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[1] John Newsinger, La politique selon Orwell, Marseille, Agone, 2006.
Homme politique et écrivain anglais, George Orwell est surtout connu du grand public pour deux de ses romans, La ferme des animaux et 1984, et du monde militant pour son engagement dans la guerre d’Espagne en 1936. La biographie passionnante de George Orwell paru récemment aux éditions Agone laisse entrevoir une trajectoire sociale, politique et intellectuelle bien plus riche [1].
Article
On n’évoquera ici que deux de ses aspects, les moins connus sans doute, et en premier lieu l’engagement anticolonialiste de George Orwell. Né en 1903 en Inde, issu du côté de son père comme de sa mère, et depuis plusieurs générations, du commerce et de l’administration coloniale, cet « enfant de l’Empire » (p. 7) intègre la police indienne en 1922, date à laquelle il part en Birmanie. Les années 1910 et 1920 sont ponctuées de mouvements de résistance, suivis de répressions sanglantes, comme le massacre d’Amritsar en 1919, lors duquel, comme le rappelle l’auteur, John Newsinger,
« les soldats avaient tiré pendant dix minutes sur une foule pacifique, tuant près de quatre cents personnes, dont des femmes et des enfants, et en blessant mille deux cents autres » (p. 10).
La Birmanie voit aussi se développer un mouvement populaire nationaliste, même s’il ne prend pas la même ampleur qu’en Inde :
« En 1920, des étudiants de l’université de Rangoon se mirent en grève, rapidement rejoints dans leur contestation par des lycéens dans presque tout le pays. Le boycott consécutif du système d’éducation dirigé par les Britanniques déboucha sur une tentative avortée visant à mettre sur pied un mouvement scolaire national rival. [En 1924], il y eut une grève de l’impôt, particulièrement suivie dans les régions qui longent l’Irrawaddy. La police fut sollicitée pour maintenir l’ordre et briser la grève. [...] Elle procéda à des arrestations, confisqua des biens, et, en diverses occasions, incendia totalement des villages. Au milieu des années 1920, les prisons de Birmanie étaient à ce point surpeuplées qu’il fallut relâcher des prisonniers de manière anticipée afin d’incarcérer ceux qui venaient d’être condamnés. Une mutinerie de prisonniers en mai 1931 ne put être réprimée qu’au prix de la mort de trente-quatre détenus. » (p. 10-11).
L’impact qu’aura cette expérience sur l’engagement d’Orwell est à la mesure du rôle joué par les valeurs coloniales dans son éducation. Horrifié par la violence qui fonde l’entreprise coloniale, il démissionne de son poste en 1927, mettant fin à une carrière prometteuse. Newsinger présente cette expérience comme fondatrice : l’entrée en politique de George Orwell se fait bel et bien par l’anticolonialisme. À l’origine des convictions socialistes qu’il va progressivement faire siennes, il y a en effet un profond sentiment de solidarité pour les opprimés, qui prend naissance devant le spectacle de l’oppression coloniale.
Dans les années qui suivent son retour, Orwell va progressivement se lancer dans des réquisitoires féroces, fondés sur une sympathie croissante pour les plus déshérités, contre la classe dominante anglaise. Plus que cela, la démission d’Orwell, rongé par la culpabilité, va déboucher sur une prise de distance radicale avec son milieu, mais aussi avec son éducation, ses normes et ses valeurs - et notamment le racisme de classe -, pour le conduire vers des milieux que rien ne le disposait à côtoyer. Ancien élève d’Eton, le saint des saints des institutions scolaires anglaises, il s’aventure dans les territoires miséreux de l’Est londonien et part s’installer dans un quartier populaire de Paris, où il travaille comme plongeur, avant de passer quelque temps en compagnie de vagabonds. Quelques années tard, il fera également un séjour dans les régions minières du nord de l’Angleterre, touchées de plein fouet par le chômage.
Revenir sur les convictions et l’engagement anticolonialiste d’Orwell est un des apports majeurs de cette biographie. Et l’on ne cesse de s’étonner, à la lecture des deux premiers chapitres, que cette étape de la vie d’Orwell n’ait pas attiré davantage l’attention, au moins en France. Ce rappel semble d’autant plus précieux qu’il pourrait nourrir utilement le débat qui agite et divise le monde militant français depuis quelques années, à savoir l’articulation du combat anticolonial (ou aujourd’hui du combat contre les oppressions post-coloniales) et de la lutte pour la justice sociale.
L’éloignement d’avec son milieu d’origine, son renoncement à une carrière toute tracée : tout cela redouble l’admiration que l’on peut porter à un personnage reconnu avant tout pour son talent littéraire et un engagement socialiste doublé d’une grande lucidité quant à la nature du régime soviétique. Témoignant de la possibilité même de rompre avec les lois de la reproduction sociale, les excursions menées au sein des classes populaires les plus pauvres attirent ainsi la curiosité du lecteur.
Newsinger précise dès l’introduction du deuxième chapitre (« Parmi les opprimés ») que « ce projet [d’immersion dans les bas-fonds] soulève un certain nombre de problèmes » (p. 42). Néanmoins, la question qui se pose au lecteur n’est sans doute pas tant celle de la sincérité de cette tentative de franchir les barrières sociales ; ou de la qualité scientifique des enquêtes ainsi menées, mais plutôt des modalités de ces excursions. L’auteur évoque le regret souvent exprimé par Orwell de n’être jamais complètement accepté par les milieux avec lesquels il se solidarise, mais on aurait aimé en savoir plus sur les formes prises par ce déclassement volontaire, aussi temporaire soit-il.
On ne peut s’empêcher non plus de s’interroger, au-delà de l’expérience birmane, sur les ressorts de ce parcours atypique. De sorte que manquent peut-être, dans le livre, des éléments plus précis sur la trajectoire professionnelle et sociale d’Orwell, l’ampleur du déclassement et les logiques de reconversion dans le champ littéraire. Il ne s’agit pas de relativiser l’engagement d’Orwell, d’en montrer les « vrais » ressorts, qui seraient moins nobles. Ne serait-ce pas plutôt le plus bel hommage à lui faire que de rendre compte d’un engagement aussi improbable, en mettant au jour ses conditions sociales de possibilité ?
Annoncé en introduction comme « une exceptionnelle " socio-analyse " », l’ouvrage Quai de Wigan n’est d’ailleurs pas vraiment analysé comme tel dans le corps du livre, qui reste relativement allusif sur la socialisation, la vie conjugale ou la sociabilité ultérieure d’Orwell. L’absence d’éclairage sociologique a l’inconvénient de faire apparaître Orwell comme parfois légèrement désincarné, évoluant au gré des événements et des « contextes », mais sans que les contraintes propres des univers auxquels il a appartenu ne soient vraiment évoquées.
Sans doute ce parti pris d’une biographie politique et intellectuelle plutôt que sociologique s’explique-t-il par la volonté de montrer, comme l’auteur le précise en conclusion, « qu’Orwell a été un authentique homme de gauche » (p. 273). Quand bien même il a pu être récupéré par la droite, jusqu’aux néo-conservateurs, en raison de son engagement contre l’URSS et son obstination à dénoncer l’aveuglement des intellectuels de gauche face aux crimes soviétiques, même si, plus récemment, il a été attaqué par certaines auteures féministes, John Newsinger s’attache à souligner la profondeur et la persistance de son attachement au socialisme. Malgré la déception qu’a pu ressentir Orwell face aux réalisations du gouvernement travailliste de l’après-guerre, sa foi dans une possible et profonde transformation du monde reste inébranlée, et il continue à l’exprimer dans les contributions qu’il apporte aux revues proches du milieu intellectuel trotskyste étasunien. John Newsinger relativise également les préjugés homophobes du romancier, ou son manque d’intérêt pour la question des femmes, ou du moins rappelle à quel point ceux-ci était banals dans la société de l’époque.
On comprend alors la tentation très forte du biographe de défendre plutôt que d’expliquer les prises de position politiques et intellectuelles d’Orwell. Mais loin de nous l’intention de dénigrer, au nom de la science ou de l’objectivité, une telle empathie qui va de pair, en l’occurrence, avec une très grande rigueur. En outre, c’est aussi cette posture qui fait de la biographie de John Newsinger un livre aussi agréable à lire.
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quelqu'un l'a lu ? quelle portée actuelle ?
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et encore:
lu sur:
http://critiques-ordinaires.ouvaton.org … rticle=537
Avant de devenir l’auteur du célébrissime 1984, George Orwell a vécu une grosse galère en 1932. Il s’appelait alors Eric Arthur Blair et ne tenait pas en place. Après avoir quitté le collège d’Eton puis démissionné de la police impériale aux Indes, il décide de se consacrer à l’écriture et s’installe à Paris. Or il se retrouve très vite sans le sou, contraint à crécher dans la piaule sordide d’une cambuse des bas quartiers, séparé de ses infortunés voisins par une cloison pas plus épaisse qu’une planchette de coudrier, et devant partager l’espace étriqué de l’insalubre mansarde avec une armada de punaises.
Son principal tracas ne réside pourtant pas dans l’occupation de ce déplorable territoire, mais dans le manque de nourriture, que son maigre pécule ne saurait combler. Le voilà ainsi confronté à une malencontreuse situation : décrocher un job lui permettrait de becqueter à sa guise, mais la faim le rend si fébrile qu’il n’est pas en état de prospecter correctement, d’autant plus que sa dégaine de claque-dent s’avère préjudiciable à l’embauche. Jusqu’au jour où il a l’idée de relancer son pote Boris, ancien guerrier russe reconverti en garçon de café avant qu’il ne sombre à son tour dans la mouscaille. Car si la misère reste une épreuve impitoyable, la combattre à deux est tout de même préférable.
L’ami de George ayant gardé des relations dans le milieu de l’hôtellerie, notre binôme d’affamés parvient à se faire enrôler chez un gargotier proposant le gîte à une faune hétéroclite, touristes égarés et racaille demi-mondaine, vieux beaux coursant les michetons et galantins en quête de lubricité auprès d’hétaïres peu farouches. Blair alias Orwell atterrit au plus bas de l’échelle puisqu’il travaille à la plonge, nous raconte les conditions éprouvantes dans lesquelles il doit mener à bien sa laborieuse tâche, nous ouvre les portes de l’arrière salle du "palace", soit l’enfer du décor. "Tout ce qu’on demande à un plongeur, c’est d’être perpétuellement sur la brèche et de pouvoir tenir de longues heures dans une atmosphère étouffante".
La description détaillée de l’hostile établissement rappelle celle de l’hôtel occidental dans L’Amérique de Kafka, avec son système ultra hiérarchisé, sa discipline de fer, ses rapports de force, et la sensation d’être épié sans cesse comme l’on devinerait l’acharnement de l’oeil de Big Brother ; mécanique en apparence confuse et grippée mais fort bien huilée en réalité, où l’on s’évertue à y engluer ces hommes semblant accepter le marché de dupe parce que condamnés à survivre. L’hôtel de Kafka, comme celui d’Orwell, est en effet l’esquisse d’une machinerie autoritaire annonçant le totalitarisme, et ressemble déjà à un Procès à sens unique ou à un Château impénétrable.
Puis notre vagabond temporaire s’en retournera à Londres et ses environs, pour finalement reprendre son pénible périple là où il l’avait laissé sous le ciel taciturne de la ville des Lumières (traverser la Manche ne changeant en rien les perspectives), partageant donc la disette avec les trimardeurs du cru, nous contant là encore et toujours dans le détail, tel un grand reporter qui se serait incrusté parmi les loqueteux, les minuscules joies et les peines perdues spécifiques à la débine.
Rien à voir avec Zola, bourgeois jaugeant la pauvreté comme on scrute un horizon que l’on ne voudrait jamais atteindre, observant à la loupe les petites gens ainsi que des insectes prisonniers de leurs gènes. Non, ici on est dans la dèche, la détresse de l’intérieur, la panade, la mouise, la privation, la crotte, la gueuserie ! On y est en plein dedans, et non pas à distance réglementaire afin d’éviter la contamination. Et même si le dénuement ne se transmet pas à la manière d’une épidémie, il demeure une hypothèse tant que nous sommes en vie (et que l’on soit patron ou baron), et c’est bien ce qui nous effraie à la vue d’un crasseux soumettant la sébile au brave citoyen pressé de rentrer se réfugier dans sa geôle hermétique et dotée des accessoires du parfait consommateur.
Bien sûr que George Orwell se sortira de l’ornière, sinon comment aurait-il pu écrire ce que l’on sait ? Justement à ce propos, on est en droit de se demander dans quelle mesure son voyage au bout de l’ennui de Paris à Londres l’aurait influencé tandis qu’il s’attelait à la composition de son livre le plus fameux... Rappelons que 1984 est l’histoire d’une dictature, et rappelons-nous que dans l’histoire, les dictatures se sont très souvent développées à partir du terreau fangeux de la misère.
George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18 domaine étranger, 300 p.
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Winston a écrit:
quelqu'un l'a lu ? quelle portée actuelle ?
en cours de lecture. Un bel exemple du cheminement d'une réflexion qui mène à un investissement personnel sans concessions.
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moi j'ai choppé Orwell ou l'horreur de la politique, affreusement cher pour 120 pages mais assez bien critiqué dans le canard enchaîné il y a qqs temps
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