Propagande : des couveuses en Irak… aux massacres en Syrie ?

A l’heure de tant d’accusations proférées contre le gouvernement Assad, et suite aux révélations de Channel 4 et du FAZ qui accusent avec des preuves l’ASL de tentatives d’assassinat de journaliste, et d’être responsables du massacre de Houla, et alors que le chef d’état-major adjoint israélien, le général Yaïr Naveh, affirme que la Syrie dispose du "plus important arsenal d’armes chimiques du monde", nous tenons à rappeler une autre accusation très grave qui fut en son temps portée à l’encontre du gouvernement irakien. Elle faisait suite à une campagne médiatique à charge lors de la première invasion de l’Irak, qui accusait à l’époque le régime irakien d’assassiner des nouveau-nés dans les couveuses d’un hôpital koweïtien. Nous savons aujourd’hui que tous ces articles de journaux, toutes ces gesticulations, et cette fameuse session à l’ONU, n’étaient que de la propagande de guerre.

Avant de condamner l’une ou l’autre partie, il est nécessaire de s’appuyer sur des faits solidement établis, et avancés en public par des journalistes et des experts crédibles. Nous assistons actuellement au déballage d’accusations extrêmement lourdes concernant des massacres d’enfants en Syrie. Boucliers humains de l’armée régulière syrienne, mais aussi enrôlés dans les combats aux côtés de l’ASL. Outre le fait que les enfants combattants de l’ASL sont plus que de raison oubliés par les médias dans leur recension des rapports fournis par des ONG réputées, nous attirons l’attention de nos lecteurs, en marge du travail formidable de ces ONG, sur la présence vraisemblable en leur sein d’agents de renseignement et d’agents d’influence. Cette pratique courante d’agents "embedded" (comme les journalistes le sont aussi au sein des armées de chaque camp qui orientent leur point de vue) explique la méfiance du gouvernement syrien, à laisser les ONG entrer dans les villes où l’armée syrienne combat les diverses factions d’opposition armée, et doit nous rendre extrémement prudents avant de juger.

Au-delà des accusations de plus en plus énormes du "camp de la liberté" qui a laissé la Libye en ruines et exsangue l’an passé, ou qui a massacré en Irak des villages entiers au moyen d’armes parfaitement illégales, sans parler de son usage de drones contre des cibles civiles, au-delà du contrôle des médias grand public par ceux-là même qui ont parfaitement choisi leur camp, au-delà des déclarations du Général US Wesley Clark à propos des plans US d’invasion de 7 pays du Moyen-Orient au lendemain du 11/9, nous exhortons les parties en présence à déposer les armes et à mettre en application le "plan Annan" sans les interférences désastreuses alimentées par un double discours qui n’échappe à personne. Les 2 camps doivent entamer avec l’ONU un processus de transition constitutionnelle et législative qui permette à l’opposition pacifique, celle qui refuse mais subit les intimidations, exécutions, massacres et bavures des combats, de trouver sa place dans le débat parlementaire et non de vivre dans ce chaos qu’une ingérence étrangère directe ne ferait qu’exacerber comme vu partout ailleurs.
 

 

À gauche : 1990, la fausse histoire des couveuses irakiennes
À droite : la fausse photo de la BBC du massacre d’Houla, la photo fut prise en Irak en 2003

 

 Présentation Corto – GV pour ReOpenNews


Mensonges d’Etat

par Ignacio Ramonet, Le Monde Diplomatique, juillet 2003

 

« Je préférerais mourir plutôt que proférer une inexactitude. »
GEORGE WASHINGTON.

C’est l’histoire du voleur qui crie : « Au voleur ! » Comment pensez-vous que M. George W. Bush intitula le célèbre rapport d’accusation contre M. Saddam Hussein qu’il présenta le 12 septembre 2002 devant le Conseil de sécurité de l’ONU ? « Une décennie de mensonges et de défis » (voir document). Et qu’y affirmait-il en égrenant des « preuves » ? Un chapelet de mensonges ! L’Irak, disait-il en substance, entretient des liens étroits avec le réseau terroriste Al-Qaida et menace la sécurité des Etats-Unis parce qu’il possède des « armes de destruction massive » (ADM) – une expression terrifiante forgée par ses conseillers en communication.

Trois mois après la victoire des forces américaines (et de leurs supplétifs britanniques) en Mésopotamie, nous savons que ces affirmations, dont nous avions mis en doute le bien-fondé1, étaient fausses. Il est de plus en plus évident que l’administration américaine a manipulé les renseignements sur les ADM. L’équipe de 1 400 inspecteurs de l’Iraq Survey Group que dirige le général Dayton n’a toujours pas trouvé l’ombre du début d’une preuve. Et nous commençons à découvrir que, au moment même où M. Bush lançait de telles accusations, il avait déjà reçu des rapports de ses services d’intelligence démontrant que tout cela était faux2. Selon Mme Jane Harman, représentante démocrate de Californie, nous serions en présence de « la plus grande manœuvre d’intoxication de tous les temps3 ». Pour la première fois de son histoire, l’Amérique s’interroge sur les vraies raisons d’une guerre, alors que le conflit est terminé…

Dans cette gigantesque manipulation, une officine secrète au sein du Pentagone, le Bureau des plans spéciaux (Office of Special Plans, OSP) a joué un rôle venimeux. Révélé par M. Seymour M. Hersh, dans un article publié par le New Yorker4, le 6 mai 2003, l’OSP a été créé après le 11 septembre 2001 par M. Paul Wolfowitz, le numéro deux du département de la défense. Dirigé par un « faucon » convaincu, M. Abram Shulsky, ce Bureau a pour mission de trier les données recueillies par les différentes agences de renseignement (CIA, DIA, NSA), afin d’établir des synthèses et les remettre au gouvernement. Se fondant sur des témoignages d’exilés proches du Congrès national irakien (organisation financée par le Pentagone) et de son président, le très contestable Ahmed Chalabi, l’OSP a énormément gonflé la menace des armes de destruction massive ainsi que les liens entre M. Saddam Hussein et Al-Qaida.

Scandalisé par ces manipulations, et s’exprimant sous le nom de Veteran Intelligence Professionals for Sanity, un groupe anonyme d’anciens experts de la CIA et du département d’Etat a affirmé le 29 mai, dans un mémorandum adressé au président Bush, que dans le passé des renseignements avaient « déjà été faussés pour des raisons politiques, mais jamais de façon aussi systématique pour tromper nos représentants élus afin d’autoriser une guerre5 ».

M. Colin Powell a été lui-même manipulé. Et joue désormais son avenir politique. Il aurait résisté aux pressions de la Maison Blanche et du Pentagone pour diffuser les informations les plus contestables. Avant son fameux discours du 5 février 2003 devant le Conseil de sécurité, M. Powell a tenu à lire le brouillon préparé par M. Lewis Libby, directeur du cabinet du vice-président Richard Cheney. Il contenait des informations tellement douteuses que M. Powell aurait piqué une colère, jeté les feuilles en l’air et déclaré : « Je ne vais pas lire cela. C’est de la m… 6. » Finalement, le secrétaire d’Etat exigera que M. George Tenet, le directeur de la CIA, soit assis bien en vue derrière lui, le 5 février, et partage la responsabilité de ce qui fut dit.

Dans un entretien au magazine Vanity Fair, publié le 30 mai, M. Wolfowitz a reconnu le mensonge d’Etat. Il a avoué que la décision de mettre en avant la menace des ADM pour justifier une guerre préventive contre l’Irak avait été adoptée « pour des raisons bureaucratiques ». « Nous nous sommes entendus sur un point, a-t-il précisé, les armes de destruction massive, parce que c’était le seul argument sur lequel tout le monde pouvait tomber d’accord7. »

Le président des Etats-Unis a donc menti. Cherchant désespérément un casus belli pour contourner l’ONU et rallier à son projet de conquête de l’Irak quelques complices (Royaume-Uni, Espagne), M. Bush n’a pas hésité à fabriquer l’un des plus grands mensonges d’Etat.

Il n’a pas été le seul. Devant la Chambre des communes à Londres, le 24 septembre 2002, son allié Anthony Blair, premier ministre britannique, affirmait : « L’Irak possède des armes chimiques et biologiques. (…) Ses missiles peuvent être déployés en 45 minutes. »

De son côté, dans son intervention devant le Conseil de sécurité, M. Powell déclarait : « Saddam Hussein a entrepris des recherches sur des douzaines d’agents biologiques provoquant des maladies telles que la gangrène gazeuse, la peste, le typhus, le choléra, la variole et la fièvre hémorragique. » « Nous croyons que Saddam Hussein a, en fait, reconstitué des armes nucléaires », soutenait enfin le vice-président Cheney en mars 2003 à la veille de la guerre8.

Au cours d’innombrables déclarations, le président Bush a martelé les mêmes accusations. Dans un discours radiodiffusé à la nation, le 8 février 2003, il allait jusqu’à apporter les faux détails suivants : « L’Irak a envoyé des experts en explosifs et en fabrication de faux papiers travailler avec Al-Qaida. Il a aussi dispensé à Al-Qaida un entraînement aux armes biologiques et chimiques. Un agent d’Al-Qaida a été envoyé en Irak à plusieurs reprises à la fin des années 1990 pour aider Bagdad à acquérir des poisons et des gaz. »

Reprises et amplifiées par les grands médias bellicistes transformés en organes de propagande, toutes ces dénonciations ont été répétées ad nauseam par les réseaux de télévision Fox News, CNN et MSNC, la chaîne de radio Clear Channel (1 225 stations aux Etats-Unis) et même des journaux prestigieux comme le Washington Post ou le Wall Street Journal. A travers le monde, ces accusations mensongères ont constitué l’argument principal de tous les va-t-en-guerre. En France, par exemple, elles furent reprises sans vergogne par des personnalités comme Pierre Lelouche, Bernard Kouchner, Yves Roucaute, Pascal Bruckner, Guy Millière, André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pierre Rigoulot, etc.9.

Les accusations furent également répétées par tous les alliés de M. Bush. A commencer par le plus zélé d’entre eux, M. José Maria Aznar, président du gouvernement espagnol, qui, aux Cortés de Madrid, le 5 février 2003, certifiait : « Nous savons tous que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive. (…) Nous savons tous également qu’il détient des armes chimiques10. » Quelques jours auparavant, le 30 janvier, exécutant une commande formulée par M. Bush, M. Aznar avait rédigé une déclaration de soutien aux Etats-Unis, la « Lettre des Huit », signée entre autres par MM. Blair, Silvio Berlusconi et Vaclav Havel. Ils y affirmaient que « le régime irakien et ses armes de destruction massive représentent une menace pour la sécurité mondiale ».

Ainsi, pendant plus de six mois, pour justifier une guerre préventive dont ni les Nations unies ni l’opinion mondiale ne voulaient, une véritable machine de propagande et d’intoxication pilotée par la secte doctrinaire qui entoure M. Bush a répandu des mensonges d’Etat avec une outrecuidance propre aux régimes les plus détestés du XXe siècle.

Ils s’inscrivent dans une longue tradition de mensonges d’Etat qui jalonne l’histoire des Etats-Unis. L’un des plus cyniques concerne la destruction du cuirassé américain Maine dans la baie de La Havane en 1898, qui servit de prétexte à l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Espagne et à l’annexion de Cuba, Porto Rico, les Philippines et l’île de Guam.

Le soir du 15 février 1898, vers 21 h 40, le Maine fut en effet victime d’une violente explosion. Le navire sombra dans la rade de La Havane et 260 hommes périrent. Immédiatement, la presse populaire accusa les Espagnols d’avoir placé une mine sous la coque du navire et dénonça leur barbarie, leurs « camps de la mort » et même leur pratique de l’anthropophagie…

Deux patrons de presse allaient rivaliser dans la recherche du sensationnel : Joseph Pulitzer, du World, et surtout William Randolph Hearst, du New York Journal. Cette campagne reçut le soutien intéressé des hommes d’affaires américains qui avaient beaucoup investi à Cuba et rêvaient d’en évincer l’Espagne. Mais le public ne manifestait guère d’intérêt. Les journalistes non plus d’ailleurs. En janvier 1898, le dessinateur du New York Journal, Frederick Remington, écrivit de La Havane à son patron : « Il n’y a pas de guerre ici, je demande à être rappelé. » Hearst lui câbla en réponse : « Restez. Fournissez les dessins, je vous fournis la guerre. » Survint alors l’explosion du Maine. Hearst monta une violente campagne comme on le voit dans Citizen Kane, le film d’Orson Welles (1941).

Pendant plusieurs semaines, jour après jour, il consacra plusieurs pages de ses journaux à l’affaire du Maine et réclama vengeance en répétant inlassablement : « Remember the Maine ! In Hell with Spain » (Souvenez-vous du Maine ! En enfer l’Espagne !). Tous les autres journaux suivirent. La diffusion du New York Journal passa d’abord de 30 000 exemplaires à 400 000, puis franchit régulièrement le million d’exemplaires ! L’opinion publique était chauffée à blanc. L’atmosphère devint hallucinante. Pressé de partout, le président William McKinley déclara la guerre à Madrid le 25 avril 1898. Treize ans plus tard, en 1911, une commission d’enquête sur la destruction du Maine devait conclure à une explosion accidentelle dans la salle des machines11

Manipulation des esprits

En 1960, en pleine guerre froide, la Central Intelligence Agency (CIA) diffusa auprès de quelques journalistes des « documents confidentiels » démontrant que les Soviétiques étaient en passe de remporter la course aux armements. Immédiatement, les grands médias commencèrent à faire pression sur les candidats à la présidence et à réclamer à cor et à cri une substantielle augmentation des crédits de la défense. Harcelé, John F. Kennedy promit de consacrer des milliards de dollars à la relance du programme de construction de missiles balistiques de croisière (the missile gap). Ce que souhaitaient non seulement la CIA, mais tout le complexe militaro-industriel. Une fois élu et le programme voté, Kennedy devait découvrir que la supériorité militaire des Etats-Unis sur l’Union soviétique était écrasante…

En 1964, deux destroyers déclarent avoir été attaqués dans le golfe du Tonkin par des torpilles nord-vietnamiennes. Aussitôt, la télévision, la presse en font une affaire nationale. Crient à l’humiliation. Réclament des représailles. Le président Lyndon B. Johnson prend prétexte de ces attaques pour lancer des bombardements de représailles contre le Nord-Vietnam. Il réclame du Congrès une résolution qui va lui permettre, dans les faits, d’engager l’armée américaine. La guerre du Vietnam commençait ainsi, qui ne devait s’achever – par une défaite – qu’en 1975. On apprendra plus tard, de la bouche même des équipages des deux destroyers, que l’attaque dans le golfe du Tonkin était une pure invention…

Même scénario avec le président Ronald Reagan. En 1985, il décrète soudain l’« urgence nationale » en raison de la « menace nicaraguayenne » que représenteraient les sandinistes au pouvoir à Managua, pourtant élus démocratiquement en novembre 1984 et qui respectaient à la fois les libertés politiques et la liberté d’expression. « Le Nicaragua, affirme cependant M. Reagan, est à deux jours de voiture de Harlingen, Texas. Nous sommes en danger ! » Le secrétaire d’Etat George Schultz affirme devant le Congrès : « Le Nicaragua est un cancer qui s’insinue dans notre territoire, il applique les doctrines de Mein Kampf et menace de prendre le contrôle de tout l’hémisphère12 … » Ces mensonges vont justifier l’aide massive à la guérilla antisandiniste, la Contra, et déboucheront sur le scandale de l’Irangate.

On ne s’étendra pas sur les mensonges de la guerre du Golfe en 1991, largement analysés13 et demeurés dans les mémoires comme des paradigmes du bourrage de crâne moderne. Des informations constamment répétées – comme « L’Irak, quatrième armée du monde », « le pillage des couveuses de la maternité de Koweït », « la ligne défensive inexpugnable », « les frappes chirurgicales », « l’efficacité des Patriot », etc. – se révélèrent totalement fausses.

Depuis la victoire controversée de M. Bush à l’élection présidentielle de novembre 2000, la manipulation de l’opinion publique est devenue une préoccupation centrale de la nouvelle administration. Après les odieux attentats du 11 septembre 2001, cela s’est transformé en véritable obsession. M. Michael K. Deaver, ami de M. Rumsfeld et spécialiste de la psy-war, la « guerre psychologique », résume ainsi le nouvel objectif : « La stratégie militaire doit désormais être pensée en fonction de la couverture télévisuelle [car] si l’opinion publique est avec vous, rien ne peut vous résister ; sans elle, le pouvoir est impuissant. »

Dès le début de la guerre contre l’Afghanistan, en coordination avec le gouvernement britannique, des centres d’information sur la coalition furent donc créés à Islamabad, Londres et Washington. Authentiques officines de propagande, elles ont été imaginées par Karen Hugues, conseillère médias de M. Bush, et surtout par Alistair Campbell, le très puissant gourou de M. Blair pour tout ce qui concerne l’image politique. Un porte-parole de la Maison Blanche expliquait ainsi leur fonction : « Les chaînes en continu diffusent des informations 24 heures sur 24 ; eh bien, ces centres leur fourniront des informations 24 heures par jour, tous les jours14 … »

Le 20 février 2002, le New York Times dévoilait le plus pharamineux projet de manipulation des esprits. Pour conduire la « guerre de l’information », le Pentagone, obéissant à des consignes de M. Rumsfeld et du sous-secrétaire d’Etat à la défense, M. Douglas Feith, avait créé secrètement et placé sous la direction d’un général de l’armée de l’air, Simon Worden, un ténébreux Office de l’influence stratégique (OIS), avec pour mission de diffuser de fausses informations servant la cause des Etats-Unis. L’OIS était autorisé à pratiquer la désinformation, en particulier à l’égard des médias étrangers. Le quotidien new-yorkais précisait que l’OIS avait passé un contrat de 100 000 dollars par mois avec un cabinet de communication, Rendon Group, déjà employé en 1990 dans la préparation de la guerre du Golfe et qui avait mis au point la fausse déclaration de l’« infirmière » koweïtienne affirmant avoir vu les soldats irakiens piller la maternité de l’hôpital de Koweït et « arracher les nourrissons des couveuses et les tuer sans pitié en les jetant par terre15 ». Ce témoignage avait été décisif pour convaincre les membres du Congrès de voter en faveur de la guerre…

Officiellement dissous après les révélations de la presse, l’OIS est certainement demeuré actif. Comment expliquer sinon quelques-unes des plus grossières manipulations de la récente guerre d’Irak ? En particulier l’énorme mensonge concernant la spectaculaire libération de la soldate Jessica Lynch.

On se souvient que, début avril 2003, les grands médias américains diffusèrent avec un luxe impressionnant de détails son histoire. Jessica Lynch faisait partie des dix soldats américains capturés par les forces irakiennes. Tombée dans une embuscade le 23 mars, elle avait résisté jusqu’à la fin, tirant sur ses attaquants jusqu’à épuiser ses munitions. Elle fut finalement blessée par balle, poignardée, ficelée et conduite dans un hôpital en territoire ennemi, à Nassiriya. Là, elle fut battue et maltraitée par un officier irakien. Une semaine plus tard, des unités d’élite américaines parvenaient à la libérer au cours d’une opération surprise. Malgré la résistance des gardes irakiens, les commandos parvinrent à pénétrer dans l’hôpital, à s’emparer de Jessica et à la ramener en hélicoptère au Koweït.

Le soir même, le président Bush annonça à la nation, depuis la Maison Blanche, la libération de Jessica Lynch. Huit jours plus tard, le Pentagone remettait aux médias une bande vidéo tournée pendant l’exploit avec des scènes dignes des meilleurs films de guerre.

Mais le conflit d’Irak s’acheva le 9 avril, et un certain nombre de journalistes – en particulier ceux du Los Angeles Times, du Toronto Star, d’El País et de la chaîne BBC World – se rendirent à Nassiriya pour vérifier la version du Pentagone sur la libération de Jessica. Ils allaient tomber de haut. Selon leur enquête auprès des médecins irakiens qui avaient soigné la jeune fille – et confirmée par les docteurs américains l’ayant auscultée après sa délivrance -, les blessures de Jessica (une jambe et un bras fracturés, une cheville déboîtée) n’étaient pas dues à des tirs d’armes à feu, mais simplement provoquées par l’accident du camion dans lequel elle voyageait… Elle n’avait pas non plus été maltraitée. Au contraire, les médecins avaient tout fait pour bien la soigner : « Elle avait perdu beaucoup de sang, a raconté le docteur Saad Abdul Razak, et nous avons dû lui faire une transfusion. Heureusement des membres de ma famille ont le même groupe sanguin qu’elle : O positif. Et nous avons pu obtenir du sang en quantité suffisante. Son pouls battait à 140 quand elle est arrivée ici. Je pense que nous lui avons sauvé la vie 16. »

En assumant des risques insensés, ces médecins tentèrent de prendre contact avec l’armée américaine pour lui restituer Jessica. Deux jours avant l’intervention des commandos spéciaux, ils avaient même conduit en ambulance leur patiente à proximité des lignes américaines. Mais les Américains ouvrirent le feu sur eux et faillirent tuer leur propre héroïne…

L’arrivée avant le lever du jour, le 2 avril, des commandos spéciaux équipés d’une impressionnante panoplie d’armes sophistiquées surprit le personnel de l’hôpital. Depuis deux jours, les médecins avaient informé les forces américaines que l’armée irakienne s’était retirée et que Jessica les attendait…

Le docteur Anmar Ouday a raconté la scène à John Kampfner de la BBC : « C’était comme dans un film de Hollywood. Il n’y avait aucun soldat irakien, mais les forces spéciales américaines faisaient usage de leurs armes. Ils tiraient à blanc et on entendait des explosions. Ils criaient : « Go ! Go ! Go ! » L’attaque contre l’hôpital, c’était une sorte de show, ou un film d’action avec Sylvester Stallone17. »

Les scènes furent enregistrées avec une caméra à vision nocturne par un ancien assistant de Ridley Scott dans le film La Chute du faucon noir (2001). Selon Robert Scheer, du Los Angeles Times, ces images furent ensuite envoyées, pour montage, au commandement central de l’armée américaine, au Qatar, et une fois supervisées par le Pentagone, diffusées dans le monde entier18.

L’histoire de la libération de Jessica Lynch restera dans les annales de la propagande de guerre. Aux Etats-Unis, elle sera peut-être considérée comme le moment le plus héroïque de ce conflit. Même s’il est prouvé qu’il s’agit d’une invention aussi fausse que les « armes de destruction massive » détenues par M. Saddam Hussein ou que les liens entre l’ancien régime irakien et Al-Qaida.

Ivres de pouvoir, M. Bush et son entourage ont trompé les citoyens américains et l’opinion publique mondiale. Leurs mensonges constituent, selon le professeur Paul Krugman, « le pire scandale de l’histoire politique des Etats-Unis, pire que le Watergate, pire que l’Irangate19 ».

Ignacio Ramonet

Directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008.

 

Notes de l’auteur :

  1. Lire : « De la guerre perpétuelle » Le Monde diplomatique, mars 2003.
  2. Cf. International Herald Tribune, Paris, 14 juin 2003, et El País, Madrid, 1er et 10 juin 2003.
  3. Libération, Paris, 28 mai 2003.
  4. Seymour M. Hersh, Selective Intelligence, repris sur le site : http://www.commondreams.org/views03…
  5. Veteran Intelligence Professionals for Sanity, Memo For : President Bush, repris sur le site : http://www.counterpunch.org/vips020…
  6. Cf. International Herald Tribune, 5 juin 2003.
  7. Press Release : US Department of Defense, Wolfowitz Interview with Vanity Fair’s Tannenhaus, repris sur le site : http://www.scoop.co.nz/mason/storie…
  8. Time, 9 juin 2003.
  9. Cf. Le Figaro, 15 février 2003 ; Le Monde, 10 et 20 mars 2003. Lire aussi Anna Bitton, « Ils avaient soutenu la guerre de Bush », Marianne, 9 juin 2003. Maintenant que le mensonge est avéré, le silence de ces personnalités surprend…
  10. El País, 4 juin 2003.
  11. http://www.herodote.net/histoire021…
  12. « Entretien avec Noam Chomsky », Télérama, 7 mai 2003.
  13. Cf. La Tyrannie de la communication, Gallimard, col. « Folio actuel », n° 92, Paris, 2001.
  14. The Washington Post, 1er novembre 2001.
  15. Cette fausse infirmière était la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington, et son faux témoignage avait été imaginé et rédigé, pour le cabinet Rendon Group, par Michael K. Deaver, ancien conseiller en communication du président Reagan.
  16. El País, 7 mai 2003.
  17. John Kampfner, Saving Private Lynch story ’flawed’, BBC, Londres, 18 mai 2003.
  18. Los Angeles Times, 20 mai 2003. Consulter aussi : http://www.robertscheer.com/
  19. The New York Times, 3 juin 2003.

 

 


En lien avec cet article :

 


 

6 Responses to “Propagande : des couveuses en Irak… aux massacres en Syrie ?”

  • Supedro

    Ils sont (étaient puisque ca date de 2003) bien sympa au Diplo, et Ramonet est souvent admirable comme plusieurs de ses confereres, Serge Halimi largement en tete, ils ont en travers le coup des ADMS, mais quand est ce qu’ils parlent du 11/9 au lieu de cogner administrativement sur leur édition Norvegienne qui aura été la seule a osé questionner la VO?

    C’est depuis cela (et apres courrier à la rédaction sans autre réponse qu’une fin de non-recevoir digne d’un DRH refusant une candidature) que j’ai arreté mon abonnement au Diplo et quitter l’assoc des Amis du Diplo

    Taper sur Bush et son administration pour l’Irak c’est bien, mais ne pas oser l’ouvrir sur le 11/9 pour le meme Bush qui tout à coup aurait dit uniquement la vérité sur cette journée, c’est moins bien

  • jacques

    « Cette pratique courante d’agents « embedded » (comme les journalistes le sont aussi au sein des armées de chaque camp qui orientent leur point de vue) explique la méfiance du gouvernement syrien, à laisser les ONG entrer dans les villes où l’armée syrienne combat les diverses factions d’opposition armée. »
    Personnellement ce genre d’affirmation me gène car elle justifie l’action d’un camp….avec des suppositions….
    Reopen n’a pas à expliquer pourquoi le gentil gouvernement Syrien se protège à juste titre contre les méchants journalistes manipulés de l’occident en leur interdisant d’enquêter….
    Il me semble qu’on sort carrément du cadre de notre association.
    Je pense qu’on devrait au moins parler au conditionnel et ne pas montrer qu’une facette de la situation.

  • Corto

    @ jacques.

    L’actualité du 11/9 c’est aussi de dénoncer la propagande de guerre dans laquelle ces attentats nous ont plongé.

    Pour « l’autre facette », avoue que nous avons l’embarras du choix. Cette description de l’infiltration des ONG est un lieu commun, pas une révélation, souvent décrit en Libye par les correspondants relayés par les médias alternatifs dont notre association complète les informations, comme mondialisation, legrandsoir, investig’action ou réseauvoltaire. Ce genre de ruse de guerre est banal, je ne vois pas pourquoi nous utiliserions le conditionnel pour une fois, face à des médias qui eux se permettent d’imputer le massacre de Houla à des pro-Assad sans même vérifier ni utiliser le conditionnel ! Ce qui est énorme, non ?

    Le gouvernement et l’armée d’Assad ne sont pas encensés dans cette introduction à l’article. Il s’agit d’expliquer ce que les autres journaux oublient d’expliquer. Ce sont eux qui a contrario font de l’ASL le gentil mouvement que tu décris et qu’il n’est absolument pas, à lire les articles factuels que nous avons traduits, et qui sont des sources jugées sérieuses par la communauté des professionnels du journalisme (lire par ailleurs Channel 4 et FAZ). Il y a beaucoup d’autres témoignages, nous ne gardons ici ceux qui sont « compatibles » avec l’opinion publique francophone, dans le souci de communiquer avec elle et non se faire huer car ce n’est guère constructif.

    Notre association est là pour rétablir la vérité, source de reconnaissance, de rédemption et de reconstruction, toutes trois nécessaires pour un processus de paix, et pas pour suivre les états d’âme crédules ou partiaux de nos médias professionnels généralistes ou spécialisés. Il y a un agenda néo-conservateur en place depuis le 11/9 et même avant, appuyé sur les analyses géostratégiques de l’accès aux ressources d’énergie et de matières premières (le fameux think tank de Cheney). Cet agenda commença même à être décliné au Kosovo, puis en Afghanistan, en Irak, puis en Libye, et maintenant en Syrie, qui sont des pays stratégiques. Nous avons laissé la Libye largement sous-documentée, il ne fallait pas refaire la même impasse sur la Syrie.

    La Syrie est dans une situation alarmante, avec une extension possible de l’insurrection aux pays voisins et dans une guerre confessionnelle qui viendra maquiller opportunément les motifs de ceux qui ont armé cette guerre, et nous avons décidé de nous impliquer en montrant au moins les procédés médiatiques à l’oeuvre qui déforment la réalité perçue en Europe et aux USA.. Un cas très grave où la propagande opère massivement du côté occidental, et où les points de vue du bloc pro-assad sont étouffés et ostracisés au lieu de nourrir la discussion parmi nos journalistes d’investigation.

    D’ailleurs, même les 2 articles du FAZ, nos journalistes francophones n’en parlent pas, ou juste pour jeter de la suspicion dessus en bas de page….. c’est dire….

    ceci étant dit, merci -à tous- de nous aider à rester vigilants sur notre ligne éditoriale, et n’hésitez pas à nous poster les articles à traduire ou que vous jugez pertinents sur la Syrie aussi.

    @supedro:

    l’édition norvegienne du DIPLO est autonome. Ils ont le nom en franchise, mais c’est tout. Ils n’ont pas à rendre de comptes et ont leur propre ligne éditoriale. le lien est réduit à sa plus simple expression, ce qui explique la divergence éditoriale.

  • AC

    ca fait plaisir d’avoir un article du diplo à mettre devant le nez des gens de gauches, incapables de reconnaitre une porpagande de guerre, alors qu’elle s’etalle tous les jours sur nos télé

  • chb

    Dossier Syrie : dans la dénonciation de la propagande atlantiste comme dans la « réinformation » et le suivi des événements au-delà du choc initial que les médias traditionnels nous assènent, il y a un site réactif, aux analyses bien documentées et malgré tout précautionneuses, en français : http://www.infosyrie.fr/. On y notera une nostalgie « gaulliste », et certains dénoncent une proximité de plusieurs membres avec l’extrême droite (facile : si peu de formations politiques défendent la souveraineté de la Syrie…). Plusieurs articles par jour, plein de commentaires.

  • difrag

    Excellent relais, reopen911 doit aller dans cette direction. Bonne introduction.

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