L’ordinateur de Gauche et l’ordinateur de Droite

par Romain Migus pour Voltairenet.org, le 17 mai 2008

Uribe - Interpol
Signature de l’accord entre Interpol et la Colombie instituant une équipe d’experts
pour analyser les ordinateurs des FARC saisis par la Colombie (12 mars 2008).

Les agences de presse anglo-saxonne ont donné un large écho au directeur général d’Interpol qui aurait confirmé les liens secrets entre le président Hugo Chavez et les FARC. Or, observe Romain Migus, le rapport d’Interpol dit le contraire de ce que les agences de presse ont relayé : l’agence internationale de coopération policière a constaté que l’ordinateur d’un chef rebelle, saisi par l’armée colombienne, a été manipulé par elle en profondeur de sorte qu’il est impossible d’authentifier les documents qu’elle prétend y avoir trouvé. Étrange : au même moment, le témoin clé dans une autre affaire était extradé hors de Colombie avec les documents, authentifiés ceux-là, d’un autre ordinateur. Ils mettaient très gravement en cause le président colombien Alvaro Uribe.

Le 1er mars 2008, 10 bombes GBU 12 Paveway de 227 kilos chacune explosaient en pleine jungle équatorienne rasant toute la végétation aux alentours et laissant des cratères de 2.40 mètres de diamètre et 1.80 mètres de profondeur [1]. La Colombie venait de violer la souveraineté de l’Équateur et d’assassiner Raul Reyes, le principal négociateur pour la libération d’Ingrid Bétancourt et des autres otages retenus par la guérilla.

Au sol, les combattants de la FARC et des étudiants de l’Université de Mexico ne résistèrent pas à un bombardement d’une telle ampleur. En revanche, gisait au beau milieu des cratères, un ordinateur indestructible qui contient, selon Bogota, des informations cruciales sur les alliances régionales.

Cet ordinateur dont la marque n’est malheureusement pas connue, c’est l’ordinateur de Raul Reyes. C’est l’ordinateur de gauche.

Rappelons avant d’aller plus loin que les relations avec la FARC sont tout ce qu’il y a de plus normales pour les voisins de la Colombie. L’ancien vice président vénézuélien, José Vicente Rangel, rappelait il y a peu, qu’avant l’arrivée de Chavez au pouvoir, un responsable des FARC disposait d’un bureau au Ministère des Affaires Etrangères vénézuélien, notamment pour traiter des dommages collatéraux du conflit colombien au Venezuela. Imaginez qu’une armée de 15 000 hommes en guerre contre le pouvoir suisse stationne prés du lac Léman. Il y a fort à parier que le gouvernement français, mais aussi les autorités régionales et locales entretiendront des relations avec des responsables de cette armée pour éviter des dérapages en France.

Le Venezuela et l’Équateur : cibles des accusations

Le 3 mars, soit deux jours à peine après l’agression de l’Équateur par la Colombie, le gouvernement d’Alvaro Uribe commence à dévoiler une partie du contenu de l’ordinateur de gauche. Les preuves abonderaient pour prouver l’alliance régionale entre l’Équateur et le Venezuela et la FARC.

Dans le cas du Venezuela, Chavez est accusé d’avoir reçu 100 millions de pesos (environ 35 000 euros) de la guérilla lorsqu’il était en prison (1992-94), et en retour de financer la guérilla pour 300 millions de dollars. De même, le Venezuela est accusé de faciliter le trafic d’armes pour le compte de la FARC voire même d’armer les rebelles colombiens.

En ce qui concerne l’Équateur, les autorités colombiennes accusèrent le Ministre de l’Intérieur équatorien, Gustavo Larrea, de connivence avec la FARC. Une photo prétendument tirée de l’ordinateur de gauche montre Raul Reyes conversant selon les autorités colombiennes avec le Ministre équatorien. La nouvelle fait le tour du monde, jusqu’à ce que Patricio Echegaray, secrétaire général du Parti Communiste Argentin déclare que c’est lui qui apparaît sur la photo. Qu’importe, le mal est fait. De plus, d’autres documents prouveraient la connivence de Quito avec la FARC.

Les gouvernements équatorien et vénézuélien rejettent ces accusations, soulignant l’invraisemblable indestructibilité de l’ordinateur et le fait que Bogota ait pu fabriquer des fausses preuves.

Alvaro Uribe va donc faire appel à Interpol pour donner une résonance médiatique mondiale à ses accusations.

Une mission de crise est envoyée à Bogota. Elle est dirigée par un ancien directeur du département du Trésor états-unien et ancien fonctionnaire du département de la Justice de ce pays : Ronald Kenneth Noble, actuel secrétaire général de Interpol. Imaginons un instant qu’un ancien fonctionnaire cubain, biélorusse ou iranien ait été nommé chef de cette mission et que son rapport favorise nettement le Venezuela. On peut légitimement penser que la machine médiatique aurait hurlé à la fraude. Mais il est bien connu que les États-Unis ne fraudent pas…

Que dit le rapport de Interpol ?

- Que les fichiers des ordinateurs, des disques durs externes et des clés USB pèsent 609.6 gigaoctets soit 39.5 millions de pages Word.

En conférence de presse, Ronald Kenneth Noble, a souligné que vu l’ampleur des fichiers cela prendrait plus de « mille ans pour en vérifier le contenu » et qu’Interpol n’avait pas vérifié l’authenticité du contenu des preuves. Autrement dit, ce qu’Interpol peut faire en mille ans, les Colombiens l’ont réalisé en 48 heures, du 1er mars date du bombardement, au 3 mars, date de la première déclaration sur les soi-disant preuves de l’ordinateur de gauche. Notons au passage que les informaticiens colombiens allient la rapidité à la chance puisqu’ils ont seulement ouvert des fichiers incriminant le Venezuela et l’Équateur. Rien sur les relations de la FARC avec la France ou le Brésil, par exemple.

Que c’est-il donc passé durant ces 48 heures ? Le rapport d’Interpol est limpide :

- « L’accès aux données contenues dans les huit pièces à conviction informatiques provenant des FARC entre le 1er mars 2008, date à laquelle elles ont été saisies par les autorités colombiennes, et le 3 mars 2008 à 11 h 45, lorsqu’elles ont été remises au Grupo Investigativo de Delitos Informáticos de la Police judiciaire colombienne, n’a pas été effectué conformément aux principes reconnus au niveau international [c’est nous qui soulignons] en matière de traitement des éléments de preuve électroniques (…) En d’autres termes, au lieu de prendre le temps de créer des images des contenus de chacune des huit pièces à conviction saisies en les protégeant contre l’écriture avant d’y accéder, ils ont accédé directement aux données en question. »

Bizarrement, c’est précisément durant ce laps de temps où la police judiciaire colombienne attend les ordinateurs que sont révélées les soi-disantes preuves. C’est-à-dire que ces soi-disantes preuves ne sont pas le travail scientifique des informaticiens de la police mais d’une officine de l’armée colombienne qui n’a pas pris le soin de créer des images des contenus des documents avant de les ouvrir.

- De plus selon le rapport d’Interpol, des fichiers systèmes ont été crées ou modifiés après le bombardement du camp guérillero :

« 83. L’examen de la pièce à conviction n° 26 — un ordinateur portable — a révélé les incidences suivantes sur les fichiers le 1er mars 2008 ou après cette date :
273 fichiers système ont été créés ;
373 fichiers système et utilisateur ont fait l’objet d’accès ;
786 fichiers système ont été modifiés ;
488 fichiers système ont été supprimés.
»

(C’est identique pour toutes les pièces à convictions : voir les points 84, 85, 86, 87, 88, 89, 90 du rapport)

- Certes le rapport affirme que les fichiers utilisateurs (texte word, photos, etc…) n’ont ni été modifiés ni crées après le 1er mars. Mais dans la même conclusion, Interpol souligne qu’il existe dans toutes les pièces à conviction des milliers de fichiers datés de 2009 ou 2010.

Concernant ces fichiers, Interpol conclut « que ceux-ci ont été créés à une date antérieure au 1er mars 2008 sur une ou plusieurs machines dont les paramètres de date et d’heure système étaient incorrects. »

Or comment attester de l’authenticité des fichiers s’il est si simple de changer la date de la création du document ? Autrement dit, l’officine de l’armée colombienne qui a eu pendant 48 heures les pièces à conviction aurait très bien pu créer un document en l’antidatant. Surtout si comme le révèle Interpol les fichiers systèmes ont été modifiés.

Comme on le voit, le rapport d’Interpol soulève plus de questions sur la validité des documents de l’ordinateur de gauche qu’il n’apporte de réponses. Qu’importe, le tsunami médiatique s’abat déjà sur le Venezuela (mais pas sur l’Équateur, allez savoir pourquoi…). Marie Delcas du Monde [2] confondant le travail de juge avec celui de journaliste, reprend à son compte les accusations du gouvernement colombien, alors que, rappelons-le, d’une part Interpol ne s’est pas prononcé sur le contenu des documents, d’autre part le rapport jette de forts doutes sur l’authenticité de l’origine des documents.

On aimerait que Marie Delcas puisse répondre à l’invitation lancée par le président équatorien Rafael Correa depuis Paris le 13 mai dernier : « Nous ne donnons aucune crédibilité à ces ordinateurs, mais si quelqu’un le fait, alors il devra aussi accorder de la crédibilité lorsque la FARC accuse Uribe d’être un paramilitaire et un narcotraficant ». Jusqu’à maintenant, pas une ligne dans Le Monde ou dans les autres media sur ce sujet…

Et pourtant…

L’ordinateur de droite

Et pourtant, il existe un autre ordinateur. Celui-là a encore son propriétaire vivant pour authentifier les documents saisis. Cet ordinateur-là appartient au chef paramilitaire Rodrigo Tovar, alias « Jorge 40 ». C’est l’ordinateur de droite.

Dans l’ordinateur de droite, saisi en 2006, ont été trouvées des preuves de plus de 50 assassinats perpétrés par les paramilitaires [3] contre des leaders syndicaux et de mouvements sociaux en 2005 et 2006.

De plus, une liste d’élus colombiens (sénateurs, députés, maires, gouverneurs) parrainés par les paramilitaires va être mise à jour. Des dizaines d’élus bénéficient de la protection, du financement, des contacts et des moyens de pression des paramilitaires. Et plus grave, l’ordinateur de droite compte mêmes des preuves de fraudes électorales organisées par les paramilitaires pour diverses élections dont celle du président Alvaro Uribe.

L’ordinateur de droite va être le déclencheur du scandale de la parapolitique en Colombie. Ce néologisme fait allusion au lien unissant certains hommes politiques, des membres des services secrets, des hommes d’affaires avec les groupes mafieux paramilitaires, connus entre autre pour découper leurs victimes à la tronçonneuse et jouer au football avec leur tête.

A-t-on eu besoin d’appeler Interpol pour prouver l’authenticité des documents trouvés dans l’ordinateur de droite ? Non, car son propriétaire, « Jorge 40 », a confirmé par la suite l’authenticité des documents.

Mais « Jorge 40 » ne va pas s’arrêter à ce témoignage. Il confirme l’existence des Accords de Ralito. Une alliance officielle, avec documents signés à l’appui, entre quatre chefs paramilitaires et 29 personnalités politiques (députés, sénateurs, maire, gouverneurs de régions), un journaliste, et deux propriétaires terriens pour « refonder la Patrie » et « protéger la propriété privée ». Lors de la signature de ces accords, on a pu noter la présence du conseiller de Nicolas Sarkozy, le bourreau argentin Mario Sandoval [4].

Le scandale de la parapolitique touche désormais des ministres et l’actuel vice-président dont la famille possède le seul quotidien de diffusion nationale. Le cercle se réduit autour d’Alvaro Uribe.

Qu’à cela ne tienne, les États-Unis viennent d’obtenir l’extradition de « Jorge 40 » et de 12 autres chefs paramilitaires. « Jorge 40 » et son ordinateur n’ont désormais plus de compte à rendre à la justice et au Peuple colombien. L’ordinateur de droite était gênant, on a pu le faire disparaître discrètement pendant que tous les media parlaient de l’ordinateur de gauche. Raul Reyes, lui, n’est plus là pour témoigner de l’authenticité des documents de son ordinateur indestructible…

Documents joints

 

Rapport d’expertise d’Interpol sur les ordinateurs et le matériel informatique des FARC saisis par la Colombie
(PDF - 263.4 ko)


1] Cf. Rapport des Forces Armées Equatoriennes, cité par El Commercio.

[2] Marie Delcas, « Le Venezuela est accusé d’avoir fourni armes et argent aux FARC », Le Monde, 16 mai 2008.

[3] Pour en savoir plus sur les pratiques des groupes paramilitaires colombiens, lire l’excellent article de Jorge Chavez Morales, « Offensive paramilitaire au Venezuela ».

[4] « Ingrid Betancourt : le double jeu de Nicolas Sarkozy », Réseau Voltaire, 24 mars 2008.

Amérique latine : la démocratie attaquée

"Les média étaient notre arme secrète"

par John Pilger, Mondialisation.ca, Le 30 avril 2008

Au-delà du bruit et de la fureur de sa conquête de l’Irak et de sa campagne contre l’Iran, la première puissance mondiale mène une guerre discrète sur un autre continent, l’Amérique latine. En ayant recours à des intermédiaires, Washington vise à restaurer et renforcer le contrôle politique d’un groupe de privilégiés qui prétendent appartenir aux classes moyennes, à détourner la responsabilité des massacres et trafics de drogue du régime psychotique colombien et ses maffieux, et d’écraser les espoirs de la majorité pauvre d’Amérique latine qui ont été soulevés par les gouvernements réformistes du Venezuela, de l’Equateur et de la Bolivie.

En Colombie, le principal champ de bataille, la véritable nature de la lutte, une lutte de classes, est brouillée par les FARC qui se livrent aux enlèvements et trafics de drogue, fournissant ainsi des arguments à ceux qui tentent de salir l’image de tous ceux qui ont marqué l’histoire épique de la rébellion en Amérique latine par leur opposition au proto-fascisme du régime de Bush. « On ne combat pas le terrorisme par le terrorisme, » a déclaré le Président Hugo Chavez lorsque les avions de guerre US écrasèrent sous leurs bombes des milliers de civils afghans, après les attentats du 11 septembre. C’est ainsi qu’il devint l’homme à abattre. Pourtant, comme tous les sondages le confirment, il ne faisait qu’exprimer l’opinion de la grande majorité des gens qui ont compris que la « guerre contre le terrorisme » était en réalité une croisade pour la domination. Pratiquement le seul chef d’Etat à oser défier Bush, Chavez fût déclaré un ennemi, et son projet d’une social-démocratie indépendante des Etats-Unis fût considéré comme une menace pour le contrôle du continent par Washington. « Pire encore, » écrivait le spécialiste de l’Amérique latine, James Petras, « la politique nationaliste de Chavez représentait une alternative en Amérique latine au moment (2002-2003) où les insurrections massives, les révoltes populaires, les chutes de régimes marionnettes des Etats-Unis (Argentine, Equateur, Bolivie) faisaient tous les jours la une des journaux. »

Il est impossible de sous-estimer la menace que cette alternative représente aux yeux des « classes-moyennes » de ces pays où foisonnent privilèges et misères. Au Venezuela, leur « grotesque fantasme à affirmer qu’ils sont gouvernés par un dictateur communiste brutal », pour citer Petras, rappelle la paranoïa de la population blanche qui soutenait le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud. Comme en Afrique du Sud, le racisme est omniprésent au Venezuela où les pauvres sont ignorés, méprisés ou traités avec condescendance, et où un commentateur peut se permettre de qualifier Chavez, qui est métissé, de « singe ». Ce venin est dispensé par les super-riches qui vivent derrière les murs de quartiers appelés « Country Club », mais aussi par ceux des classes moyennes qui aspirent à les rejoindre, cadres, journalistes, publicitaires, artistes, éducateurs et autres professions qui s’identifient à tout ce qui vient des Etats-Unis. Les journalistes ont joué un rôle clé – rôle reconnu par un des dirigeants et financiers du coup d’état avorté contre Chavez en 2002. « Nous n’aurions pas pu le faire sans eux, » dit-il. « Les média étaient notre arme secrète ».

Bon nombre de ces gens se considèrent comme « progressistes » et ont leurs entrées auprès des journalistes étrangers qui aiment se dire « de gauche ». Ce n’est pas une surprise. Lorsque Chavez fût élu la première fois en 1998, le Venezuela n’était pas une dictature archétype de l’Amérique latine, mais une démocratie libérale avec certaines libertés, dirigée par et pour ses élites qui pillaient les revenus pétroliers en laissant quelques miettes aux millions d’invisibles des barrios. Un pacte entre les deux partis principaux, appelé « puntofijismo », ressemblait à la convergence entre le New Labour et les Conservateurs en Grande Bretagne, ou les Républicains et les Démocrates aux Etats-Unis. A leurs yeux, l’idée de souveraineté populaire représentait un anathème, et le représente encore.

Prenez le cas de l’éducation supérieure. A l’Université Centrale Vénézuélienne, un établissement « public » financé par l’argent des contribuables et réservé à l’élite, plus de 90 pour cent des étudiants sont issus des classes supérieures et « moyennes ». Ce milieu élitiste, avec d’autres, a été infiltré par des groupes liés à la CIA et, lorsqu’ils ont défendu leurs privilèges, ont été soutenus par des « progressistes » à l’étranger.

Dans la guerre contre la démocratie en Amérique latine, la ligne de front est la Colombie et la cible principale est Chavez. Il est facile de comprendre pourquoi. Une des premières mesures de Chavez a été de relancer l’organisation des producteurs de pétrole, l’OPEP, et forcer le prix du pétrole à des niveaux historiques. Dans le même temps, il a réduit le prix du pétrole pour les pays les plus pauvres de la région des Caraïbes et d’Amérique centrale. Il a utilisé la nouvelle richesse du Venezuela pour rembourser la dette, notamment celle de l’Argentine, et de facto a expulsé le Fonds Monétaire International d’un continent sur lequel, jadis, ce dernier régnait. Il a réduit de moitié la pauvreté tandis que le PNB grimpait. Et surtout, il a donné aux pauvres l’espoir de voir leurs vies s’améliorer.

L’ironie de l’histoire est que Chavez, contrairement à Fidel Castro à Cuba, ne représente aucune menace réelle pour les riches qui sont devenus encore plus riches sous son gouvernement. Mais il a démontré qu’une social-démocratie pouvait se développer et s’occuper réellement des plus démunis, et sans les affres du « néolibéralisme » - une notion très peu progressiste qui fût endossée à une époque par le Parti Travailliste britannique. Ces Vénézuéliens ordinaires qui se sont abstenus lors du référendum l’année dernière voulaient protester et dire qu’une social-démocratie « modérée » n’était pas suffisante lorsque la corruption des fonctionnaires se poursuit et que les égouts débordent.

De l’autre côté de la frontière avec la Colombie, les Etats-Unis ont transformé le voisin du Venezuela en Israel de l’Amérique latine. Dans le cadre du « Plan Colombie », plus de 6 milliards de dollars d’armes, d’avions, de forces spéciales, de mercenaires et de logistique ont été déversés sur un des groupes les plus sanguinaires de la planète. Héritiers du Chili de Pinochet et autres juntes militaires qui ont terrorisé l’Amérique latine pendant toute une génération, leurs divers Gestapos ont été formées à l’Ecole des Amériques en Géorgie. « Non seulement nous leur avons appris à torturer » m’a confié un ancien instructeur étatsunien, « mais aussi à tuer, assassiner, éliminer. » Et ceci est encore vrai en ce qui concerne la Colombie, où le terrorisme d’état généralisé a été largement documenté par Amnesty, Human Rights Watch et de nombreux autres groupes. Dans une étude de 31.656 cas d’assassinats et disparitions entre 1996 et 2006, la Commission Colombienne de Juristes a découvert que 46 pour cent des meurtres avaient été commis par les escadrons de la mort et 14 pour cent par les FARC. Les paramilitaires étaient responsables de plus de 3 millions de personnes déplacées dans le pays. Cette misère est le résultat de la soi-disant « guerre contre la drogue » du Plan Colombie, dont le véritable objectif est l’élimination des FARC. A cette fin, une nouvelle guerre d’usure a été déclenchée contre les nouvelles démocraties populaires, particulièrement le Venezuela.

Les forces spéciales US « conseillent » les militaires colombiens de traverser la frontière avec le Venezuela et d’assassiner et d’enlever ses citoyens et d’y infiltrer des paramilitaires afin de tester la loyauté des forces armées vénézuéliennes. Le modèle suivi est celui de la campagne de la Contra dirigée par le CIA au Honduras dans les années 80 pour renverser le gouvernement réformiste du Nicaragua. La défaite des FARC est à présent considérée comme un prérequis à une attaque en bonne et due forme contre le Venezuela au cas où l’élite vénézuélienne – revigorée par son étroite victoire au référendum de l’année dernière - réussit à élargir sa base lors des élections locales et nationales prévues au mois de novembre 2008.

L’homme des Etats-Unis et le Pinochet de la Colombie est Alvaro Uribe. En 1991, un rapport déclassifié des serves de renseignement de l’armée des Etats-Unis révélait que le sénateur (à l’époque) Uribe « travaillait pour le Cartel de Medellin » en tant « qu’ami proche » du baron du cartel de la drogue, Pablo Escobar. A ce jour, 62 de ses alliés politiques ont fait l’objet d’enquêtes pour complicité avec les paramilitaires. Une des principales caractéristiques de son règne est le sort réservé aux journalistes qui osent éclairer le côté sombre du personnage. L’année dernière, quatre journalistes ont reçu des menaces de mort après avoir critiqué Uribe. Depuis 2002, au moins 31 journalistes ont été assassinés en Colombie. Une autre habitude d’Uribe est d’accuser les syndicalistes et les militants des droits de l’homme de « collaborer avec les FARC ». C’est une manière de les « marquer ». Les escadrons de la mort colombiens, écrit Jenny Pearce, auteur du livre Under the Eagle : US Intervention in Central America and the Caribbean (1982) « sont de plus en plus actifs, confiants dans le fait que le président (Uribe) a si bien réussi à mobiliser le pays contre les FARC et que leurs atrocités pourront ainsi passer quasi inaperçues ».

Uribe était personnellement soutenu par Tony Blair, ce qui est assez typique de l’interventionnisme ancien mais discret de la Grande Bretagne en Amérique latine. Une « assistance contre insurrectionnelle » est fournie à l’armée colombienne, impliquée jusqu’au cou aux escadrons de la mort, ainsi qu’un entrainement dispensé par des (forces spéciales) SAS à des unités telles que les Bataillons de Haute Montagne, souvent condamnés pour leurs atrocités. Le 8 mars, des officiers Colombiens furent invités par le Foreign Office (ministère des affaires étrangères britannique – ndt) à un « séminaire sur la contre-insurrection » au centre de conférences de Wilton Park au sud de l’Angleterre. Il est rare que le Foreign Office parade aussi ouvertement avec les tueurs qu’il forme.

Les rôle des médias occidentaux suit d’anciens modèles, comme les campagnes qui ont ouvert la voie à l’éclatement de la Yougoslavie et le crédit accordé aux mensonges sur les armes de destruction massive en Irak. La préparation psychologique pour une attaque contre le Venezuela est en bonne voie, avec la répétition des mêmes types de mensonges et de calomnies.

La route de la Cocaine

Le 3 février, le journal « the Observer » consacra deux pages aux accusations de complicité entre Chavez et les trafiquants de drogue colombiens. Similaires aux célèbres articles du journal sur les soi-disant liens entre Saddam Hussein et Al Qaeda, le titre du journal disait « Révélation : le rôle de Chavez dans la route de la Cocaïne vers l’Europe ». Allégations gratuites, rumeurs non recoupées, aucune source identifiée. En réalité, le journaliste a même écrit, avec la volonté évidente de se couvrir, qu’ « aucune de mes sources n’a accusé Chavez d’avoir un rôle direct dans le gigantesque business du trafic de drogue en Colombie. »

En fait, le Bureau des Nations Unies sur le Crime et la Drogue a rapporté que le Venezuela participait pleinement dans les opérations antidrogues et qu’en 2005 avait saisi la troisième plus grosse quantité de cocaïne au monde. Même le Ministre des Affaires Etrangères a reconnu « l’énorme effort de coopération de la part du Venezuela ».

Les calomnies sur la drogue ont récemment été renforcées par des articles sur « les alliances de plus en plus ouverts entre Chavez et les FARC » (voir l’article "Dangerous liaisons", New Statesman, 14 Avril). Là encore, « aucune preuve », dit le secrétaire général de l’Organisation des Etats Américains. A la demande d’Uribe, avec l’appui du gouvernement français, Chavez a joué le rôle de médiateur pour la libération d’otages retenus par les FARC. Le 1er mars, les négociations furent sabotées par Uribe qui, avec l’appui logistique des Etats-Unis, a fait tirer des missiles sur un camp en Equateur, tuant Raul Reyes, le premier négociateur des FARC. Selon les militaires colombiens, un « courrier électronique » découvert dans l’ordinateur portable de Reyes montre que les FARC ont reçu 300 millions de dollars de la part de Chavez. L’accusation est fausse. Le document en réalité mentionne Chavez dans une affaire d’échange d’otages. Et le 14 avril, Chavez a sévèrement critiqué les FARC. « Si j’étais un guérillero, » dit il, « je n’aurais pas besoin de retenir une femme, un homme qui ne sont pas soldats. Libérez les civils ! »

Tous ces mensonges ont cependant un objectif. Le 10 mars, l’administration Bush a annoncé qu’elle avait entamé la procédure pour placer le Venezuela sur la liste des « états terroristes », en compagnie de la Corée du Nord, de la Syrie, de Cuba, du Soudan et de l’Iran, ce dernier pays étant actuellement dans l’attente d’une attaque de la part du plus grand état terroriste au monde.

Un assassinat « Made in the USA » provoque une crise en Amérique du Sud

 

Par Bill Van Auken, le 11 mars 2008

CartePrès d’une semaine après le raid transfrontalier de la Colombie contre un camp du mouvement de guérilla des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) en Equateur, un pays voisin de la Colombie, l’Amérique latine continue de faire face à sa plus importante crise diplomatique et militaire depuis des décennies. Le gouvernement et les médias américains sont intervenus avec des commentaires et des conseils non sollicités, attribuant la confrontation tendue entre la Colombie, l’Équateur et le Venezuela à la menace du terrorisme en Colombie, à la complicité du Venezuela dans le terrorisme et à la grande animosité entre les différents chefs d’Etat de ces trois pays.

Le porte-parole du département d’Etat Tom Casey a déclaré qu’« il est important de reconnaître que les événements qui ont eu lieu ont été, en fait, une réponse à la présence de terroristes ». De même, le porte-parole de la Maison-Blanche Dana Perino a affirmé que la Colombie « se défend contre le terrorisme ».

Cette réaction officielle étend l’application de la doctrine Bush à la Colombie, principal Etat satellite de Washington en Amérique du Sud et bénéficiaire de quelque 600 millions de dollars par an en aide militaire américaine. Cette doctrine soutient que dans la « guerre mondiale contre le terrorisme » des subtilités telles que le respect des frontières souveraines et le droit international ne s’appliquent plus.

Le Washington Post est allé encore plus loin, appelant le raid du 1er mars un « succès remarquable » et accusant le président du Venezuela Hugo Chavez et le président de l’Equateur Rafael Correa de « soutenir un mouvement armé qui a un historique de terrorisme ». Il a comparé l’attaque sur le campement des FARC aux attaques aériennes américaines contre Al-Qaïda au Pakistan.

Et le New York Times, la voix de l’establishment ex-libéral américain, a jugé « difficile de croire qu’au 21ème siècle, les gouvernements démocratiquement élus de la Colombie, de l’Équateur et du Venezuela parlent de se faire la guerre ». Tout en reconnaissant que le raid colombien constituait « une violation du territoire de l’Equateur, une question sensible partout », il a exhorté les dirigeants prétendument exaltés de l’Equateur et de la Colombie à « refroidir leur rhétorique et à commencer à discuter sérieusement de la façon dont ils peuvent conjointement sécuriser leurs frontières contre les FARC ».

A lire ces articles, on ne devinerait jamais que Washington a joué un rôle dans les événements sanglants à la frontière entre la Colombie et l’Equateur. L’administration Bush se présente elle-même, et cela est largement répété dans les médias complaisants, comme un champion altruiste des valeurs démocratiques et un allié fidèle de la population de l’hémisphère sud.

Les faits, cependant, laissent voir quelque chose d’autre et de laid. Les trois pays andins ont été amenés au bord de la guerre par un assassinat politique mené de sang-froid dans le but de promouvoir les intérêts de l’impérialisme américain au détriment du peuple colombien et de la population de toute la région.

L’assaut du 1er mars a été mené non pas pour défendre la Colombie contre le terrorisme, mais pour assassiner un homme, Raul Reyes, considéré comme le numéro deux des FARC et le principal porte-parole international et représentant diplomatique du mouvement de guérilla. Il était bien connu en Amérique latine et en Europe après avoir été le principal négociateur des FARC dans la tentative avortée, sous le gouvernement du président Andres Pastrana (1998-2002), de négocier un règlement pacifique de la guerre civile qui a ruiné la Colombie pendant plus de quatre décennies. Au cours de cette même période, il s’est entretenu avec des responsables du département d’Etat de Clinton.

Pour réaliser ce meurtre politique, des frappes aériennes ont été commandées sur le camp en Equateur pendant que Reyes et 20 de ses camarades dormaient. Des commandos ont ensuite été envoyés dans le camp pour tuer la plupart des survivants et pour transporter le cadavre sanglant de Reyes en Colombie comme trophée politique pour le gouvernement de droite d’Alvaro Uribe appuyé par les Etats-Unis.

Cette impitoyable attaque n’a pas été orchestrée pour éviter une attaque terroriste imminente. Au contraire, elle était une « frappe préventive » contre une libération d’otages négociée par les FARC. Parmi ces otages se trouve une ancienne candidate à la présidence, Ingrid Bétancourt, qui possède la citoyenneté colombienne et française et qui est retenue en otage par les FARC depuis six ans.

Seulement deux jours avant le massacre frontalier, le président français Nicolas Sarkozy avait publiquement réclamé la libération d’une Bétancourt souffrante et fait savoir qu’il était prêt à se rendre en personne jusqu’à la frontière colombienne afin de la ramener.

Les FARC eux-mêmes ont publié une déclaration selon laquelle Reyes avait travaillé avec le président vénézuélien Chavez pour concrétiser les plans d’une réunion avec Sarkozy afin d’organiser la remise de Bétancourt.

Le gouvernement français n’a pas nié cette version des faits. En effet, lundi, le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner a déclaré à la presse : « C’est une mauvaise nouvelle que l’homme avec qui nous tenions des discussions, avec qui nous avions des contacts, a été tué. Vous rendez-vous compte à quel point le monde est horrible ? »

Pendant ce temps, un vice-ministre des Affaires étrangères français a confirmé le rôle de médiateur joué par Chavez dans les négociations entre les FARC et Sarkozy pour la libération des otages. « Le président Chavez a pris l’initiative, il avait pris l’initiative plus tôt et ça avait permis la libération de plusieurs otages, même si la situation était dans une impasse depuis un certain temps. Nous sommes donc conscients de son implication et du rôle important qu’il a joué » a déclaré la ministre Rama Yade lors d’une conférence de presse à Genève.

Après la nouvelle de l’assassinat de Reyes, le ministère français des Affaires étrangères a publié une déclaration révélatrice selon laquelle le gouvernement colombien était bien informé que la France tenait des négociations avec lui.

Cette version des faits a été développée cette semaine par la presse argentine. Citant des sources provenant du ministère argentin des Affaires étrangères, des journaux argentins ont indiqué que Sarkozy avait envoyé une délégation de trois représentants personnels à la Colombie et que ceux-ci se trouvaient dans la région frontalière afin de rencontrer Reyes.

« Samedi [le jour du raid transfrontalier], les trois négociateurs étaient à 200 kilomètres de la zone où l’attaque a eu lieu et se dirigeaient vers une réunion avec Reyes lorsqu’ils ont reçu un appel » a écrit le quotidien Pagina 12. C’est Luis Carlos Restrepo, le chef de la Commission pour la Paix du gouvernement colombien, qui les a avertis de ne pas se rendre au lieu où se tenait la réunion.

Le rôle des Etats-Unis dans l’assassinat de Reyes

ReyesLes responsables colombiens ont ouvertement reconnu le rôle des agences américaines de renseignement dans l’instigation et la coordination de l’assassinat ciblé du 1er mars. Le Général Oscar Naranjo, commandant de la police nationale, a déclaré aux journalistes que ce n’était pas un secret que le corps militaire et policier de la Colombie maintenait « une très forte alliance avec les agences fédérales des Etats-Unis ».

Le réseau de radio colombien, Radio Cadena Nacional (RCN), a déclaré mercredi que le renseignement américain a localisé Reyes en surveillant un appel téléphonique par satellite entre le chef des FARC et le président vénézuélien Chavez. L’appel du 27 février, trois jours avant l’attaque, a eu lieu après la remise par les FARC aux autorités vénézuéliennes de quatre anciens législateurs colombiens (Gloria Polanco, Luis Eladio Perez, Orlando Beltran et Jorge Eduardo Gechem) qui étaient tenus en otage depuis près de sept ans.

« Chavez était excité par la libération des otages et appela Reyes pour lui dire que tout avait bien été », rapporte le journaliste de RCN. On peut supposer que la CIA ou d’autres agences américaines de renseignement écoutaient les conversations téléphoniques entre Reyes et les représentants français à propos de la libération de Bétancourt.

Une autre station colombienne, Noticias Uno, a cité des sources des services secrets disant qu’elles avaient reçu des photos d’un « avion espion étranger » qui avait localisé avec précision le camp de Reyes en Equateur.

Le commandant de police colombien a insisté sur le fait que, bien qu’il se fiait aux renseignements américains, l’attaque du 1er mars avait été une « opération autonome ».

Cette assertion est pour le moins improbable. Des « entraîneurs » militaires américains sont attachés à l’unité d’élite contre insurrectionnelle qui aurait été employée au sol pour achever les survivants du bombardement aérien.

Pour ce qui est du raid aérien lui-même, le ministre équatorien de la Défense, Wellington Sandoval, rapportait que l’attaque avait impliqué l’utilisation de cinq « bombes intelligentes » du type utilisé par les militaires américains. « C’est une bombe qui, lancée d’un avion à haute vitesse, frappe dans un rayon de cinq mètres de l’endroit où elle est programmée pour frapper », a-t-il dit. Il a ajouté que pour atteindre Reyes avec une telle arme, « il fallait un équipement que les armées d’Amérique latine n’ont pas. »

Tant Washington que le régime de droite en Colombie étaient déterminés à mettre un terme aux libérations d’otages afin d’intensifier leurs efforts pour isoler politiquement le régime de Chavez et imposer l’interdiction du régime Bush de négocier avec des « terroristes ».

Au même moment, les bombes lancées sur le camp des FARC visaient sans aucun doute à envoyer un message à Sarkozy de ne pas se mêler des affaires de l’impérialisme yankee dans sa « cour arrière ». Il faut se rappeler que le président français, peut après son élection, avait envoyé son épouse d’alors en Libye pour finaliser la libération de six travailleurs de la santé qui étaient détenus sous de fausses accusations depuis huit ans. Ce coup politique avait coupé l’herbe sous le pied de l’Union européenne, qui négociait la libération, et frayé la voie à de lucratifs contrats entre la Libye et des compagnies françaises. Washington n’avait aucune intention de voir Paris poursuivre une voie similaire en relation avec le Venezuela, qui constitue la quatrième source en importance de pétrole pour les Etats-Unis.

En dernière analyse, cet épisode de la « guerre globale au terrorisme », qui a mené trois pays d’Amérique du Sud au bord d’un conflit armé, est le produit d’un meurtre politique crapuleux, exécuté pour défendre les intérêts stratégiques et les profits du capitalisme américain.

C’est un rappel que « Meurtre Inc. » — comme la CIA se fit connaître durant les années 1960 et 1970 lorsqu’elle organisait assassinats et tentatives d’assassinats, coups d’État de droite et sales guerres — est encore en affaires en Amérique Latine.

(Article original paru le 7 mars 2008)

Washington et Bogota contre Hugo Chávez

Salim Lamrani

L’hostilité de l’administration Bush à l’égard du gouvernement vénézuelien a marqué un nouveau pas le 19 janvier 2008 avec les déclarations du « tsar antidrogue » étasunien John P. Walters. En effet, lors d’une visite en Colombie, ce dernier a accusé le président Hugo Chávez « d’être en train de se convertir en un grand facilitateur du trafic de cocaïne vers l’Europe et d’autres endroits de l’hémisphère ». Cette nouvelle attaque contre le plus populaire des leaders latino-américains, loin d’être gratuite, fait partie de la stratégie de diabolisation de l’administration bolivarienne orchestrée par la Maison-Blanche afin de justifier une action plus radicale contre le Venezuela. Désormais, Washington et Bogota tentent de lier le Venezuela au trafic international de drogue afin de ternir l’image du président Chávez1.

Attaques contre le Venezuela

Quelques jours plus tard, le 24 janvier 2008, le ministre colombien de la Défense Juan Manuel Santos a déclaré qu’au moins trois chefs des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) vivaient au Venezuela, sans fournir de plus amples détails. Au même moment, le vice-président colombien Francisco Santos a accusé le maire de Maracaibo Gian Carlo Di Martino de fournir des armes à la guérilla colombienne et plus précisément à l’Armée de libération nationale (ELN), en se basant sur une vidéo qui s’est révélée être fausse. Loin de faire marche arrière, ce dernier a même affirmé que l’élu vénézuelien serait capturé et emmené en Colombie2. Pour sa part, Di Martino a dénoncé « un montage qui dévoile le plan des Etats-Unis […] et du gouvernement colombien de provoquer un processus de déstabilisation a la frontière vénézuelienne3 ».

Les services de renseignement colombiens ont également accusé le Venezuela de fournir des munitions aux FARC et à l’ELN, suivant les déclarations du Département de la Défense des Etats-Unis4. L’opposition vénézuelienne a emboîté le pas à Washington et Bogota. Une ancienne responsable du Bureau national antidrogue (ONA), Mildred Camero, a déclaré que des supposés narcotrafiquants étaient « protégés par les autorités vénézueliennes et qu’ils agissaient avec une liberté absolue5 ».

Le point commun entre toutes ces accusations est l’absence absolue de preuves ou de faits concrets étayant les diverses déclarations. Le président Chávez a dénoncé les manœuvres colombiennes et étasuniennes. « J’alerte le monde à ce sujet : l’empire nord-américain est en train de créer les conditions pour générer un conflit armé entre la Colombie et le Venezuela », a-t-il souligné. « En moins d’une semaine le chef des forces armées de l’empire s’est rendu en Colombie [suivi par] le tsar antidrogue qui a dit que j’étais un ‘grand facilitateur’ du narcotrafic », a-t-il ajouté, fustigeant par la même occasion les déclarations du ministre colombien de la Défense6.

Le président du Nicaragua Daniel Ortega a également mis en garde la communauté internationale contre le danger représenté par l’actuelle campagne destinée à lier le Venezuela au trafic de drogue. « Les Etats-Unis sont en train d’utiliser le territoire colombien […]. Il s’agit d’un pays qui est militairement occupé par les Etats-Unis, pour essayer de détruire cet espace qui est en train de s’ouvrir en Amérique latine », a-t-il noté. « Nous espérons que le peuple colombien pourra freiner l’attitude de son gouvernement afin qu’il ne commette pas la folie de provoquer une confrontation7 ».

Alvaro Uribe et la Drug Enforcement Agency impliqués dans le trafic de drogue

En réalité, le seul haut dirigeant à être impliqué dans le trafic de drogue est le président colombien Alvaro Uribe, comme le souligne une source au-dessus de tout soupçon : un rapport d’intelligence du Département de la Défense des Etats-Unis de septembre 1991 détaille les relations de ce dernier avec le cartel de Medellín et les paramilitaires. Ce document confidentiel liste 104 « délinquants, assassins, trafiquants et avocats suspects » dont « Alvaro Uribe, homme politique et sénateur colombien consacré à collaborer avec le Cartel de Medellín ». Le rapport ajoute que « Uribe a été lié à […] des activités narcotiques aux Etats-Unis […], il a travaillé pour le Cartel de Medellín et est un ami proche de Pablo Escobar Gaviria8 ».

Un mémorandum élaboré par l’avocat du Département de la Justice des Etats-Unis Thomas M. Kent révèle également que l’Agence de lutte contre la drogue (Drug Enforcement Agency - DEA), qui fait partie du Département de la Justice, a régulièrement collaboré avec les narcotrafiquants colombiens et les paramilitaires et que ses fonctionnaires « sont des agents corrompus dans la guerre contre la drogue ». Ce document constitue un réquisitoire implacable contre la DEA et affirme, entre autres, que de nombreux fonctionnaires sont à la solde de criminels colombiens, qu’ils sont complices d’assassinats d’informateurs et directement impliqués dans le soutien des opérations de blanchiment d’argent des escadrons de la mort. Le mémorandum ajoute également que les agents corrompus jouissent de la protection des plus hautes instances gouvernementales9.

Le mémorandum de Kent, daté du 19 décembre 2004, s’est basé sur les déclarations d’agents de la DEA en Floride écartés du service pour avoir osé dénoncer les cas de corruption. Selon l’avocat étasunien, ces derniers ont fait face à « des risques terribles pour leurs carrières et leur sécurité, ainsi que la sécurité de leurs familles » pour avoir révélé « les noms de ceux qui sont directement impliqués dans l’activité criminelle à Bogota et aux Etats-Unis10 ».

D’après Kent, un agent de la DEA a été impliqué dans une activité criminelle en collaborant avec les escadrons de la mort de l’organisation paramilitaire Autodefensas Unidas de Colombia (AUC), responsable de plusieurs milliers d’assassinats. Le mémorandum expose « son implication dans le blanchiment d’argent pour les AUC ». Loin d’être traduit en justice, ce même agent a été promu et « s’occupe désormais de nombreuses enquêtes de stupéfiants et de blanchiment d’argent ». L’avocat affirme que les fonctionnaires du Département de la Justice ont classé l’affaire compromettante sans suite. « En juin 2004, la OPR [Office of Professional Responsability, qui est une branche de la DEA] et la DEA […] ont demandé à mon agent chargé du cas de leur fournir toutes les informations […]. Une semaine plus tard, l’enquête sur le blanchiment d’argent fut close11 ».

Le mémorandum de Kent détaille également trois cas impliquant des agents de la DEA en Colombie. Les fonctionnaires en question ont participé à une conspiration visant à assassiner des informateurs qui sont passés aux aveux. « Ils ont effectué d’étonnantes révélations au sujet des agents de la DEA à Bogota. Ils ont affirmé qu’ils avaient été assistés dans leurs activités narcotiques par les agents. Ils ont allégué de manière spécifique que les agents leur fournissaient des informations sur les enquêtes et d’autres activités en Colombie », a écrit l’avocat. Les agents de Bogota ont ensuite rencontré l’informateur auteur de la confession. « En sortant de la réunion, il fut assassiné », affirme le mémorandum. « D’autres informateurs […] qui ont travaillé avec le groupe de la DEA en Floride ont également été assassinés. Chaque assassinat a été précédé d’une demande d’identification de la part d’un agent de la DEA12 ».

Les agents de la DEA à Bogota ont également empêché plusieurs informateurs de se rendre aux Etats-Unis pour témoigner. Alors qu’ils étaient chargés de s’occuper de leur voyage, les fonctionnaires de Bogota ont procédé à leur arrestation. Le mémorandum souligne que « les informateurs ont été détenus neuf mois alors que fusaient les accusations. Une fois que l’on a pu démontrer que les agents à Bogota mentaient, les informateurs ont été libérés. L’un des informateurs a été enlevé et assassiné à Bogota, où il se cachait13 ».

Par ailleurs, les agents de la DEA en Colombie ont empêché un informateur de rencontrer des agents venus de Floride dans le cadre d’une enquête les concernant. Ils n’ont d’ailleurs pas lésiné sur les moyens. « Un agent de Bogota qui s’est rendu à Washington a affirmé cette fois que l’informateur était un pédophile. L’enquête fut mise de côté. L’agent fut sollicité pour étayer son affirmation mais il n’a plus apporté aucune preuve14 ».

La légitimité morale de Washington et de Bogota mise à mal

Les révélations de l’avocat Kent sont accablantes aussi bien pour la Colombie que pour les Etats-Unis et mettent à mal leur légitimité morale pour s’ériger en donneurs de leçons. Quant au président Uribe, le rapport du Département de la Défense est implacable à son égard et démontre son implication dans le crime organisé et le trafic international de drogue.

Uribe n’est pas le seul haut responsable colombien à être impliqué dans le trafic de stupéfiants. Un général de l’armée colombienne à la retraite, Pauselino Latorre, ancien commandant des services de renseignement, ainsi que son neveu Leobardo Latorre, lui-même ancien procureur de l’unité anti-narcotique du Parquet ont été arrêtés en janvier 2008 pour blanchiment d’argent à hauteur d’un million de dollars et association avec les mafias de la drogue. Ils avaient élaboré un système pour envoyer des quantités substantielles de cocaïne (dix tonnes par mois) non seulement aux Etats-Unis mais également en Europe et en Afrique15.

Une réalité différente

Il convient de rappeler certains éléments indispensables au sujet de la problématique du trafic de drogue et de faire la lumière sur la campagne de discrédit lancée par Washington et Bogota contre le Venezuela. En effet, le plus grand producteur de cocaïne et le plus important consommateur de cette substance au monde n’est pas le Venezuela mais la Colombie. Ensuite, les Etats-Unis restent le plus important consommateur de drogues de la planète et n’ont jamais agi contre les institutions financières impliquées dans le blanchiment d’argent en provenance du trafic de drogue16.

L’administration Bush essaye de faire croire au monde que le Venezuela serait devenue la plaque tournante du trafic de drogue dans le monde. Le Département d’Etat a d’ailleurs placé, pour la troisième année consécutive, le pays dans la liste des nations ayant échoué dans la lutte contre le trafic de drogue. Cependant, le rapport mondial sur les drogues des Nations unies de 2007 contredit ces affirmations :

« Les expéditions vers l’Espagne transitent fréquemment, semble-t-il, par le Venezuela, le Brésil et un certain nombre d’autres pays, dont l’Équateur, la République dominicaine, l’Argentine et - c’est là une tendance nouvelle - le Mexique. Depuis deux ou trois ans, toutefois, la principale nouvelle tendance est l’expédition de cocaïne en Afrique de l’Ouest, généralement le long des côtes du Cap-Vert, de la Guinée-Bissau et des îles Canaries, ainsi que dans d’autres pays situés le long du Golfe de Guinée, dont le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Nigeria et, plus à l’ouest, la Guinée, la Sierra Leone et le Libéria, en vue d’une livraison ultérieure en Europe17 ».

Par ailleurs, le Venezuela est reconnu pour sa lutte active contre le trafic de drogue. Depuis la rupture de la collaboration avec la DEA en 2005, les autorités bolivariennes sont passées de 43,25 tonnes saisies en 2004 à 77,52 tonnes en 2005. Au Venezuela, la DEA s’était rendue coupable d’activités conspiratrices et d’espionnage en faveur de l’opposition putschiste. La DEA a également bafoué à maintes reprises la législation vénézuelienne en procédant à l’arrestation de plusieurs individus, alors qu’il s’agit d’une compétence exclusive des autorités du pays. Caracas avait dénoncé « une flagrante violation de la souveraineté nationale » et une mise « en danger de la sécurité et de la défense de la nation18 ».

Enfin, il est difficile d’accuser les autorités vénézueliennes d’attentisme ou d’immobilisme dans la lutte contre le trafic de drogue. En effet, selon le Bureau national contre les drogues (ONA), en 2007, 57 tonnes de drogues et 53 avions ont été saisis sur le territoire national. Treize laboratoires de production de cocaïne ont été détruits à la frontière colombienne ainsi que 60 pistes d’atterrissage clandestines. En outre, 126 autres pistes sont en passe d’être démantelées. Plus de 178 tonnes de substances chimiques ont été saisies ainsi que 23 immeubles, 25 embarcations, 18 avions, 53 fermes et 106 véhicules utilisés dans cette activité criminelle. Le Venezuela a également procédé à l’extradition de trois individus vers la Colombie en mars et avril 2007, répondant favorablement à une demande du Département administratif de sécurité (DAS) de ce pays. Un citoyen étasunien a également été déporté, suite à une demande de Washington19.

Le Venezuela a investi 480 millions de dollars dans l’installation de radars permettant de contrôler l’espace aérien national, et plus particulièrement la frontière avec la Colombie. Plus de 380 fonctionnaires des services de la sécurité de l’Etat sont employés à plein dans la surveillance des éventuels trafics illicites et l’analyse des images satellites pour détecter les cultures illicites. En décembre 2007, pas moins de 14 survols de la zone frontalière ont été effectués20.

Les institutions internationales telles que les Nations unies, mais également l’Organisation des Etats américains ont salué les efforts vénézueliens dans la lutte contre le trafic la drogue, notamment au niveau de l’utilisation du système interaméricain des données uniformes sur la consommation des drogues, l’application de programmes de prévention, la réalisation d’enquêtes nationales, la création d’un registre national de substances chimiques à contrôler, la promulgation de la loi organique contre le crime organisé, l’éradication systématique des cultures de drogues et la ratification de plusieurs conventions internationales de lutte contre les drogues21.

Ainsi, le rapport 2007 de la Commission interaméricaine pour le contrôle de l’abus de drogues (CICAD) reconnaît les efforts réalisés par le Venezuela. Caracas a également signé 50 accords bilatéraux avec 37 pays concernant la lutte contre le trafic de drogue. Le Bureau national anti-drogues a été distingué pour son efficacité par la plupart des pays de la région et également par des nations telles que l’Espagne, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas 22.

Le gouvernement bolivarien a également élaboré une stratégie nationale pour lutter contre le trafic de drogue en construisant trois aéroports à Maracaibo, Margarita et La Guaira qui seront les seuls points d’entrée et de sortie pour les avions privés et permettront ainsi d’exercer un meilleur contrôle du flux aérien. Un système d’identification (IFF) a été mis en place et permet de suivre la trace des avions qui entrent illégalement dans l’espace aérien du pays. Un réseau national anti-drogues a également vu le jour et implique l’ensemble des services sociaux de la nation. Caracas a enfin lancé un plan quinquennal (2008-2013) innovateur pour rendre plus efficace la lutte contre le crime organisé avec notamment un meilleur contrôle des voies maritimes et aériennes23.

Il sied de rappeler que les Etats-Unis, qui prétendent mener une guerre mondiale contre le trafic de substances illicites et qui accusent le Venezuela de manque de coopération dans ce domaine, ont empêché le gouvernement bolivarien d’acquérir des avions espagnols indispensables à la surveillance des frontières, car ces derniers contenaient des composants étasuniens. Washington a également interdit au Brésil de vendre 24 avions Tucanos à Caracas pour les mêmes raisons, alors qu’ils devaient être employés dans la lutte anti-drogues. Enfin, l’administration Bush a décidé de retirer deux radars de surveillance qui se trouvaient sur le sol vénézuelien24.

La double morale de Washington et les menaces de Bogota

Comme cela est aisément constatable, la Maison-Blanche ne dispose guère d’autorité morale pour stigmatiser le Venezuela sur la question de la lutte contre la drogue. La crédibilité de Washington se retrouve fortement ébranlée et c’est la raison pour laquelle les appels du Département d’Etat et de son porte-parole Thomas A. Shannon à reprendre le dialogue à ce sujet avec le Venezuela ne peuvent pas être pris au sérieux25.

De plus, Caracas n’a jamais fait preuve d’ambiguïté à ce sujet et s’est, au contraire, montré très clair : « Le narcotrafic est une activité criminelle aux conséquences immorales et tragiques. Il produit des millions de dollars pour les cartels de la drogue, mais détruit physiquement et moralement des millions d’êtres humains qui peuplent la terre. La lutte contre le narcotrafic est une obligation éthique26 ».

Hugo Chávez a réitéré sa mise en garde contre une éventuelle offensive colombienne contre le Venezuela. Ses soupçons ont de plus été confirmés par les services de renseignements des pays de la région27. Il a annoncé la mise en état d’alerte des forces armées car il « est possible que la Colombie se prête à une action militaire contre le Venezuela mais elle le regretterait pendant cent ans28 ». « J’accuse le gouvernement colombien de conspirer, agissant comme une marionnette de l’empire étasunien, et d’envisager une provocation militaire contre le Venezuela29 ». De son côté, Washington a nié une telle possibilité30.

Lors d’une réunion avec les familles d’otages colombiens, le ministre vénézuelien des Affaires étrangères, Nicolas Maduro, a réitéré son souhait de maintenir des relations cordiales et pacifiques avec la Colombie et à apporter modestement sa contribution en faveur de la libération de tous les otages et de la paix. Les FARC viennent d’ailleurs d’annoncer la libération unilatérale de trois nouvelles personnes31.

La campagne de désinformation lancée par la Maison-Blanche et relayée par Bogota n’a d’autre but que de ternir l’image du gouvernement vénézuelien. En effet, Washington n’accepte pas de voir une nation du sous-continent s’affranchir de sa tutelle et revendiquer son indépendance.

Notes

1 The Associated Press, « Venezuela rechaza acusación de zar antidrogas de EE.UU. », 21 janvier 2008.

2 Agencia Bolivariana de Noticias, « EEUU crea condiciones para generar conflicto entre Venezuela y Colombia », 26 janvier 2008.

3 Agencia Bolivariana de Noticias, « Di Martino : El video es un montaje », 26 janvier 2008.

4 Gonzalo Guillén, « Acusan a Chávez de suministrar balas a las FARC y el ELN », El Nuevo Herald, 21 janvier 2008.

5 The Associated Press / El Nuevo Herald, « Ex jefa antidrogas denuncia apoyo a narcos en Venezuela », 4 février 2008. Voir également The Associated Press / El Nuevo Herald, « Denuncian protección de narcos en Venezuela », 3 février 2008.

6 The Associated Press / El Nuevo Herald, « Chávez : EEUU propicia conflicto armado Colombia-Venezuela », 26 janvier 2008.

7 Ibid.

8 Agencia Bolivariana de Noticias, « EEUU conoce vínculos del presidente de Colombia con el narcetráfico y el paramilitarismo », 23 janvier 2008.

9 Agencia Bolivariana de Noticias, « DEA colabora con narcos y paramilitares en Colombia », 25 janvier 2008.

10 Bill Conroy, « Leaked Memo : Corrupt DEA Agents in ColombiaHelps Narcos and Paramilitaries. Internal Justice Dept. Document Alleges Drug Trafficking Links, Money Laudering and Conspiracy to Murder », The Narco News Bulletin, 9 janvier 2006. http://www.narconews.com/docs/ThomasKentMemo.pdf

11 Ibid.

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Agencia Bolivariana de Noticias, « General y ex fiscal colombianos arrestados por pertenecer a mafia de la droga », 25 janvier 2008.

16 Agencia Bolivariana de Noticias, « Discurso del Embajador Jorge Valero, Viceministro para América del Norte y Asuntos Multilaterales y Representante Permanente de Venezuela, ante el Consejo Permanente de la OEA », 23 janvier 2008.

17 Office contre la drogue et le crime, 2007, rapport mondial sur les drogues, Nations Unies, 2007, p. 81. http://www.unodc.org/documents/wdr/WDR_2007/wdr2007_french_web.pdf

18 Agencia Bolivariana de Noticias, « Discurso del Embajador Jorge Valero, Viceministro para América del Norte y Asuntos Multilaterales y Representante Permanente de Venezuela, ante el Consejo Permanente de la OEA », op. cit.

19 Ibid.

20 Ibid.

21 Ibid.

22 Ibid.

23 Ibid.

24 Ibid. Voir également : The Associated Press / El Nuevo Herald, « Venezuela instalará nuevos radares para combatir narcotráfico », 24 janvier 2008.

25 Néstor Ikeda, « EEUU invita otra vez a Venezuela a ir al diálogo », The Associated Press / El Nuevo Herald, 23 janvier 2008.

26 Agencia Bolivariana de Noticias, « Discurso del Embajador Jorge Valero, Viceministro para América del Norte y Asuntos Multilaterales y Representante Permanente de Venezuela, ante el Consejo Permanente de la OEA », op. cit.

27 Ibid.

28 Ibid.

29 Jorge Rueda, « Chavez : Colombia Plans ‘Aggression’ », The Associated Press, 26 janvier 2008.

30 The Associated Press / El Nuevo Herald, « Subsecretario de EEUU descarta conflicto armado Venezuela y Colombia », 23 janvier 2008.

31 Agencia Bolivariana de Noticias, « Canciller Maduro reiteró el compromiso del Gobierno de Venezuela con la paz », 5 février 2008.

32 Salim Lamrani est enseignant, écrivain et journaliste français, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Il a notamment publié Washington contre Cuba (Pantin : Le Temps des Cerises, 2005), Cuba face à l’Empire (Genève : Timeli, 2006) et Fidel Castro, Cuba et les Etats-Unis (Pantin : Le Temps des Cerises, 2006).

33 Il vient de publier Double Morale. Cuba, l’Union européenne et les droits de l’homme (Paris : Editions Estrella, 2008).

Le Journal « Le Monde » et la propagande de guerre états-unienne

Opération « Juste Cause » au Venezuela ?

par Romain Migus

Le quotidien français Le Monde, connu pour se comporter en fidèle relais de la propagande atlantiste, vient de reprendre à son compte les imputations de l’administration Bush contre le gouvernement vénézuélien l’accusant de participer au trafic mondial des drogues. Or, cette affirmation —qui n’est aucunement étayée et qui est contredite par les rapports de l’ONU— est un classique de Washington pour justifier d’opérations militaires.

31 JANVIER 2008

Depuis Caracas (Venezuela)

L’homme d’affaires et trafiquant de drogues Walter Del Nogal (à gauche) a réussi à se faire photographier à l’issue d’une réunion publique avec la maire chaviste de Caracas (de face en cravate), Juan Barreto. Une photo qui suffit à l’administration Bush et au Monde pour conclure qu’Hugo Chavez est impliqué dans le narco-trafic.

Le 8 août 2005, le gouvernement vénézuélien mettait fin à la collaboration qu’entretenaient ses services de lutte contre les drogues avec leurs homologues états-uniens de la Drug Enforcement Administration (DEA). La raison invoquée : les agents nord-américains passaient le plus clair de leur temps à des activités d’espionnage au lieu de la dite coopération. La DEA possédait notamment des bureaux au sein même du Bureau National Antidrogue vénézuélien (ONA, en espagnol), auxquels le propre directeur de l’ONA n’avait pas accès. Cette rupture avec la DEA n’isole pas le Venezuela dans la lutte anti-drogues puisque ce pays maintient 50 accords internationaux dans ce domaine avec 37 pays, la plupart européens [1].

Mais dès l’expulsion de la DEA, le problème de santé publique mondiale que représente la lutte contre le trafic des drogues allait se transformer au Venezuela en un thème récurrent de la guerre politico-médiatique.

Sans la DEA, les résultats s’améliorent

Et pourtant, sans les financements et la coopération états-unienne, le Venezuela allait rapidement afficher des résultats surprenants. Alors que les services vénézuéliens avaient saisi 43 tonnes de cocaïne en 2004, grâce à la collaboration de la DEA, ce chiffre allait augmenter à 77,5 tonnes en 2005 alors que la DEA était expulsée. Malgré une légère baisse en 2007 à 57,5 tonnes, les saisies de cocaïne au Venezuela restent largement supérieures à celles pratiquées avec la collaboration de l’agence états-unienne [2]. Selon l’ONU, depuis l’expulsion de la DEA, le Venezuela est depuis trois années consécutives le troisième pays comptabilisant les plus fortes saisies de cocaïne au monde. De nombreux parrains des drogues ont été arrêtés au Venezuela dans cette même période et certains ont été remis aux autorités colombiennes. De manière générale, le gouvernement vénézuélien a mis sous les verrous 4 000 trafiquants, ainsi que 68 fonctionnaires de police accusés de collaborer avec le crime organisé. Pour l’année 2007, le Venezuela a fermé 12 laboratoires clandestins qui produisaient jusqu’à 1 tonne de cocaïne par jour.

Le rapport mondial sur les drogues de l’ONU pour 2007 rappelle quelques chiffres éclairants. Le plus grand producteur de cocaïne est la Colombie avec 62 % de la production mondiale [3], le plus grand producteur d’opium au monde est l’Afghanistan qui concentre 92 % de la production [4]. Ces deux pays comptent sur une présence massive de l’armée des États-unis sur leur territoire, par le Plan Colombie pour l’un et l’occupation « Liberté Immuable » pour l’autre. Malgré l’occupation militaire états-unienne, le rapport de l’ONU nous enseigne que les résultats en matière de lutte anti-drogue dans ces pays sont catastrophiques. Pire, dans le cas de l’Afghanistan, la production a même augmenté entre 2005 et 2006.

En ce qui concerne la consommation, les États-Unis sont de très loin le plus grand consommateur mondial de drogues. À titre d’exemple, la ville de New York a une consommation de cocaïne par habitant près de 12 fois supérieure à celle de la ville de Paris. [5]

50 % de la cocaïne présente sur le territoire états-unien entrent par la côte Pacifique et 38 % entrent en longeant le littoral des pays d’Amérique centrale [6]. Autrement dit, 88 % de la cocaïne présente aux États-Unis ne transitent pas, selon l’ONU, par le Venezuela.

Le retour rapide sur les chiffres de la lutte contre les drogues au Venezuela nous semble nécessaire pour saisir l’ampleur d’un récent article du Monde, faisant du gouvernement vénézuélien un complice du trafic de drogue [7] . On y apprend qu’un homme d’affaire vénézuélien, Walter Del Nogal, est en passe d’être condamné en Italie pour trafic de drogue. Mais l’article précise que Del Nogal est réputé proche du gouvernement vénézuélien dont il aurait financé les campagnes de plusieurs élus, en jetant même le doute sur le président Chavez.

L’affaire Del Nogal

Revenons sur les faits. Del Nogal est arrêté à Palerme en septembre 2007. Le 4 octobre, le procureur général de la République bolivarienne du Venezuela, Isaias Rodriguez, rappelle que deux procureurs vénézuéliens enquêtaient déjà sur Del Nogal avant que ce dernier soit appréhendé en Italie [8]. Il souligne aussi que les autorités judiciaires vénézuéliennes ont offert leur coopération à l’enquête des juges italiens. Le 15 octobre, tous les biens, avoirs, sociétés, jets privés, voitures et immeubles appartenant à Del Nogal ont été saisis par la justice vénézuélienne et mis à la disposition de la ONA, comme le rappelle Le Monde. Quant aux accusations du quotidien du soir révélant une photo de Del Nogal (à gauche sur le cliché) avec le maire de l’agglomération de Caracas, Juan Barreto (de face, avec cravate, sur le cliché), ce dernier s’en est expliqué. Il s’agissait d’une réunion de membres de son parti politique avec de nombreux entrepreneurs afin de solliciter des fonds pour leurs campagnes électorales, ce qui est légal au Venezuela. De nombreuses photos ont été prises ce soir-là, des personnalités politiques s’affichant avec de nombreux entrepreneurs vénézuéliens, parmi eux Walter Del Nogal dont personne ne connaissait à l’époque les activités illégales.
Quant à l’opposant social-démocrate Julio Montoya, cité par Le Monde, le maire Juan Barreto l’a menacé de porter plainte pour diffamation si celui-ci n’apportait pas des preuves formelles du lien supposé du maire de Caracas avec le trafic de drogue. Devant l’incapacité de Montoya d’apporter plus que la photo prise durant la soirée avec les entrepreneurs, les accusations ont cessé.

Du moins au Venezuela, puisque Le Monde revient à la charge, sans apporter de preuves supplémentaires. La suspicion est même lancée non seulement sur le maire de Caracas mais aussi sur des responsables du gouvernement ainsi que sur le propre président de la république, Hugo Chavez.

Ce journalisme d’imputation est habituel lorsqu’il s’agit du Venezuela. Mais on peut se demander pourquoi Le Monde et Paolo A. Paranagua, normalement si rapides à se lancer dans le lynchage médiatique et la désinformation sur le Venezuela, ont décidé de ne parler que maintenant d’une affaire qui a pourtant commencé, il y a plus de quatre mois. Qu’est ce qui les a motivé pour revenir sur un fait qui appartient désormais plus à la justice qu’à l’information en temps réels ?

Vers une opération « Juste Cause » au Venezuela ?

Le 20 janvier 2007, lors d’une visite en Colombie, le directeur du Bureau de la politique de contrôle des drogues de la Maison-Blanche —qui a rang de ministre et gère un budget de 19 milliards de dollars—, John P. Walters, a déclaré « qu’Hugo Chavez est en train de devenir un important facilitateur du trafic de cocaïne vers l’Europe et d’autres régions de l’hémisphère », comprendre les États-Unis.

Immédiatement, les media commerciaux vénézuéliens vont se faire l’écho des propos de Walters, d’autant plus qu’ils interviennent peu après la demande d’Hugo Chavez de considérer la FARC comme un groupe belligérant et non comme des « narco-terroristes ». L’intention de Walters est facilement compréhensible. Il s’agit d’accuser Hugo Chavez de collusion avec le trafic de drogue international. Cette accusation fut la pierre angulaire médiatique qui avait légitimé l’intervention des États-Unis au Panama en 1989, et dans une moindre mesure l’invasion de l’Afghanistan en 2001 (en plus du terrorisme). Ce fut aussi la raison invoquée pour la mise en place du Plan Colombie et le renforcement de l’aide militaire au gouvernement colombien dans sa guerre contre la guérilla. En bref, c’est une puissante arme dans la propagande de guerre préalable à toute intervention militaire.

Or comme nous l’avons vu, l’affirmation de John Walters est contredite par les faits. Autant le Rapport Mondial sur les Drogues de l’ONU, que le Mécanisme d’évaluation multilatéral de l’Organisation des États américains soulignent les excellents résultats du Venezuela dans la lutte anti-drogue.

La déclaration de John Walters va être démentie par le président du Bureau national anti-drogue vénézuélien, par l’ambassadeur du Venezuela à l’Organisation des États américains, par l’Assemblée nationale vénézuélienne, et par le président Chavez.

Qu’importe que le gouvernement vénézuélien et les organismes multilatéraux prétendent le contraire, les déclarations de John Walters ont pour but de créer l’illusion dans l’opinion publique mondiale que le gouvernement vénézuélien est lié au trafic des drogues en vue de légitimer les pires atrocités.

Pourquoi donc, quatre mois après les faits, le journal Le Monde et Paolo A. Paranagua décident de ressortir un fait divers pour peu qu’il concorde avec une énième offensive des États-Unis contre le Venezuela ?

Qui sommes nous pour le quotidien du soir et pour Paolo A. Paranagua ? Des lecteurs dignes d’une information objective ou de simples cibles de la propagande de guerre états-unienne ?

Rappelons que les statuts de l’Alliance atlantique, modifiés lors du cinquantenaire de l’Organisation, autorisent désormais les forces de l’OTAN à participer à des opérations militaires hors de leur zone géographique dans le cadre de la « guerre mondiale contre les drogues ».
Documents joints

World Drug Report 2007, Nations Unies.
(PDF - 7.3 Mo)

Romain Migus pour Voltairenet.org

[1] Conférence de presse de Nelson Reverol, président de l’ONA, Caracas, 22 janvier 2008.

[2] « Le Venezuela doute du professionnalisme de l’agence anti-drogue américaine », Xinhua, 23 janvier 2008.

[3] 2007 World Drug Report, United Nations Office on Drugs and Crime, p. 44.

[4] 2007 World Drug Report, United Nations Office on Drugs and Crime, p. 69.

[5] 2007 World Drug Report, United Nations Office on Drugs and Crime, p. 272.

[6] 2007 World Drug Report, United Nations Office on Drugs and Crime, p. 175.

[7] « Un homme d’affaires proche du pouvoir vénézuélien impliqué dans le trafic de drogue en Sicile », par Jean-Jacques Bozonnet et Paulo A. Paranagua, Le Monde, 29 janvier 2008.

[8] « Venezuela solicitó información a Italia sobre detención de empresario del Nogal », Agencia bolivariana de noticias, 5 octobre 2007.