Robert Fisk : Syrie, la guerre des mensonges et de l’hypocrisie

Quel que soit le bout par lequel on prend le conflit en Syrie, et que l’on croie ou pas aux chiffres de l’étrange ONG baptisée "Observatoire syrien des droits de l’homme" (OSDH) dont les chiffres de victimes sont pris quotidiennement pour argent comptant par nos médias grand public, la guerre militaire mais surtout médiatique en cours révèle un degré d’hypocrisie rarement atteint parmi les chancelleries et les grands dirigeants de ce monde. C’est ce que nous rappelle Robert Fisk, le célèbre journaliste anglais correspondant de The Independent, qui n’a pas hésité à questionner en 2007 la version officielle des attentats du 11-Septembre. Ses questions, sur le 11/9 et maintenant sur la Syrie, sont plus que jamais d’actualité.

 

Hillary Clinton, secrétaire d’État du gouvernement Obama

 


Syrie : la guerre des mensonges et de l’hypocrisie

par Robert Fisk, dans The Independent, le 29 juillet 2012

Robert Fisk est le correspondant à Beyrouth du journal britannique The Independent. Il est considéré, à juste titre, par le Financial Times, comme « l’un des plus remarquables reporters de sa génération ». Ouvrages récents : La Grande Guerre pour la civilisation : l’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005), La Découverte, 2005 et Liban, nation martyre, Editions A&R et du Panama, 2007

 Traduit de l’anglais par GV pour ReOpenNews

A-t-on déjà vu une guerre aussi hypocrite au Moyen-Orient ? Une guerre aussi lâche et dépourvue de morale, avec autant de fausses rhétoriques et d’humiliations publiques ? Et je ne parle pas des victimes physiques de la tragédie syrienne. Je me réfère aux immondes mensonges et à la fausseté de ceux qui nous gouvernent, et à notre opinion publique – à l’Est comme à l’Ouest. La réponse au massacre fut une vaste pantomime plus digne de Jonathan Swift que de Tolstoï ou Shakespeare.

Pendant que le Qatar et l’Arabie Saoudite arment et financent les rebelles en Syrie pour renverser la dictature alaouito-chiito-baasiste de Bachar el-Assad [très bien documenté par Der Spiegel le 26 juillet - NdT], Washington n’émet pas une seule critique vis-à-vis d’eux. Le Président Obama et son secrétaire d’État, Hillary Clinton, disent vouloir la démocratie en Syrie, mais le Qatar est une autocratie et l’Arabie Saoudite est parmi les pires exemples de califats autoritaires de tout le monde arabe. Les dirigeants de ces deux États héritent du pouvoir à travers leurs liens familiaux – tout comme Bachar –, et l’Arabie Saoudite est un allié des rebelles salafistes wahhabites en Syrie, exactement comme ils furent les plus fervents supporters du régime médiéval des talibans pendant les années les plus noires en Afghanistan.

De fait, 15 des 19 pirates de l’air criminels du 11-Septembre 2001 venaient d’Arabie Saoudite – [et pourtant] nous sommes allés bombarder l’Afghanistan. Les Saoudiens répriment leur propre minorité chiite tout comme ils veulent maintenant anéantir la minorité chiite alaouite en Syrie. Et nous croyons vraiment que l’Arabie Saoudite veut instaurer la démocratie en Syrie ?

Et au Liban, se trouve le parti milicien chiite du Hezbollah, qui n’est autre que la main de l’Iran chiite, fidèle allié du régime d’Assad. Depuis 30 ans, le Hezbollah a défendu les chiites du Sud-Liban opprimés par l’agression israélienne. Ils se sont présentés comme les défenseurs des droits des Palestiniens notamment à Gaza. Mais face au lent effondrement de leur impitoyable allié en Syrie, ils ont perdu leur langue. Pas un mot – pas même de leur chef Sayed Hassan Nasrallah – sur l’enlèvement et le massacre de civils syriens par les soldats de Bachar et les milices « Shabiha ».

Et puis nous avons les héros de l’Amérique, Hillary Clinton, le secrétaire à la Défense Leon Panetta, et Obama lui-même. Clinton a lancé un « véritable avertissement » à Assad. Panetta, celui-là même qui a répété aux dernières troupes US en Irak ce gros mensonge sur les liens entre Saddam Hussein et le 11/9, annonce aujourd’hui qu’en Syrie « la situation échappe à tout contrôle. » Cela fait six mois que ça dure ! Et il vient tout juste de le réaliser ? Quant à Obama, il déclarait la semaine dernière qu’ « étant donné la montagne d’armes chimiques qu’il possède, nous continuerions à montrer clairement à Assad que le monde entier le surveille. »

Cela dit, n’était-ce pas le journal irlandais Skibbereen Eagle qui, inquiet des projets russes vis-à-vis de la Chine, déclarait qu’il « tenait à l’œil… le tsar de Russie » ? C’est maintenant le tour d’Obama de montrer le peu d’influence qu’il a sur les principaux conflits dans le monde. Bachar doit vraiment trembler de peur !

Mais est-on bien certain que l’administration veuille exposer au monde entier les archives sur les tortures atroces pratiquées par le régime de Bachar el-Assad ? Rappelons qu’il y a quelques années, l’administration Bush envoyait des musulmans à Damas pour que les tortionnaires d’Assad leur retournent les ongles et leur extorquent quelques renseignements, des hommes qui étaient capturés sur demande du gouvernement US et emprisonnés dans l’antichambre de l’enfer que les rebelles ont réduit en miettes la semaine dernière. Les ambassades occidentales ont consciencieusement fourni aux tortionnaires des listes de questions à poser aux prisonniers. Voyez-vous, Bachar était notre créature.

Et puis, il y a aussi ce pays voisin qui doit nous être tellement reconnaissant : l’Irak. La semaine dernière, ce pays a subi 29 attentats à la bombe dans la même journée, touchant 19 villes, tuant 111 civils et en blessant 235 autres. Le même jour, le bain de sang en Syrie faisait à peu près le même nombre de victimes. Mais l’Irak passe loin derrière la Syrie aujourd’hui, et ne fait plus la une, comme on dit ; car bien sûr, nous avons apporté la liberté en Irak, la démocratie de Jefferson, etc., etc., n’est-ce pas ? Et donc, ce massacre à l’est de la Syrie n’a pas vraiment eu le même impact. Rien de ce que nous avons fait en 2003 n’a amené à ce que l’Irak endure aujourd’hui. Est-ce que c’est clair ?

Et, parlant de journalisme, qui donc à BBC World News a décidé que même les préparatifs des Jeux olympiques avaient la priorité sur les massacres de ces derniers jours en Syrie ? Les journaux britanniques et la BBC vont traiter les Jeux olympiques comme une actualité locale, et c’est bien normal. Mais ce qui est lamentable, c’est cette décision prise par la BBC – la « broadcasting ‘world’ news to the world’ – de donner priorité au passage de la flamme olympique par rapport aux enfants syriens qui meurent, même lorsque les courageux reporters de la chaine(*) envoient leurs reportages directement depuis Alep.

Et enfin, il y a nous, citoyens libéraux progressistes, si prompts à descendre dans les rues pour protester contre les massacres de Palestiniens par Israël. Chose tout à fait légitime par ailleurs. Quand nos dirigeants politiques sont si rapides à condamner les Arabes pour leur sauvagerie, mais n’osent pas émettre la moindre critique envers l’armée israélienne lorsqu’elle commet des crimes contre l’humanité – ou regarde ses alliés le faire au Liban – des gens ordinaires doivent rappeler au monde qu’ils ne sont pas aussi timides que leurs dirigeants. Mais quand le nombre de victimes en Syrie se monte à 15 000 voire 19 000 – c’est-à-dire presque 14 fois celui de l’incursion d’Israël à Gaza en 2009 – pas même un manifestant, excepté les expatriés syriens, ne descend dans la rue pour condamner ces crimes contre l’humanité. Les crimes d’Israël n’ont pas atteint ce degré de violence depuis 1948. Qu’on le veuille ou non, le message qui ressort de tout cela est le suivant : nous demandons la justice et le droit à la vie pour les Arabes s’ils sont opprimés par l’Occident ou ses Alliés israéliens, mais pas lorsqu’ils le sont par d’autres Arabes.

Ce faisant, nous oublions la « grande vérité ». Nous voulons renverser la dictature syrienne, non pas parce que nous aimons les Syriens ou détestons notre ex-ami Bachar el-Assad, ou parce que nous voulons nous en prendre à la Russie qui a d’ailleurs toutes les cartes en main pour occuper la première place au Panthéon de l’hypocrisie, mais beaucoup plus prosaïquement pour donner une leçon à l’Iran et peut-être contrer ses plans d’armement nucléaire, si toutefois ils existent. Autrement dit, tout cela n’a rien à voir avec les droits de l’homme, le droit à la vie, ou le massacre d’enfants syriens. Quelle horreur ! [En français dans le texte – Ndt]

Robert Fisk

 

Traduit de l’anglais par GV pour ReOpenNews


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6 Responses to “Robert Fisk : Syrie, la guerre des mensonges et de l’hypocrisie”

  • Sébastien

    Ce Robert Fisk ne sort pas une seconde de ce discours puant le racisme et l’impérialisme sur la vie politique et culturelle des pays de l’Orient.
    Sous une fausse couverture d’objectivité, il ne cherche qu’une chose: enfin une « bonne » raison de mater ces « p…… » de pays arabes, pour reprendre un langage très hollywoodien.
    Ce genre de discours me débecte encore plus que ceux qui ne font pas ou à peine semblant de leurs intentions belliqueuses.
    Petites querelles entres amis de l’oligarchie WASP.
    Le peuple Syrien là-dedans, a encore une fois disparu….

  • Corto

    en ce WE marial dans tous les pays latins, il faut que ce commentaire fasse date: Hillary Clinton accuse l’arc Hesbollah-Syrie-Iran de coopérer pour faire durer la guerre en Syrie.Puis un juge syrien arrête un ancien ministre, et accuse avec lui un général syrien,d’avoir tous les 2 comploté pour déclencher des heurts confessionnels à la frontière syrienne. enfin, la Turquie déclare qu’elle va envahir 5 zones tampons de 20km de profondeur en territoire syrien pour sécuriser des approvisionnements humanitaires, évacuer des réfugiés et bla bla bla…. côté Jordanien, la France est désormais installée avec un poste de commandement qui sera passé en revue par Fabius…

    résumé : C’EST LA GUERRE TOTALE.

    non seulement j’ai honte d’être français depuis l’affaire Libyenne,mais maintenant je suis obligé de contenir ma colère.

    sources: L’Orientlejour, IRIB, PRESSTV etc…. bref, tous les vilains « canards déchainés »

  • Doume

    Bonjour.
    Il est écrit : « nous demandons la justice et le droit à la vie pour les Arabes s’ils sont opprimés par l’Occident ou ses Alliés israéliens, mais pas lorsqu’ils le sont par d’autres Arabes ».
    ce n’est pas si simple.
    Manifester dans la rue, je veux bien, mais pour demander quoi, et à qui,
    avec quelles certitudes ?
    Nous sommes tellement désinformés que la demande prioritaire que nous ayons à formuler est le droit à l’information, et non aux diverses propagandes contradictoires.
    Mais on est tellement désinformé qu’on ne sait même pas qu’on est désinformé. Et cette requête n’est pas (encore) d’actualité. Donc on ne fait rien… et l’oligarchie ploutocrate, kleptocrate et népotiste (comblez les oublis) se fend bien la poire, se bidonne, s’esclaffe, se gondole, se désopile (comblez les oublis).

  • V. Dedaj

    « étant donné la montagne d’armes chimiques » (pas « nucléaires »)

  • Arnaud

    Merci Viktor, c’est corrigé
    Et bonjour au Grand Soir !

  • Goose

    Pour mieux comprendre les motivations de Madame Clinton regardez le site ci-dessous:

    http://www.egaliteetreconciliation.fr/Alain-Soral-entretien-de-juin-2012-12642.html

    Toutes les réponses sont expliqués dans ce site!

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