le territoire même des États-Unis ou sur des navires (figure 3), ce qui nous amène à penser que ces établissements continueraient de fonctionner au mépris des règles du droit fondamental à la justice. En outre, il a fait mention que des prisonniers en provenance des prisons secrètes qui seront fermées seront éventuellement transférés dans des prisons des États-Unis, mais il est resté muet sur les modes de transfert, sur les prisons qui les accueilleront et sur les conditions de détention.


Figure 2. La prison clandestine «The Salt Pitt» en Afghanistan
 

Figure 3. Des navires des USA comme prisons secrètes

La nouvelle Administration est-elle crédible ?

Les dispositifs d’internements illégaux, de torture et de condamnations sans procès mis en place et développés à partir de 2001 par l’Administration de George W. Bush, selon ces décrets, seront prohibés et fermés. Cependant, il y a lieu de se poser, ici, plusieurs questions fondamentales. Le processus de fermeture sera-t-il soumis à des vérifications indépendantes ou sera-t-il fait dans le plus grand secret ? Qui jugera les protagonistes, notamment les états nationaux qui ont collaboré, dans l’illégalité, à l’arrestation de présumés terroristes et qui les ont hébergés sur leur territoire ? Quel sort sera réservé aux sous-contractants et aux agents de la CIA qui ont commis des crimes de guerre ? Qui jugera les membres de l’Administration Bush qui n’ont pas cessé de supporter, en toute connaissance de cause, cette atteinte aux droits humains fondamentaux inscrits dans les dispositions des Conventions internationales ? (http://www.fidh.org/Bi-Partisan-Commission-Blames).

Nous sommes portés à penser que le nouveau régime qui sera mis en place ne sera pas présenté au public si l’on se base sur les indications fournies par le directeur de la CIA. Tout au plus, on apprend, en partie, ce qui ne sera pas fait, ce qui laisse un grand espace d’incertitude. En effet, selon Leon E. Panetta, « les interrogatoires ne seront menés par aucun sous-traitant de la CIA » à l’avenir. « En vertu du décret présidentiel, la CIA n’emploie pas les techniques musclées d’interrogatoire qui étaient autorisées par le département de la Justice (américain) de 2002 à 2009 ».

Toutefois, selon son directeur, « la CIA garde le droit de détenir des individus à court terme et de manière provisoire (le provisoire peut s’avérer une notion vague). Nous nous attendons à remettre toute personne sous notre garde aux autorités militaires ou à leur pays d’origine, en fonction de la situation. La CIA continue de poursuivre agressivement al-Qaïda et ses affiliés », conclut-il (Cyberpresse.ca).

La pratique de la  torture se poursuivra malgré l’interdit

Selon la Fédération internationale des Droits Humains, les États-Unis continuent de refuser de bannir complètement la torture dans tous les champs dont ils ont le contrôle de facto tel que le requiert l’article 1 de la Convention contre la Torture. En 2006, cette organisation lançait un appel aux États-Unis « pour qu’ils se joignent à tous les états démocratiques afin d’assurer la prévention et la condamnation des actes de torture en tout temps et dans toutes les circonstances, et ce, dans un cadre légal clair et sous des mécanismes proactifs » (Fidh.org)

Selon l’analyse d’Allan Nairin, « même si, comme le dit Obama, "les États-Unis ne vont plus torturer", ils pourront toujours financer, former, équiper et conseiller les tortionnaires étrangers, et veiller à ce que ni eux, ni leurs sous-traitants ne soient inquiétés par la justice internationale ou locale. Il s’agit donc d’un retour au statu quo, c’est-à-dire, au système de torture qui a commencé avec Ford, puis s’est poursuivi sous Clinton, et qui a produit année après année, plus de souffrances que durant les années Bush/Cheney » (Le Grand Soir.info).

Un nouveau visage de l’Empire

Est-ce que cette politique comme d’autres gestes qui ont été posés depuis l’investiture du nouveau président, sont de nature à nous rassurer ou sont-ils la manifestation d’un processus de revampage du visage de l’Empire ? (L’expressiondz.com).

Le traitement de la problématique concernant la fermeture du camp d’incarcération de Guantanamo et des prisons secrètes de la CIA à l’étranger, à l’instar de celui qui sera fait au conflit israélo-palestinien, sera sans aucun doute un critère extrêmement sensible dans l’évaluation du comportement de l’Administration Obama. Il nous semble d’ores et déjà que cette ordonnance ne constitue qu’un mirage dans le désert et qu’elle reflète bien le style de gouvernance qui est préconisé afin de redorer le blason de l’Empire. Le modèle renouvelé du «smart power» ou de la «puissance intelligente» de la politique étrangère des USA qui semble se profiler ressemblera-t-il de plus en plus à celui de la main de fer dans un gant de velours ? Les «camps d’internement» qui seront construits selon les dispositions du projet de Loi sur la constitution de centres nationaux de secours d’urgence viendront-ils remplacer les prisons secrètes dont on a «officiellement» annoncé la fermeture ? Des changements dans la continuité…? (Mondialisation.ca).

Enfin, nous souhaitons que les organisations de protection des droits humains soient très vigilantes et exercent une veille attentive du nouveau régime pour que les détenus leur soient référés, que ceux-ci soient traités selon les prescriptions du droit international, qu’ils aient accès à un traitement juste et équitable selon les règles de justice basées sur la présomption d’innocence et non sur des condamnations rendues dans l’arbitraire et sous la révélation d’aveux obtenus sous la torture ou autres sévices légalement interdits.

Les bonnes intentions générales exprimées par le Président Obama et inscrites dans les décrets se traduiront-elles dans la réalité ou seront-elles progressivement oubliées pour laisser place à la primauté du principe des intérêts supérieurs de la nation ou des prérogatives sacrées de l’Empire ?
 

Par Jules Dufour le 13 avril 2009 pour Mondialisation.ca
 


Références :

AFP. 2009. Antiterrorisme: la CIA n’utilise plus de prisons secrètes. Le 9 avril 2009.  En ligne: http://www.cyberpresse.ca/international/etats-unis/200904/09/01-845257-antiterrorisme-la-cia-nutilise-plus-de-prisons-secretes.php

AFP. 2009. Panetta: CIA Has Closed All Secret Prisons. En ligne:

http://blog.puppetgov.com/2009/04/09/panetta-cia-has-closed-all-secret-prisons/

Centres de détention clandestins de la CIA: http://fr.wikipedia.org/wiki/Prisons_secr%C3%A8tes_de_la_CIA

CHIESA, Giulietto. 2006. Au mépris de l’Europe et du droit

L’archipel des prisons secrètes de la CIA. Le Monde diplomatique. Août 2006.

En ligne: http://www.monde-diplomatique.fr/2006/08/CHIESA/13832

CHOSSUDOVSKY, Michel. 2009. Les États-Unis se préparent pour l’implosion sociale. Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Le 30 mars 2009. En ligne: http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=12956

Democracy NOW! Obama to Order Gitmo, Secret Prisons Closure Within 1 Year. Le 22 janvier 2009. En ligne:

http://www.democracynow.org/2009/1/22/headlines

ELEY, Tom. 2008. Les «restitutions extraordinaires» et les prisons secrètes maintenues par Obama. Montréal, Centre de recherché sur la mondialisation (CRM) et WSWS. Le 9 février 2009. En ligne:

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=12233

Globalsecurity.org. "The Salt Pit"

CIA Interrogation Facility outside Kabul:

http://www.gearthhacks.com/dlfile3821/CIA-interrogation-facility-outside-Kabul.htm  

INTERNATIONAL FEDERATION OF HUMAN RIGHTS. 2006. Human rights experts urge for the closure of Guantanamo. LE 9 juin 2006. En ligne: http://www.fidh.org/article.php3?id_article=3381

INTERNATIONAL FEDERATION OF HUMAN RIGHTS. 2008. Bi-Partisan Commission Blames Rumsfeld, top Officials for Detainee Torture. LE 14 décembre 2008. En ligne: http://www.fidh.org/Bi-Partisan-Commission-Blames

LE MONDE DU RENSEIGNEMENT. Nouvelles prisons secrètes sur le territoire américain. Les États-Unis accusés de détenir des personnes suspectées de terrorisme sur des "bateaux-prison"

En ligne: http://www.lerenseignement.com/00_koama/visu_espionnage/index.asp?sid=339&cid=13312&cvid=17153&lid=1

LEVESQUE, Claude. 2009. Finies la torture et les prisons secrètes. Journal Le Devoir, le 23 janvier 2009. En ligne:

http://www.ledevoir.com/2009/01/23/228899.html

LIBERTY SUGAR. 2008. US Allgedly Using Navy Ships As Secret Prisons.  Le 6 février 2008. En ligne: http://www.citizensugar.com/1681649

MADRAK, Susie. 2009. Panetta Announces Closure of CIA Secret Prisons. Crooks and Liars. Le 10 avril 2009.

En ligne: http://crooksandliars.com/susie-madrak/panetta-announces-closure-cia-secret

McGOVERN, Ray. 2007. Destruction of CIA Tapes Can’t Hide

Barbaric US Torture Methods. AlterNet. Global Policy Forum. Le 13  décembre 2007. En ligne;

http://www.globalpolicy.org/empire/un/2007/1213barbaric.htm

NAIRN, Allan. 2009. Barack Obama et la torture: un «interdit» qui n’interdit pas. Le Grand Soir. Le 31 janvier 2009. En ligne: http://www.legrandsoir.info/spip.php?article7962

NATIONS UNIES. Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants

Adoptée et ouverte à la signature, à la ratification et à l’adhésion par l’Assemblée générale dans sa résolution 39/46 du 10 décembre 1984. En ligne: http://www2.ohchr.org/french/law/cat.htm

Obama dans l’échiquier géostratégique. Un secours pour l’empire et un leurre pour l’Irak. Dossiers. L’Expression. Le 26 mars 2009. En ligne: http://lexpressiondz.com/article/8/2009-03-26/61968.html

SHANE. Scott. 2009. Obama Orders Secret Prisons and Detention Camps Closed. The New York Times. Le 22 janvier 2009. En ligne:http://www.nytimes.com/2009/01/23/us/politics/23GITMOCND.html

 

La CIA révèle détenir 3000 pages de documents concernant des enregistrements d’interrogatoires détruits

Vendredi, l’Agence Centrale de Renseignement a fait savoir qu’elle détient 3000 résumés, transcriptions, reconstructions et notes concernant 92 enregistrements vidéo d’interrogatoires détruits par la CIA, ainsi que l’a révélé vendredi soir l’Union des Libertés Civiles Américaines.

Cependant, l’Agence dit qu’elle ne les rendrait pas publics ou qu’elle ne les donnerait pas aux groupes de droit civil. La révélation a été faite lors d’un procès.

La CIA dit avoir brûlé les enregistrements pour protéger l’identité des agents impliqués dans les interrogatoires. Leur destruction s’est produite alors qu’un juge fédéral cherchait des informations venant des magistrats de l’administration Bush à propos du membre supposé d’Al Qaïda, Abu Zubaydah.

La CIA a aussi refusé de révéler publiquement l’identité des témoins qui auraient pu voir les enregistrements ou les auraient détenus avant leur destruction.

"Le gouvernement retient encore une fois inutilement des informations sur ces enregistrements hors de l’accès public, bien que les méthodes de torture de la CIA soient bien connues ". Amrit Singh, avocat au sein de l’ACLU (NdT Union des Libertés Civiles Américaines) a déclaré dans un communiqué : "La révélation complète des méthodes illégales d’interrogatoire de la CIA est attendue depuis déjà trop longtemps et l’Agence doit être tenue pour responsable de son dédain des lois."

La CIA n’a pas pu être jointe pour donner sa version.

Il n’est peut-être pas surprenant que l’information soit sortie tard vendredi et ait été envoyée par l’ACLU à 18h44, heure de l’Est des Etats-Unis. Les organisations et les agences gouvernementales communiquent souvent des informations dommageables le vendredi soir, parce que les journaux américains se vendent moins le samedi.

Ce vendredi, d’autres publications de l’ACLU ont suivi. En décembre 2007, l’ACLU a présenté une motion visant à tenir la CIA responsable de la destruction des enregistrements en violation d’un ordre de la cour demandant à la CIA de fournir ou d’identifier tous les enregistrements demandés par l’ACLU. Cette motion est toujours en instance.

La dernière affirmation de la CIA est venue en réponse à un ordre de la cour datant du 20 août 2008 émis dans le contexte du non-respect de la motion. Cet ordre demandait à l’Agence de fournir "une liste des résumés, transcriptions et notes concernant les documents détruits et certaines reconstructions du contenu des enregistrements vidéo" ainsi qu’une liste des témoins qui auraient vu les vidéos ou les auraient détenues avant leur destruction. La CIA fournira ces listes à la cour pour un rapport filmé le 26 mars 2009.

Auparavant, la CIA avait reconnu avoir détruit les 92 enregistrements des interrogatoires. Les enregistrements, qui pour certains montrent des suspects soumis à des méthodes d’interrogatoire extrêmement dures, auraient pu être identifiés et traités par l’ACLU en réponse à sa demande d’informations sur le traitement et les interrogatoires des détenus dans les prisons américaines en vertu de la Loi pour la Liberté de l’Information. Les enregistrements ont aussi été refusés à la Commission sur le 11 Septembre, nommée par l’ancien président Bush et le Congrès, qui a formellement demandé que la CIA transmette les transcriptions et les enregistrements documentant l’interrogatoire des prisonniers de la CIA.

La lettre du gouvernement au juge de la cour américaine, Alvin K. Hellerstein, du district sud de New York, est disponible en ligne ici.

La motion de l’ACLU qui a essuyé un refus, et les documents légaux apparentés, sont disponibles en ligne ici.
 

Par John Byrne pour RawStory, le 20 mars 2009

Traduction temceln pour ReOpenNews

La Croix Rouge confirme des cas de torture par la CIA

La diffusion d’un rapport du CICR sur les traitements infligés aux détenus des prisons secrètes constituent des preuves suffisantes pour ouvrir un procès, estiment des organisations de protection des droits humains. Des extraits tirés d’un rapport interne du Comité international de la Croix Rouge (CICR) contiennent des témoignages de première main sur les techniques d’interrogatoire de l’agence américaine sur des suspects d’al-Qaïda. Le rapport précise que ces techniques "constituent de la torture".

Le texte est tombé dans les mains de Mark Danner, écrivain américain et professeur à l’université californienne de Berkeley, lequel va le publier dans l’édition du 9 avril prochain de la New York Review of Books, dans un article intitulé "Torture américaine: les voix des prisons secrètes".

« C’est absolument dévastateur pour l’Administration Bush, aussi impitoyable qu’un clou dans un cercueil », déclare Reed Brody, porte-parole européen de Human Rights Watch. « Nous tenons de la bouche même de détenus la confirmation de ce que nous savions d’après certaines sources. »

La conclusion inévitable est que les autorités américaines se sont livrées à des violations criminelles des lois internationales et américaines, affirme Reed Brody, lui-même auteur de plusieurs ouvrages sur les abus à l’encontre de détenus.

Le rapport du CICR apporte de l’eau au moulin de ceux qui exigent que des responsables de l’administration Bush soient poursuivis, affirment les défenseurs des droits humains.

« Il y a certainement suffisamment de preuves pour ouvrir une enquête criminelle sur ce qui s’est passé dans les centres secrets de détention depuis le 11 Septembre », indique de son côté Rob Freer, d’Amnesty International.

« Quand le CICR utilise le mot de ‘torture’, il ne le fait pas à la légère. C’est un crime passible de la justice internationale et, en présence d’allégations crédibles de torture, les États-Unis ont l’obligation d’enquêter et de traduire en justice les responsables

Des «techniques avérées»

Le CICR a fait ces découvertes de par son accès aux 14 détenus de «grande valeur» des prisons secrètes de la CIA. Ils ont été interviewés après leur transfert à Guantanamo Bay en 2006, conformément à la mission de cet organisme chargé de veiller au respect des Conventions de Genève.

Selon le rapport 2007 cité par Mark Danner, les prisonniers ont témoigné l’un après l’autre avoir été soumis à un isolement de longue durée, à des simulations de noyade, des positions pénibles, une nudité prolongée, des coups, des privations de nourriture et autres formes d’abus.

« Les témoignages des détenus par la CIA indiquent que, dans la plupart des cas, les mauvais traitements subis sont assimilables à des actes de torture. En outre, de nombreux autres actes, pris isolément ou en bloc, constituent des traitements cruels, inhumains ou dégradants », affirme le rapport, selon Mark Danner.

Les responsables du CICR ne contestent pas l’authenticité du rapport, mais un porte-parole de son siège genevois a regretté la publication du document. De son côté, la CIA n’a pas souhaité faire de commentaire.

Responsabilité

En 2006, l’ancien président Georges W. Bush avait admis l’usage de techniques d’interrogatoire coercitives sur des membres d’al-Qaïda capturés par la CIA après les attentats de 2001. En 2007, Bush certifiait que les programmes d’interrogatoire de l’agence étaient conformes aux Conventions de Genève.

L’administration Obama a ordonné la fermeture des prisons secrètes et enjoint à la CIA de n’utiliser que les méthodes d’interrogatoire approuvées par l’armée américaine jusqu’à ce que le programme soit entièrement remanié.

Certaines spéculations laissent entendre que le rapport du CICR pourrait avoir été diffusé par des responsables de la nouvelle administration dans le cadre du débat politique sur les méthodes de détention et les responsabilités.

Certains représentants démocrates au Congrès ont appelé à la création de commissions de vérité chargées d’enquêter sur les accusations d’abus auxquels se serait livré l’ancienne administration dans sa «guerre au terrorisme», y compris les interrogatoires de la CIA sur des sites secrets. Des républicains ont riposté en parlant de «chasse aux sorcières».

De son côté, Barak Obama n’a pas manifesté beaucoup d’enthousiasme pour les commissions de vérité mais n’a pas exclu d’éventuelles poursuites, argumentant que personne n’est supposé être au-dessus des lois.

Cependant, le président a déclaré le mois dernier qu’il préférait «regarder en avant plutôt qu’en arrière».

« Je comprends le dilemme politique qui se pose à la nouvelle administration, qui souhaite lancer un vaste programme en matière de droits humains », souligne Reed Brody.

« Mais pour que les États-Unis regagnent un peu de crédibilité, les investigations et les poursuites contre ces crimes constitueraient un pas important pour montrer au monde que non seulement nous pensons que ces actes étaient mauvais mais que nous voulons punir les responsables d’activités si peu américaines. »

Swissinfo, Simon Bradeley à Genève
(Traduction de l’anglais: Isabelle Eichenberger)

Vols secrets de la CIA : Le gouvernement italien invoque le Secret d’État

La dépêche vient de tomber. La Cour de cassation italienne reconnait au gouvernement italien le droit d’invoquer le secret d’État concernant les écoutes téléphoniques ayant conduit des magistrats à inculper 35 personnes dont 26 agents de la CIA dans l’affaire des vols secrets de la CIA en Europe. Cette décision  classe donc sans suite le SEUL PROCÈS fait en Europe à ce jour, suite aux révélations des rapports menés en 2006 par le Parlement Européen et le Conseil de l’Europe. L’euro-député Giulietto Chiesa écrivait à ce propos dans son article "L’archipel des prisons secrètes de la CIA" du Monde Diplomatique : "D’après le rapport de M. Dick Marty, président de la commission des questions juridiques et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, de nombreux États de l’Union « n’ont pas été victimes de machinations américaines », puisqu’ils y auraient « participé volontairement » à différents degrés."

À l’heure où la France de Sarkozy revient dans le Commandement de l’OTAN, comment ne pas se rendre à l’évidence que ce ne sera au profit ni de notre indépendance vis-à-vis des USA, ni de la défense des droits de l’homme en Europe. En voici une preuve de plus : dans cette affaire du procès "CIA", l’appartenance de l’Italie à l’OTAN aura visiblement représenté un frein majeur à toute velléité d’indépendance de sa part, même dans ce cas précis où l’Europe a mandaté deux Commissions d’enquête, dont les rapports accablants montrent clairement que les droits fondamentaux de l’individu furent bafoués sur le sol européen par une bande d’agents de la CIA et leurs complices européens.

Abou Omar
 

Italie: le secret d’État violé dans le procès CIA

ROME - La Cour constitutionnelle a donné raison mercredi au gouvernement italien dans le procès d’agents de la CIA en Italie, en affirmant que le parquet avait violé le secret d’État dans cette affaire d’enlèvement d’un ex-imam égyptien.

Ce procès qui a été suspendu dans l’attente de la décision de la Cour, est le premier organisé en Europe sur les transfèrements secrets par la CIA (Agence centrale du renseignement américain) de personnes soupçonnées de terrorisme.

Vingt-six agents de la CIA sont jugés par contumace à Milan (nord), ainsi que sept Italiens, pour l’enlèvement en février 2003 de l’ancien imam égyptien Abou Omar, alors soupçonné de terrorisme.

D’après le jugement de la Cour constitutionnelle cité par l’agence Ansa, une partie des preuves sur lesquelles repose l’accusation ne sont pas recevables car les magistrats du parquet ont violé le secret d’État pour les obtenir.

La Cour a donc donné raison au gouvernement qui accusait le parquet de violation du secret d’État, en raison notamment de l’utilisation par les magistrats d’écoutes téléphoniques de membres du Sismi (services secrets italiens) dans le cadre de leur enquête.

La décision de la Cour constitutionnelle risque de fragiliser énormément la thèse du parquet antiterroriste de Milan (nord).

L’avocat du gouvernement italien Francesco Caramazza a estimé qu’il s’agissait d’une "pleine victoire" pour le gouvernement: "je suis très satisfait. Franchement, je n’en attendais pas autant", a-t-il dit.

Il avait fait valoir devant la Cour que le secret d’État relevait du pouvoir "politique" et pouvait être invoqué dans "le but supérieur de défendre la sécurité du pays", et donc constituer "une limite au pouvoir judiciaire".

Seulement une partie des preuves sont soumises au procès et "pas toutes les écoutes téléphoniques sont couvertes par le secret d’État", a de son côté déclaré à l’AFP l’avocat des magistrats du parquet, Alessandro Pace.

Les magistrats antiterroristes de Milan, qui avaient instruit l’affaire, avaient aussi saisi la Cour pour défendre la légalité de leur enquête en faisant notamment valoir que des "faits qui mettent en péril l’ordre constitutionnel, ne peuvent en aucun cas être couverts par le secret d’État".

L’ex-chef du renseignement militaire (Sismi), Nicolo Pollari, est le principal accusé dans cette affaire côté italien.

M. Pollari a toujours clamé son innocence, affirmant qu’il ne pouvait se défendre en raison du secret d’État, qui le contraint au silence.

Les gouvernements de Silvio Berlusconi (droite) et de Romano Prodi (gauche) ont refusé de réclamer l’extradition des agents de la CIA aux États-Unis.

Le procès qui se déroule à Milan s’est ouvert en juin 2007. Il est suspendu depuis décembre 2008 et doit reprendre le 18 mars.

par l’AFP / 11 mars 2009 22h28


Contexte : Vols de la CIA. Les complicités européennes en procès

L’implication de nombreux États membres de l’Union européenne dans les vols secrets de la CIA est désormais avérée. Parfois, leurs services secrets ont travaillé main dans la main avec la centrale américaine. Dans plusieurs pays, la justice s’en mêle. Jusqu’où pourra-t-elle aller ? L’affaire n’a guère fait de bruit. Comme si elle était déconnectée de toute actualité. De toute évolution dans un dossier de plus en plus lourd et de plus en plus gênant pour bien des capitales européennes.Récemment, le « monsieur anti-terrorisme » de l’Union européenne remettait tout à coup sa démission. Officiellement pour des considérations d’ordre privé. Une explication guère convaincante. Gijs de Vries, puisque c’est de lui qu’il s’agit ? Un libéral néerlandais on ne peut plus politiquement correct, un fédéraliste européen de combat qui aida la Convention « Giscard » à accoucher du projet de Constitution européenne… que son pays allait rejeter par voie de référendum. Le pied mis à l’étrier, il avait été chargé, au lendemain des attentats de Madrid de 2004, de coordonner les activités des différents services de police européens. Trois ans plus tard, voilà qu’il jette l’éponge. Au moment où ce que l’on a appelé « l’affaire des vols secrets de la CIA » connaît de nouveaux développements.

Départ pour motifs personnels ? Il faut bien constater qu’un rapport récemment rendu public et voté par le Parlement européen mettait monsieur de Vries explicitement en cause. Ce texte concernait les complicités dont a bénéficié la centrale américaine dans différents États, en l’occurrence pour enlever des personnes vaguement soupçonnées de terrorisme et les expédier vers des lieux peu hospitaliers où elles ont été détenues et souvent torturées. Le Parlement critiquait le « manque de crédibilité » de l’homme et s’interrogeait sur « la véritable substance » de son poste. Tout porte à croire que son chef, M. Javier Solana, Haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité commune de l’UE – au demeurant ex-secrétaire général de l’OTAN et toujours euro-atlantiste convaincu – a jugé que M. de Vries était devenu un élément encombrant dans un dossier sensible.

Deux rapports accablants

Exit donc Monsieur anti-terrorisme. Mais l’affaire des vols n’est pas close. Il est vrai qu’il est devenu de plus en en plus difficile de faire le gros dos et de se contenter, comme ce fut le cas au début, des laborieuses et mensongères explications de Washington depuis la publication de deux rapports européens élaborés patiemment l’an dernier. L’un – celui du sénateur suisse Dick Marty pour le Conseil de l’Europe – comme l’autre – celui de la commission ad hoc présidée par l’eurodéputé portugais Carlos Coelho pour le Parlement européen – ont établi clairement que des États et des services de renseignement européens ont bel et bien aidé aux transferts extrajudiciaires américains. MM. Marty et Fava, rapporteurs devant le Parlement européen, ont appelé les pays concernés à donner des suites judiciaires à leurs conclusions. C’est donc quasi contraints et forcés que les pays membres de l’Union Européenne sont amenés à laisser la justice faire son travail. Du moins en principe. Les contraintes qui ont été imposées par la droite du Parlement européen à la « commission temporaire » ont bien montré que le chemin vers la vérité n’est pas grand ouvert. Cette commission créée en janvier 2006 n’avait obtenu que des prérogatives limitées d’investigation. Elle n’avait pas le pouvoir de contraindre les personnes impliquées à répondre à ses convocations. Dès lors, bien des responsables gouvernementaux se sont fait porter pâles. Plusieurs gouvernements et hauts responsables de l’Union, dont M. Solana, ont refusé de collaborer à l’enquête. Et au bout du compte, malgré plus de deux cents auditions, le rapport présenté au Parlement à la mi-février n’a guère pu faire mieux que renforcer le faisceau de présomptions mises en avant l’an dernier par M. Marty. Celui-ci s’est déclaré « déçu » par ce travail : « Je m’attendais à plus de révélations factuelles. »

Les pressions des États

Mais il faut savoir que les États membres les plus impliqués dans la coopération avec la CIA – l’Autriche, l’Italie, le Portugal, la Pologne et le Royaume-Uni – ont fait des pieds et des mains pour empêcher les parlementaires de faire leur job jusqu’au bout. Leur rapport a dénoncé sans ambages cette « absence de coopération » et le président de la commission a parlé de « mensonges » avérés. Ces cinq pays ne sont pas seuls à être montrés du doigt : l’Allemagne, la Suède, l’Espagne, Chypre, le Danemark, la Turquie, la Grèce, l’Irlande, la Macédoine, la Bosnie et la Roumanie et la Belgique [2] sont citées pour avoir été complices à des degrés divers des enlèvements et des vols secrets. En outre, les gouvernements se sont livrés à une énorme pression sur les députés afin de rogner les effets de leurs critiques. Non sans succès, puisque par 530 voix contre 159, le Parlement européen a décidé de renoncer à demander des sanctions contre les États coupables de « violations graves et persistantes » des droits de l’homme. Et le gouvernement allemand a obtenu l’abandon de toute éventuelle « implication » de Berlin dans les activités de la CIA, plus précisément dans l’enlèvement de Khaled El-Masri, citoyen allemand qui a passé quatre ans à Guantanamo sans raison.

« Ils devaient savoir »

Toutefois, la commission d’enquête a énuméré les cas de 21 suspects établis dans des pays de l’Union Européenne au moment où ils ont été enlevés par la CIA, ou transférés sur le sol européen avant leur « livraison» à des pays tiers où plusieurs ont subi des tortures. Le rapport, plus généralement, dénonce les pratiques « illégales » de l’agence, mais aussi « l’acceptation et la dissimulation de cette pratique (…) par les services secrets et les autorités de certains pays européens. » Les actes évoqués sont à ce point graves qu’ils n’ont « pu se produire sans que les États membres soient au courant » a insisté le rapporteur Claudio Fava. Qui a accusé « plusieurs services européens (d’avoir été) impliqués de façon directe » dans des enlèvements et des transferts de « suspects ». Le commissaire européen à la Justice, Franco Frattini, a appelé les 27 à « révéler la vérité, même si cette vérité dérange. » Et il a promis que la Commission ferait des « propositions », notamment « des réflexions politiques sur le rôle des services de renseignement. »

0n comprend que les débats sur le rapport ont été chauds lors de sa présentation en séance plénière. Un certain nombre de députés britanniques ou des pays de l’Est européen, surtout de droite, ont ainsi affirmé sans surprise que le texte menaçait à nouveau le lien entre l’Union européenne et les États-Unis. Ce qui explique pourquoi un texte pourtant largement amendé et considéré comme plutôt consensuel n’a finalement été adopté que par 382 voix contre 256 (PPE-DE-droite) et 74 abstentions.

La justice se lance

« Alors, quel est le résultat du processus ? » s’est demandé le quotidien britannique The Guardian.
« D’abord, le Conseil des ministres a le devoir de réagir à un rapport approuvé par le Parlement européen. Ensuite, quatre enquêtes judiciaires sont en cours en Allemagne, en Italie, en Espagne et au Portugal. » En ce qui concerne les responsables politiques, ce n’est pas gagné d’avance. Lors de la présentation d’un rapport intermédiaire en juillet 2006, le Parlement avait déjà reproché lourdement leur passivité aux pays européens face aux transfèrements de  prisonniers. Sans trop d’illusion, le rapporteur Fava convenait que les choses seraient « plus délicates » quand il s’agirait d’ « aborder de front les  gouvernements. » De fait. C’est surtout par la voie judiciaire que l’affaire des vols secrets de la CIA rebondit. Dans plusieurs pays impliqués pour avoir autorisé ou facilité des survols et des escales sur leur territoire – voire accusés de collaboration directe avec la CIA –, la justice a lancé des procédures
d’enquête pour tenter de tirer les choses au clair et démêler les responsabilités nationales et américaines. L’Espagne et l’Italie ont réagi les premières. Instance pénale espagnole, l’Audience nationale a décidé en juin dernier de faire suite à des plaintes déposées par des habitants des Baléares au sujet de vols secrets utilisant les îles de la Méditerranée. Le parquet de Milan, pour sa part, a lancé l’an dernier une enquête qui a rapidement débouché sur le limogeage de l’ex-chef des services secrets militaires, le Sismi. Il est avéré que ceux-ci ont aidé des agents américains à enlever dans la métropole lombarde l’imam radical Abou Omar en février 2003. Conduit dans une base américaine dans le nord-est de l’Italie, celui-ci a été transféré ensuite en Égypte, incarcéré et torturé avant d’être récemment relâché [3].

L’amateurisme de la CIA

En Allemagne, le parquet de Munich a ouvert une procédure à la suite de la plainte déposée par Khaled Al Masri. Celui-ci avait été arrêté sur demande des services américains en Macédoine en décembre 2003, puis transféré secrètement dans une prison d’Afghanistan où il a été interrogé et torturé durant cinq mois…avant que ses ravisseurs ne s’avisent qu’ils s’étaient trompés de personne. D’abord débouté devant un tribunal de l’État américain de Virginie (où se trouve le siège de la CIA) au motif que sa demande d’explication pouvait nuire à la sécurité nationale, M. Al Masri s’est tourné vers son pays d’adoption. Le parquet de Munich, à l’aide d’informations transmises par la police espagnole, a émis 13 mandats d’arrêt contre ses « ravisseurs présumés ».

Il est vrai que, selon l’ONG Human Rights Watch, les agents de la CIA n’ont pas toujours jugé utile de prendre des précautions particulières lors de leurs opérations : « Visiblement, ils se sentaient rassurés sur la collaboration espagnole » sous le gouvernement Aznar. Comme ce fut le cas dans l’Italie de Berlusconi où les 26 agents de la CIA et leurs collègues italiens impliqués dans l’enlèvement de Milan ont été repérés parce qu’ils utilisaient leurs téléphones portables…

Un procès qui dérange

Au total, 35 personnes sont inculpées dans cette affaire. Outre les 26 agents de la CIA, six Italiens sont mis en cause dont les anciens numéros un et deux du Sismi, le général Pollari et Marco Mancini, accusés d’enlèvement. L’affaire sera jugée à partir du 8 juin à Milan. Ce sera le premier procès concernant les « vols secrets de la CIA » en Europe et la première fois que des agents américains sont renvoyés en si grand nombre devant la justice d’un pays allié. Un des enjeux du procès est de déterminer le degré d’implications des autorités politiques italiennes de l’époque. Plusieurs témoignages ont attesté que la CIA avait sondé le gouvernement Berlusconi au lendemain du 11 septembre 2001 sur la possibilité de rapts de suspects. Mais on sait déjà que les prévenus américains, aujourd’hui en poste aux États-Unis ou dans d’autres pays, seront jugés par contumace. Le ministre de la Justice du gouvernement Prodi n’a pas donné suite à la demande d’extradition déposée par le parquet de Milan.

En outre, le gouvernement a déposé un recours auprès de la Cour constitutionnelle contre ce même parquet, arguant du fait que les magistrats auraient violé le secret d’État en exploitant des écoutes téléphoniques du Sismi. Le procès pourrait donc être suspendu. Rome ne souhaite pas envenimer ses relations avec les États-Unis. Ce dont témoigne le feu vert donné à l’extension de la base militaire américaine de Vicenza dans le nord du pays malgré l’opposition d’une bonne partie de l’opinion publique[4]. Une certaine idée de la raison d’État contre la vérité ?

publié la l’ACJJ.be 

Notes:

[1] Analyse parue dans le N° 309 du Journal du mardi, 27 février 2007

[2] Le rapport prend acte des efforts de la Belgique pour établir la vérité sur les vols de la CIA sur son territoire. Il demande la publication des résultats des enquêtes

[3] Hassan Moustafa Ossama Nasr, alias Abou Omar, a été libéré le 11 février. Il entend porter plainte contre Silvio Berlusconi à qui il demandera des dommages et intérêts « pour avoir permis à la CIA de le capturer. »

[4] Le 17 février, des dizaines de milliers d’Italiens ont manifesté à Vicenza contre cette extension, avec l’appui de la gauche radicale, communiste et verte, qui participe à la coalition au pouvoir.

 

Obama laisse intact le système de torture et de détention illimitée

Le président Barack Obama a ordonné la fermeture du camp de prisonniers de Guantanamo Bay d’ici un an, a exigé que la Central Intelligence Agency (CIA) et le personnel militaire s’engagent à respecter les interdictions sur la torture telles que définies dans l’armée et a décrété la fermeture de prisons de la CIA à l’étranger.

Bien que les médias présentent ces ordres comme la condamnation des politiques de détention et d’interrogation de l’administration Bush [ex : Le Figaro] , ils ne changent en réalité pas grand-chose. Ils représentent essentiellement une tentative de relations publiques visant à réhabiliter l’image des Etats-Unis à l’étranger après des années de torture et de détentions extralégales et à protéger de hauts officiels américains d’une possible poursuite criminelle.


Barack Obama juste après la signature du décret
ordonnant la fermeture de Guantanamo,

Lâchement, Obama a organisé le processus de signature de ces ordres de façon à apaiser la droite politique ainsi que les défenseurs de Guantanamo et de la torture et à souligner qu’il comptait poursuivre la « guerre contre le terrorisme » de l’administration Bush. Il était flanqué de 16 généraux et amiraux à la retraite qui ont fait pression pour la fermeture du camp de prisonniers à Cuba sur la base qu’il entrave la poursuite de la « guerre ». Il a de plus réitéré sa détermination à maintenir le cadre politique fondamental de la politique étrangère de l’administration Bush.

Le maintien du prétexte idéologique pour les guerres d’agression et les attaques sur les droits démocratiques assure que l’infrastructure d’Etat policier érigée sous l’administration Bush va demeurer intacte. Et cela est renforcé par les promesses d’Obama que son administration ne va pas enquêter ou poursuivre ceux qui, y compris Bush, Cheney, Rumsfeld, Alberto Gonzales et d’autres, ont été responsables des politiques de torture et de détention illégale.

Les ordres signés par Obama n’éliminent pas les attaques de l’administration Bush contre le droit constitutionnel et international. Ils ne remettent pas en question le supposé droit du président d’emprisonner quiconque unilatéralement, sans procès ni accusations, en le qualifiant de « combattant ennemi ». Pas plus qu’ils ne mettent fin à la procédure connue sous le nom d’« extradition extraordinaire », par laquelle les Etats-Unis ont durant les années Bush kidnappé des présumés terroristes et les ont envoyés dans des pays étrangers ou des prisons secrètes de la CIA hors des Etats-Unis où ils étaient torturés. 

Ils ne font rien à l’égard des centaines de prisonniers, 600 uniquement dans le camp de prisonniers de Bagram en Afghanistan, incarcérés derrière les fils barbelés de Guantanamo. Si le camp de Guantanamo ferme, le gouvernement américain va simplement déplacer les présumés terroristes capturés lors de ses rafles internationales vers d’autres camps de prisonniers dirigés par les Etats-Unis.

Sur la question des « techniques d’interrogatoire musclées », c’est-à-dire la torture, Obama a laissé de la marge de manœuvre pour qu’elles se poursuivent. L’avocat de la Maison-Blanche, Gregory Craig, a dit aux journalistes que l’administration était prête à prendre en compte les demandes de la CIA pour que de telles méthodes soient permises. Obama a annoncé la création d’une équipe spéciale qui va se pencher sur de nouvelles techniques d’interrogatoire au-delà de celles sanctionnées par l’armée, qui accepte maintenant 19 formes d’interrogatoire, en plus de la pratique d’extradition extraordinaire.

L’amiral à la retraite, Dennis Blair, qui a été nommé par Obama pour être le directeur du renseignement national, a dit à une audience de ratification du Sénat que les règlements ayant cours dans l’armée seraient eux-mêmes modifiés, permettant ainsi potentiellement de nouvelles formes d’interrogatoires musclés, mais que de tels changements seraient gardés secrets.

Obama a aussi annoncé la création d’une deuxième équipe spéciale qui se penchera sur le sort des 245 détenus qui sont toujours à Guantanamo. Plus tôt cette semaine, il a suspendu les procédures de la commission militaire au camp de prisonniers, mais il n’a pas aboli les commissions militaires elles-mêmes.

La nouvelle administration a exclu la seule solution constitutionnelle pour ceux qui ont été détenus dans des conditions barbares, sans procès équitable, pendant des années : soit les relâcher ou leur garantir un procès rapide dans une cour civile, avec toutes les protections et garanties prévues à la loi. Il y a eu beaucoup de spéculation selon laquelle l’administration pourrait soutenir l’établissement d’une Cour spéciale de sécurité nationale dans le système judiciaire civil afin de poursuivre les prisonniers de Guantanamo et les autres présumés terroristes. Cela représenterait une autre attaque sur les libertés civiles, mettant en place un système judiciaire sommaire afin de condamner rapidement ceux qui sont accusés de terrorisme — système qui pourrait être utilisé dans le futur pour réprimer l’opposition politique.

NBC Nightly News a déclaré jeudi que l’administration considérait garder indéfiniment et sans accusations environ 20 détenus de Guantanamo (y compris les cinq présumés conspirateurs du 11-Septembre actuellement jugés devant des commissions militaires) dans une prison militaire aux Etats-Unis.

Les commentateurs ont noté que l’administration Obama voulait empêcher les non-citoyens détenus en tant que terroristes de pouvoir exercer leur droit à l’habeas corpus.

Deux mesures prises mardi et jeudi [20 et 22 janvier] par Obama indiquent une autre considération importante motivant sa décision de fermer Guantanamo et de peaufiner la question de la torture. Jeudi, l’administration a demandé la fin des procédures d’appel d’une cause portée devant la Cour suprême américaine portant sur l’habeas corpus par le seul prétendu combattant ennemi emprisonné en sol américain, Ali al-Marri, originaire du Qatar, et décrit par Obama comme « dangereux ». Les avocats d’al-Marri contestent le droit du président de faire arrêter et emprisonner des individus en les déclarant combattants ennemis. Il était généralement considéré que cette, cause si la Cour suprême acceptait de l’entendre, forcerait l’administration Obama à dévoiler sa position sur cette question.

Cette mesure suivait une requête entreprise mardi pour que soient cassés des appels similaires entendus par la Cour du district fédéral qui touchent plus de 200 prisonniers de Guantanamo.

Ainsi, le premier effet du récent geste de l’administration a été l’arrêt des procès civils qui pourraient s’avérer être extrêmement dommageable pour le gouvernement parce qu’il y serait révélé qu’on a fait un usage systématique de la torture sur les détenus avec la possibilité que de hauts responsables américains se trouvent impliqués.

Par Par Tom Eley, le 24 janvier 2009 pour WSWS.org
(Article original anglais paru le 23 janvier 2009)

Le 11 Septembre indien : qui était derrière les attaques de Mumbai?

Washington encourage les divisions politiques entre l’Inde et le Pakistan

Les attaques terroristes de Mumbai faisaient partie d’une opération planifiée et coordonnée habilement, impliquant plusieurs équipes d’hommes armés entraînés et expérimentés.

L’empreinte de cette opération est celle du renseignement paramilitaire. Selon un expert russe du contre-terrorisme, les terroristes de Mumbai « ont utilisé les mêmes tactiques que les militants tchéchènes employaient dans les attaques au Nord-Caucase, où des villes entières étaient terrorisées, où des maisons et des hôpitaux étaient pris d’assaut. (Russia Today, 27 novembre 2008). 

On a décrit les attaques de Mumbai comme étant « le 11 Septembre indien ».

Celles-ci ont été perpétrées simultanément à plusieurs endroits, à quelques minutes d’intervalles.

La première cible était l’entrée principale de la gare de Mumbai, Chatrapati Shivaji Terminus, (CST), où les tireurs ont ouvert le feu sans distinction dans la foule de passagers. Les tireurs «sont ensuite sortis en courant de la station et sont entrés dans les édifices avoisinants, dont l’Hôpital Cama ».

Taj Mahal Hotel

Des groupes de tireurs distincts ont attaqué deux hôtels luxueux de Mumbai, le Oberoi-Trident et le Taj Mahal Palace, situés au coeur d’une aire touristique, à proximité de la Porte de l’Inde. 

Les tireurs ont également ouvert le feu au Café Leopold, un restaurant branché de la zone touristique. La troisième cible était la Maison Nariman , un centre d’affaires hébergeant Chabad Lubavitch, le Centre juif de Mumbai. Six otages ont été tués, dont le rabbin et sa femme.

L’aéroport des vols domestiques de Santa Cruz, le multiplexe Metro Adlabs et le port de Mazgaon ont aussi été ciblés.

« Les attentats se sont produits aux endroits les plus achalandés. En plus des hôtels et des hôpitaux, les terroristes ont frappé aux gares, au Marché Crawford, à Wadi Bunder et sur l’autoroute Western Express, près de l’aéroport. Sept endroits ont été attaqués avec des armes automatiques et des grenades. » (Times of India, 26 novembre 2008)

 

Les troupes indiennes ont encerclé les hôtels. Des commandos des Forces spéciales indiennes ont été envoyés dans les deux hôtels afin de confronter les terroristes. Des témoins affirment que les tireurs séparaient les personnes détenant un passeport américain ou britannique.

 
Vendredi, les membres des forces de sécurité indiennes se sont placés en position de tir
entre les camions de pompiers et les ambulances sur le terrain de l’hôtel Taj.
(Ruth Fremson, The New York Times)

Selon les comptes-rendus, il y aurait plus de 150 victimes. La plupart étaient des Indiens et beaucoup d’entre eux ont été tués dans l’attaque du terminus du chemin de fer Chhatrapati Shivaji.

Au moins 22 étrangers ont été tués dans les attentats, ainsi que quatorze policiers, incluant le chef de l’escouade anti-terroriste.

Qui était derrière ces attaques?

Un groupe pratiquement inconnu nommé « Moudjahidin du Deccan » a revendiqué les attentats. Le Deccan fait référence à un plateau de l’Inde centrale et méridionale situé principalement dans l’État d’Andhra Pradesh. Ce groupe inconnu est déjà catégorisé comme appartenant au réseau terroriste Al Quaeda, sans preuves à l’appui.

Les rapports de police confirment que neuf des « présumés agresseurs » ont été arrêtés et, selon des sources policières non confirmées, trois agresseurs ont avoué appartenir à Lashkar-e-Taiba [Lashkar-e-Tayyiba], une organisation séparatiste pakistano-cashemirie soutenue clandestinement par le Service de renseignement militaire pakistanais (ISI). Toujours selon les reportages, au moins une des personnes arrêtées est un citoyen britannique d’origine pakistanaise.

D’une même voix, les médias occidentaux et indiens pointent du doigt le Pakistan et son soutien présumé aux organisations terroristes islamiques :

« Les gourous de la stratégie et les analystes de la sécurité des États-Unis et d’ailleurs dans le monde examinent le rôle du Pakistan dans le terrorisme à la suite d’un autre épisode de terreur en Inde, et finissent par pointer du doigt son voisin, fortement vilipendé.

En raison du leurre des « Moudjahidin du Deccan » utilisé pour revendiquer les attentats, les reportages initiaux en provenance de l’Inde suggéraient que le carnage de Mumbai était une attaque localisée de militants mécontents. Mais les preuves citées par l’armée indienne et les experts en sécurité, basées sur des interceptions d’appels, sur la nature des armes, sur la manière d’entrer par la mer, etc., ont rapidement dirigé l’attention sur le Pakistan. » (Times of India, 27 novembre 2008)

Les médias américains se sont concentrés sur les liens entre les attaques de Mumbai et les « groupes terroristes renaissants [qui] jouissent de refuges dans les zones tribales du Pakistan, comme de la protection ou du soutien présumés de la part de membres du renseignement pakistanais. » (Washington Post, 28 novembre 2008) 

« Le choc des civilisations »

En Europe et en Amérique du Nord, les attaques de Mumbai par des fondamentalistes islamiques sont perçues comme un pan du « choc des civilisations ». « L’Islam militant est impliqué dans une guerre contre la civilisation. »

La perte dramatique de vies humaines résultant des attaques a contribué de façon immuable à renforcer le sentiment anti-musulman à travers le monde occidental.

Les grandes lignes des attaques terroristes de Mumbai en Inde deviennent évidentes. Les terroristes ont ciblé l’Inde, les États-Unis, la Grande-Bretagne et le peuple juif. (Market Watch, 28 novembre 2008)

D’après les médias, l’ennemi est al Qaïda, « l’ennemi extérieur » illusoire, dont les bases opérationnelles sont situées dans les zones tribales et dans la province frontalière du nord-ouest du Pakistan. Le mandat sacré autoproclamé de Washington dans la « guerre mondiale au terrorisme » est de débusquer ben Laden et d’extirper le fondamentalisme islamique.

Par conséquent, le droit des États-Unis d’intervenir militairement au Pakistan, en violation de la souveraineté pakistanaise, est soutenu. Le bombardement de villages dans les zones tribales du nord-ouest du Pakistan relève d’une « tentative humanitaire », en réaction aux pertes de vies dues aux attentats de Mumbai. :

« Avant ces horribles raids, les nouvelles d’Asie du Sud étaient encourageantes. Le problème central demeure la pacification de l’Afghanistan, où les États-Unis et d’autres forces de l’OTAN luttent pour réprimer les talibans et des membres d’al Qaïda » (Washington Post, 28 novembre 2008)

« Toutefois, Washington désire la coopération de l’armée pakistanaise dans la lutte au terrorisme. Ces dernières semaines, des officiers américains en Afghanistan signalaient de meilleurs résultats, attribuant aux Pakistanais le mérite d’avoir pris l’offensive contre les talibans sur le territoire pakistanais. »

Désinformation médiatique

Les réseaux de télévision américains ont abondamment couvert les événements dramatiques de Mumbai. Les attaques ont servi à déclencher une atmosphère de peur et d’intimidation à travers les États-Unis.

On dit de ces attentats qu’ils sont intimement liés au 11 septembre. Les communiqués officiels américains et les reportages des médias ont décrit les attaques de Mumbai comme le segment d’un processus plus large, incluant la possibilité d’une attaque terroriste en sol américain commanditée par al Qaïda.

Pendant la campagne électorale, le vice-président élu, Joe Biden, avait mis les États-Unis en garde en prévoyant que « ceux qui […] nous ont attaqués le 11 septembre, se sont regroupés dans les montagnes entre l’Afghanistan et le Pakistan et planifient de nouvelles attaques ». (Souligné par l’auteur.)

Ce sont les mêmes personnes qui étaient derrière les attaques de Mumbai.

Ce sont aussi les mêmes personnes qui planifient des attaques aux États-Unis. 

Immédiatement après les attentats de Mumbai, le maire de New York, Michael Bloomberg, a mis le métro de la ville en « alerte élevée », sur la base « d’un rapport non corroboré de terrorisme potentiel ici à New York. Ce rapport a amené le Service de police de la ville de New York à prendre des mesures préventives afin de protéger notre réseau de transport et nous ferons toujours le nécessaire pour que notre ville demeure en sécurité », affirmait M. Bloomberg dans un communiqué. (McClatchy-Tribune Business News, 28 novembre 2008, souligné par l’auteur.)

Étonnamment, un jour avant les attentats de Mumbai, « le FBI et le Département de la sécurité intérieure (Homeland Security, DHS) avaientt prévenu qu’il existait une menace, possible mais non corroborée, d’al Qaïda contre le réseau de transport de New York ». (Ibid)

« Au moment où les attentats de Mumbai étaient perpétrés, les autorités américaines signalaient qu’Al Quaeda avait possiblement discuté d’attaquer le métro de New York. Un avertissement vague, certes. " Nous n’avons pas de détails spécifiques confirmant que ce complot excède la simple planification, mais nous donnons cet avertissement puisque nous sommes inquiets qu’une telle attaque puisse être perpétrée pendant la prochaine période des fêtes ", affirmait le FBI et le . Département de la sécurité intérieure » (Chicago Tribune, 29 novembre 2008)

Le renseignement pakistanais est le cheval de Troie des États-Unis

En chœur, les médias pointent du doigt l’implication du Services de renseignement pakistanais, l’Inter Services Intelligence (ISI), sans mentionner que l’ISI opère invariablement en étroite collaboration avec la CIA. 

Les médias américains servent indéfectiblement les intérêts de l’appareil de renseignement des États-Unis. Voici ce que ces médias biaisés insinuent :

  1. Les terroristes sont liés à Al Qaeda. Les attentats de Mumbai sont une opération « financée par un État » impliquant l’ISI pakistanais.
  2. Les tireurs de Mumbai sont liés aux groupes terroristes situés dans les zones tribales et la province frontalière du nord-ouest du Pakistan.
  3. Le bombardement continu des zones tribales par les Forces aériennes américaines, violant la souveraineté pakistanaise, est par conséquent justifié comme partie intégrante de la « guerre mondiale au terrorisme ».

L’ISI constitue le cheval de Troie des États-Unis, un mandataire de facto de la CIA. Depuis le début des années 1980, le renseignement pakistanais travaille en étroite collaboration avec ses équivalents américains et britanniques.

Si l’ISI devait être impliqué dans une opération clandestine de grande envergure contre l’Inde, la CIA aurait été préalablement avisée de la nature et du moment précis de l’opération. L’ISI n’agit pas sans le consentement de son équivalent américain.

De plus, le renseignement américain est connu pour avoir soutenu Al Qaeda dès le début de la guerre soviéto-afghane et tout au long de l’ère post-guerre froide. (Pour plus de détails, voir Michel Chossudovsky,Al Qaeda and the War on Terrorism, Global Research, 20 janvier 2008.) 

Les camps d’entraînement de la guérilla financés par la CIA ont été établis au Pakistan pour entraîner les Moudjahidin. Le renseignement américain a historiquement soutenu al Qaïda en utilisant l’ISI du Pakistan comme intermédiaire.

« Avec le soutien de la CIA et l’acheminement massif de fonds par l’armée américaine, l’ISI pakistanais s’est développé en une structure parallèle exerçant un pouvoir énorme sur tous les aspects du gouvernement » (Dipankar Banerjee, "Possible Connection of ISI With Drug Industry", India Abroad, 2 décembre 1994.)

Dans la foulée des attentats du 11 septembre, l’ISI pakistanais a joué un rôle clé dans l’invasion de l’Afghanistan en octobre 2001, en étroite collaboration avec le haut commandement militaire de l’OTAN et des États-Unis. Ironiquement, en octobre 2001, les reportages, autant de la presse indienne qu’américaine, citant des sources du FBI et du renseignement ont suggéré que l’ISI fournissait du soutien aux présumés terroristes du 11 septembre. (Voir Michel Chossudovsky, Cover-up or Complicity of the Bush Administration, The Role of Pakistan’s Military Intelligence (ISI) in the September 11 Attacks, Global Research, 2 november 2001)

L’espion en chef du Pakistan nommé par la CIA

Historiquement, la CIA a joué un rôle officieux dans la nomination du directeur de l’ISI.

En septembre, Washington a fait pression sur Islamabad, en utilisant la « guerre au terrorisme » comme prétexte pour congédier le chef de l’ISI, le lieutenant général Nadeem Taj.

« On croit que Washington exerce une pression intense sur le Pakistan pour qu’il congédie le chef de l’ISI, Nadeem Taj, ainsi que deux de ses députés en raison du double jeu de l’agence clé avec les militants. (Daily Times, 30 septembre 30 2008)

Le président Asif Ali Zardari a assisté à des réunions à New York à la fin septembre avec le directeur de la CIA, Michael Hayden. (The Australian, 29 septembre 2008) À peine quelques jours plus tard, un nouveau lieutenant général approuvé par les États-Unis était nommé par le chef de l’armée au nom de Washington, le général Kayani. 


Lt. général Ahmed Shuja Pasha

À cet égard, la pression exercée par l’administration Bush a contribué à bloquer une initiative parlementaire menée par le gouvernement PPP visant à mettre les services de renseignement du pays (ISI) sous autorité civile, notamment sous la juridiction du ministre de l’Intérieur. 

En d’autres mots, Washington exerce plus de contrôle sur l’ISI que le gouvernement dûment élu du Pakistan.


Lt. gén. Ahmed Shuja Pasha (à droite) aux côtés du gén. Ashfaq Kayani
sur le USS Abraham Lincoln discutant avec Michael Mullen, chef d’État-major des armées.
 

Les États-Unis violent la souveraineté territoriale du Pakistan.

Les États-Unis violent actuellement la souveraineté territoriale du Pakistan en bombardant régulièrement des villages des zones tribales et de la province frontalière du Nord-Ouest. La « guerre au terrorisme » sert de  prétexte à ces opérations. Alors que le gouvernement pakistanais a « officiellement » accusé les États-Unis d’effectuer des bombardements aériens sur son territoire, l’armée pakistanaise (incluant l’ISI) a « officieusement » endossé ces attaques aériennes.

À cet égard, la nomination opportune du lieutenant général Ahmed Shuja Pasha à la tête de l’ISI était voulue pour assurer la continuité des opérations de « contre-terrorisme » américaines au Pakistan. Avant sa nomination, le lieutenant général Ahmed Shuja Pasha, en étroite collaboration avec les États-Unis et l’OTAN, était responsable des attaques ciblées de l’armée pakistanaise, apparemment contre les talibans et Al Quaeda dans les régions tribales (Federally Administered Tribal Areas, FATA) et la province frontalière du Nord-Ouest (PFNO). 

 

Dès sa nomination, le lieutenant général Ahmed Shuja Pasha a profondément remanié l’ISI, remplaçant plusieurs de ses commandants régionaux. (Daily Times, 30 septembre 2008). À la fin octobre, il était à Washington, aux quartiers généraux de la CIA à Langley et au Pentagone, afin de rencontrer ses homologues américains de l’armée et du renseignement :

« Le Pakistan se plaint publiquement des attaques aériennes américaines. Mais le nouveau directeur du renseignement, le lieutenant général Ahmed Shuja Pasha, était à Washington la semaine dernière en compagnie de militaires et d’espions de haut rang, et tout le monde semble être parti en souriant. » (David Ignatieff, A Quiet Deal With Pakistan, Washington Post, 4 novembre 2008, souligné par l’auteur)

Le moment choisi pour les attaques de Mumbai.

Les attaques aériennes sur les zones tribales, dont découlent d’innombrables morts de civils, ont créé une vague de sentiment anti-américain à travers le Pakistan. De la même manière, dans les mois précédent les attentats de Mumbai, ce sentiment anti-américain a aussi servi à promouvoir une nouvelle atmosphère de coopération entre l’Inde et le Pakistan.

Alors que les relations entre les États-Unis et le Pakistan sont à leur plus bas, les gouvernements d’Islamabad et de New Delhi ont fait des efforts significatifs dans les derniers mois pour promouvoir les relations bilatérales.

À peine une semaine avant les attaques, le président du Pakistan Asif Ali Zardari « a incité à ouvrir un débat publique sur la question du Cachemire en Inde et au Pakistan, et à laisser la population décider de l’avenir du Cachemire indien (IHK) ».

Il a également demandé « d’amener les relations bilatérales à un autre niveau », et de forger une union économique entre les deux pays.

Diviser et régner

Quels intérêts sont servis par ces attaques?

Washington est résolu à utiliser les attentats de Mumbai pour :

  1. Encourager les divisions entre le Pakistan et l’Inde et faire dérailler le processus de coopération bilatéral entre les deux pays;
  2. Promouvoir des divisions sociales, ethniques et sectaires à la fois en Inde et au Pakistan;
  3. Justifier l’action militaire américaine au Pakistan, incluant le meurtre de civils, en violant la souveraineté territoriale du pays;
  4. Fournir une justification à l’extension de la « guerre au terrorisme » américaine dans le sous-continent indien et en Asie du Sud-Est.

En 2006, le Pentagone avait prévenu qu’une « autre attaque terroriste considérable de type 11 Septembre pourrait provoquer à la fois la justification et l’opportunité qui manquent actuellement pour réagir contre certaines cibles connues » (Fuite d’un communiqué d’un officiel du Pentagone remis au Washington Post, 23 avril 2006). Dans le contexte actuel, les attaques de Mumbai sont considérées comme « une justification » pour traquer des « cibles connues » dans les zones tribales du nord-ouest du Pakistan.

Le premier ministre indien, Manmohan Singh a affirmé que des « forces externes » ont perpétré les attentats, faisant allusion au rôle possible du Pakistan. Les reportages médiatiques pointent aussi dans cette direction, en laissant entendre que le gouvernement pakistanais était derrière ces attaques :

Des officiels et législateurs américains se sont abstenus de nommer le Pakistan, mais leur condamnation du « terrorisme islamique » laissait peut de doute quant à leurs inquiétudes.

C’est la propre évaluation de l’administration Bush – coulée dans les médias – qui a donné de la force aux dernières accusations contre Islamabad. Selon cette évaluation, l’agence de renseignement pakistanaise ISI était liée aux attentats à la bombe de l’ambassade indienne à Kaboul quelques semaines auparavant, attentats qui ont fait près de 60 morts, dont un diplomate indien très admiré ainsi qu’un officiel senior respecté de la défense. (Times of India, 27 novembre 2008) 

Les attaques ont provoqué un sentiment anti-pakistanais en Inde

Les attaques ont servi à promouvoir un sentiment anti-pakistanais en Inde, ainsi que des divisions sectaires entre les musulmans et les hindous.

Le Time Magazine a visé, en des termes non équivoques, le rôle insidieux « de la puissante organisation ISI, souvent accusée d’orchestrer des attaques terroristes en Inde », sans reconnaître que le nouveau chef de l’ISI a été nommé sur ordre de Washington. (Time online)

Le reportage du Time suggère, sans preuves, que les architectes des attaques sont vraisemblablement des groupes islamiques financés par le Pakistan, dont Lashkar-e-Taiba (Armée des purs), qui fait partie du réseau al Qaïda, Jaish-e-Mohammed, une organisation séparatiste cachemirie appartenant à Al Qaeda, ayant revendiqué les attentats terroristes de décembre 2001 au Parlement de l’Union à Delhi, ainsi que le Mouvement des étudiants islamiques d’Inde. (Ibid)

Lashkar-e-Taiba et Jaish-e-Mohammed sont reconnus comme étant soutenus par l’ISI.

Démarches diplomatiques entre Islamabad et Delhi

Le président pakistanais Asif Ali Zardari a signalé que son gouvernement collaborerait entièrement avec les autorités indiennes.

Le nouveau gouvernement du Pakistan a été contourné par ses propres services de renseignement, qui demeurent sous la juridiction du haut commandement militaire.

Le gouvernement du Parti du peuple pakistanais, mené par le premier ministre Yousaf Raza Gilani, n’a aucun contrôle sur l’appareil militaire, ni sur l’appareil de renseignement, qui continuent à entretenir des rapports étroits avec leurs équivalents américains. À plusieurs égards, le gouvernement civil du Pakistan ne contrôle pas sa politique étrangère. L’armée pakistanaise et sa puissante aile de renseignement mènent la barque.

Dans ce contexte, le président Asif Ali Zardari semble jouer des deux côtés : collusion avec l’appareil de l’armée et du renseignement, dialogue avec Washington et faux-semblant avec le premier ministre Gilani et l’Assemblée nationale.

Le 28 novembre, deux jours après les attentats de Mumbai, Islamabad annonçait que le nouveau chef de l’ISI, le lieutenant général Ahmed Shuja Pasha, serait envoyé à Delhi pour des consultations avec ses homologues indiens, dont le conseiller à la Sécurité nationale M K Narayanan, ainsi que les dirigeants de l’agence de renseignement extérieur, la Research and Analysis Wing (RAW), et du Intelligence Bureau, responsable du renseignement intérieur. La RAW et l’ISI pakistanais sont connus pour s’être fait la guerre clandestinement durant plus de 30 ans.

Le jour suivant (29 novembre) Islamabad a annulé la visite du lieutenant général Shuja Pasha en Inde à la suite « du ton très agressif du ministre des Affaires étrangères indien, Pranab Mukherjee, envers les officiels pakistanais [lors d’une] conversation téléphone après les attentats de Mumbai ». (Press Trust of India, 29 novembre 2008, citant Geo News Pakistan). 

Situation tendue : les relations indo-pakistanaises se détériorent

Les attaques de Mumbai ont déjà créé une situation extrêmement tendue, qui sert largement les intérêts géopolitiques américains dans cette région. 

Islamabad envisage de relocaliser quelque 100 000 militaires de la frontière afghane à la frontière indienne, « s’il y a escalade des tensions avec l’Inde, ce qui sous-entendait l’implication d’éléments pakistanais dans le carnage de Mumbai ». (Source d’information pakistanaise citée par PTI op. cit.)

« Ces sources ont affirmé qu’on a dit à l’OTAN et au commandement américain que le Pakistan ne pourrait pas se concentrer sur la guerre au terrorisme et s’attaquer aux militants autour de la frontière afghane, puisque la défense de ses frontières avec l’Inde s’avérait beaucoup plus importante. » (Ibid, Geo News citant le journaliste senior pakistanais Hamid Mir.) 

Ingérence américaine dans la conduite de l’enquête policière indienne

L’ingérence totale de Washington dans la conduite de l’enquête policière indienne est également significative. Le Times of India révèle « une coopération sans précédent du renseignement impliquant des agences d’enquête et des groupes d’espions de l’Inde, des États-Unis du Royaume-Uni et d’Israël. »

Le FBI et les Services secrets britanniques, MI6, ont des bureaux de liaison à Delhi. Le FBI a envoyé des policiers, des officiers du contre-terrorisme et des médecins légistes à Mumbai « afin d’enquêter sur les attaques qui ont fait des victimes américaines […]. Des experts de la Police métropolitaine de Londres ont aussi été dépêchés à Mumbai :

« "L’hypothèse" du gouvernement américain voulant que les groupes militants Lashkar-e-Taiba et Jaish-e-Mohammed soient des suspects des attentats a retardé l’enquête qu’avaient entreprises les autorités pakistanaises, a affirmé l’officiel. Les deux groupes militants cachemiris ont des liens avec al Qaïda. » (Wall Street Journal, 28 novembre 2008)

Le rôle du contre-terrorisme américain, britannique et israélien et des officiels de la police consiste essentiellement à manipuler les résultats de l’enquête de la police indienne.  

Un fait mérite toutefois d’être mentionné, notamment que le gouvernement de Delhi a refusé la requête d’Israël d’envoyer une unité des forces spéciales de l’armée pour assister les commandos indiens dans la libération d’otages juifs à l’intérieur du Cha,bad Jewish Center de Mumbai. (PTI, 28 novembre 2008.) 

Bali 2002 comparé à Mumbai 2008

Les attaques terroristes de Mumbai ressemblent à certains égards aux attaques de Bali de 2002. Dans les deux cas, des touristes occidentaux étaient ciblés. Le centre de villégiature de Kuta, sur l’île de Bali en Indonésie, a fait l’objet de deux attaques distinctes, ciblant principalement des touristes australiens. (Ibid)

Il y a quelques semaines, le 9 novembre 2008, les présumés terroristes des attentats à la bombe de Bali en 2002 ont été exécutés à la suite d’un long procès. (Michel Chossudovsky, Miscarriage of Justice: Who was behind the October 2002 Bali bombings? Global Research, 13 novembre 2008). Les architectes politiques des attentats de Bali n’ont jamais été traduits en justice.

Un rapport de novembre 2002 émanant des hauts gradés indonésiens, révélait l’implication du chef du renseignement indonésien, le général General A. M. Hendropriyono et de la CIA. Les liens entre Jemaah Islamiyah (JI) et l’agence de renseignement indonésienne (BIN) n’ont jamais été soulevés dans l’enquête officielle du gouvernement indonésien, enquête menée dans les coulisses par le renseignement australien et la CIA. De plus, peu après les attentas, le premier ministre australien, John Howard, « a admis que les autorités australiennes avaient été avisées de possibles attaques à Bali, mais qu’elles avaient décidé de ne pas sonner l’alerte  ». (Christchurch Press, 22 novembre 2002).

En ce qui concerne les attentats de Bali de 2002, les témoignages de deux anciens présidents indonésiens, qui signalaient la complicité de l’armée et de la police indonésiennes, ont simplement été écartés dans les procédures judiciaires. En 2002 le président Megawati Sukarnoputri a accusé les États-Unis d’être impliqués dans les attaques. En 2005, dans une entrevue avec la chaîne australienne SBS TV, l’ancien président Wahid Abdurrahman affirmait que l’armée et la police indonésiennes avaient joué un rôle dans les attentats de Bali de 2002. (Cité dans Miscarriage of Justice: Who was behind the October 2002 Bali bombings?, op cit)

Note

1. Dans les derniers mois, le chef du renseignement extérieur (RAW), Ashok Chaturvedi, est devenu une cible politique. Le premier ministre Manmohan Singh est résolu à le congédier et à le remplacer par une personne plus acceptable. On ignore si Chaturvedi participera à l’enquête de la police et du renseignement.

Par Michel Chossudovsky, le 20 décembre 2008
Article original en anglais,
India’s 9/11. Who was Behind the Mumbai Attacks? publié le 30 novembre 2008.
Traduit par Julie Lévesque pour
Mondialisation.ca.

Madrid aurait été informé des vols secrets de la CIA dès 2002

Nous reproduisons ci-dessous un article du Monde informant de la dernière révélation en date sur les vols secrets de la CIA. Dans la "guerre contre le terrorisme" menée par les États-Unis, la complicité des États européens ne s’est malheureusement pas limitée à autoriser des vols de la CIA pour des transferts illégaux de prisonniers entre les zones de conflits et Guantanamo. L’an dernier, suite à une enquête menée par Dick Marty, le Conseil de l’Europe a apporté les preuves que certains États ont participé à l’enlèvement, sur leur propre territoire, de personnes suspectées de terrorisme. D’autres États européens ont même abrité des prisons secrètes, gérées par la CIA, entre 2002 et 2005. L’existence de prisons secrètes de la CIA, qui est contraire au droit international, a été reconnue par Bush en septembre 2006.


Article paru sur Le Monde.fr avec l’AFP le 30.11.08

Le quotidien espagnol El Pais, qui s’est procuré un document officiel classé "très secret", affirme que le gouvernement espagnol alors mené par le conservateur José Maria Aznar, était au courant dès 2002 des vols secrets américains transportant des prisonniers taliban depuis l’Afghanistan vers la base de Guantanamo. Le document, daté du 10 janvier 2002 soit quatre mois après les attaques du 11-Septembre, a été rédigé par Miguel Aguirre de Carcer, directeur général des affaires étrangères pour l’Amérique du Nord, après un entretien effectué avec un "conseiller politico-militaire de l’ambassade des États-Unis à Madrid", selon El Pais.

José Maria Aznar et George W. Bush, le 14 janvier 2004.

"Les États-Unis vont commencer très prochainement des vols pour transférer des prisonniers taliban et d’al-Qaida depuis l’Afghanistan vers la base de Guantanamo à Cuba", écrit M. Aguirre de Carcer dans cette missive adressée au chef de la diplomatie de l’époque, Josep Piqué. Washington aurait demandé "l’autorisation du gouvernement
espagnol
" pour que des avions puissent effectuer "des atterrissages d’urgence" en Espagne, de préférence dans des aéroports militaires.

AUCUN RESPONSABLE N’A RECONNU ÊTRE AU COURANT

L’administration de George Bush était également en train de faire des démarches similaires auprès de "différents pays", note le fonctionnaire espagnol dans sa lettre. Le responsable américain n’a pas précisé la quantité des vols ni leur calendrier, se contentant de prévenir son interlocuteur que les voyages commenceraient "très vite" et que Madrid devrait répondre à cette demande "le plus vite possible". M. Aguirre de Carcer s’est ensuite engagé à obtenir une réponse "dès vendredi à la mi-journée", soit "moins de vingt-quatre heures après l’entretien", note El Pais.

Pour le quotidien, ce document prouve "que le gouvernement de José Maria Aznar savait que des avions
américains qui survolaient ou faisaient escale en Espagne, transportaient à bord des personnes détenues dans des conditions légales plus que douteuses
". Depuis que l’affaire des vols secrets de la CIA a été révélée en novembre 2005, ni les responsables du Parti populaire (conservateurs), ni le gouvernement socialiste du PSOE au pouvoir par la suite "n’ont reconnu jusqu’à présent être au courant de ces transfèrements" alors que l’Audience nationale, plus haute instance pénale espagnole, enquête sur cette affaire.

LEMONDE.FR avec AFP le 30.11.08


Note ReOpenNews : Nous vous invitons à lire au sujet des prisons secrètes de la CIA en Europe

Le FBI empêche des agents de révéler la vérité sur Le 11 Septembre sur PBS

Publié sur Planète non-violence, le dimanche 5 octobre 2008

Les défaillances des agences américaines de renseignement avant le 11 Septembre ont généralement été attribuées à des blocages bureaucratiques – "échec de transmission de données " – amplifiés par les rivalités au sein de ces agences, et entre elles. Au fil du temps et des révélations, il apparaît que ces "défaillances " auraient été volontairement orchestrées.

Le FBI a empêché deux de ces agents vétérans du contre-terrorisme de rendre publiques leurs accusations selon lesquelles la CIA avait délibérément refusé de révéler des renseignements cruciaux avant les attaques du 11 Septembre 2001.

Les agents spéciaux du FBI, Mark Rossini et Douglas Miller ont demandé l’autorisation de participer à un documentaire télévisuel public à venir, prévu pour être diffusé en janvier, sur les rivalités qui existaient entre la CIA et le FBI et la NSA (Agence de Sécurité Nationale) avant le 11 Septembre. Le programme est un sous-produit de "The Shadow Factory: The Ultra-Secret NSA from 9/11 to the Eavesdropping on America", un reportage d’investigation du renommé James Bamford, qui devrait sortir bientôt.

Le FBI a refusé d’autoriser Rossini et Miller à participer au livre ou au documentaire de PBS "NOVA", qui est aussi écrit et produit par Bamford, prétextant que le FBI "ne veut pas réveiller de vieux conflits avec la CIA" selon de multiples sources fiables.

Bamford, contacté par téléphone, a dit qu’il ne pouvait pas faire de commentaire, car son éditeur avait prévu le lancement de son nouveau livre aux environs du 10 octobre. Bamford, qui est l’auteur de deux livres explosifs sur la NSA a également dit qu’il n’avait pas, par principe, pour habitude de discuter sur ses négociations pour des interviews avec des agences de renseignement.

Les défaillances du renseignement avant le 11 Septembre ont généralement été attribuées à des blocages bureaucratiques – "échec de transmission de données " – amplifiés par les rivalités au sein des agences de renseignement.

Mais Rossini et Miller, qui avaient été assignés au Centre de Contre-Terrorisme (CTC) de la CIA pendant la période précédant le 11 Septembre, sont prêts à expliquer devant les caméras comment la CIA les a empêchés de partager des informations cruciales avec les quartiers généraux du FBI – et a plus tard fait pression sur eux pour qu’ils ne disent pas la vérité aux enquêteurs.

La première accusation n’est pas totalement nouvelle, ayant été rapportée entre autres par l’écrivain Lauwrence Wright dans son livre de 2006, " The Looming Tower: Al Qaeda and the Road to 9/11".

Mais ce qui est nouveau c’est que Rossini et Miller – qui occupent toujours des postes sensibles au sein du FBI, et sont identifiés ici pour la première fois – sont prêts à affirmer publiquement que, sous la pression de la CIA, ils ont dissimulé toute la vérité à l’Inspecteur Général (IG) du Département de la Justice, qui a étudié en 2004 la façon dont le FBI avait utilisé les renseignements de la période pré-11 Septembre.

"Il y a eu des pressions pour ne pas dévoiler ce qui s’était réellement passé" selon des sources proches de l’enquête du IG.

On dit qu’en particulier Rossini s’est senti menacé par la CIA d’être poursuivi pour violation de l’Intelligence Identities Protection Act s’il disait aux enquêteurs de l’IG ce qui s’était réellement passé au sein du CTC.

Les officiers de la CIA se trouvaient dans la pièce lorsque lui et Miller, ainsi qu’un officier sympathisant de la CIA, ont été questionnés. Les enquêteurs de l’IG leur ont montré des copies de rapports de renseignement du CTC et des emails.

Mais les agents du FBI ont soudain été incapables de se souvenir des détails sur qui avait dit quoi, ou qui avait rapporté quoi et à qui, sur la question de la présence de deux agents d’al-Qaïda aux États-Unis avant les attaques du 11 Septembre. Les enquêteurs du IG ont eu des soupçons.

En effet, leur rapport, qui utilisait des pseudonymes pour les agents de la CIA et du FBI interviewés – Rosini et Miller étaient appelés "Malcom et " Dwight", et un analyste de la CIA "Eric" – faisait allusion à une opération de dissimulation.

"Quand nous avons interviewé tous les individus impliqués dans le CIR (Current Intelligence Report – Rapport Actuel du Renseignement – NdT), ils ont affirmé ne se souvenir de rien à ce sujet", disait-il.

L’IG se concentrait sur ce que la CIA avait dissimulé concernant les déplacements des deux agents d’al Qaïda, Nawaf al-Hazmi et Khalid al Mihdhar, de la Malaisie aux USA début 2000.

"Dwight a dit à l’OIG qu’il ne se souvenait pas avoir eu connaissance d’une information concernant Mihdhar, qu’il ne se souvenait pas avoir rédigé le CIR, ne se rappelait pas s’il avait rédigé le CIR de sa propre initiative ou sur ordre de son superviseur, et ne se souvenait pas de discussions sur les raisons de retarder l’achèvement et la distribution du CIR. Malcom a dit qu’il ne se souvenait pas avoir surveillé le trafic téléphonique ou toute information concernant Hazmi et Mihdhar. Eric a dit à l’OIG qu’il ne se souvenait pas du CIR."

Par conséquent, Rossini et Miller n’ont pas été appelés à témoigner par la Commission du 11 Septembre pour dire ce qu’ils savaient, bien que certaines sources aient indiqué qu’ils le feraient bien volontiers. En revanche, ils se sont expliqués lors d’une enquête interne du FBI, qui reste sous le sceau du secret.

Des sources qui ont une connaissance directe de l’enquête interne au FBI disent que les agents ont fourni au Bureau des versions inaltérées de leur expérience au CTC. Cela inclut des ordres qu’ils ont reçus du vice-directeur du Centre de l’époque, Tom Wilshire, leur demandant de dissimuler au FBI des renseignements sur les déplacements des agents d’al-Qaïda dans le pays.

Quand les agents du FBI ont demandé la permission de raconter la même histoire à la télévision, le FBI a d’abord accepté, puis s’est rétracté au dernier moment, selon deux sources impliquées dans les délibérations, avec pour seule explication qu’ils ne voulaient pas risquer de provoquer la colère de la CIA.

Le porte-parole principal du FBI, l’assistant du directeur John Miller, ne s’est pas directement occupé du problème. Mais il a dit que le FBI n’avait pas donné la permission que l’on cite les agents dans différents rapports sur le 11 Septembre pour des raisons de sécurité et des préoccupations en lien avec la vie privée.

"Ces questions ont été examinées attentivement par plusieurs agences indépendantes et des commissions" a-t-il dit via un email mercredi. "Il a été décidé que les deux employés du FBI ne seraient pas nommés dans ces rapports parce qu’ils continuent à occuper des positions sensibles au FBI de même que par souci des problèmes posés par le Private Act concernant l’actuel et l’ancien personnel."

L’Agent Douglas Miller a dit qu’il n’avait pas de "réponse rationnelle" pour expliquer le fait que la CIA ait bloqué le partage d’information avec le bureau (FBI), et en particulier un rapport d’une telle ampleur sur des agents d’al-Qaïda opérant aux États-Unis. Il a émis l’hypothèse selon laquelle les officiers de la CIA au CTC appréciaient peu qu’on empiète sur leur territoire.

Un porte-parole de la CIA, Paul Gimigliano, a ridiculisé de telles allégations.

" J’ai toute raison – toute raison- de croire que c’est totalement incorrect" a-t-il dit lors d’une brève interview téléphonique. " Non seulement la Commission du 11/9 s’est penchée en détail sur la question, mais l’ancien directeur (de la CIA – NdT) George Tenet, a largement écrit sur ce sujet dans son livre."

Mais l’Inspecteur général du Département de la Justice a contredit les affirmations de Tenet selon lesquelles la CIA avait partagé ses renseignements sur les agents d’al-Qaïda avec le FBI en temps voulu.

Selon le rapport de l’IG, "Nous avons étudié le fait que cette information avait été transmise par la CIA au FBI et sur la base de preuves. Nous avons conclu que tandis que la CIA a passé au FBI certaines informations concernant Mihdhar, elle n’a pas en même temps transmis l’information concernant son visa aux USA".

"Nous avons conclu que cela n’a pas été révélé au FBI avant fin août 2001 juste avant les attaques terroristes du 11 Septembre."

Une autre source du renseignement a dit que la CIA craignait que si les quartiers généraux du FBI apprenaient l’arrivée des suspects aux USA, ils essaieraient de les arrêter – et flanquerait en l’air une opération sensible de la CIA pour infiltrer al-Qaïda.

La CIA croyait que Mihdhar et Hazmi complotaient pour préparer une attaque en dehors des États-Unis et ne voulait pas que le FBI s’en mêle.

"Ils ont dit que cela n’avait rien à voir avec le FBI, que la prochaine attaque serait en Asie du Sud," a dit une source ayant connaissance des détails. " Ils ont dit ce n’est pas votre affaire".

Rossini et d’autres agents du FBI étaient furieux selon une source fiable. Le FBI est responsable des enquêtes concernant les complots intérieurs.

"Ils sont ici" a protesté Rossini auprès de ses patrons du CTC. "Cela concerne le FBI".

Le rapport de l’IG a critiqué Douglas Miller ("Dwight") pour avoir tenu compte des objections de la CIA et ne pas avoir envoyé son rapport crucial sur Mihdhar aux quartiers généraux du FBI.

Mais Miller, qui a l’époque occupait un rang relativement bas de GS-12, a dit aux enquêteurs que cela était impensable pour lui de violer les ordres de ses supérieurs du CTC. Il aurait été renvoyé, "renvoyé à la maison" leur a-t-il dit.

"Miller serait heureux d’accorder aux responsables de la CIA le bénéfice du doute dans une interview télévisée", a-t-il dit à des amis, concédant qu’ils avaient peut-être de bonnes raisons dont il n’avait pas connaissance.

Il a décrit le CTC comme un endroit rempli de professionnels dévoués qui étaient " des travailleurs professionnels de l’Amérique avec de bas salaires, payés sur une base horaire" tout le temps sous pression se consacrant à essayer de détecter des complots terroristes.

Mais sauf si le FBI revient sur sa décision, il devra garder cette histoire pour lui-même.

Jeff Stein 01/10/08 – www.cqpolitics.com

Introduction Traduction Mireille Delamarre pour www.planetenonviolence.org

Information complémentaire

Sur le fait d’avoir eu connaissance du plan d’attaque du WTC avant le 11 Septembre, un livre "Prior Knowledge of 9/11" ( voir site http://www.eventson911.com) offre des réponses détaillées à la question de savoir pourquoi la CIA a délibérément gardé une information capitale : en janvier 2000, elle avait travaillé conjointement avec le gouvernement malaisien pour photographier lors d’une réunion à Kuala Lumpur, les terroristes malaisiens connus, Khalid al Midhar, Nawaz al Hazmi, Tawfiq bin Attash ( Khallad) qui y participaient pour comploter sur les attaques de l’USS Cole et du 11 Septembre .

Dans sa conclusion, le livre de Bamford affirme que la CIA a travaillé, avec des agents des quartiers généraux du FBI qu’ils avaient assujettis, pour faire obstruction à l’enquête sur l’attaque du USS Cole, attentat lié aux attaques du 11 Septembre. Ils savaient tous qu’en agissant de sorte que cette enquête n’aboutisse pas, ils fermaient d’une certaine façon les yeux sur ce que complotaient ces agents d’al-Qaïda présents aux États-Unis. Donc, la responsabilité des attentats du 11/9 incombe pour partie directement à certains membres de la CIA et du FBI qui ont délibérément fait échouer les enquêtes qui auraient empêché ces attaques de se produire et aurait sauvé la vie de 3000 Américains.

Rapport de la CIA : Ben Laden est en train de mourir d’une insuffisance rénale

La fuite de nouveaux détails prouve une campagne de propagande destinée à intensifier l’activité militaire.

Steve Watson Infowars.net Mercredi 2 juillet 2008, paru sur Prison Planet

Un rapport top secret de la CIA divulgué au magazine TIME, suggèrant qu’Oussama ben Laden n’en a plus que pour 6 ou 8 mois à vivre, révèle une propagande dirigée constitutive d’un effort pour intensifier la guerre contre la terreur durant les mois restants de l’administration Bush.

Les « fuites » suggèrent que des sources à l’intérieur de la CIA « se sont ostensiblement débrouillées pour obtenir le nom de certains des médicaments que prend ben Laden » et en ont conclu que l’ancien atout du renseignement est en train de mourir d’insuffisance rénale.

En gros, ils savent quelles pilules il prend, mais ils n’ont aucune idée où il se les procure.

La même semaine où arrivaient ces informations, il fut révélé que le Pakistan avait un accord permettant aux drones Predator manoeuvrés par la CIA de survoler le pays et de bombarder des cibles dans leur soi-disant « chasse » à ben Laden.

En prime, des détails d’un plan secret du Pentagone pour envoyer des forces spéciales U.S. dans les sauvages régions tribales du Pakistan en vue de trouver ben Laden ont également fait surface. Ces plans n’auraient pas été exécutés en raison de querelles internes à la Maison-Blanche.

L’article du TIME commente: «Si ben Laden est mourant, la nouvelle sera sans aucun doute accueillie avec quelque ambivalence. D’une part, son départ est ce que le gouvernement U.S. a ardemment essayé de hâter – bien avant le 11 Septembre. Mais la mort par maladie du rein n’est pas ce qu’ils avaient en tête. "Ne serait-ce pas une situation tragique si, malgré tout ces efforts, ben Laden mourait sans que cela se produise des mains des forces de la coalition?" » a dit un actuel haut fonctionnaire de l’anti-terrorisme.

En effet, quelle fin glorieuse ce serait pour le mandat de Bush que le Président puisse se percher sur le corps pourrissant de ben Laden, l’homme qu’il avait fait le voeu de capturer « mort ou vif », et de proclamer que tout ce sur quoi la machine de guerre des néo-conservateurs avait travaillé pendant les 7 dernières années valait bien le coup.

Dans ce cas il vaut mieux se mettre au travail car, selon la CIA, exactement comme Bush, ben Laden n’en a plus que pour quelques mois.

Le seul petit problème avec tout cela, c’est bien sûr que ben Laden était à l’article de la mort pour cause d’insuffisance rénale chronique depuis déjà au moins 8 ans.

Selon le journal français Le Figaro, ben Laden était sous dialyse [NdT: lien en français] après s’être fait expédier une machine de dialyse à sa base de Kandahar en Afghanistan, en 2000, et quand la CIA lui a rendu personnellement visite à l’hôpital de Dubaï. D’autres récits suggèrent qu’il souffrait aussi d’une hépatite C à cette époque et qu’il ne lui restait plus que 2 ans à vivre.

Les journalistes qui ont rencontré ben Laden avant le 11 Septembre ont par la suite clamé leur incrédulité quant au fait qu’il ne soit pas apparu en vidéo après décembre 2001 pour se vanter de ne pas avoir été capturé. Depuis ce temps, chacune des bandes vidéo de ben Laden qui ont été rendues publiques n’a plus contenu que de vagues messages non spécifiques et, dans bien des cas, la bande était ancienne et trafiquée.

« Avec un ego de la taille du Mont-Everest, Oussama ben Laden ne serait pas, n’aurait pas pu rester silencieux si longtemps s’il était toujours en vie. Il a toujours aimé se faire attribuer le mérite même de choses avec lesquelles il n’avait rien à voir. Serait-il resté silencieux 9 mois durant sans claironner sa propre survie? » écrivait Amir Taheri du New York Times en juillet 2002.

Une très bonne raison pour Oussama d’être resté silencieux après 2001 pourrait être le fait qu’il est probablement mort le 26 décembre de cette même année, selon un reportage de l’Observer pakistanais qui citait un officiel taliban disant que ben Laden était mort d’une complication pulmonaire non traitée et qu’il avait assisté à ses funérailles.

En 2002, CNN rapporta que le président pakistanais Pervez Musharraf croyait que ben Laden était mort: [Un fonctionnaire de l'administration Bush] dit que selon les renseignements U.S. ben Laden a besoin d’une dialyse tous les trois jours et que « cela peut évidemment poser un problème quand tu cours d’un endroit à l’autre, et que tu dois envisager de devoir produire de l’électricité dans une cachette en montagne ».

D’autres ont défrayé la chronique en soulignant qu’ils tenaient ben Laden pour mort. Parmi eux: le président afghan Hamid Karzaï, le chef du contre-terrorisme du FBI Dale Watson, des sources du renseignement israélien, l’ancien Premier ministre du Pakistan Benazir Bhutto, le professeur Bruce Lawrence, expert de ben Laden et chef du programme d’études religieuses de l’université de Duke.

En outre, un mémo des services secrets français ayant fuité en septembre 2006 concluait que ben Laden était mort de typhoïde par empoisonnement le mois précédent. Le mémo citait des sources des services secrets d’Arabie saoudite qui étaient convaincues que ben Laden était mort au Pakistan.

« L’information récoltée par les Saoudiens indique que le chef d’Al-Qaïda fut victime, quand il était au Pakistan le 23 août 2006, d’un cas très grave de typhoïde qui entraîna une paralysie partielle de ses organes internes » déclare le mémo français.

En se basant sur les indices disponibles, la Maison-Blanche sait avec certitude que ben Laden est mort, ou du moins le suspecte fortement, et qu’il l’est depuis plusieurs années, mais ils ont choisi de conserver son mythe pour des raisons de propagande politicienne, comme un hameçon sur lequel accrocher l’avance de l’agenda des néo-conservateurs impérialistes.

Traduit de l’anglais par Perry et Stéphane Barthe pour ReOpenNews


=> Notes de ReOpenNews : les articles référencés dans le texte sont pour la plupart en anglais, nous nous en excusons d’avance auprès de nos lecteurs non anglophones. Lisez aussi la ReOpenNews sur Les dessous de la traque de Ben Laden

Les Etats-unis en train de « préparer le champ de bataille»  en Iran

Nous présentons ici à la fois l’article de CNN paru le 30 juin 2008 sur la préparation par les États-Unis de la guerre en Iran, et la traduction par mondialisation.ca de l’article de Seymour Hersh paru dans The New Yorker, et qui mentionné à plusieurs reprises par CNN.

Reportage de CNN : Les Etats-unis en train de "préparer le champ de bataille" en Iran

 WASHINGTON (CNN) – "L’administration Bush a amorcé une ‘escalade significative’ dans ses opérations clandestines en Iran en envoyant des commandos US espionner les installations nucléaires du pays et ébranler le gouvernement de la république islamique", a déclaré le journaliste Seymour Hersh dimanche.

Le drapeau iranien flotte près du bâtiment abritant le réacteur de la centrale nucléaire de Bushehr au sud de Téhéran.

La Maison Blanche, la CIA et les responsables du Département d’État se sont refusés à tout commentaire sur le reportage de Hersh, qui a été publié dans le numéro de cette semaine du New Yorker.

Hersh a raconté dans l’émission "Late Edition with Wolf Blitzer" sur CNN que le Congrès avait autorisé un fonds de 400 millions de dollars US pour financer cette campagne secrète, qui implique des troupes spéciales américaines et des dissidents iraniens.

Le président Bush et le vice-président Dick Cheney ont rejeté les conclusions des services de renseignement américains selon lesquelles l’Iran avait arrêté ses efforts de fabrication d’une bombe nucléaire. Ils "ne veulent pas laisser l’Iran en place avec son programme nucléaire", a déclaré Hersh.

« Ils pensent que leur mission est de s’assurer qu’avant de quitter leurs fonctions l’an prochain, l’Iran, ou bien sera attaqué, ou bien aura arrêté son programme d’armement » a dit Hersh.

Le nouvel article, "Préparer le champ de bataille" [ndt, voir plus bas dans cette page] est le dernier d’une série d’articles accusant l’administration Bush de préparer une guerre contre l’Iran.

Son reportage est basé sur les témoignages de sources, actuelles ou anciennes, au sein de l’armée, des services de renseignement et du Congrès.

« Comme d’habitude avec ces papiers trimestriels, nous préférons nous abstenir de tout commentaire », a déclaré sur CNN le porte-parole de la Maison Blanche, Gordon Johndroe. « Par principe, la CIA ne commente pas des allégations concernant ses opérations secrètes » a expliqué Paul Gimigliano, le porte-parole de la CIA. Ryan Crocker, l’ambassadeur américain à Bagdad, a nié que des raids aériens aient été lancés depuis l’Irak où, d’après des commandants américains, l’Iran est en train de préparer des attaques sur les troupes américaines.

« Je peux vous affirmer sans équivoque que les forces américaines ne mènent aucune action contre l’Iran en passant par la frontière irakienne, que ce soit dans le sud ou ailleurs » a dit Crocker.

Hersh affirme que les initiatives américaines étaient dirigées depuis l’Afghanistan qui, comme l’Irak, partage une frontière avec l’Iran.

Il explique que le programme a causé une « augmentation spectaculaire des événements cinétiques et du chaos » à l’intérieur de l’Iran, citant entre autres des attaques par des séparatistes kurdes au nord du pays et une attaque sur une mosquée à Shiraz qui a tué 13 personnes.

Les Etats-Unis soutiennent que leur but est d’isoler l’Iran par voie diplomatique et ce faisant, de l’inciter à jouer cartes sur table à propos de ses ambitions nucléaires. Mais Bush dit que « toutes les options » sont envisageables pour gérer le problème.

L’Iran insiste sur le fait que son programme nucléaire est destiné à fournir de l’énergie électrique à la population, et refuse de se conformer aux demandes du Conseil de Sécurité de l’ONU qui exige que l’Iran interrompe son programme d’enrichissement d’uranium.

Des inspecteurs nucléaires de l’ONU affirment que Téhéran a divulgué des informations essentielles qui pourraient déterminer si, oui ou non, le pays tente de fabriquer des armes nucléaires.

Israël, que l’on suppose en possession de son propre arsenal nucléaire, a mené des exercices militaires dans l’est méditerranéen au début du mois de juin, impliquant des dizaines d’avions militaires et d’avions de ravitaillement en carburant.

En 1981, des avions militaires israéliens avaient détruit un réacteur nucléaire irakien.

Le porte-parole du Parlement iranien, Ali Larijani, a mis en garde d’autres pays contre des actions qui pourraient « leur coûter très cher ». Parmi les commentaires parus dimanche dans Mehr, une agence de presse semi-officielle, un général iranien a déclaré que ses troupes étaient en train de creuser plus de 320 000 tombes pour enterrer les troupes de toute force d’invasion avec «tout le respect qui leur est dû».

« En accord avec les lois de la guerre et du conflit armé, nous devons prendre en main les préparatifs nécessaires pour l’enterrement des soldats des pays agresseurs » a expliqué le général de division Mirfaisal Baqerzadeh, un officier iranien chargé de l’identification des soldats portés disparus.

 

Traduit de l’anglais par Kate G. pour ReOpenNews


Article de Seymour R. Hersh, traduction parue le 4 juillet sur mondialisation.ca

Préparer le champ de bataille : L’administration Bush intensifie ses mesures secrètes contre l’Iran

par Seymour M. Hersh
 
Mondialisation.ca, Le 4 juillet 2008
The New Yorker  

A la fin de l’année dernière, le Congrès a accédé à la demande du président Bush destinée à financer une importante augmentation des opérations secrètes contre l’Iran, selon des sources actuelles et anciennes de l’armée, des services de renseignements et au Congrès. Ces opérations, pour lesquelles le président a demandé jusqu’à quatre cent millions de dollars, ont été décrites dans un Presidential Finding (ndt : document présidentiel) signé par Bush, et sont destinées à déstabiliser le gouvernement religieux du pays.

Photo: Simon James : Une fresque sur le mur de l’ancienne ambassade américaine à Téhéran, à présent appelé "la tanière des espions" par les Iraniens

Les actions clandestines impliquent un soutien aux groupes minoritaires arabes, les Ahwazi et les Baluchi et à d’autres organisations dissidentes. Elles comprennent également la collecte de renseignements sur le supposé programme d’armes nucléaires iranien.

Les opérations clandestines contre l’Iran ne sont pas neuves. Depuis l’année dernière, les Forces d’opérations spéciales américaines ont mené des opérations transfrontalières depuis le sud de l’Irak, avec l’autorisation du Président. Celles-ci comprenaient la capture de membres d’Al Qods, la branche des commandos de la Garde Révolutionnaire iranienne, afin de les emmener en Irak pour les interroger et la poursuite d’"objectifs de grande valeur" dans la guerre contre le terrorisme du Président qui ont été capturés ou tués.

Mais l’ampleur et la portée des opérations en Iran qui impliquent la Central Intelligence Agency et la Joint Special Operations Command (JSOC), ont été considérablement élargies, selon les actuels et anciens responsables. Nombre de ces activités ne sont pas précisées dans le nouveau Presidential Finding et certains dirigeants du Congrès ont eu de sérieux doutes quant à leur nature.

Selon la loi fédérale, un Finding, qui est extrêmement secret, doit être délivré lorsque une opération clandestine des services de renseignements est en cours et doit, au minimum, être porté à la connaissance des dirigeants démocrates et républicains de la Chambre des Représentants et du Sénat et aux membres hauts placés de leurs commissions respectives de renseignements – ce que l’on appelle la Bande des Huit.

L’argent pour l’opération peut alors, selon le besoin, être réaffecté de leurs précédentes attributions par les commissions du Congrès concernées, qui peuvent aussi être informées.

"Le Finding portait sur une attaque contre les ambitions nucléaires de l’Iran et une tentative de fragilisation du gouvernement par un changement de régime," a déclaré une personne qui connaît son contenu et qui est impliquée dans le «travail avec des groupes d’opposition et le transfert d’argent."
"Le Finding subvenait aux besoins d’une nouvelle gamme d’activités dans le sud de l’Iran et dans des régions à l’est, où l’opposition politique Baluchi est forte", a-t’elle ajouté.

Selon cette source, bien que certains hommes politiques fussent préoccupés par certains aspects du Finding, et "qu’il y ait eu un certain nombre de discussions à un niveau élevé" sur le sujet, le financement a été approuvé.
En d’autres termes, certains membres de la direction des Démocrates (le Congrès est sous le contrôle des Démocrates depuis les élections de 2006) étaient prêts, en secret, à se rallier à l’Administration dans le développement d’activités clandestines en Iran, alors que le candidat présumé à la présidence, Barack Obama, déclarait qu’il privilégiait des négociations directes et la diplomatie.

La demande de financement a eu lieu au moment où l’administration recevait l’Estimation des Services de Renseignements (ESR), publiée en Décembre, qui concluait que l’Iran avait mis fin à ses travaux sur les armes nucléaires en 2003.

L’Administration a minimisé l’importance de l’ESR et, en disant qu’elle était engagée dans la diplomatie, elle a continué à insister sur le fait qu’une action urgente était indispensable pour contrer la menace nucléaire iranienne.

Le président Bush a mis doute les conclusions de l’ESR et de hauts responsables à la sécurité nationale, dont le secrétaire à la Défense Robert Gates et le secrétaire d’État Condoleezza Rice ont fait des déclarations similaires. (Ainsi que le sénateur John McCain, le futur candidat républicain à la présidence.)

Pendant ce temps, l’Administration a également ressorti les accusations d’implication des dirigeants iraniens dans l’assassinat de soldats américains en Irak: que ce soit directement, en envoyant des unités de commandos en Irak, et indirectement, par la fourniture de matériels utilisés pour les bombes de bords de routes et d’autres matériels mortels. (Il y a eu des questions quant à l’exactitude des affirmations, le Times, entre autres, a indiqué que "des incertitudes subsistaient quant à l’ampleur de cette participation».)

Des responsables militaires et civils au Pentagone ont fait part à la Maison Blanche de leurs inquiétudes au sujet des ambitions nucléaires de l’Iran, mais il existait des désaccords quant à savoir si une attaque militaire était la bonne solution. Certains responsables du Pentagone pensaient, comme ils l’avaient fait savoir au Congrès et aux médias, qu’un bombardement de l’Iran n’était pas une réponse viable à la question de la prolifération nucléaire et que plus de diplomatie était nécessaire.

Un sénateur démocrate m’a dit qu’à la fin de l’année dernière, lors d’une réunion-déjeuner confidentielle, le secrétaire à la Défense, Gates, a rencontré le comité électoral des Démocrates au Sénat. (Ces réunions sont organisées régulièrement.) Selon le sénateur, Gates a alerté sur les conséquences d’une frappe préventive de l’Administration Bush contre l’Iran, en disant : «Nous allons créer des générations de jihadistes, et nos petits-enfants se battront contre nos ennemis ici en Amérique."

Les commentaires de Gates ont stupéfait les Démocrates au déjeuner et un autre sénateur a demandé si Gates parlait au nom de Bush et du vice-président Dick Cheney. La réponse de Gates, m’a dit le sénateur fût : "Disons que je parle ici en mon nom" (Un porte-parole de Gates a confirmé qu’il avait abordé les conséquences d’une frappe lors de à la réunion, mais qu’il n’aborderait pas ce qu’il a dit, en dehors de contester l’interprétation des propos du sénateur.)

Le Comité des Etats-Majors Interarmes, dont le président est l’amiral Mike Mullen, «repoussaient fortement la pression de la Maison-Blanche destinée à entreprendre une frappe militaire contre l’Iran", m’a déclaré la personne qui connaît bien le Finding. De même, un consultant du Pentagone qui est impliqué dans la guerre contre le terrorisme a déclaré qu’"au moins dix contre-amiraux et généraux, dont des commandants de combat (des généraux d’armée qui dirigent des opérations militaires dans le monde) ont pesé sur cette question».

Le plus critique de ces officiers est l’amiral William Fallon, qui, jusqu’à récemmen,t était le chef du Commandement central américain, et donc en charge des forces américaines en Irak et en Afghanistan.

En Mars, Fallon a démissionné sous la pression, après avoir donné une série d’interviews indiquant ses réserves au sujet d’une attaque armée contre l’Iran. Par exemple, à la fin de l’année dernière, il a déclaré au Financial Times que le "véritable objectif de la politique américaine était de changer le comportement des Iraniens et que "les attaquer comme un moyen d’y arriver ne me semble pas être la meilleure solution."

L’amiral Fallon a reconnu, quand j’ai parlé avec lui en Juin, qu’il avait entendu dire qu’il y avait des gens à la Maison Blanche qui avaient été bouleversés par ses déclarations publiques. «Trop de gens pensent que vous devez être pour ou contre les Iraniens», m’a t-il dit. "Soyons sérieux. Il y a quatre-vingt millions de personnes qui y vivent et ce sont tous des individus. L’idée selon laquelle il n’y a qu’une façon ou une autre n’a pas de sens."

Quant à la guerre en Irak, Fallon dit : «J’ai râlé au sujet des choses qui étaient proposées? Tu parles. Certaines d’entre elles étaient très stupides."

L’accord de la direction des Démocrates sur l’engagement de centaines de millions de dollars pour effectuer plus d’opérations secrètes en Iran était marquante, compte tenu des préoccupations de responsables comme Gates, Fallon, et bien d’autres. "Le processus de contrôle n’a pas été tenu au courant : il a été détourné par l’administration", a déclaré la personne qui connaît bien le contenu du Finding. "Le processus est rompu et nous avons autorisé des choses dangereuses."

De hauts responsables Démocrates au Congrès m’ont dit qu’ils étaient inquiets de la possibilité que leur compréhension des nouvelles opérations soit différente de celle de la Maison Blanche.

Selon la personne qui le connait, l’un des sujets concerne une référence du Finding à une possible action défensive mortelle menée par des agents américains en Iran. (Au début du mois de Mai, le journaliste Andrew Cockburn a publié des éléments du Finding dans Counterpunch, un bulletin d’information et un magazine sur internet.)

Le texte a été inséré dans le Finding à l’instigation de la CIA, selon un ancien haut fonctionnaire des services de Renseignements. Les opérations secrètes présentées dans le Finding sont effectuées pour l’essentiel simultanément à des opérations d’une mission secrète de l’armée actuellement en Iran, qui est sous le contrôle du JSOC.

Selon l’interprétation de la Loi de l’Administration Bush, les opérations secrètes de l’armée, contrairement à celles de la CIA, n’ont pas besoin d’être décrites dans le Finding, parce que le Président a un droit constitutionnel pour commander les forces de combat sur le terrain sans ingérence du Congrès.

Mais les frontières entre les opérations ne sont pas toujours claires: en Iran, les agents de la CIA et les alliés régionaux ont des compétences linguistiques et des connaissances locales permettant d’établir des contacts pour les agents du JSOC et ils ont travaillé avec eux pour envoyer du personnel, du matériel et de l’argent en Iran depuis une base obscure située à l’ouest de l’Afghanistan.

En conséquence, il n’a été donné au Congrès qu’une vue partielle de la façon dont l’argent pour lequel il donnait son accord serait utilisé. L’une des missions des agents du JSOC, la poursuite des "objectifs de grande valeur," n’était pas directement abordée dans le Finding.

De plus en plus, certains hommes politiques réalisent que l’administration Bush, au cours des dernières années, a mélangé les opérations de renseignements aux opérations militaires afin d’éviter que le Congrès soit totalement informé sur ce qu’elle faisait.

«C’est une grosse affaire," dit la personne qui connaît le Finding. "La CIA avait besoin du Finding pour effectuer ses affaires traditionnelles, mais le Finding ne s’appliquait pas au JSOC. Le Président a signé un décret après le 11 Septembre qui donnait au Pentagone l’autorisation de faire des choses qu’il n’avait jamais été en mesure de faire avant sans en aviser le Congrès. L’excuse était que l’armée «préparait l’espace du combat, et en utilisant ce terme, ils ont réussi à contourner le contrôle du Congrès. Tout est justifié en termes de lutte dans la guerre mondiale contre le terrorisme».
Il a ajouté : «L’Administration a brouillé les frontières : elle utilise souvent une zone de gris" – entre les opérations dont la haute direction du Congrès doit être informée et celles qui n’ont pas à l’être", mais maintenant c’est une purée de pois."

"L’agence dit que nous n’aurions pas été en position d’aider à tuer des gens sans le Finding" m’a dit l’ancien haut fonctionnaire du renseignement. Il faisait référence à la menace juridique qu’affrontent certains membres de l’agence pour leur implication dans la reddition et la torture de suspects dans la guerre contre le terrorisme. "Cela a poussé les militaires dans le mur», a-t-il dit.
Quant à la C.I.A., a déclaré l’ancien haut fonctionnaire du renseignement, "l’ensemble de l’autorisation comprend le meurtre, mais c’est quand même pas pour ça qu’ils l’ont présenté. Il s’agit de recueillir des informations, d’obtenir des soutiens." Le Finding présenté au Congrès était un compromis fournissant une couverture à la CIA tout en faisant référence à l’utilisation de la force meurtrière dans des termes ambigus.

Le langage défensif-meurtrier a conduit certains Démocrates, selon des sources au Congrès au courant de leurs opinions, à appeler le directeur de la CIA et le Général Michael V. Hayden de l’armée de l’air pour une réunion d’information spéciale.
Hayden a rassuré les hommes politiques en disant que le langage utilisé ne servait qu’à fournir une autorisation aux membres des Forces Spéciales sur le terrain en Iran de tirer s’ils étaient capturés ou en mauvaise posture.

Les hommes politiques étaient loin d’être convaincus. Un membre du Congrès a ensuite écrit une lettre personnelle au Président Bush, en insistant sur le fait qu’"aucune action ou époque mortelle" n’avait été autorisée à l’intérieur des frontières de l’Iran. En Juin, il n’avait reçu aucune réponse.

Par le passé, des membres du Congrès ont exprimé leur scepticisme sur les renseignements fournis par la Maison Blanche.

Le 15 Mars 2005, David Obey, à l’époque un Démocrate de premier plan travaillant dans la Commission des Finances de la Chambre des Représentants, dirigée par les Républicains, qui approuve les dépenses, avait annoncé qu’il mettait de côté un amendement qu’il avait l’intention de présenter ce jour-là et qu’il couperait tous les financements du programme des Renseignements jusqu’à ce que le Président accepte de tenir le Congrès pleinement informé des actions militaires secrètes menées dans la guerre contre le terrorisme.
Il a changé d’avis, a-t-il dit, parce que la Maison Blanche avait promis une meilleure coopération. "Le pouvoir exécutif comprend que nous ne cherchons pas à dicter ce qu’ils doivent faire», avait-il déclaré à l’époque dans un discours. "Nous essayons tout simplement de faire en sorte que ce qu’ils font est compatible avec les valeurs américaines et que cela ne met pas le pays en difficulté."

Obey a refusé de commenter les détails des opérations en Iran, mais il m’a dit que la Maison-Blanche était revenue sur sa promesse de consulter plus en détail le Congrès. Il a dit : "Je pense qu’il y a quelque chose en cours, mais je ne sais pas que croire. Cheney a toujours voulu attaquer l’Iran, et s’il avait plus de temps, il trouverait un moyen de le faire. Nous n’avons toujours pas suffisamment d’informations de la part des agences et j’ai très peu confiance dans les informations qu’elles nous donnent."

Aucun des quatre Démocrates dans la Bande des Huit – le chef de la majorité au Sénat, Harry Reid, la présidente de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, le président de la Commission aux Renseignements du Sénat, John D. Rockefeller IV et le président de la Commission aux Renseignements de la Chambre des Représentants, Silvestre Reyes – n’a fait de commentaires sur le Finding, et certains font remarquer que c’est classé secret.

Un collaborateur d’un membre de la direction des Démocrates a répondu, en son nom, en soulignant les limites de la Bande des Huit. Une notification d’un Finding, a déclaré le collaborateur, "est juste une notification et pas une annonce d’actions. La supervision des activités de renseignements en cours est faite par un exposé complet aux membres de la Commission aux Renseignements."

Toutefois, le Congrès n’a pas les moyens de contester la Maison Blanche lorsqu’elle présente un Finding. Il a le pouvoir de suspendre le financement de toute opération du gouvernement.
Les membres de la Chambre des Représentants et la direction des Démocrates au Sénat qui ont accès au Finding peuvent aussi, s’ils le veulent et s’ils sont inquiets, trouver des moyens d’exercer leur influence politique auprès de l’administration. (Un porte-parole de la CIA a déclaré : «En règle générale, nous ne commentons pas d’une manière ou d’une autre les allégations d’actions secrètes ou des prétendues conclusions." (La Maison Blanche s’est également refusée à tout commentaire.)

Un membre de la Commission des Finances de la Chambre des Représentants a reconnu que, même avec une victoire des Démocrates en Novembre, "il faudra un an avant de reprendre le contrôle des activités des services de renseignements." Il a ajouté ; "Nous contrôlons l’argent et ils ne peuvent rien faire sans l’argent. L’argent, c’est la clé. Mais je suis très méfiant au sujet de cette administration." Il a ajouté: «Cette administration a été tellement secrète."

Une ironie ans le départ de l’Amiral Fallon, c’est qu’il était, dans de nombreux domaines, en accord avec le Président Bush sur la menace posée par l’Iran.
Ils avaient une bonne relation de travail, m’a dit Fallon et, quand il dirigeait CENTCOM, ils étaient régulièrement en contact. Le 4 Mars, une semaine avant sa démission, Fallon avait témoigné devant la Commission des Services Armés du Sénat, en disant qu’il était "encouragé" par la situation en Irak et en Afghanistan.

En ce qui concerne le rôle joué par les dirigeants iraniens, il avait déclaré : "Ils ont été absolument inutiles, très préjudiciables, et je ne tolère absolument pas aucune de leurs activités. Et depuis que je suis dans ce métier, j’attends encore de voir des actions publiques de l’Iran qui soient utiles à cette région".

Fallon a précisé dans nos conversations qu’il estimait qu’il n’était pas approprié de faire publiquement des commentaires sur le Président, le Vice-Président, ou sur des opérations spéciales. Mais il a dit qu’il avait entendu que des gens à la Maison Blanche avaient "combattu" son point de vue sur l’Iran.

"Quand je suis arrivé au CENTCOM, les Iraniens finançaient chaque entité en Irak. C’était dans leur intérêt que nous partions et donc ils ont décidé de tuer autant d’Américains que possible. Et pourquoi pas? Ils ne savaient pas ce qui en ressortirait mais ils voulaient que nous partions.
J’ai décidé que je ne pouvais pas résoudre la situation en Irak sans le voisin. Pour résoudre ce problème en Irak, nous avons dû en quelque sorte impliquer l’Iran et la Syrie. Je devais travailler avec le voisin
».

Fallon m’a dit que son centre d’attention n’était pas la question nucléaire iranienne, ou un changement de régime, mais "l’extinction des incendies en Irak." Il y avait constamment des discussions à Washington et sur le terrain sur la façon d’impliquer l’Iran et sur l’option du bombardement. Fallon dit qu’il pensait qu’"il ne se passerait rien sauf si les Iraniens faisaient quelque chose de stupide."

Toutefois, la retraite anticipée de Fallon semble avoir été provoquée non seulement par ses commentaires négatifs sur un bombardement de l’Iran, mais aussi par sa forte confiance dans la chaîne de commandement et son insistance à être informé sur les opérations spéciales dans la région sou sa responsabilité.

L’un des défenseurs de Fallon est le Général de Marine à la retraite, John J. (Jack) Sheehan, dont la dernière affectation était comme Commandant en chef du Commandement Atlantique des États-Unis, dont Fallon était un adjoint. L’année dernière, Sheehan a rejeté une offre de la Maison Blanche pour devenir l’"éminence grise" du président concernant les guerres en Irak et en Afghanistan.

"L’une des raisons du choix de Fallon pour CENTCOM par la Maison Blanche, c’est qu’il était connu comme stratège et qu’il avait fait la preuve de ces compétences dans le Pacifique" m’a dit Sheehan. (Fallon a servi comme commandant en chef des forces américaines dans le Pacifique de 2005 à 2007.)
"Il a été chargé de présenter un ensemble de stratégies cohérentes pour l’Iran, l’Irak et l’Afghanistan et, selon la loi, le commandant de combat est responsable de toutes les opérations militaires au sein de sa ZO" (Zone d’opérations).
"Ce ne fût pas le cas," dit Sheehan.
"Lorsque Fallon a essayé de donner un sens à toutes les opérations publiques et secrètes menées par l’armée dans la région sous sa responsabilité, un petit groupe à la direction de la Maison Blanche l’a exclu."

La loi citée par Sheehan est la Loi sur la Réorganisation de la Défense de 1986, connue sous le nom de Goldwater-Nichols, qui définit la chaîne de commandement : du Président au Secrétaire à la Défense, en passant par le président du Comité des Etats-Majors Interarmes, et les différents commandants de combat, qui ont été chargés de tous les aspects des opérations militaires, y compris de la formation et de la logistique. Cette autorité, déclarait la Loi, ne devait pas être partagée avec d’autres échelons de commandement.
Mais l’Administration Bush, dans le cadre de sa guerre mondiale contre le terrorisme, a institué de nouvelles politiques qui diminuent le rôle des commandants en chef régionaux. Par exemple, elle a donné aux équipes des opérations spéciales, à des commandements militaires dans le monde, la plus haute priorité en termes d’obtention de soutien et d’équipement.

Au cours des dernières années, la dégradation de la chaine traditionnelle de commandement a été un point de tension entre la Maison Blanche et les militaires en uniforme.

"La cohérence de la stratégie militaire est en train de s’éroder en raison de l’excessive influence de civils et de la direction d’opérations militaires non-conventionnelles», a dit Sheehan.
"Si vous avez des petits groupes qui planifient et mènent des opérations militaires en dehors de la connaissance et du contrôle du commandant de combat, vous ne pouvez pas avoir de stratégie militaire cohérente. Vous finissez avec une catastrophe, comme les efforts de reconstruction en Irak."

L’amiral Fallon, qui est connu sous le nom de Fox, savait qu’il se heurterait à des difficultés en tant que premier officier de Marine à la direction de CENTCOM, qui avait toujours été dirigé par un commandant de terrain, m’a dit l’un de ses collègues militaires. Il savait également que les équipes des opérations spéciales seraient un sujet de préoccupation.

"Fox a dit qu’il se passait beaucoup de choses étranges dans les Opérations Spéciales, et je lui ai dit qu’il devait arriver à comprendre ce qu’ils faisaient vraiment", m’a dit le collègue de Fallon. "Les gars des Opérations Spéciales ont finalement compris qu’ils avaient besoin de Fox et ils ont commencé à lui parler. Fox aurait gagné son combat avec les Opérations Spéciales, mais sans Cheney."

Le consultant du Pentagone a déclaré : "Fallon a été descendu parce que, à sa façon, il essayait d’empêcher une guerre avec l’Iran, et vous devez l’admirer pour cela."

Au cours des derniers mois, selon les médias iraniens, il y a eu une poussée de violence en Iran, toutefois, il est impossible à ce stade, de la mettre au crédit des activités de la CIA ou du JSOC, ou d’évaluer leur impact sur les dirigeants iraniens.

Les reportages de la presse iranienne sont soigneusement contrôlés par le colonel de l’armée de l’air à la retraite, le Colonel Sam Gardiner, qui a enseigné la stratégie au National War College et mène maintenant des jeux de guerre centrés sur l’Iran pour le gouvernement fédéral, les think tanks, et les universités.

La presse iranienne "est très libre pour décrire les meurtres qui ont lieu dans le pays," a déclaré Gardiner. C’est, dit-il, "une presse contrôlée, et le fait qu’elle publie ces choses les rendent plus importantes. Nous commençons à voir l’intérieur du gouvernement."
Il a ajouté: «Pas un jour ne se passe maintenant sans que nous voyons un conflit quelque part. Il y a eu trois ou quatre incidents lors d’un récent week-end et les Iraniens ont même publié les noms des officiers de la Garde révolutionnaire qui ont été tués."

Au début de cette année, un groupe militant Ahwazi a revendiqué l’assassinat d’un colonel de la Garde Révolutionnaire, et le gouvernement iranien a reconnu qu’une explosion dans un centre culturel à Chiraz, au sud du pays, qui a tué au moins douze personnes et blessé plus de 200, était un acte terroriste et non pas, comme il l’avait dit avec insistance au début, que c’était un accident.
Cela ne nous apprend pas l’existence d’une implication américaine dans tout événement particulier en Iran, mais, selon Gardiner, les Iraniens ont commencé à accuser publiquement les États-Unis, la Grande-Bretagne et, plus récemment, la CIA pour certains incidents.

L’agence avait été impliquée dans un coup d’Etat en Iran en 1953 et son soutien à l’impopulaire régime du Shah Mohammed Reza Pahlavi - qui a été renversé en 1979 – est condamné depuis des années par les mollahs au pouvoir à Téhéran, avec une grande efficacité.
"C’est le summum pour les Iraniens que de blâmer la CIA," a déclaré Gardiner. "C’est nouveau, et c’est une escalade : une augmentation irréversible de tensions. Cela permet au régime d’obtenir un soutien et montre à la population que la menace du ‘Grand Satan’ existe." Selon Gardiner, la violence, au lieu d’affaiblir le gouvernement religieux iranien, pourrait lui octroyer un soutien.

Bon nombre d’actions pourraient être menées par des dissidents en Iran, et non par des Américains sur le terrain. Un problème avec "le passage de l’argent" (pour utiliser le terme de la personne qui connaît le Finding) de façon secrète, c’est qu’il est difficile de contrôler où va l’argent et à qui il profite.

Néanmoins, l’ancien haut fonctionnaire des Renseignements a déclaré: «Nous avons été exposés, en raison du transfert de nos armes et de nos équipements de communications. Les Iraniens seront en mesure de prouver que l’opposition a été inspirée par les Américains. Combien de fois avons-nous essayé cela sans nous poser les bonnes questions? Est-ce que le risque en valait la peine? "
Une conséquence possible de ces opérations serait une violente répression iranienne contre l’un des groupes dissidents, ce qui pourrait donner une raison à l’administration Bush d’intervenir.

La stratégie d’utilisation des minorités ethniques pour fragiliser l’Iran est une erreur, selon Vali Nasr, qui enseigne la politique internationale à Tufts University et est également un membre du Conseil des Relations Extérieures.
"Tout simplement parce que le Liban, l’Irak et le Pakistan ont des problèmes ethniques, cela ne signifie pas que l’Iran souffre du même problème," m’a dit Nasr. «L’Iran est un vieux pays – comme la France et l’Allemagne – et ses citoyens sont tout aussi nationalistes. Les États-Unis surestiment les tensions ethniques en Iran."

"Les groupes minoritaires auxquels les États-Unis viennent en aide sont bien intégrés ou petits et marginaux, sans beaucoup d’influence sur le gouvernement ou avec la possibilité de présenter une opposition politique", dit Nasr. "Vous pouvez toujours trouver des groupes d’activistes qui vont aller tuer un policier, mais travailler avec les minorités auront un effet inverse et aliéneront la majorité de la population."

L’Administration a peut-être voulu compter sur les organisations de dissidents en Iran, même lorsqu’il y avait des raisons de croire que les groupes ont agi contre les intérêts américains dans le passé. L’utilisation d’éléments Baluchi, par exemple, est problématique, m’a dit Robert Baer, un ex-agent de la CIA qui a travaillé pendant près de deux décennies en Asie du Sud et au Moyen-Orient.

"Les Baluchi sont des Sunnites fondamentalistes qui détestent le régime de Téhéran, mais vous pouvez aussi les décrire comme Al-Qaida," m’a dit Baer. «Ce sont des gens qui coupent les têtes des non-croyants – dans ce cas-ci, ce sont les Chiites Iraniens. L’ironie est qu’une fois de plus, nous travaillons avec des fondamentalistes Sunnites, comme nous l’avons fait en Afghanistan dans les années 80."
Ramzi Yousef, qui a été condamné pour son rôle dans l’attaque à la bombe du World Trade Center en 1993, et Khalid Sheikh Mohammed, qui est considéré comme l’un des principaux cerveaux des attentats du 11 Septembre, sont des fondamentalistes Sunnites Baluchi.

L’un des groupes les plus actifs et les plus violents contre le régime en Iran est aujourd’hui le Jundallah, également connu sous le nom du Mouvement de Résistance du Peuple iranien qui se décrit comme une force de résistance luttant pour les droits des Sunnites en Iran.

«Il s’agit d’une organisation salafiste violente dont les adeptes ont participé aux mêmes madrassas que les Talibans et les extrémistes pakistanais", m’a dit Nasr.
"Ils sont soupçonnés d’avoir des liens avec Al-Qaida et ils sont aussi supposés être liés à la culture de la drogue."
Le Jundallah a revendiqué la responsabilité de l’attaque à la bombe d’un bus de soldats de la Garde Révolutionnaire en Février 2007. Au moins onze membres de la Garde ont été tués. Selon Baer et les rapports de presse, le Jundallah est l’un des groupes en Iran qui bénéficient du soutien des États-Unis.

La C.I.A. et les équipes des Opérations Spéciales ont aussi des liens de longue date avec deux autres groupes dissidents en Iran: les Moudjahidin-E-Khalq, connu en Occident sous le nom de M.E.K., et un groupe séparatiste kurde, le Parti pour une Vie Libre au Kurdistan, ou PJAK .

Le M.E.K. a été mis sur la liste des organisations terroristes du Département d’État pendant plus d’une décennie, mais ces dernières années, le groupe a reçu des armes et des renseignements, directement ou indirectement, des États-Unis.
Certains des nouveaux fonds secrets autorisés, m’a dit le consultant du Pentagone pourrait bien finir dans les coffres du M.E.K.

"Le nouveau corps expéditionnaire collaborera avec le MEK L’Administration est désespérée d’obtenir des résultats." Il a ajouté : «Le MEK n’a pas de C.P.A pour vérifier les livres, et ses dirigeants sont connus pour se remplir les poches depuis des années. Si les gens ne savaient seulement ce qu’obtient le MEK et combien va sur ses comptes bancaires – et pourtant tout cela ne sert presque à rien pour les objectifs de l’Administration."

Le parti kurde, PJAK, qui serait soi-disant également secrètement soutenu par les États-Unis, opère contre l’Iran à partir de bases situées dans le nord de l’Irak depuis au moins trois ans. (L’Iran, comme l’Irak et la Turquie, a une minorité kurde, et le PJAK comme d’autres groupes veulent une autonomie sur un territoire qui fait maintenant partie de chacun de ces pays.)

Ces dernières semaines, selon Sam Gardiner, le stratège militaire, ont été marquées par une augmentation du nombre des engagements armés du PJAK avec les Iraniens et des attaques terroristes contre des cibles iraniennes.

Au début du mois de Juin, l’agence de presse Fars a indiqué qu’une dizaine de membres du PJAK et quatre gardes frontière iraniens ont été tués dans un affrontement près de la frontière avec l’Irak : un attentat semblable à celui de mai qui a tué trois Gardes de la Révolution et neuf combattants du PJAK. Le PJAK a également porté à plusieurs reprises des attaques terroristes en Turquie, membre de l’OTAN, et les rapports sur le soutien américain au groupe ont été une source de friction entre les deux gouvernements.

Gardiner a également mentionné un voyage que le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, a fait à Téhéran en Juin. A son retour, Maliki a annoncé que son gouvernement allait interdire tout contact entre les étrangers et les MEK — Une gifle aux relations des États-Unis avec le groupe.

Maliki a déclaré que l’Irak de voulait pas être une base pour les opérations secrètes contre d’autres pays. C’était un signe, dit Gardiner, du "choix grandissant de Maliki pour les intérêts de l’Irak contre les intérêts des États-Unis."

Pour ce qui est des allégations américaines concernant une implication iranienne dans l’assassinat de soldats américains, dit-il, "Maliki n’était pas disposé à jouer le jeu de blâmer l’Iran." Gardiner a ajouté que le Pakistan venait d’accepter de remettre un chef du Jundallah au gouvernement iranien. Les opérations secrètes américaines, dit-il, "semblent porter atteinte aux relations avec les gouvernements irakiens et Pakistanais et pourraient bien renforcer les relations entre Téhéran et Bagdad."

La confiance de la Maison Blanche dans des opérations contestables et les plans impliquant d’éventuelles actions mortelles en Iran ont engendré de la colère et de l’inquiétude concernant les opérations spéciales et les opérations des renseignements.

Les opérations du JSOC en Iran sont soupçonnées d’être calquées sur un programme qui a, avec un certain succès, utilisé des substituts pour cibler les dirigeants Talibans dans les territoires tribaux du Waziristan, le long de la frontière pakistano-afghane. Mais les situations au Waziristan et en Iran ne sont pas comparables.

«Au Waziristan, le programme fonctionne parce que c’est un petit nombre de types intelligents qui s’en occupent", m’a dit l’ancien au responsable des Renseignements. «Il est exécuté par des professionnels. La NSA, la CIA et la DIA" — La Defense Intelligence Agency – "travaillent avec les forces spéciales et les services de renseignements pakistanais, et ils traitent avec des méchants."

Il a ajouté : «Nous devons être très prudents en faisant venir des missiles. Nous devons frapper des maisons à certains moments. A quelques centaines de mètres, des gens sur le terrain regardent avec des jumelles et demandent des lieux précis, en latitude et longitude. Nous laissons rôder le Prédateur jusqu’à ce que les cibles entrent dans une maison, et nous devons faire en sorte que nos gars soient assez loin de sorte qu’ils ne soient pas touchés. "

L’une des plus importantes victimes de ce programme, a déclaré l’ancien fonctionnaire, était Abou Laith al-Libi, un haut commandant taliban, qui a été tué le 31 Janvier, soi-disant dans une frappe de missile qui a tué onze autres personnes.

Une dépêche publiée le 26 mars par le Washington Post faisait état de l’augmentation du nombre de frappes réussies contre des Taliban et d’autres groupes d’insurgés dans des zones tribales du Pakistan. Un suivi d’article notait qu’en réponse, les Taliban avaient tué "des dizaines de personnes" soupçonnées de fournir des informations aux États-Unis et à ses alliés sur l’endroit où se trouvaient les dirigeants Taliban. La plupart des victimes étaient supposés être des espions américains, et leur exécution – dans un cas, une décapitation – a été filmée et distribuée sur DVD comme avertissement aux autres.

Il n’est pas simple de reproduire ce programme en Iran. "Tout le monde discute de la liste des cibles de haute valeur", déclare l’ancien haut responsable des Renseignements. "Le gars des Forces Spéciales sont en rogne parce que le bureau de Cheney a établi des priorités pour les catégories de cibles et maintenant il est impatient et fait pression pour obtenir des résultats. Mais il faut beaucoup de temps pour avoir les bonnes personnes en place».

Le consultant du Pentagone m’a dit: "Nous avons eu des résultats merveilleux dans la Corne de l’Afrique avec l’utilisation de substituts et de faux drapeaux – des stratégies de base du contre-espionnage et de la contre-insurrection. Et nous commençons à créer des petits groupes en Afghanistan. Mais la Maison Blanche va tuer le programme si elle les utilise contre l’Iran. C’est une chose que de se livrer à des frappes sélectives et à des assassinats au Waziristan et une toute autre chose en Iran.
La Maison Blanche pense qu’un programme convient partout, mais les questions juridiques concernant les exécutions extrajudiciaires au Waziristan sont moins un problème parce qu’Al-Qaida et les Taliban traversent la frontière pour se rendre en Afghanistan et reviennent souvent traqués par les forces américaines et celles de l’OTAN. La situation n’est pas aussi claire dans le cas iranien. Toutes les considérations – juridiques, stratégiques et politiques – sont différentes en Iran
."

Il a ajouté: «Il existe un énorme opposition dans la communauté des Renseignements à l’idée de mener une guerre secrète en Iran, et d’utiliser les Baluchis et les Ahwazis comme substituts. Les responsables de nos membres des opérations spéciales ont un remarquable courage physique, mais ils sont moins enclins à exprimer leur opposition à la politique. L’Iran n’est pas le Waziristan."

Un sondage Gallup effectué en Novembre dernier et rendu public avant le N.I.E., a révélé que 73% des personnes interrogées pensaient que les États-Unis devraient utiliser l’action économique et diplomatique pour arrêter le programme nucléaire iranien, alors que seuls 18% étaient favorables à une action militaire directe. Les Républicains étaient deux fois plus susceptibles que les Démocrates d’approuver une frappe militaire.

La lassitude de la guerre en Irak a sans aucun doute affecté la tolérance du public pour une attaque contre l’Iran. Cependant, cette disposition pourrait changer rapidement. Le potentiel d’escalade est apparu clairement au début du mois de Janvier, lorsque cinq vedettes de patrouille iraniennes, supposées être sous le commandement de la Garde Révolutionnaire, ont effectué une série d’actions agressives contre trois bateaux de guerre naviguant dans le Détroit d’Ormuz.

Les rapports initiaux sur l’incident rendus public par le bureau de presse du Pentagone déclaraient que les Iraniens avaient menacé, par radio de bateau à bateau, de "faire exploser" les navires américains.

Lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche, le Président, le jour où il partait pour un voyage de huit jours au Moyen-Orient, a qualifié l’incident de "provocation" et de "dangereux" et il y a eu, très brièvement, un sentiment de crise et d’indignation contre l’Iran.
"A DEUX MINUTES DE LA GUERRE" titrait un journal britannique.

La crise a été rapidement désamorcée par le vice-amiral Kevin Cosgriff, le commandant des forces navales américaines dans la région. Aucun coup de semonce n’a été tiré, a déclaré l’amiral à la presse du Pentagone le 7 janvier, par téléconférence depuis son siège, à Bahreïn.
"Oui, c’est plus grave que nous l’avions pensé, mais, pour mettre les choses dans leur contexte, nous dialoguons régulièrement avec la Garde révolutionnaire iranienne et leur Marine", a déclaré Cosgriff. «Je n’ai pas eu le sentiment d’après les rapports que j’ai reçus qu’il y avait un sentiment de peur face à ces cinq bateaux."

La prudence de l’Amiral Cosgriff était bien fondée: Moins d’une semaine plus tard, le Pentagone a reconnu qu’il n’avait pas pu identifier les bateaux iraniens comme étant la source de la sinistre transmission et les articles de presse ont laissé entendre qu’elle avait plutôt du provenir d’un farceur bien connu pour envoyer de faux messages dans la région.

Néanmoins, l’attitude de Cosgriff a mis en colère Cheney, selon l’ancien haut responsable des Renseignements. Mais l’incident a appris quelque chose : Le public a soutenu l’idée de représailles, et a même demandé pourquoi les Etats-Unis n’en avaient pas fait plus. L’ancien responsable a déclaré que, quelques semaines plus tard, une réunion a eu lieu dans le bureau du Vice-Président. "La question est de savoir comment créer un casus belli entre Téhéran et Washington", a-t-il dit.

En Juin, le Président Bush a fait une visite d’adieu à l’Europe. Il a pris le thé avec la reine Elizabeth II et a dîné avec Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, le Président et la Première Dame de France.

Les affaires sérieuses ont été cachées et ont impliqué une série de réunions sur un nouvel effort diplomatique pour persuader les Iraniens de mettre fin à leur programme d’enrichissement d’uranium. (L’Iran affirme que son programme d’enrichissement est à des fins civiles et est légal au regard du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.)

La Secrétaire d’État Rice a été impliquée dans l’élaboration d’un nouvel ensemble de mesures d’encouragements. Mais l’essentiel de la position de négociation de l’Administration semble être inchangé : il n’y aura pas de discussions tout pendant que l’Iran ne mettra pas fin à son programme.
Les Iraniens ont à maintes reprises et catégoriquement rejeté cette condition, laissant la situation diplomatique dans une impasse, ils n’ont pas encore répondu officiellement aux nouvelles propositions.

La poursuite de l’impasse alarme de nombreux observateurs. Joschka Fischer, l’ancien ministre allemand des Affaires Etrangères, a récemment écrit dans une colonne publiée dans plusieurs journaux qu’il ne serait "peut-être pas possible de geler le programme nucléaire iranien pendant la durée des négociations afin d’éviter un affrontement militaire avant leur fin. Si cette nouvelle tentative échoue, les choses vont bientôt devenir graves. Mortellement graves."

Quand je lui a parlé la semaine dernière, Fischer, qui a de nombreux contacts parmi les Diplomates, a déclaré que la dernière approche européenne comprend un nouvel élément : la volonté des États-Unis et des Européens d’accepter moins qu’un arrêt complet de l’enrichissement comme une étape intermédiaire.

"La proposition dit que les Iraniens doivent cesser la fabrication de nouvelles centrifugeuses et que l’autre partie arrêtera de présenter de nouvelles sanctions devant le Conseil de sécurité des Nations Unies», a dit Fischer, bien que l’Iran devrait tout de même geler ses activités d’enrichissement lorsque les négociations officielles commenceront.

"Cela pourrait être acceptable pour les Iraniens – s’ils font preuve de bonne volonté. La grande question", a ajouté Fischer, "se trouve à Washington.
Je pense que les Américains sont profondément divisés sur la question de ce qu’il faut faire au sujet de l’Iran", a-t-il dit. "Certains responsables sont préoccupés par les retombées d’une attaque militaire et d’autres pensent qu’une attaque est inévitable. Je connais les Européens, mais je ne sais pas du tout jusqu’où iront les Américains sur cette question."

Il y a une autre complication: la politique présidentielle américaine. Barack Obama a dit que, s’il était élu, il commencera des négociations avec l’Iran sans conditions préalables "voués à l’échec" (mais seulement après que soient posées des bases diplomatiques).

Cette position a été vivement critiquée par John McCain. Le Washington Post a récemment cité Randy Scheunemann, le directeur à la sécurité nationale de la campagne de McCain, disant que McCain soutenait la position de la Maison Blanche, et que le programme devait suspendu avant le début des négociations. Ce que propose Obama, dit Scheunemann, "c’est un sommet unilatéral de rigolos".

Scheunemann, qui est connu en tant que néoconservateur, est également le plus important canal de communication avec la Maison Blanche de la campagne de McCain. C’est un ami de David Addington, le chef d’état-major de Dick Cheney.

J’ai entendu différents récits de l’influence de Scheunemann sur McCain, même si certains proches de la campagne de McCain parlent de lui comme un possible conseiller en matière de sécurité nationale, d’autres disent qu’il est quelqu’un qui n’est pas pris au sérieux en "disant à Cheney et à d’autres ce qu’ils veulent entendre", comme l’a dit un conseiller de McCain.

On ne sait pas si McCain, qui est le Républicain le plus haut placé dans la Commission des Services Armés au Sénat, a été officiellement informé sur les opérations en Iran.

Lors de la conférence annuelle de l’American Israel Public Affairs Committee, en Juin, Obama a répété son plaidoyer en faveur d’une "diplomatie dure et de principe." Mais il a également dit, comme McCain, qu’il garderait sur la table la menace d’une action militaire contre l’Iran.
 
Article original en anglais, Preparing the Battlefield, Truthout, 4 juillet 2008.

Traduction: MG pour ISM.

 

Le New York Times révèle les dessous de la traque de Ben Laden

Selon le blogue informé de Matt Drudge (DrudgeReport.com), l’administration Bush est furieuse à l’encontre du New York Times car ils ont appris qu’un article à paraître demain révèlerait les dessous de la traque de Ben Laden. Un débat existerait entre le Pentagone et d’autres agences dont la CIA concernant le meilleur moyen de retrouver le leader d’Al Quaeda.

Le gouvernement Bush serait très embarrassé par la révélation des dissensions internes au sein des agences censées traquer le terroriste le plus recherché par les Etats-Unis d’Amérique.

Source : EnAmerique.com, le 29 juin 2008


Cette nouvelle est à mettre en perspective avec cette courte vidéo tirée du documentaire français OBL, Les ratés d’une traque.

Les journalistes y racontent qu’à deux reprises des soldats français en Afghanistan ont eu la possibilité d’intercepter et même d’abattre le chef d’Al-Qaïda. Chaque fois, les Américains les en ont empêché. Si l’administration Bush n’a pas réagi, à Paris le documentaire a suscité déjà remous. A tel point que le ministère français de la Défense a pris la peine d’apporter un démenti : « Pure affabulation », selon le porte-parole du ministère français de la Défense.

Ces révélations rejoignent pourtant celles de deux soldats Américains, membres des Forces spéciales, dont l’ouvrage en français Sur les traces d’Al-Qaïda paru fin 2004, est curieusement passé inaperçu. Plus d’informations sur cet ouvrage sur The political Machine.

[Mise à jour 2 juillet 2008 : L'article mentionné par Matt Drudge a en fait été publié par l'International Herald Tribune : http://www.iht.com/articles/2008/06/30/america/30tribal.php]

L’Europe après la Seconde Guerre mondiale: Démocraties libres ou satellites des USA?

«Les armées secrètes de l’OTAN – Réseaux Stay Behind, Gladio et Terrorisme en Europe de l’Ouest»

par Henriette Hanke Güttinger pour Horizons et débats

L’étude scientifique de l’historien Daniele Ganser intitulée «Les armées secrètes de l’OTAN – Réseaux Stay Behind, Gladio et terrorisme en Europe de l’Ouest» est parue en 2007 en français1. Dans cet ouvrage brillamment rédigé, Ganser présente les faits de manière nuancée et aisément compréhensible pour le profane. Ce qu’il nous apprend va changer fondamentalement l’historiographie de l’époque de la guerre froide. Ce livre se lit comme un roman.

Ganser montre que de la fin de la Seconde Guerre mondiale à 1990 existaient dans les pays membres de l’OTAN, à côté des troupes ordinaires de l’Alliance, des armées secrètes de l’OTAN (nommées aussi Stay-Behind ou Gladio) qui avaient été mises en place par la CIA et le MI6 britannique.2 Ces armées secrètes de l’OTAN étaient commandées et coordonnées par un bureau de la sécurité secret au sein du quartier général de l’OTAN à Bruxelles. Selon l’ex-président américain Richard Nixon, L’OTAN elle-même était soumise au Pentagone.3
Les représentants des armées secrètes se réunissaient chaque année dans l’une des capitales européennes. «Des représentants de la CIA étaient toujours présents aux réunions des armées stay-behind» se souvient le général Gerardo Serravalle qui avait commandé le Gladio en Italie entre 1971 et 1974.4
Le but de ces armées secrètes était de créer des structures clandestines pour armer l’Europe de l’Ouest contre une invasion soviétique et pour empêcher la prise de pouvoir des communistes dans les pays européens.5 La CIA et le MI6 financèrent la constitution et le fonctionnement de ces troupes de guérilla clandestines, ils les entraînèrent et aménagèrent des caches secrètes remplies d’armes et d’explosifs.
Ganser décrit les activités6 des armées secrètes de l’OTAN en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Italie, en France, en Espagne, au Portugal, en Belgique, aux Pays Bas, au Luxembourg, au Danemark, en Norvège, en Allemagne, en Grèce7 et en Turquie. Dans ces pays, il n’y avait que quelques représentants politiques bien choisis qui étaient informés de l’existence de ces armées secrètes. De manière générale, les parlementaires élus par le peuple ne se doutaient de rien. Ainsi ces armées de l’OTAN opéraient en dehors de tout contrôle démocratique.

Field Manual 30-31B

Selon un document de l’état-major américain (Field Manuel 30-31B)8 les armées secrètes de l’OTAN avaient entre autres aussi la mission d’empêcher ou d’éliminer des gouvernements qui ne convenaient pas aux Etats-Unis. En 1961, elles planifièrent, mais sans succès, un putsch contre le gouvernement de Gaulle. En 1967, elles renversèrent en Grèce le gouvernement Papandréou et y installèrent une junte militaire des plus brutales. En Turquie, elles participèrent aux putschs militaires de 1960, de 1971 et à celui du général Evren de 1980.

Opérations sous fausse bannière

Dans le Field Manual 30-31B sont décrites des «opérations sous fausse bannière»9. Il s’agit d’attentats terroristes initiés ou perpétrés par des services secrets ou les armées clandestines de l’OTAN et qui ont ensuite été imputés aux communistes ou aux socialistes. Dans certains pays membre de l’OTAN, on a, selon Ganser, eu recours à ce concept secret: «Cette lutte contre l’ennemi intérieur faisait partie du concept dans certains pays. Elle faisait partie de la «stratégie de la tension» et reposait sur le terrorisme. C’est sans doute en Italie et en Turquie10 que cette stratégie quasi diabolique fut appliquée avec le plus de succès, à l’aide d’attentats à la bombe et de massacres contre la population que l’on attribua ensuite à l’adversaire politique, c’est-à-dire à la gauche.»11

La guerre secrète en Italie

Ganser décrit minutieusement comment les USA ont massivement influencé la politique en Italie entre 1945 et 1993. La CIA, les services de renseignements italiens, l’armée secrète italienne de l’OTAN (Gladio) ainsi que des terroristes d’extrême droite ont mené une guerre secrète contre les communistes italiens (PCI) et les socialistes (PSI). D’une part, les campagnes électorales des démocrates chrétiens (DCI) contre la gauche italienne ont été soutenues par les USA à coups de millions de dollars. D’autre part, ces organismes ont perpétré des attentats terroristes sanglants. Juste avant Noël 1969, quatre bombes éclatèrent sur des places très animées à Rome et Milan où 16 personnes trouvèrent la mort. On attribua ce crime aux communistes. En 1972, une voiture piégée explosa près du village italien de Peteano et tua trois carabinieri. Deux jours plus tard, la police reçut un renseignement anonyme selon lequel les Brigades rouges étaient les auteurs de ce crime. En 1974, une bombe explosa au milieu d’une manifestation antifasciste: elle fit 8 morts et 102 blessés.
En août 1974, une autre bombe explosa dans l’Italicus Express qui faisait le trajet Rome-Munich. Il y eut 12 morts et 48 blessés. Le 2 août 1980, un attentat à la bombe tua 85 personnes et en blessa 200 à la gare de Bologne. Les médias et les autorités politiques déclarèrent que les auteurs étaient les Brigades Rouges.

Aldo Moro, une victime du Gladio?

Le 16 mars 1978, Aldo Moro fut capturé sur le trajet entre sa maison et le Parlement et retenu en otage dans le centre de Rome pendant 55 jours. Puis on découvrit son corps criblé de balles dans le coffre d’une voiture abandonnée dans le centre de Rome. L’Italie était sous le choc. Les services secrets militaires et le Premier ministre d’alors, Giulio Andreotti, accusèrent l’organisation terroriste d’extrême gauche des Brigades Rouges et prirent des mesures énergiques contre la gauche. Celle-ci perdit par la suite beaucoup de sympathies dans le monde occidental.
Ganser a récolté un grand nombre d’indices concernant l’affaire Aldo Moro qui indiquent que ce fut une «opération sous fausse bannière» exécutée par Gladio. Suite à ses très bons résultats aux élections, Aldo Moro tenta, dès 1972, d’associer la gauche italienne au gouvernement. En 1974, Moro, ministre des Affaires étrangères, et le Premier ministre Giovanni Leone se rendirent à Washington pour discuter avec les Américains de leur projet d’associer le PCI et le PSI au gouvernement.
A son retour en Italie, Moro fut malade plusieurs jours et envisagea de se retirer complètement de la vie politique. «C’est l’une des rares fois où mon mari me fit part de ce qu’on lui avait dit, sans toutefois me dire de qui cela provenait», témoigna plus tard sa femme Eleonora Moro.12
Lors des élections législatives de juin 1976, le PCI réalisa le meilleur score de son histoire, 34,4%, infligeant une cinglante défaite à la DCI. Aldo Moro, président par intérim de la DCI, se décida à passer outre à l’interdiction formulée par les Américains. Le 16 mars 1978, emportant dans son attaché-case les documents à son projet d’associer les communistes au gouvernement, il ordonna à son chauffeur de le conduire, en compagnie de ses gardes du corps, au Parlement où il était résolu à présenter son programme intégrant les communistes à l’exécutif. C’est pendant ce trajet que sa voiture fut arrêtée et qu’il fut capturé.

Et John F. Kennedy?

Dans l’ouvrage de Ganser se trouvent aussi quelques développements intéressants sur la politique de John F. Kennedy face à l’Italie. Contrairement à ses prédécesseurs Truman et Eisenhower, Kennedy toléra la participation des socialistes italiens (PSI) au gouvernement conformément à leurs succès électoraux. En juillet 1963, il se rendit à Rome et invita à cette occasion Pietro Nenni, le chef des socialistes italiens, à lui rendre visite aux Etats-Unis. En novembre 1963, le président Kennedy fut assassiné à Dallas, au Texas, dans des circonstances troubles. Cinq mois plus tard, la CIA, l’armée secrète Gladio et les carabiniers déclenchèrent un coup d’Etat qui força les socialistes à renoncer à leurs ministères.

Les raisons de ce terrorisme

En 1984, l’homme de droite Vinciguerra, qui avait exécuté l’attentat de Peteano, révéla devant la justice l’existence de Gladio, l’armée secrète italienne de l’OTAN. Il déclara que Gladio avait participé à des attentats qui avaient ensuite été attribués aux Brigades Rouges. Gladio avait été chargée par les Etats-Unis d’empêcher que la gauche n’accède au pouvoir en Italie. Cette organisation était soutenue par les services secrets officiels ainsi que par les forces politiques et militaires.
En 2000, la commission du Parlement italien chargée d’enquêter sur Gladio et sur les attentats perpétrés dans le pays conclut: «Ces tueries, ces bombes, ces opérations militaires ont été organisées, encouragées ou soutenues par des personnes travaillant pour les institutions italiennes et, comme cela a été découvert plus récemment, par des individus liés aux structures du renseignement américain».13

La guerre secrète en Turquie

La Turquie avait et a toujours une importance particulière pour les intérêts géopolitiques des USA.14 Pendant la guerre froide, elle avait des frontières communes avec les pays du Pacte de Varsovie, notamment avec la Russie. L’OTAN installa donc du matériel de pointe dans le pays qui servit dès lors aux USA de poste d’écoute. Mais la Turquie servit aussi de base arrière pour les opérations menées par les USA et l’OTAN dans les pays pétroliers du Moyen-Orient et dans les républiques du Caucase, notamment lors de la guerre du Golfe de 1991.15
Pour constituer en Turquie une armée stay-behind anticommuniste, communément appelée contre-guérilla, les USA16 utilisèrent la mouvance dominante, mais violente du panturquisme17, où le colonel Alparsan Türks, officier proche de l’extrême droite et admirateur de Hitler, joua un rôle central.18 La contre-guérilla fut responsable de trois coups d’Etat sanglants contre des gouvernements trucs légitimement élus ainsi que du massacre de Kizildere (1972), du terrible massacre d’Istanbul (1er mai 1977), du massacre de Bahcelivler (1978). L’attentat contre le pape Jean Paul II est également à mettre sur le compte de la contre-guérilla. Les escadrons de la mort de cette armée secrète turque de l’OTAN jouèrent aussi un rôle sinistre lors de la répression sanglante des Kurdes turcs.

Des liens avec les pays neutres

Lors de ses recherches, Ganser a constaté qu’il existait dans quatre pays neutres (Finlande, Autriche, Suède, Suisse) des armées secrètes ayant des liens indirects avec l’OTAN. L’auteur a également écrit sur ce sujet.19

L’Europe, colonie américaine

Lorsqu’on apprit, après 1990, que des armées secrètes étaient à l’œuvre dans tous les pays européens, le scandale fut grand. Bien que dans tous les parlements des voix demandaient que l’on fasse la lumière sur ce sombre chapitre, seules la Belgique, l’Italie et la Suisse mirent sur pied des commissions d’enquête dont les résultats furent rendus publics. Tous les autres pays, et également l’UE, pratiquèrent le mensonge et la dissimulation. Ils ne reconnurent que ce qui pouvait être prouvé. Ganser se heurta à un même mur du silence lors de son enquête sur les armées secrètes de l’OTAN en Europe. On ne mit à sa disposition que les documents officiels. L’OTAN et le MI6 lui refusèrent l’accès à leurs archives. Il s’agit là d’un fait choquant. Des opérations des services secrets (meurtres, massacres, coups d’Etat et attentats terroristes) menées dans des démocraties européennes ne peuvent pas être élucidées parce que l’OTAN et le MI6 refusent d’ouvrir leurs archives, si bien que Ganser ne put enquêter que sur la partie visible de l’iceberg. Ce qu’il a révélé est sinistre et pose la question de savoir dans quelle mesure les Etats européens sont souverains.20 Les démocraties sont des farces et les représentants du peuple des marionnettes qui ignorent tout des opérations secrètes menées dans leurs pays depuis 1945.

Politique de souveraineté limitée

Les recherches concernant les armées secrètes de l’OTAN21 partent de l’idée que les services secrets des pays membres de l’OTAN ont dû, lors de leur adhésion, s’engager à empêcher que les communistes prennent le pouvoir dans leurs pays. Cela représente une immixtion dans les affaires intérieures de ces pays. En 1966, quand de Gaulle décida de se retirer du commandement conjoint de l’OTAN, il dénonça ce procédé comme une atteinte à la souveraineté nationale.22
En 1967, des journalistes norvégiens publièrent un document interne ultrasecret et non-daté de l’OTAN qui était signé par le général américain J. P. McConnel, vice-commandant des forces américaines en Europe. Ce document prouvait que les Etats-Unis étaient prêts à intervenir en Europe occidentale si leurs intérêts dans la région étaient mis en cause: «En cas de troubles intérieurs susceptibles d’entraver la mission des troupes américaines, tels qu’une insurrection militaire ou un vaste soulèvement populaire contre le gouvernement du pays hôte, [l’armée américaine] doit tout mettre en œuvre pour enrayer ces troubles en utilisant ses propres ressources.»23

Conséquences pour la recherche historique

Vu les crimes que la recherche sur les armées secrètes de l’OTAN a déjà pu prouver jusqu’à présent, les hommes politiques et les historiens devraient exiger de leurs parlements que les archives secrètes des pays membres de l’OTAN soient mises à la disposition de la recherche historique dès maintenant. L’histoire de la guerre froide va devoir être réécrite. Alors qu’à la suite de 1989, l’ouverture des archives a mis au jour l’histoire de la politique extérieure et intérieure de l’Union soviétique24, une grande partie des populations de l’Occident s’imagine toujours que les Etats-Unis ont restauré la liberté en Europe en 1945. Les historiens devront montrer que ce n’est malheureusement pas le cas.


1     Les recherches de Ganser ont été publiées en anglais en 2005 (NATO’s Secret Armies –Operation Gladio and Terrorism in Western Europe) et en allemand en 2008 (Nato Geheimarmeen in Europa – Inszenierter Terror und verdeckte Kriegsführung).
2     Dans beaucoup de ces pays, les Américains recrutèrent des partisans de l’extrême droite pour former les réseaux Stay-Behind de l’OTAN. C’est ainsi que l’officier SS et responsable de la Gestapo Klaus Barbie, le «Boucher de Lyon», avait été recruté en 1947 par le CIC (Counter Intelligence Corps) américain qui l’avait ensuite aidé à échapper aux poursuites pour crimes de guerre (Procès de Nuremberg) avant d’organiser sa fuite d’Europe vers l’Argentine en 1951. De même Reinhard Gehlen, un des généraux de Hitler et d’autres nazis ont été recrutés pour Gladio par les Américains. Cf. «La guerre secrète en Allemagne» in: Ganser, OTAN, p. 261-290.
3    «Le seul organisme international qui ait jamais fonctionné, c’est l’OTAN, tout simplement parce qu’il s’agit d’une alliance militaire et que nous étions aux commandes». Citation du Président Nixon dans: Ganser, OTAN, p. 56.
4    Citation de Serravalle in: Ganser, OTAN, p. 59.
5     Le National Security Council (NSC) adopta en 1947 sa directive 4-A qui ordonnait à la CIA d’entreprendre une large série d’actions clandestines destinées à écarter le risque d’une victoire des communistes lors des élections italiennes imminentes.
La directive NSC 10/2 de 1948 autorisa la CIA à effectuer des missions clandestines dans tous les pays du monde et la mise en place d’armées anticommunistes secrètes du réseau Gladio en Europe de l’Ouest. Cf. Ganser, OTAN, p. 89-91.
6     Ganser les qualifie de guerres secrètes.
7     La Grèce était une base importante pour les USA. Le quartier général de la CIA d’Athènes devint, selon Ganser, «la base arrière des activités de la CIA dans la péninsule balkanique et au Moyen-Orient, jusqu’en Iran.» cf. Ganser, OTAN, p. 298.
8    Document de l’état-major américain de 1970 (signé par Westmoreland): «Ce Field Manual 30-31B est un document explosif découvert en Italie. Il concerne non seulement les armées secrètes mais fondamentalement la collaboration des services secrets américains avec ceux des autres pays et les opérations anticommunistes secrètes. On y trouve décrites les «false flag operations», fausses attaques terroristes destinées à persuader la population du danger communiste. (Ganser, Basler Zeitung du 16/12/2004)
9    en anglais: «false flag operation»
10    cf. Ganser, OTAN, p. 310
11    Ganser in: Basler Zeitung du 16/12/04
12    Eleonora Moro. In: Ganser, OTAN, p. 121
13    Ganser, OTAN, p. 39/40
14     Zbigniew Brzezinski considérait la Turquie comme l’un des cinq «pivots géopolitiques cruciaux» sur la nouvelle carte politique de l’Eurasie. Cf. Zbigniew Brzezinski, Le Grand Echiquier – L’Amérique et le reste du monde, Paris, 1997, p. 69.
15     Ganser, OTAN, p. 308.
16     Pour illustrer l’influence des Etats-Unis en Turquie, Ganser cite le directeur adjoint des Services secrets turcs (MIT) Sabahattin Savasman: «Il existe au sein de la CIA un groupe d’une vingtaine d’agents au moins qui collaborent avec le MIT et agissent dans les plus hautes instances du service. Ils contrôlent le partage des informations aussi bien que la coopération lors des opérations conjointes menées en Turquie et à l’étranger. Notre service collabore avec la CIA depuis les années 1950 […] tous les équipements technologiques que nous utilisons nous ont été fournis par la CIA. Bon nombre de nos employés ont été formés à l’étranger par la CIA. Le quartier général du MIT a été construit par la CIA.» «Tout l’équipement destiné aux interrogatoires [= instruments de torture], des appareils les plus simples aux plus sophistiqués, provient de la CIA. Je le sais pour l’avoir moi-même utilisé. Le coût des opérations en Turquie et à l’étranger était couvert par le budget de la CIA».
A titre d’exemple d’opération commune du MIT et de la CIA, Savasman mentionne aussi l’agent du MIT Hiram Abas. «Abas avait pris part à des opérations menées conjointement avec la CIA au Liban, opérations dont il avait tiré des revenus
considérables et qui consistaient à prendre pour cible des jeunes gauchistes dans les camps de réfugiés palestiniens. Il recevait en outre des primes pour ses bons résultats sur le terrain». Savasman cité dans: Ganser, OTAN, p. 316.
17    Les représentants du panturquisme croient à la supériorité de la race et de la nation turques. Ils aspirent à l’unification des peuples turcs, de la Chine occidentale à l’Espagne. Cf. Ganser, OTAN, p. 312.
18    Ganser, OTAN, p. 309.
19    Daniele Ganser, The British Secret Service in
Neutral Switzerland: An Unfinished Debate on Nato’s Cold War Stay Behind Armies, in: Intelligence and National Security, décembre 2005,
volume 20, numéro 4, pp. 553–580.
20    En mars 2001, le général Giandelio Maletti, ancien patron du contre-espionnage italien, exprima rétrospectivement des regrets: «L’Italie a été traitée comme une sorte de protectorat. J’ai honte à l’idée que nous soyons toujours soumis à un contrôle
spécial.» Maletti cité dans: Ganser, OTAN, p. 29.
21    Ganser, OTAN, pp. 55–58.
22    Ganser, OTAN, p. 58.
23    Supplement No 3 to the documents of the Civil
Affairs Oplan No 100-1. Cité dans Ganser, OTAN, p. 254.
24    Cf. Stéphane Courtois et al., Le livre noir du communisme – crimes, terreur, répression. Paris 1997. Wladimir Bukovski, Abrechnung mit Moskau – Das sowjetische Unrechtsregime und die Schuld des Westens, Bergisch Gladbach 1996. Christopher Andrew, Wassili Mitrochin, Das Schwarzbuch des KGB – Moskaus Kampf gegen den Westen, Berlin 1999.
25    Armée secrète de l’OTAN financée par la CIA.
26    Dénomination turque de l’armée secrète de l’OTAN en Turquie.
27    Cf. Peter Ziegler, Zeiten Menschen Kulturen, Zurich, 1985, p. 63
28    Supplement No 3 to the documents of the Civil, Affairs Oplan No 100-1. Cité dans Ganser, OTAN, p. 254.


Chronologie (de 1940 à 2001)
D. Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN,
pp. 339–343.
Bibliographie sélective
D. Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN,
pp. 389–390.

 


La guerre secrète en Turquie: Le coup d’Etat militaire de 1980

Le général Evren tint son engagement. Il s’empara du pouvoir lors du coup d’Etat du 12 septembre 1980 pendant que la Force mobile de l’OTAN effectuait un exercice Anviel Express. Au cours de son procès, un activiste d’extrême droite prétendit plus tard que les massacres et les attentats perpétrés dans les années 1970 avaient fait partie d’une stratégie visant à permettre l’accession au pouvoir d’Evren et de la droite militaire: «Les massacres étaient une provocation du MIT, qui avec celle de la CIA ont préparé le terrain pour le coup du 12 septembre.» On découvrit par la suite qu’au moment du putsch, le général Evren avait dirigé le Département des opérations spéciales et commandait à présent l’armée secrète contre-guérilla. Quand celui-ci troqua sa tenue de camouflage contre un costume cravate et se proclama Président de la République, tous les attentats terroristes cessèrent soudainement.
Le président américain Jimmy Carter était à l’opéra lorsque survint le coup d’Etat en Turquie. Dès qu’il apprit la nouvelle, il appela Paul Henze, l’ancien chef de station qui avait quitté Ankara juste avant le putsch pour devenir conseiller à la sécurité auprès du Président à Washington, au département Turquie de la CIA. Au téléphone, Carter lui annonça ce qu’il savait déjà: «Vos gars viennent de réaliser un coup d’Etat!» Carter avait vu juste. Le lendemain du putsch, Henze déclara triomphalement à ses collègues de la CIA: «Nos gars l’ont fait!»

Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN,
pp. 325/26.

Le «Boucher de Lyon», un protégé des USA

Erhard Dabringhaus, qui collabora avec le CIC américain en Allemagne en 1948 et 1949, a déclaré dans un documentaire consacré à Gladio avoir lui-même participé au recrutement d’anciens nazis, quoiqu’il désapprouvât fortement cette pratique. «En 1948, j’étais un agent spécial du CIC, notre service de contre-espionnage dans l’Allemagne occupée. J’étais stationné à Augsburg et étant donné que je parlais couramment la langue, on m’a confié la direction d’un réseau d’informateurs allemands dont faisait partie Klaus Barbie et Klaus Barbie était, euh … j’ai découvert plus tard qu’il était recherché pour meurtre par les Français et j’en ai fait part à mes supérieurs qui m’ont répondu de ne pas faire de vagues: «Il nous est toujours utile pour l’instant. Dès qu’on n’aura plus rien à en tirer, on le livrera aux Français.» Je pensais que je mériterais une promotion pour leur avoir parlé de Barbie et ils m’ont simplement dit de la boucler!»

Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN,
pp. 264/65.

La guerre froide en Europe

La doctrine de Brejnev pour les Etats du Pacte de Varsovie

«Nous ne pouvons pas admettre que des forces étrangères détournent leur pays de la voie du socialisme et menacent de détacher la Tchécoslovaquie de la communauté socialiste.»27 En intervenant dans les affaires intérieures des pays socialistes, les Soviétiques ont limité leur souveraineté.

La doctrine de Brejnev de Washington pour l’Europe occidentale

Concernant les pays membres de l’OTAN, les Etats-Unis ont déclaré ce qui suit:
«En cas de troubles intérieurs susceptibles d’entraver la mission des troupes américaines, tels qu’une insurrection militaire ou un vaste soulèvement populaire contre le gouvernement du pays hôte, [l’armée américaine] doit tout mettre en œuvre pour enrayer ces troubles en utilisant ses propres res­sources.»28

Créer un climat de tension

Exemple type d’une opération visant à créer un climat de tension: le 6 septembre 1955, des agents du réseau stay-behind turc25 lancèrent une bombe dans une maison de Thessalonique qui abritait un musée consacré à Mustafa Kemal et revêtait à ce titre une importance particulière aux yeux des Turcs. Les agents ne laissèrent quasiment aucun indice et accusèrent la police grecque d’avoir commis l’attentat. Cette opération de terrorisme sous fausse bannière fonctionna parfaitement et le gouvernement et la presse turque attribuèrent aux Grecs la responsabilité de l’attentat. Rapidement, les 6 et 7 septembre 1955, des mouvements fanatiques turcs galvanisés par la contre-guérilla26 détruisirent des centaines de maisons et de locaux d’entreprises grecques à Istanbul et Izmir, tuant 126 ressortissants Grecs, en blessant 32 et violant au passage environ 200 femmes grecques.

Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN,
p. 310.

Souveraineté limitée pour la Grèce

A l’été 1964, le Président Johnson convoqua l’ambassadeur de Grèce Alexandre Matsas à la Maison Blanche et lui dit que les problèmes de Chypre devaient être résolus par la partition de l’île en deux zones, l’une grecque, l’autre turque. Matsas refusa, provoquant la fureur de Johnson: «Ecoutez-moi bien, M. l’Ambassadeur. Je me fous de votre Parlement et de votre Constitution. L’Amérique est un éléphant. Chypre est une puce. La Grèce est une puce. Si ces deux puces continuent de chatouiller l’éléphant, il pourrait bien les écraser d’un coup de trompe, et pour de bon!» Comme le soulignait Johnson, le gouvernement grec devait se conformer aux ordres de la Maison Blanche. «Les Grecs profitent largement des dollars américains, M. l’Ambassadeur. Si votre Premier ministre continue à me parler de Démocratie, de Parlement et de Constitution, il se pourrait bien que lui, son Parlement et sa Constitution n’en aient plus pour très longtemps.»
Quand Matsas, outré, tenta de protester: «Je ne peux tolérer de telles manières», Johnson continua: «N’oubliez pas de répéter à votre vieux Papa-je-ne-sais-plus-quoi ce que je viens de vous dire. N’oubliez pas de lui dire, vous m’entendez?», sur quoi Matsas câbla la conversation au Premier ministre George Papandréou. Quand la NSA intercepta le message, le téléphone de Matsas sonna. C’était le Président John­son: «Vous cherchez les ennuis, M. l’Ambassadeur? Vous voulez vraiment que je me mette en rogne? Il s’agissait d’une conversation privée. Vous n’étiez pas censé répéter les termes que j’ai employés devant vous. Faites attention.» Clic. Fin de la communication.

Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN,
pp. 300/01.