Apporter la paix ici à Kaboul ? C’est possible, il faudra juste 30 ans.

Les mauvaises recettes de l’Occident au pays de la guerre

Article de Giulietto Chiesa (député européen), paru dans La Stampa le 15 juin 2008

 

De Kaboul

L’histoire ne se répète jamais. Cela vaut aussi pour l’Afghanistan, et pourtant, avant même de rejoindre le fascinant bunker-hôtel 5 étoiles de l’Aga Khan Hôtel Serana à Kaboul, ce sont les choses elles-mêmes qui évoquent le passé. Les patrouilles d’hélicoptères de combat qui voltigent au-dessus de Kaboul sont quasiment identiques à leurs homologues soviétiques, même si le drapeau est différent. Et je me souviens de l’assurance tranquille de ce général soviétique qui me disait en 1985 que l’Afghanistan serait pacifié « dans 2 ou 3 ans » . Quatre ans plus tard, les chars soviétiques franchissaient à Termez le majestueux Amu Diarà pour rentrer à la maison. Battus. Evidemment, le parallèle ne tient pas. Les Moudjahidine s’appuyaient sur la puissance militaire des Etats-Unis, et le sort de cette guerre, qui fit 12 000 morts parmi les troupes russes, fut scellé lorsque les missiles Stinger mirent fin à la supériorité aérienne russe. Et il y avait en plus les milliards de pétrodollars que l’Arabie Saoudite wahhabite versait aux chefs de Peshawar. Et aussi l’appui actif des services de renseignement pakistanais, l’ISI.

Aujourd’hui, derrière les factions armées que, par paresse, nous appelons toujours « talibans », il n’y a apparemment plus que quelques factions fondamentalistes pakistanaises. Et à l’inverse, de l’autre côté, on trouve toute la puissance de feu de l’OTAN, la supériorité aérienne américaine, les photos satellites, la reconnaissance à l’aide de drones (aéronefs sans pilote), les attaques « automatiques », le renseignement, l’organisation guerrière, technologique, moderne. Un déséquilibre des forces qui, à première vue, devrait assurer la victoire. Mais alors, pourquoi cette victoire n’arrive-t-elle pas ? Que signifient ces forteresses assiégées en lesquelles les ambassades étrangères ont été transformées, les mesures drastiques de sécurité, les voitures blindées, les gilets pare-balles devenus la tenue presque obligatoire même à l’intérieur de la capitale ? Est-il possible que peu – ou même de nombreux – talibans arrivent à créer une situation apparemment aussi incontrôlable ? Il y a évidemment une autre explication : c’est que les recettes que nous avons appliquées ne sont probablement pas les bonnes ; que le peuple, dans les campagnes et les vallées reculées, ne nous perçoivent pas comme des alliés. Par exemple, de cet énorme flux de financement, quelle proportion arrive véritablement à destination, c’est-à-dire à la population ? Différentes études, forcément approximatives vu le contexte, indiquent que pour chaque dollar envoyé en Afghanistan, seulement 15 centimes arrivent vraiment sur le terrain. Le reste se perd dans les mille replis de la corruption, ou bien finit dans les poches des seigneurs de guerre, ceux-là mêmes qui ont martyrisé le pays et ont maintenant récupéré leurs lucratives positions dans les gouvernements locaux et dans ceux des provinces, d’où ils maîtrisent les trafics - y compris ceux de la drogue – et l’administration publique, en plus de leurs affaires privées. Tout ceci est l’œuvre non pas des talibans, mais de ceux qui ont été installés au pouvoir par l’Occident depuis le 11 Septembre. Et les gens le savent.

Un ancien journaliste afghan venu nous voir à l’hôtel Serena l’expliquait avec précision : « Ce pays est encore en grande partie analphabète mais ce n’est plus comme il y a 10 ans. Pas tant à cause des journaux indépendants qui existent mais que seule une petite partie de la population lit. Pas tant non plus à cause de l’existence d’une vingtaine de chaînes de TV privées, car ceux qui ont la télévision sont une infime partie de la population de Kaboul, et encore moins dans les provinces. C’est principalement la radio occidentale, que l’on peut recevoir dans tout l’Afghanistan, et qui transmet dans les deux langues, le Farsi et le Dari. Des millions de personnes l’écoutent, souvent avec parcimonie, car là où il n’y a pas d’électricité (80% du pays), les gens doivent acheter des piles qui coûtent très cher. Mais le résultat c’est que les gens savent beaucoup de choses qu’avant ils ignoraient. Ils peuvent se faire une opinion. Et le mécontentement est grand, et s’accroît toujours plus. » Dans ce contexte, les élections truquées et quasi incompréhensibles pour les gens valent ce qu’elles valent, c’est-à-dire presque rien, pour établir un consensus adapté. La Constitution, un arrangement institutionnel très similaire, extérieurement, à l’Etat de Droit de nos démocraties occidentales, pourrait laisser croire à un développement démocratique. Mais elle ne suffit pas à créer une inversion de tendance vers la stabilité.
Ce qui apparaît avec évidence, c’est le caractère « imposé par l’étranger », en plus de l’aspect « dirigé par l’étranger », d’un programme complexe de démocratisation à l’occidentale, dans lequel les Occidentaux s’évertuent depuis 6 ans à expliquer aux élites afghanes (et non à la population qui est inatteignable pour eux) qu’ils doivent se soumettre à des règles qu’ils ne reconnaissent pas, et que selon toute probabilité, la majorité d’entre eux n’aiment pas. Le président de la Cour Suprême, Azizi, résume de façon symbolique : « Nous pensions aller du mal vers le mieux et maintenant nous nous retrouvons après 6 ans à aller du mal vers le pire. » Ce qui est sûr, c’est que la chute a été longue : plus de 30 ans ne se remontent pas facilement. Mais comment faire pour réformer la justice si un juge perçoit seulement 50 dollars de salaire mensuel ? Pire encore, cela représente la moitié de ce que touche un jeune policier à peine enrôlé dans une formation qui l’amènera inexorablement à risquer sa vie dans un village perdu d’une vallée reculée, et où de surcroît il ne pourra rien faire pour se défendre et défendre sa famille quand déboulera la première bande de talibans ou de quelque seigneur de guerre. C’est pour ça que construire une vraie police afghane ne se fera pas dans un délai bref. « Il faudra au moins une génération » explique un officiel allemand, désabusé. Cela signifie rester là pour 25 ou 30 ans.

Traduit de l’italien par Christophe Terrasson pour ReOpenNews

Syrie-Sommet arabe: Le contournement du dernier récalcitrant arabe

par René Naba

Mondialisation.ca, Le 20 mars 2008

Paris- La Syrie est, à son tour, sur la sellette, après l’Irak qui a implosé en 2003, la Libye qui s’est caramélisée, en 2006, dans la foulée de sa reddition au diktat américain pour sauver son révolutionnaire dirigeant Mouammar al-Kadhafi et l’Egypte qui s’est neutralisée et marginalisée du fait de sa cavalcade solidaire dans sa pactisation avec Israël, en 1979.

L’éternel trouble fête de la politique arabe fait l’objet d’une manoeuvre de contournement de la part des grands pays arabes en vue de provoquer sinon l’effondrement du régime baasiste, à tout le moins à le forcer à rompre avec son allié iranien et à annoncer sa reddition au nouvel ordre américain que les Etats-Unis et leurs grands alliés régionaux, l’Arabie saoudite et l’Egypte, tentent vainement d‘instaurer au Moyen-Orient depuis le début de la présidence de George Bush il y a huit ans.

Arab Summit 2007 Riyad

Unique pays se réclamant de la laïcité dans le Monde arabe, mais partenaire stratégique de l’Iran, l’unique régime théocratique se réclamant du chiisme, la branche rivale du sunnisme, segment dominant dans les pays arabes, la Syrie est simultanément et cumulativement accusée d’être un foyer du terrorisme international, un pivot de l’axe du mal, le phagocytaire du Liban et de la Palestine, le fossoyeur du leadership libanais. En un mot le grand perturbateur d’une paisible et riante zone par excellence: le Moyen-Orient. Une thèse relayée sans retenue et avec une belle unanimité par les grands médias occidentaux tant dans la presse audiovisuelle que dans la presse écrite, tant par les intellectuels médiatiques que par les scribouillards besogneux.

Pointée du doigt pour sa responsabilité présumée mais non avérée dans l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, la Syrie est mise en quarantaine diplomatique par les Etats-Unis, frappée d’un boycottage de fait des grands pays arabes qui lui imputent la vacance du pouvoir au Liban, régulièrement soumise de surcroît, en toute impunité, à des coups de butoir d’Israël, tantôt par un mystérieux raid aérien au dessus du nord syrien, à l’automne 2007, tantôt par l’assassinat sur son sol d’un chef militaire du Hezbollah Imad Moughniyeh, le Maître d’oeuvre des opérations anti-occidentales au Moyen-orient depuis vingt ans.

Mais ce paria là, selon le schéma occidental, se trouve être en phase avec la multitude des «laissés pour compte» de la paix, à tout le moins perçu comme tel au delà des turpitudes dont il peut être à tort ou à raison crédité, qui voient en lui l’ultime porteur de la revendication nationaliste arabe, à une période de l’histoire marquée par une déperdition identitaire et une religiosité régressive. Redoutable honneur qui lui vaut l’hostilité sans nuances des pays qualifiés de «modérés » dans le jargon diplomatique et médiatique occidental, principalement l’Arabie saoudite, l’Egypte, la Jordanie c’est-à-dire les régimes affligés des mêmes tares d’autoritarisme, de népotisme et de corruption que le régime syrien mais que leur alignement docile au camp occidental exonère de toute critique.

1ère séquence (1966-1976): Le Roi Saoud et le coup de force anti-baasiste du colonel Salim Hatoum

D’emblée, le régime baasiste syrien dirigé par les Alaouites, une secte minoritaire de l’Islam, a été perçu comme un usurpateur, comme frappé d’une tare congénitale et fera l’objet de menées hostiles en conséquence. A sa naissance en 1966, alors qu’Israël entreprenait le détournement des eaux du Jourdain pour anticiper ses besoins hydrauliques futurs, opération qui relevait théoriquement d’un acte manifeste de casus belli, le Roi Saoud d’Arabie, hanté par le prestige du président égyptien Nasser et désireux de détourner les regards sur la corruption du Royaume, se lance dans une opération de déstabilisation de la jeune équipe baasiste de Syrie fraîchement parvenue au pouvoir. L’opération saoudienne de diversion est particulièrement malvenue en pleine ébullition nationaliste consécutive au détournement des eaux du Jourdain. Les révélations d’un des participants sur une contribution royale saoudienne de l’ordre d‘un million de dollar à la conjuration dirigée par un colonel félon syrien Salim Hatoum et fomentée par le futur premier ministre jordanien Wasfi Tall, à l’époque membre de l’Intelligence Service britannique (1) entraîne l’éviction de Saoud au profit de Fayçal au trône d’Arabie, sans que cette sanction ne calme le courroux égyptien. Victime collatérale des conflits de puissance, Kamel Mroueh, le fondateur du journal «Al-Hayat», le chantre de la coopération saoudo-américaine, est assassiné en 1966 par un fier à bras de Beyrouth à l’occasion du 10me anniversaire de l’agression tripartite franco-anglo-israélienne de Suez contre Nasser, le chef charismatique du nationalisme arabe et adversaire résolu de la dynastie wahhabite.

Une trêve de seize ans s’installe à la faveur de la guerre de 1967 et la montée en puissance de la guérilla palestinienne qu’il importait de juguler, que la Syrie s’appliquera à mettre au pas d’ailleurs, puis celle d’octobre 1973 et de la montée en puissance des pétromonarchies du Golfe consécutif à l’embargo pétrolier et au quadruplement du prix du pétrole. Une période au cours de laquelle le nouveau maître de la Syrie, le général Hafez al-Assad, apparaît comme le meilleur garant des intérêts occidentaux au Liban: Appelée en renfort des milices chrétiennes au Liban, l’armée syrienne participe au siège du camp palestinien de Tall Zaatar, favorisant son éradication, en Août 1976, n’hésitant pas un instant à briser l’élan révolutionnaire du camp palestino-progressiste avec l’assassinat dans une zone sous contrôle syrien du chef de la coalition, le dirigeant druze du parti socialiste progressiste, M. Kamal Joumblatt.

Curieusement les pays occidentaux continueront de couvrir d’éloge l’irakien Saddam Hussein, malgré ses turpitudes et d’opprobre son rival syrien Hafez al-Assad, malgré ses gestes de bonne volonté répétitives à l’égard de l’Occident.

2ème séquence (1976-1986) Fahd et la révolte des Frères Musulmans de la ville syrienne de Hama.

Faysal, réservé à l’égard des Américains, s’était juré d’aller prier à Jérusalem libérée. Il sera assassiné par l’un de ses neveux, en 1976. Son successeur effectif, -après le bref interrègne du Roi Khaled, sobre et malade-, Fahd, à la jeunesse débridée, donnera libre cours à son amour immodéré pour son protecteur américain et les délices de la vie occidentale. Frappé d’hémiplégie, en 1995, il sera maintenu sous perfusion pendant près de dix ans gouvernant en état léthargique son royaume à une période charnière de l’Histoire contemporaine marquée notamment par les attentats antiaméricains du 11 septembre 2001, la guerre d’Afghanistan et la guerre d’Irak (2003). Mais entre temps que de signalés services rendus à son maître américain, au détriment de la plus élémentaire solidarité arabe, qui explique sans pour autant justifier son maintien en survie artificielle pendant une décennie (1995-2005).

Prise en tenaille par Israël et la Turquie, barrée par son rival baasiste l’Irak de Saddam Hussein, la Syrie s’appliquera à desserrer l’étau dans une alliance de revers avec l’Iran, l’ancien gendarme américain du Golfe, devenu sous le régime Khomeiniste, le nouveau croquemitaine des pétromonarchies du Golfe. Mal lui en prit. En 1982, dans la foulée de l’annexion de Jérusalem, en décembre 1981, alors qu’Israël se préparait à porter au pouvoir son protégé libanais le chef phalangiste Bachir Gemayel, une révolte est fomentée, à Hama, dans le nord de la Syrie, par les «Frères Musulmans», l’organisation clandestine financée par l’Arabie Saoudite, en février 1982, à quatre mois de l’invasion israélienne du Liban, déclenchant une sévère répression qui fera selon des informations de presse plusieurs milliers de morts. C’est Damas qui sera blâmée par la communauté internationale pour sa férocité et non l’Arabie saoudite qui attisait le feu intégriste. C’est le président Hafez al-Assad en personne qui sera pointé du doigt et non son propre frère, le Général Rifaat al-Assad, le chef des brigades de la défense, la garde prétorienne du régime, l’ordonnateur des massacres.

Ce frère cadet du président syrien, un homme aux multiples ramifications et trafics qui sera banni par la suite de son pays, mais continuera de bénéficier curieusement de la mansuétude occidentale sans doute en raison de ses alliances matrimoniales avec la famille Fustock qui fera de lui, le beau frère de l’actuel roi Abdallah d’Arabie et du député maronite libanais Nassib Lahoud, perpétuel candidat à la présidence libanaise. C’est la Syrie alaouite enfin qui sera déclarée «ennemi de l’Islam» pour avoir maté une rébellion fondamentaliste que toutes les armées du monde aussi bien arabes qu’occidentales pourchassent désormais au nom de la «guerre contre le terrorisme». La Syrie couverte de plumes et de cendres, alors que l’Algérie, l’Egypte, le Maroc et la Tunisie, sont magnifiés pour avoir éradiqué l’intégrisme tandis que l’Arabie fondamentaliste est couverte d’éloges pour ses présumés progrès dans de parcimonieuses réformes démocratiques.

Dans ce climat d’opprobre généralisé, la Syrie présente au Liban depuis 1976 à la demande des chefs maronites en mauvaise posture à l’époque, sera contrainte à retirer se troupes, en juin 1982, dans la foulée de l’invasion israélienne du Liban. Une décennie infernale (1979-1989) s’ouvre alors à l’Occident au Moyen Orient: Destitution du chah proaméricain et assaut contre les Lieux Saints de la Mecque, en 1979, assassinat de l’égyptien Sadate, pactiseur d’Israël, en 1981, mise en échec du traité de paix libano-israélien, en 1983, attentats contre les QG occidentaux à Beyrouth, en 1984, spirale des otages occidentaux au Liban (1984-1988), attentats de Paris (1986-1988). Une décennie infernale qui s’achève avec la chute du Mur de Berlin (1989) l’implosion de l’Union soviétique et l’affirmation de l’Imperium américain sur le plan mondial, l’hégémonie israélienne sur le plan régional et, sur le plan arabe, la prépondérance saoudienne sous la tutelle des Etats-Unis.

3ème séquence (1986- 2006) - L’Arabie redécouvre les vertus de l’Arabisme

L’Arabie saoudite, le plus intransigeant ennemi d’Israël sur le plan théorique, aura opéré le plus grand détournement du combat arabe, soutenant l’Irak contre l’Iran dans la plus longue guerre conventionnelle de l’histoire contemporaine (1979-1988), le détournant du coup du champ de bataille principal, la Palestine, déversant des milliards de dollars, et, surtout, déroutant la jeunesse arabe et musulmane vers l’Afghanistan, à des milliers de km du champ de bataille palestinien, contre un ennemi athée certes mais allié des Arabes, l’Union soviétique, le principal fournisseur d’armes de pas moins de six pays arabes (Syrie, Irak, Algérie, Libye, Soudan et Yémen), un utile contrepoids en somme à l’hégémonie américaine.

L’Organisation de Libération de la Palestine, éradiquée du Liban, cède la place à des guérilleros d’un type nouveau les combattants islamistes chiites, le Jihad islamique, puis le Hezbollah, galvanisés par les succès de la révolution iranienne sur le front irako-iranien. La Syrie, boutée hors du Liban, en 1982 s’y redéploie progressivement avec le consentement américain pour neutraliser la région frontalière libano-israélienne. Désireuse d’obtenir la caution de la Syrie pour une intervention contre l’Irak envahisseur du Koweït, en 1990, Washington lui donnera même le feu vert à l’éviction du chef militaire chrétien libanais le général Michel Aoun, qui assurait intérimaire de chef de gouvernement, et son remplacement par Elias Hariri, un président sans relief face au flamboyant nouveau premier ministre Rafic Hariri (1992), nouveau parvenu sur la scène libanaise à la faveur de la financiarisation de la vie publique internationale. Le milliardaire libano-saoudien, à la carrière météorique, exercera le pouvoir pendant dix ans, plus qu’aucun président libanais, à coups de menaces de démission (4 en dix ans), soit en moyenne une menace tous les 30 mois, dans un rare exemple de confusion entre la gestion du domaine public et de son de son patrimoine privé avec les encouragements admiratifs des dirigeants occidentaux en tête desquels le Président français Jacques Chirac.

L’attentat du 11 septembre 2001 contre les symboles de l’hyperpuissance américaine démasque les complicités saoudiennes dans la montée en puissance de l’intégrisme antioccidental. Bien que quinze des dix neuf kamikaze ayant participé au raid du 11 septembre soient de nationalité saoudienne, l’administration Bush, plutôt que de frapper le Royaume Wahhabite, le foyer et le terreau du fondamentalisme, va répliquer en Afghanistan et en Irak, les deux points de percussion de la coopération saoudo-américaine dans la sphère arabo-musulmane à l’époque de la guerre froide soviéto-américaine, gommant ainsi au passage toute trace de leurs forfaits antérieurs, se faisant à bon compte une nouvelle virginité politique sous la bannière de la lutte pour la promotion de la démocratie dans le monde musulman. Mais la destruction de l’Irak place paradoxalement la Syrie et l’Iran en vainqueur a posteriori d’un Saddam Hussein leur plus implacable ennemi depuis deux décennies, et, par effet d’aubaine, consacre l’Iran comme puissance régionale de fait. Un résultat inacceptable pour George Bush, le grand ordonnateur de ce chaos destructeur pour la population locale et corrosif pour l’Amérique elle-même.

La Syrie et l’Iran sont placés dans l’axe du mal, Yasser Arafat est méthodiquement confiné dans son complexe de Ramallah dans une sorte d’étouffement symbolique de la revendication nationale palestinienne. Le décès du chef historique de la Résistance palestinienne au terme de trois ans de confinement hideux (novembre 2004) , l’élection dans la foulée deux mois plus tard à Bagdad, l’ancienne capitale des abbassides, d’un Kurde à la tête d’un Etat irakien doté d’un nouvel emblème aux couleurs kurdo-israéliennes (Bleu jaune) (Janvier 2005), le basculement dans le camp américain de Jacques Chirac, le principal opposant mondial à l’invasion américaine de l’Irak, accrédite à tort ou à raison l’idée d’une vaste conjuration occidentale visant à mettre au pas tout récalcitrant à l’ordre américano-israélien dans la zone (septembre 2004).

A l’instar du journaliste pro saoudien Kamel Mroueh, quarante ans plus tôt, Rafic Hariri, le meilleur ami du président français Jacques Chirac, l’homme lige des Saoudiens qui symbolisait par excellence le ralliement au camp occidental, sera à son tour une victime collatérale du conflit des puissances. Il périra carbonisé dans un attentat le 14 février 2005, terrible séisme politique qui met en branle une mécanique inéluctable contre la Syrie et l’Iran.

Pour la deuxième fois de son histoire, l’armée syrienne est contrainte de se retirer du Liban. Le principe d’un tribunal à caractère international est décidé pour juger les assassins de l’ancien premier ministre libanais, au terme d’une enquête diligentée par un fonctionnaire missionné par les Nations Unies. Un tel dispositif, singulier dans les annales judiciaires internationales, ne sera curieusement pas imposé au Pakistan lors de l’assassinat de l’ancien premier ministre Benazir Bhutto, en décembre 2007. Le président pakistanais, il est vrai, est gratifié du titre d’ «allié majeur des Etats-Unis» dans sa guerre contre le terrorisme, qui confère à son titulaire une immunité et le dispense de fastueuses explications. Ce qui n’est pas le cas de la Syrie et de l’Iran.

Le tribunal international pour le Liban et la menace potentielle nucléaire iranienne constituent les deux instruments de la diplomatie occidentale pour amener à résipiscence les deux réfractaires à l’ordre américain, quand bien même la menace nucléaire iranienne se trouve au stade virtuel et sa réalité contestée par les services américains, quand bien même elle est postérieure de soixante ans à la menace nucléaire israélienne, bien réelle, qui hypothèque tout règlement qui ne souscrirait pas au diktat israélo-américain.

Israël et les alliés Libanais de l’Amérique subiront cumulativement revers militaires et camouflets politiques depuis 2006, entravant considérablement la mise au pas du Liban, au-delà, la Syrie, l’Iran et la portion palestinienne sous l’autorité du Hamas. C’est ainsi que dans une démarche symétrique mais non synchronisée, le Hezbollah infligera en effet à Israël, l’été 2006, un retentissant camouflet militaire, dont le Hamas s’en inspirera avec succès en mars 2008 au moment de l’invasion de la bande par les forces d’occupation israéliennes, alors que parallèlement les dirigeants maronites, Nassib Lahoud et Amine Gemayel étaient battus répétitivement dans une compétition électorale, dans leur propre fief du Metn, par le principal allié chrétien du Hezbollah le Général Michel Aoun, un échec comparable au revers électoral du président palestinien Mahmoud Abbas face à ses opposants islamistes. Une séquence à tous égards calamiteuse pour l’administration néo-conservatrice américaine.

Le Royaume wahhabite vit comme une rente de situation l’Islam et le pétrole, les deux vecteurs de sa puissance. Puisant son magistère moral de la présence sur son sol des principaux Lieux Saints de l’Islam (La Mecque et Médine), et sa puissance financière de ses gigantesques réserves énergétiques, il consacrera l’essentiel de ses efforts à combattre plus qu’aucun autre pays le nationalisme arabe, mettant sur pied l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), une structure de diplomatie parallèle concurrente de la Ligue arabe. Dans la foulée du revers militaire israélien au Liban, l’été 2006, il se muera, à la grande stupéfaction de la quasi-totalité des observateurs internationaux, en parangon de l’Arabisme. Le chantre de la fraternité islamique pendant trois décennies, accusera, sans vergogne, la Syrie d’avoir pactisé avec l’Iran, la perse antique, pays musulman certes mais non arabe. Une tare indélébile pour le nouveau porte-étendard de l’arabisme

Le «péril chiite» succède alors au «péril rouge» qu’Américains et Saoudiens avaient combattu sans relâche, les décennies précédentes. Dans la foulée du revers militaire israélien au Liban, l’été 2006, l’Arabie se redécouvre arabe pour se démarquer du triomphe du Hezbollah, la milice chiite Libanaise. Négligeant son premier vecteur transnational MBC (Middleast Broadcasting Corporation), elle se sera dotée auparavant d’une chaîne transfrontière du nom d’«Al-Arabiyah» comme pour mieux revendiquer son arabité, un terme qu’elle avait pourtant banni de son lexique diplomatique pendant un demi-siècle. Ce comportement s’apparente à une mystification. Mais le Royaume qui aura lancé deux plans de paix pour le règlement du conflit israélo-arabe (Plan Fahd, en 1982, Plan Abdallah, en 2002), sans rencontrer le moindre écho tant du côté américain que du côté israélien, ne déviera jamais, malgré cette rebuffade, de sa ligne, à savoir l’alliance privilégiée avec le grand protecteur du principal ennemi des Arabes, Israël, l’usurpateur de la Palestine au regard d’une large fraction de la population saoudienne et arabe, faisant droit à toutes ses requêtes sans hésitation sans la moindre retenue.

Et pour cause. La dynastie wahhabite aura été le principal bénéficiaire du travail de sape opéré depuis trente ans par les Américains et les Israéliens pour réduire la résistance du noyau dur du Monde arabo-islamique: neutralisation de l’Egypte par le Traité de paix avec Israël (1979), destruction de l’Irak (2003), étranglement de la Syrie (2004), caramélisation de la Libye (2005), isolement de l’Iran (2006) au point qu’Israël apparaît en fin de compte comme le meilleur allié objectif des Wahhabites, rare conjonction de deux régimes théocratiques dans le Monde, l’Etat Hébreu n’étant démocratique que pour la fraction juive de sa population. Dans ce contexte, l’Organisation clandestine «Al-Qaida» d’Oussama Ben Laden et la chaîne transnationale arabe «Al-Jazira» apparaissent, rétrospectivement, comme une excroissance rebelle à l’hégémonie saoudienne sur l’ordre domestique arabe, tant dans le domaine politique que sur le plan médiatique

Le sommet de Damas et la concentration navale américaine au large du Liban

Le Sommet arabe de Damas, le premier de l’histoire contemporaine à se tenir dans la capitale le syrienne, devrait symboliquement réunir la Syrie face à tous ses adversaires réunis. Mais les deux patriarches octogénaires arabes, l’égyptien Hosni Moubarak hanté par l’obsession de sa sécurité du fait des nombreux attentats dont il a été l’objet, une vingtaine en 27 ans de règne, et le saoudien Abdallah, tous deux préoccupés de leur succession pourraient le boycotter arguant du blocage de la situation libanaise dont ils imputent la responsabilité à la Syrie, exclusivement à la Syrie, et non également à leurs interférences permanentes sur la scène libanaise d’une intensité comparable à celle de la Syrie, matérialisée par les injections financières régulières de l’Arabie pour le réarmement des milices privées sunnites, leur entraînement en Jordanie et leur encadrement par l’Egypte (2).

La concentration navale américaine au large de Beyrouth a officiellement pour objet de faire pression sur la Syrie et l’opposition libanaise pour faciliter l’élection d’un président de consensus pro-occidental au Liban. Elle vise en fait à percer la carapace du noyau dur du monde arabo-musulman par son maillon faible, le Liban où les pays occidentaux disposent d’une large gamme d’alliés recrutés parmi les anciens chefs de guerre féodaux et claniques, les Chrétiens Samir Geagea et Amine Gemayel, le druze Walid Joumblatt ainsi que leur principal bailleur de fonds, le sunnite Saad Hariri, tous opportunément reconvertis dans la défense de la Démocratie qu’ils n’ont jamais pratiqué et la défense des Droits de l’Homme qu’ils ont constamment bafoués.

Détail piquant qui illustre l’indigence de la «diplomatie du carnet de chèques» maniée de tous temps par les Saoudiens: l’homme en charge du dossier libanais en Syrie pendant trente ans, celui-la même qui était craint par les diverses factions libanaises et redouté par les chancelleries arabes et occidentales qui tonnait la foudre et ordonnait les accalmies, à ce titre responsable au premier chef des dérives syriennes au Liban, le vice-président de la République syrienne Abdel Halim Khaddam.

M. Khaddam, le bien nommé, dont le patronyme en arabe signifie littéralement «le serviteur», reniera singulièrement son militantisme après avoir abusivement ponctionné le Liban, opérant par cupidité la plus retentissante reconversion de l’histoire politique récente, finissant sa vie en factotum de son coreligionnaire sunnite libanais Rafic Hariri. Le millardaire libano-saoudien gratifiera amplement ce transfuge de son reniement en lui offrant la résidence du nabab pétrolier grec Aristote Onassis sur la plus célèbre artère de la capitale française, l’Avenue Foch, alors que son pendant français, l’ancien président Jacques Chirac avait droit à un appartement avec vue sur Seine Quai Voltaire à Paris. Judas a trahi son Seigneur pour trente deniers.

D’autres trahisons valent certes leur pesant d’or mais accablent le renégat d’un discrédit à vie.

Ramollir le noyau dur du Monde arabe par l’invasion répétitive de Gaza, fief du mouvement islamiste Hamas, le harcèlement du Hezbollah par des opérations de diversion des politiciens libanais, la neutralisation de la constellation du Douwal al Moumanah, l’alliance de fait entre le Hamas palestinien le Hezbollah libanais, la Syrie et l’Iran qui se considère comme le système de pré alerte visant à immuniser le monde arabo-musulman contre le virus de la soumission à l’hégémonie israélo-américaine. Epuiser le dernier îlot de résistance en prélude à une éventuelle offensive contre l’Iran qui donnera la possibilité à George Bush d’opérer une magistrale culbute, passant, de par son piètre bilan, de pire président des Etats-Unis, au plus grand génie politique de l’histoire contemporaine. Donne crédit supplémentaire à cette hypothèse, la démission à la mi-mars de l’amiral William Fallon, commandant en chef du commandement central, la zone couvrant l’arc de crise allant de l’Afghanistan au Maroc, en désaccord avec la stratégie de l’administration néo-conservatrice.

Le Monde arabe constitue avec l’Amérique latine l’une des rares de zone de contestation de l’hégémonie américaine. Au delà des vives critiques fondées et justifiées sur les turpitudes syriennes, l’hermétisme de son régime, son autarcie, sa bureaucratie et son népotisme, comparables en cela aux autres régimes arabes même les plus proches de la grande démocratie américaine, si l’implosion du Liban venait à surgir entraînant dans son sillage le collapsus de la Syrie, une longue période de servitude et de tribalisation s’ouvrirait alors pour les Arabes, Sunnites et Chiites, Salafistes ou Soufistes, Malekites, Chaféites, Hanafites ou Hanbalites, Kurdes et Druzes, Alaouites et Wahhabites, voire même Maronites.

Et Le Liban chéri ne sera plus qu’un «Hariristan» à l’image du Kurdistan irakien, voire même du bantoustan palestinien que les Israéliens et les Américains s’appliquent à édifier sur les lambeaux de la Palestine. Et la perte du Liban sera alors pleurée comme l’aura été la perte de la Palestine, comme auparavant la perte de l’Andalousie: abondamment

Avec pour reliquaire, en guise de méditation aux apprentis sorciers qui sillonnent ce pays depuis si longtemps en toute impunité, cette apostrophe du poète français Jean Racine:

Pleure, Pleure cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.


Références

1-La Révolution dans la rancoeur» (Editions Julliard 1967), ouvrage épuisé, du journaliste libanais Edouard Saab, ancien Rédacteur en chef de l’Orient - Le Jour et ancien correspondant du journal Le Monde au Liban, tué durant la guerre civile libanaise.

2-Les étranges alliances des groupes radicaux islamistes. Enquête sur l’implantation d’Al-Qaida au Liban cf Le Monde diplomatique-février 2008 de Fida’a Itani
Sur le même thême,
-Cf aussi l’article de Seymour Hersch dans le New Yorker (mars 2007) sur les affrontements du camp palestinien de Nahr el Bared, nord du Liban, entre l’armée libanaise et des groupés armés palestiniens sunnites. Affrontements de trois mois particulièrement meurtriers pour l’armée libanaise qui se sont achevés par la reddition du camp mais l’évaporation mystérieuse du chef du commando palestinien,
-ainsi que ”The Middle East, the Gaza Bombshell” by David Rose - April 2008- Vanity Fair.

L’Iran et la Syrie prévoient une confrontation majeure avec Israël

17 février 2008

Les officiels iraniens et syriens estiment qu’une confrontation militaire majeure aura lieu dans un futur proche, si l’on en croit Al Akbar, le quotidien libanais proche du Hezbollah. La réponse du Hezbollah à l’assassinat d’Imad Mughniyah, le responsable des opérations de l’organisation, obligera Israël à une « décision difficile, » affirme dans un éditorial ce quotidien. Le Hezbollah accuse Israël d’être responsable de l’assassinat de son dirigeant à Damas la semaine dernière.

par Yoav Stern, Amos Harel et Yuval Azoulay, Haaretz, 16 février 2008

Ibrahim Al Amin, le rédacteur en chef d’Al Akhbar, a déclaré lors d’un entretien télévisé que le Hezbollah n’avait pas l’intention d’accepter sans réagir l’assassinat de M. Mughniyah. La réponse du Hezbollah « obligera Israël à prendre une grande décision, » a-t-il déclaré. Cependant, il a également affirmé que le Hezbollah ne souhait pas la guerre avec Israël. Les responsables de la défense israélienne se préparent pourtant à une riposte du Hezbollah. Ils s’inquiètent de la possibilité d’une attaque par un drone, un petit avion sans pilote, chargé d’explosifs visant une cible civile ou militaire au nord ou au centre d’Israël. L’aviation israélienne est en alerte.

Le Hezbollah a déployé à cinq reprises jusqu’à présent des drones d’origine iranienne contre Israël, dont trois durant la guerre du Liban en 2006. Deux ont été abattus par l’armée de l’air et le dernier s’est écrasé au sol. Ces drones étaient chargés de dizaines de kilos d’un puissant explosif et étaient apparemment destinés à s’écraser dans la région densément peuplée de Dan.

L’armée israélienne a renforcé son dispositif à la frontière nord, en préparation à une éventuelle attaque massive à la roquette du Hezbollah, sur cette zone. L’armée ne dispose d’aucune information sur les intentions de l’organisation à ce sujet.

Les médias libanais ont annoncé que Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, avait désigné un successeur à M. Mughniyah, mais son identité n’a pas été dévoilée. Selon des sources israéliennes, il pourrait s’agir de Ibrahim Akil, le responsable du sud Liban, de Fouad Sukur, un haut dirigeant de la milice, ou de Tala Hamiyah, qui était l’adjoint de M. Mughniyah. Les médias libanais ne retiennent quant à eux aucun de ces trois noms.

Le quotidien libanais Al Safir rapporte que le Hezbollah est en état d’alerte renforcé au sud Liban, et a procédé à l’évacuation de ses commandements régionaux, craignant des frappes aériennes israéliennes. Selon ce journal, l’organisation aurait mobilisé 50 000 miliciens.

L’enquête sur l’assassinat de M. Mughniyah se poursuit en Syrie.

« L’enquête est menée dans le plus grand secret en raison du lieu confidentiel où se trouvait M. Mughniyah avant l’attaque, » indique Al Akhbar.

M. Mughniyah venait de quitter une réunion peu avant d’être tué, à proximité des bureaux du directeur des services secrets syriens, Asif Shuwekat, qui est le beau frère du président Bachar El Assad.

Plusieurs palestiniens suspectés d’avoir pris part à l’assassinat ont été arrêtés, précise le quotidien.


 

Publication originale Haaretz, traduction Contre Info

Illustration : Discours de Hassan Nasrallah (archive)

 

 

Seymour Hersh : Les mystères du bombardement israélien sur la Syrie

Seymour Hersh a enquêté sur le bombardement israélien qui a visé la Syrie en septembre, toujours entouré de nombreuses interrogations. Quelle était la nature de la cible ? Les USA ont-ils été prévenus ? Cheney a-t-il joué un rôle ? Entretien avec Al Jazeera.

 

Seymour Hersh répond à Sarah Brown pour Al Jazeera, 7 février 2008

 

Pourquoi Israël a-il bombardé une cible en Syrie ?

Je n’ai pas les réponses à cette question directe. Le fait qu’Israël et son principal allié les USA aient choisi de ne pas s’exprimer officiellement à ce sujet est significatif et c’est ce qui a suscité mon intérêt. On n’a jamais vu un pays en bombarder un autre et ne pas faire de déclaration à ce sujet, et penser qu’il ait en quelque sorte le droit de n’en rien dire.

En 1981, lorsque Israël a bombardé le réacteur Osirak en Irak, ils l’ont bruyamment revendiqué en public. Mais dans le cas de la Syrie ils n’ont fait aucune déclaration publique. Ce n’est qu’après quelques semaines que des fuites ont commencé à avoir lieu.

Ils ont commencé à raconter à des journalistes de formidables histoires sur ce qui s’était passé. L’arrivée de bateaux chargés de matériaux illicites, déchargés par des hommes équipés de protections… Depuis un port Méditerranéen jusqu’au site bombardé, des commandos sur le terrain… des échantillons de sols prélevés.

Et rien de tout ceci ne s’est avéré exact, en fait. Tout au moins je n’ai pu en trouver aucune preuve concrète.

Ce que je veux dire, c’est que si cet article amenait Israël à prendre la décision de s’exprimer publiquement et de produire son dossier irréfutable, répondant à toutes les questions, et bien cela serait parfait. Mais ils ne l’ont pas fait, et je trouve abominable cette outrance, cette arrogance qui fait que l’on puisse commettre ce qui par définition est un acte de guerre et ne rien avoir à dire à ce sujet.

Bien évidemment la Syrie a compliqué le problème en répondant de manière irresponsable et peu inspirée. Cela leur a pris jusqu’à octobre je crois, presque quatre semaines après les évènements avant que le président syrien Bachar El Assad ne reconnaisse qu’il y avait eu un bombardement.

 

Pourquoi Syrie à-t-elle réagi en mezzo-voce ?

Je crois qu’ils ont été dépassés. Je pense qu’ils n’ont aucune idée de ce que c’est que le rythme de l’information. C’est quelque chose qu’ils ne connaissent pas.

Donc, cela s’est passé comme ceci : un raid se déroule, et ils annoncent assez rapidement qu’une intrusion aérienne israélienne a eu lieu. Ils ont dit au début que quelques munitions avaient été larguées, puis le ministre des affaires étrangères a déclaré en Turquie, que rien n’avait été bombardé mais que des bombes étaient tombées sans toucher de cible.

Ensuite, trois semaines plus tard, le président déclare : « En fait, une construction a été détruite. » Une séquence aussi inepte, cela ne se programme pas. En réalité, ils n’ont tout simplement pas été bons.

Mais il y a d’autres facteurs.

 

Comme la Corée du Nord ?

Il y avait des coréens sur le site, comme l’avaient affirmé les Israéliens. Ils construisaient une installation, une installation militaire, à mon avis.

On m’a dit deux choses différentes durant mon séjour en Syrie.

On m’a dit qu’il s’agissait peut-être d’une installation chimique, pour la guerre chimique. L’autre version, plus convaincante à mon sens, était qu’il « s’agissait de missiles, des missiles à courte portée, destinés à être utilisés en cas d’attaque israélienne, destinés à une réponse asymétrique. »

 

Ils considèrent que les armes chimiques seraient de peu d’utilité contre une puissance nucléaire ?

Oui. Ils seraient vitrifiés. On m’a dit qu’ils avaient pris cette décision depuis bien plus longtemps que nous ne pourrions le penser.

On m’a dit qu’ils avaient révisé leur conception sur l’emploi de projectiles chimiques, comme arme de dissuasion, car la réponse serait nucléaire.

Vous sources ne vous ont-elles pas dit qu’il y avait des preuves en faveur de l’hypothèse d’une attaque destinée à tester les défenses aériennes syriennes dans la mesure ou elles sont similaires à celles de l’Iran ?

Au début, ce plan a été étudié. Disant cela je veux dire qu’il a été étudié par l’Etat Major des Armées US, il a été étudié par des gens travaillant pour le Vice Président.

Les éléments dont j’ai connaissance à ce sujet, c’est que durant l’été, des mois avant la mission, il y a eu de nombreuses discussions sur l’exécution de cette mission, et il y eu un rapport en provenance du renseignement, de la Defence Intelligence Agency, indiquant que la Syrie avait considérablement amélioré les performances de son système de défense radar.

Et ce radar anti-aérien était semblable, proche,, à celui que nous savons maintenant avoir été installé en Iran. Donc c’était une manière de tester le radar Syrien.

On peu se déplacer à travers la Syrie sans que personne ne s’en préoccupe. C’est un petit pays de 17 millions d’habitants. Mais pénétrer en Iran et tester les radars en survolant un site, cela provoquerait une contre-attaque.

Les israéliens ont survolé la Syrie en toute impunité, il n’y a pas grand-chose qu’elle puisse faire et ils savent qu’elle ne fera rien.

Donc, initialement, cela a été vu par mes amis comme une « opération radar. » Ce n’est qu’après les évènements qu’ils ont appris quelque chose.

Il était très difficile d’obtenir des informations [en Israël], car ils ont une règle interdisant de communiquer des informations et la censure militaire a été imposée sur ce sujet.

Mais quelques personnes m’ont dit « ce truc du radar, c’était [n’importe quoi] - il n’allait rien se passer, c’était un moyen, un opportunité pour nous pour entrer [en Syrie] »

Il semble clair, d’après ce que j’ai appris de mes amis américains et des syriens, que les israéliens ont pénétré carrément et que la seule cible qu’ils avaient était celle qu’ils ont bombardée.

Ils ne cherchaient pas un site radar. Ils sont simplement entrés et ont écrasé leur cible.

Ensuite, vous avez la question suivante, que je n’ai pas vraiment traitée dans l’article car ce sont des suppositions, et qui est : qui a autorisé le raid ?

A qui en ont-ils parlé ? Israël ne mène pas un raid comme celui là sans en référer à la Maison Blanche, et je n’ai pu trouver personne ayant su par avance que cette installation allait être frappée.

Il est possible que cela soit parce que je n’ai pas su trouver cette personne. Mais si ce n’est pas le cas, cela ne signifie pas non plus qu’il n’y avait personne. Il pourrait aussi s’agir de quelqu’un comme Dick Cheney qui en d’autres occasions a déjà outrepassé la chaîne de commandement.

Pour le dire différemment, en temps normal cette information au sujet d’une attaque israélienne devrait remonter jusqu’à l’Etat Major, mais il a peut-être interrompu le processus quelque part. Il l’avait déjà fait en d’autres circonstances. Mais je ne peux vous dire avec certitude ce qui s’est vraiment passé.

 

Ce raid avait-il pour objet de dissuader Téhéran ?

Bien sûr, pour les Etats-Unis c’était l’idée. Faire savoir aux iraniens que malgré le rapport du NIE, « nous sommes prêts… nous avons un bras armé et les israéliens irons vous taper pour nous si nous avons besoin. »

Mais pour Israël la mission dans son entier relevait d’une autre conception.

Je pense que les israéliens étaient troublés par la présence de nord-coréens [sur ce site]. Ils étaient troublés par cette construction et ont pensé : « Sapristi, quoique ce soit, nous n’allons pas laisser faire. Nous allons frapper cette installation avant qu’elle soit achevée, quoi qu’elle devienne. »

S’ils ont pensé que c’était une installation nucléaire, j’espère qu’ils vont nous le dire. Sinon, ils ont simplement frappé une construction qui n’était pas terminée.

Et le résultat a été formidable pour eux, car cela a donné à Olmert un élan certain, une poussée dans sa popularité.

 

Comme celle suivant la guerre du Liban ?

Absolument. Cela a également été vu comme un message adressé à Bachar el Assad, le président syrien, dont les israéliens pensaient qu’il était devenu trop confiant, après la guerre du Hezbollah. C’est un grand soutien de Hassan Nasrallah, qui est son « grand pote. »

Les Israéliens ont pensé qu’ils pouvaient lui en faire rabattre. Le message à Assad, c’est : « Alors, qu’est-ce que l’Iran fait pour toi maintenant, mon pote ? Nous sommes venus te taper dessus. Est-ce que l’Iran fait quoique ce soit ? »

La presse américaine et internationale a fini par reprendre cette histoire de façon scandaleuse.

 

La culpabilité des médias, c’était un sujet important lors de la préparation de la guerre en 2003, où des preuves questionnables étaient censées justifier la guerre. Les médias sont-ils été manipulés encore une fois ?

La presse a été inconsistante à cette occasion, et a tout accepté sans discuter.

Pour moi la presse américaine…. Je ne pense pas qu’ils se soient vraiment confrontés à la réalité de ce qui s’est passé. Les journaux ont failli sans conteste sur le plus grand enjeu moral de la décennie, qui était cette préparation illégale à la guerre en Irak. Nous avons failli.

Ce n’est pas cela notre travail. Ce n’est pas notre travail de faillir. Notre travail, ce n’est pas d’écouter le président. Il y a des éléments qui correspondent [encore] à ce même schéma « d’embrassade » et c’est très dérangeant.

 

Avec les élections cette année, pensez-vous que la politique étrangère changera avec le nouveau président, en particulier en direction d’Israël, de l’Iran et de la Syrie ?

Cela ne changera certainement pas avec McCain. Il déclare qu’il ne faut pas modifier le cours de la guerre, ce qui à mon avis est une grave erreur.

Quelqu’un que je connais a écrit un merveilleux essai affirmant que l’Irak est défunt, que le général David Petraeus et l’ambassadeur Ryan Crocker, sont les croque-morts chargés de maintenir les apparence avec du maquillage et en apprêtant le corps pour les six prochains mois, jusqu’à ce que nous ayons dépassé les élections. C’est leur objectif.

[Pour Israël], c’est très difficile. Vous savez, en Amérique, il n’y a aucun questionnement. L’influence des juifs américains est énorme. Il y a énormément d’argent.

J’aimerais seulement que de nombreux juifs américains puissent lire les journaux israéliens - particulièrement Haaretz - avec attention, et ils verraient qu’existe une critique virulente du gouvernement israélien. Mais on ne voit pas ça aujourd’hui.

Je suis juif et ne suis pas antisémite et je ne suis pas anti-Israël. [Les israéliens] comprennent cela, mais dans le même temps de nombreux américains ne comprennent pas les dirigeants du Hamas.

Tout le monde ne passe pas sa vie à vouloir tuer des juifs. Ils ont bien plus envie de coexister que ce que les gens imaginent. Simplement ils n’aiment pas le système, la façon dont cela se passe.

 

Que pensez vous de l’héritage laissé par Bush au monde ?

Il a fait plus pour terrifier la planète que quiconque que je connaisse. Le monde est tellement plus dangereux.

J’ai un ami très avisé, né en Syrie, qui est devenu un homme d’affaire en occident.

Juste après le début des bombardements en Irak il m’a dit : « cette guerre ne changera pas l’Irak - L’Irak vous changera. » J’ai vu ceci se produire et c’est effrayant.

Il est effrayant de voir comment les situations sont devenues fragiles maintenant. Rien ne va bien au Liban, rien en Syrie, rien en Iran… Ne pouvons-nous donc pas parler avec les gens que nous n’aimons pas ?

Nous devons négocier. C’est la seule façon de résoudre nos problèmes.


publication originale Al Jazeera, traduction Contre Info